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Billet de blog 17 avr. 2022

Présidentielles et Recherche, où en sont les candidats ?

En cette période d’élection, les candidats ont redoublé d’effort pour convaincre et mobiliser leur électorat. Si les propositions de programmes se sont enchaînées au cours des dernières semaines, quelle est la vision des candidats restant sur la Recherche ? Quelle est sa place dans la société ? Décryptage de la réponse d’Emmanuel Macron à l’Académie des Sciences.

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Ça y est, nous y sommes ! Nous voilà dans cette période faste et chargée, à la récurrence quinquennale, que l’on appelle les élections présidentielles !  Si depuis plusieurs semaines, les 12 candidats validés par le Conseil Constitutionnel ont multiplié les annonces concernant leur programme sur des thématiques telles que le pouvoir d’achat, l’insécurité, l’économie, les retraites et tant d’autres, quelle est leur vision du monde de la Recherche ? Comment se projettent-ils dans ce monde étrange, potentiellement porteur des solutions aux grands enjeux de notre époque ? Des enjeux qui se sont fortement illustrés dans le passé récent, notamment à travers la crise environnementale (en témoigne encore et encore le dernier rapport du GIEC publié le 4 Avril dernier) ou encore la toujours actuelle crise du Covid

C’est ainsi que l’Académie des Sciences, une instance historique (fondée en 1666 par Colbert) composée de plus de 280 scientifiques reconnus dans leur domaine, a proposé un questionnaire aux 12 candidats à l’élection présentielle de cette année 2022. Ce questionnaire était composé de 18 questions, réparties selon 5 grandes thématiques : Place de la Science dans la Société ; Universités et organismes de Recherche ; Recherche fondamentale, financement et Europe ; Climat, énergie, environnement ; Recherche en Santé. A ce jour, 8 des 12 candidats au premier tour des élections ont répondu et retourné ce questionnaire. Compte tenu des résultats du premier tour de ces élections, nous allons donc nous concentrer sur les 2 candidats restants : Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Et comme Marine Le Pen n’a de toute évidence pas encore répondu à ce questionnaire, nous nous contenterons de traiter de la réponse du président-candidat Emmanuel Macron.

Une question de lexique…

Plutôt que d’effectuer un débriefing détaillé de chaque réponses à ce questionnaire (ce qui serait fastidieux et particulièrement indigeste pour tous), regardons tout d’abord le lexique utilisé tant par l’Académie des Sciences que par Emmanuel Macron... Qui dit quoi ? Car les mots ont leur importance… L’idée est de comparer le lexique du questionnaire envoyé ainsi que des recommandations faites par l’Académie des Sciences aux réponses formulées par le candidat. Une analyse de données textuelles assez simple faite par un logiciel spécialisé1 nous permet de dégager assez facilement les 50 mots les plus utilisés/employés par ces 3 corpus de texte : (i) le questionnaire, (ii) les recommandations et (iii) les réponses. Pourquoi 50 ? Pour que ça reste un minimum lisible et compréhensible… Concernant ces nuages de mots, plus un mot est écrit gros, plus celui-ci a été utilisé dans le texte analysé !

Qu’on soit bien d’accord, il s’agit d’une analyse que je qualifierai de superficielle. Les champs lexicaux mis en évidence sont aussi présentés ici en dehors de leur contexte. Néanmoins ils sont représentatifs du vocabulaire employé par les différentes parties concernées : le candidat Emmanuel Macron et l’Académie des Sciences… A présent que ces précautions de lectures sont indiquées, voyons un peu ce qu’il en est…

Nuages de mots issus des analyses lexicales réalisées sur 3 corpus de textes : (i) les réponses du candidat Emmanuel Macron au questionnaire de l'Académie des Sciences, (ii) le questionnaire de l'Académie des Sciences et (iii) les recommandations de l'Académie des Sciences. Les mots indiqués en rouge ne sont présents que dans le nuage de mot d'Emmanuel Macron. Les mots indiqués en verts ne sont pas présents dans le nuage de mots des réponses du candidat. © Le Vagalâme

Premier élément rassurant, les mots les plus utilisés par les 3 textes (et donc ceux que l’on voit le mieux à l’image !) sont les mêmes : Recherche et Scientifique. Plutôt rassurant puisqu’il s’agit précisément du sujet du questionnaire… Ouf !

 
Maintenant regardons l’ensemble des mots retenus et par qui ont-ils été employés : sur les 50 mots les plus présents dans les réponses d’Emmanuel Macron, 25 ne font pas partie des 50 mots les plus présents dans le questionnaire ou dans les recommandations. Ces mots sont d’ailleurs affichés en rouge au niveau du nuage de mots. On y retrouve les termes « plan », « technologique », « industriel », « continuer » ou encore « quinquennat »… Ces 2 derniers termes d’ailleurs suggèrent, sans même avoir besoin de lire les réponses, que celles-ci contiennent de nombreux rappels des réformes faites par le gouvernement au cours du quinquennat précédent… Une forme de bilan, donc. Même si un bilan du passé ne dit rien de la politique souhaitée et à venir… Bref ! Et je tiens à revenir sur ce chiffre : sur les 50 mots les plus employés par l’Académie des Sciences tant dans ses recommandations que dans son questionnaire : seulement 25 (la moitié) sont présents dans la réponse du candidat. S’il ne s’agit pas d’un dialogue de sourds, on peut se demander s’il ne s’agit pas néanmoins d’un dialogue de malentendants…

Autant si ce n’est même plus important encore, quels sont les mots absents ? Quels termes ont été utilisés largement par l’Académie des Sciences sans être repris par Emmanuel Macron ?

Contrairement à l’Académie des Sciences, le candidats ne semble parler que fort peu des « chercheurs », des « enseignants », même de l’ « enseignement » en général, d’éventuels « recrutements », ou encore de « postes », ni même de « jeunes »… A la lecture de ces mots, il est perceptible que l’Académie des Sciences ait placé au cœur de ses recommandations et questionnements les acteurs du monde de la Recherche, les êtres humains qui se cachent derrière des blouses blanches ou encore au sein des bibliothèques. Une place de choix semble également réservée à l’enseignement, à la transmission des savoirs. Des termes qui manquent cruellement au discours proposé par le candidat Emmanuel Macron. D’ailleurs, et après une recherche rapide au sein des réponses formulées, à aucun moment n’apparaît le mot « recrutement » (quelques petits rappel concernant le Titanic de l'Enseignement Supérieur, la Recherche et l'Innovation)

Mon avis global (qui ne vaut que pour moi) sur ces réponses est qu’elles apparaissent en décalage des demandes, des besoins du monde de la Recherche, et par conséquent en décalage des grands défis que devra relever le monde de la Recherche dans les heures, les jours, les mois et années à venir. Une déception tout à fait mesurée ceci dit, car cohérente avec les politiques précédemment mises en place au cours du dernier quinquennat (quelques témoignages des réactions du monde scientifique à la Loi de Programmation sur la Recherche, qui estiment celle-ci largement insuffisante, si ce n'est délétère pour les Universités et la Recherche).

Petit bonus qui m'a fait hérissé le poil : mon œil de biologiste spécialisé dans l'étude des génomes a été particulièrement surpris de la réponse formulée à la question portant sur la question de la Transgenèse (qui correspond à de la transformation génétique). En gros, je m'attendais à ce que l'on parle d'OGMs ici, mais la réponse s'est focalisée sur l'utilisation de cellules embryonnaires et sur la loi de bioéthique de 2021. Pas le moindre mot sur les OGMs donc. Si je devais évaluer la réponse à cette question en tant que professeur à l'Université, je qualifierai la réponse de hors sujet (ça vaut 0 point).

Quant à la réponse de Marine Le Pen, peut-être celle-ci viendra-t-elle avant le 2nd tour des élections (il lui reste bien peu de temps), ou peut-être a-t-elle oublié que la Recherche doit aussi être prise en compte dans une politique gouvernementale. En cas d’émergence de nouveau virus (…), pour développer des sources d’énergie plus propres, pour limiter les effets changement climatique, faire « un peu » de Recherche, ça peut aider...

Ainsi, à l'image de cette campagne présidentielle dans laquelle la question du climat est apparue totalement mineure, pour preuve la présence de seulement 5 des 12 candidats au "Débat du Siècle" organisé sur la plateforme Twitch, ou encore le fait que les enjeux climatiques et environnementaux n'ont représentés que 5% des débats électoraux animés par les médias audiovisuels... Bref, les enjeux de Recherche et tout ce qui en découle semblent bien mineurs aux yeux de la ou du futur(e) Président de la République.

Pour aller plus loin :

L'ensemble des réponses données par les 8 candidats à l'Académie des Sciences peut être consulté ici.
Les recommandation de l'Académie des Sciences sont disponibles ici.

Point méthodologique : Pour réaliser cette analyse lexicale (très sommaire), j'ai utilisé le logiciel Iramuteq1 (disponible en libre téléchargement ici). J'ai repris l'ensemble des réponses d'Emmanuel Macron, l'ensemble des questions de l'Académie des Sciences, et l'ensemble de ses recommandations, que j'ai remis en forme pour les besoins du logiciel (suppression des apostrophes, accents, et autres symboles typologiques problématiques). Les réponses d'Emmanuel Macron étaient composées de 2 844 occurrences, et le nuage de mot a été établi à partir de 130 formes actives. Les questions étaient composées de 1 853 occurrences, et le nuage de mots a été établi à partie de 84 formes actives. Enfin, les recommandations étaient composées de 8 668 occurrences, et le nuage de mots a été établi à partir de 401 formes actives.

Références bibliographiques :

  1. Camargo, B. V. & Justo, A. M. IRAMUTEQ: um software gratuito para análise de dados textuais. Temas Em Psicol. 21, 513–518 (2013).

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