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Billet de blog 27 mars 2022

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La France, 3ème dans un classement international scientifique ! De quoi se réjouir ?

Cocorico ! Enfin une bonne nouvelle pour la Recherche scientifique Française ! Celle-ci se classe 3ème du classement du plus grand nombre de téléchargement de publications scientifiques via la plateforme Sci-Hub. Un signe donc que les chercheurs français mettent à jour leurs connaissances, ce qui est bon signe, non ? Pas tant, car cette plate-forme s’avère illégale… Pourquoi un tel phénomène ?

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Le plus souvent, une bonne place dans un classement international, ça se prend ! Surtout quand il s’agit d’un classement international concernant la Science. Une brève récente publiée dans le journal Nature1 nous indique en effet que la France se classe 3ème (elle n’est devancée que par les Etats-Unis et la Chine) dans les pays ayant téléchargé le plus grand nombre d’articles scientifiques à partir de la plateforme Sci-Hub. On pourrait se réjouir d’une telle place dans ce classement, notamment derrière les mastodontes scientifiques que sont les Etats-Unis et la Chine. Et oui ! Ce classement nous indique que les chercheurs français téléchargent massivement des articles scientifiques, et donc assurent une « veille bibliographique » conséquente… En gros, ils « font bien leur biblio ! » comme on dit dans le milieu. Cependant (et sans suspens), s’agit-il d’une si bonne nouvelle ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire de comprendre déjà ce qu'est Sci-Hub ?

Sci-Hub : ode au partage et à la libre diffusion de la connaissance

Comme je l’évoquais dans un précédent billet, la connaissance scientifique est bien loin d’être facilement accessible et partagée. L’accès à la connaissance a un coût, et pas des moindres… Prenons un exemple concret : la première publication du génome humain séquencé2 (publiée dans le journal Science en 2001) est accessible pour la modique somme de 30$ ! Plus de 20 ans après sa publication… Et c’est bien de ce problème d’accessibilité et de coût financier (j’y reviens dans la seconde partie de cet article de blog ci-dessous) qu’est née la plateforme Sci-Hub.

Cette plateforme a été fondée il y a plus de 10 ans par la kazakhe Alexandra Elbakyan, suite à son retour au Kazakhstan après avoir étudié les neurosciences en Allemagne. Elle avait alors seulement 22 ans ! Confrontée à de grandes difficultés pour consulter à certains contenus scientifiques, dont l’accès est protégé par des paywalls (autrement dit, des accès payant comme décrit plus haut), et dans le but de diffuser au plus grand nombre le savoir scientifique, elle fonde alors la fameuse plateforme Sci-Hub (concernant la méthode utilisée par la plateforme pour contourner les paywalls, je vous renvoie vers cet article en anglais). Le succès de la plateforme est alors immédiat, pour atteindre le chiffre faramineux de 25 millions d’articles scientifiques téléchargés le mois dernier1 !

Logo de la fameuse plateforme qui sert d'amorce à cet article : Sci-Hub. Le corbeau représenté symbolise ici la connaissance, et les clés qu'il détient dans son bec représentent l'ouverture de ce savoir scientifique à tous. © Sci-Hub

Presque 1 million d’articles consultés par jour via cette plateforme considérée comme pirate... Un succès international qui vaut à Alexandra Elbakyan d’être considérée comme la « Robin des Bois de la Science » par la presse. La prestigieuse revue britannique Nature la situe même parmi les 10 personnalités scientifiques les plus influentes de l’année 2016. Revue dont le contenu est lui-même rendu gratuitement accessible par Sci-Hub par ailleurs… Enfin, petit funny fact, l’espèce de guêpe Idiogramma elbakyanae a été nommée ainsi en l’honneur de la jeune femme, commémorant sa contribution à rendre la connaissance scientifique accessible au plus grand nombre3. A l’heure actuelle, Sci-Hub permet d’accéder gratuitement et librement à plus de 88 millions articles, ces derniers traitant un vaste panel de thématiques allant de la médecine à l’anthropologie, en passant par l’informatique, l’économie, les mathématiques, l’informatique, etc. Une étude publiée dans le journal eLife en 2018 estimait que Sci-Hub hébergeait près de 70 % du corpus d’article scientifique à l’échelle mondiale, et que la plateforme permettait de répondre à 99% des requêtes soumises quotidiennement par les chercheurs4. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il s’agit d’un véritable succès…

Un succès qui illustre le coût de l’accès au savoir scientifique

Pour illustrer la dépense que représente l’accès au savoir scientifique pour les chercheurs, un article de 2016 prenait pour exemple la situation de Meysam Rahimi, alors étudiant en thèse d’ingénierie à l’Université Technologique d’Amirkabir (Téhéran, Iran)5. Celui-ci estimait alors le coût d’accès aux articles qu’il souhaitait consulter au cours d’une semaine « classique » s’élevait à près de 1 000$... Si on prend pour exemple le coût pour consulter l’article du génome humain séquencé2 (30$ pour rappel), cette somme de 1 000$ représente à peine plus d’une trentaine d’articles pour une semaine. Et 30 articles consultés en une seule semaine, pour un étudiant en thèse, représente une quantité d’article tout à fait raisonnable… Bref, un coût personnel que l’on comprend parfaitement insoutenable pour le chercheur ! Alors bien évidemment (et heureusement), s’il travaille dans le domaine public, le chercheur ne va pas débourser lui-même cette somme d’argent, mais va passer par les abonnements auxquels souscrit son institution (CNRS, Université X ou Y, CEA, INRIA, etc.). En France, les négociations de ces abonnements sont gérées par le consortium Couperin : le consortium unifié des établissements universitaire et de recherche pour l’accès aux publications numériques. Ce consortium regroupe actuellement 264 membres : 113 universités et établissements assimilés, 29 organismes de recherche, 88 écoles, 4 bibliothèques dotées de la personnalité morale et 30 autres organismes ayant une mission d'enseignement supérieur ou de recherche. Ça en fait du monde ! Mais lorsque l’on parle d’abonnements, de quelles sommes d’argent parle-t-on ?

Un modèle économique plutôt simple en effet... "NPG" signifie "Nature Publishing Group", connu désormais sous le nom de "Nature Research" (et merci Eli pour l'image !)

Prenons un exemple concret : l’accord négocié par le Consortium Couperin avec l’éditeur Elsevier, un groupe éditorial scientifique majeur et incontournable (il regroupe près de 3 000 revues scientifiques…) pour la période de 2014 à 2018 inclus s’élevait à 174 millions d’euros (incluant 2 200 revues éditées par Elsevier). Des sommes particulièrement conséquentes, faisant du savoir scientifique une considérable source de profit… En effet, dans son rapport annuel de 2018, l’éditeur en question indiquait que ses revues dégageaient alors une marge bénéficiaire de l’ordre de 40% ! Et les sommes d’argents en jeu s’avèrent énormes ! Pour l’année 2019, l’éditeur déclarait un chiffre d’affaire annuel de 8.97 milliards d’euros, représentant un résultat net de 1.72 milliards d’euros annuel… De quoi s’étrangler quelque peu lorsque l’on sait que ni les auteurs des articles, ni les personnes chargées d’évaluer ces articles (reviewers) ne sont rémunérés par les éditeurs (et ça, j’en parlais déjà ici)… Et n’oublions pas que ces abonnements négociés par le Consortium Couperin sont financés par l’argent public, donc par nous tous !  

Avis et perspectives ?

Qu’en pensent les principaux consommateurs (i. e. les scientifiques) de cette situation ou encore de ces pratiques ? Une étude récente (publiée en 2020) mandatée par le Consortium Couperin visait à connaître et comprendre les pratiques et avis de la communauté des chercheurs sur l’accès libre et la publication scientifique6. Une étude qui impressionne d’ailleurs par son échantillonnage (i) quantitatif : plus de 11 500 chercheurs travaillant dans le domaine public ont été interrogés (près de 10% des effectifs totaux en France !) ET (ii) qualitatif compte tenu des champs disciplinaires interrogés : Droit, Economie, Politique, Gestion, Lettres et Sciences Humaines, Sciences du Vivant, Médecine, Chimie, Physiques des matériaux, Mathématiques, Informatique, Science de la Terre et de L’univers, Physique, et Sciences de l’ingénieur…

Un des résultats particulièrement marquants de l'étude mandatée par le Consortium Couperin. Globalement, les scientifiques français interrogés (plus de 11 500...) sont particulièrement "insatisfaits" (plus de 85 %!) du rapport qualité/prix des maisons d'édition scientifique... © Rousseau-Hans et al. (2020)

Premier constat accablant : près de 85% des chercheurs interrogés se déclarent « insatisfaits » du rapport qualité/prix que proposent les éditeurs scientifiques actuels… Si (et heureusement !) 80% d’entre eux s’avèrent « satisfaits » de la qualité des plateformes d’accès au contenu scientifique, plus de 65% des chercheurs interrogés doutent de la valeur ajoutée de ces maisons d’édition. Enfin, plus de 80% des répondants estiment que les coûts associés à la publication (abonnements, accès des articles, frais de publication, etc.) sont excessifs… En ces périodes électorales, on pourrait presque parler de scores de dictateurs ! 

Quelles solutions pour décrocher au mieux de sésame de l’open access ? Comment contourner ces fameux paywall pour accéder au savoir scientifique ? De plus en plus de solutions et initiatives se sont développées au cours des dernières années (peut-être sous l’impulsion du développement d’outils, certes illégaux, tels que Sci-Hub ?)… Une des premières solutions est l’utilisation d’Archives Ouvertes : existantes sous la forme numérique, celles-ci permettent aux scientifiques de déposer leurs articles afin qu’ils puissent être consultés gratuitement et sans contrainte ! Ainsi, le CNRS a permis la création dès 2001 de l’archive ouverte HAL, choisie en 2006 par l’ensemble des établissements de recherche publique français comme archive ouverte commune. Une autre alternative majeure, américaine cette fois-ci, se retrouve via l’archive ouverte PubMed Central (PMC).

Une seconde solution a peu à peu émergé à travers le développement de la publication de prépublications, ou preprint. Les articles qui y sont publiés n’ont en général par été évalués par la communauté (d’où le fait que l’on parle de prépublications). De plus en plus employées en complément de la soumission d’un article à une revue scientifique, le fait de publier un preprint permet un libre accès d’emblée à la communauté de travaux scientifiques, avant même que le processus de publication (qui peut parfois s’étaler sur des années…) ne soit achevé. Une solution permettant la diffusion gratuite et générale de résultat, indépendamment de tout processus limitant (argent, droit d’auteur, diffusion). La plateforme de dépôt de preprint la plus connue demeurant bien évidemment arXiv et ses nombreux dérivés (BioRxiv, PsyArXiv, etc.). De nouvelles initiatives permettent également l’évaluation des prépublications, permettant aux preprints de recevoir une recommandation suite à un processus de relecture, pouvant faciliter la publication du preprint dans une revue scientifique. C’est notamment le cas de la plateforme Peer Community in (PCI), qui constitue une alternative de plus en plus reconnue des instances scientifiques. Car n’oublions pas qu’un scientifique n’est pas évalué (en termes de carrière) sur ses prépublications, mais bien sur ses publications (pour ce qui est de l’évaluation des scientifiques, c’est encre un autre débat…). Espérons que d’autres initiatives continueront à émerger avec le temps (notamment le Plan National pour la Science Ouverte , ou encore le plan S ), car comme un sage disait il y a fort longtemps :

Le savoir est la seule matière qui s’accroît quand on la partage.

Socrate.

Pour aller plus loin :

Quelques moteurs de recherche permettant d’accéder à du contenu scientifique en accès libre.

Pour les intéressés et non-rebutés par l’anglais, je recommande le très bon documentaire : Paywall : The Business of Scholarship réalisé par le journaliste Jason Schmitt.

Je vous recommande également l’excellent article proposé par Guillaume Frasca : L’édition scientifique : la science à quel prix ? (2/3)

Références bibliographiques :

  1. Owens, B. Sci-Hub downloads show countries where pirate paper site is most used. Nature (2022) doi:10.1038/d41586-022-00556-y.
  2. Venter, J. C. et al. The Sequence of the Human Genome. Science 291, 1304–1351 (2001).
  3. Khalaim, A. I. & Ruíz-Cancino, E. Ichneumonidae (Hymenoptera) associated with xyelid sawflies (Hymenoptera, Xyelidae) in Mexico. J. Hymenopt. Res. 58, 17–27 (2017).
  4. Himmelstein, D. S. et al. Sci-Hub provides access to nearly all scholarly literature. eLife 7, e32822 (2018).
  5. Bohannon, J. Who’s downloading pirated papers? Everyone. Science 352, 508–512 (2016).
  6. Rousseau-Hans, F., Ollendorff, C. & Harnais, V. Les pratiques de publications et d’accès ouvert des chercheurs français en 2019. https://hal-cea.archives-ouvertes.fr/cea-02450324 (2020).

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