Il n'est jamais trop Léotard

Jeune, on t'imagine en drôle de prof de lettres-philo avec un physique à la Socrate et des gueulades à la Diogène. Mais c'est une erreur. Tu n'étais pas encore cet artiste au nez rouge à la vie écorchée.

(Philippe Léotard, né un 28 août et mort un 25 août)

Jeune, on t'imagine en drôle de prof de lettres-philo avec un physique à la Socrate et des gueulades à la Diogène. Mais c'est une erreur (quand il était étudiant en lettres…et l'assistant d'un dentiste). Tu n'étais pas encore cet artiste au nez rouge à la vie écorchée. Les désillusions d'un art triste étaient loin. Ton métier d'alors c'était une estrade et de la pédagogie. Tu enseignais au collège Sainte-Barbe. Ça ne s’invente pas. Tu fus prof jusqu’en 1968. Ça ne s’invente pas. De la légion étrangère à la cohorte d’élèves, un drôle de cursus. En fait, toi qui connaissais le latin, tu savais que tous les chemins mènent à l'honorum.

Lettres et philo et puis le néant. La barbe, l’enseignement ! Après 68, il y eut 69, l’année érotique et l’année prélude à tes années thanatiques. Malheur aux abus. À Sainte-Barbe, tu aurais peut-être vécu plus longtemps. Mais l'Éducation est ingrate. Et le père Ubu y veille. Merdre alors !

Toutes choses étant égales par ailleurs, j'ose me déclarer proche de tes Lettres mais ce n’est que par le nom : une voyelle nous sépare (et des milliers et des milliers de feuilles de papier à cigarettes…toutes choses étant légales par ailleurs). Plus sérieusement, c'est ton goût des mots qui t’a rendu proche. Ta frénésie à lire et à écrire - nulla dies sine linea, une formule plus ou moins chopée, H.O.P, à Horace, Ovide, Pline ou à un autre, peu importe - était telle que tu troquas la ligne de vie de ta main pour des lignes de livres sur ton front. Parcheminé, le visage, comme il se doit.

Tous tes livres fréquentent ma bibliothèque. Tous tes disques ma discothèque. Ta voix itunes dans les favoris et sonne encore familière. Déjà 18 ans que ce Léo-là s’est barré. Pas en juillet comme l'autre, lion à la crinière blanche, mais en août. De quoi rendre juilletriste et prompt au burn-août.

Comme l’a écrit Nougaro, il y avait du « grand brûlé » en toi. Quelle chance pour toi, claudiquant de la vie (lonesome piéton) béni par Claude, Âme sœur de boxeur de mots, qui releva l'élégant en toi. La classe ! La vraie. L'Éducation est ingrate. Le diplômé des Lettres que tu étais se faisait un malin plaisir à se désagréger, à voler dans les plumes d'un talent d’écrivain nourri par l’encre de siècles et de siècles de poésie. Tu ne te voulais qu’ébouriffé, à rebrousse-poils, Voleur de feu et frôleur de mort avec ton eau de Diogène, cet alcool fort à faire parler la poudre et le soleil d'Apollinaire. Ebouriffé et à l'esbrouffe.

Comédien, tu croisas quelques fameux metteurs en scène. Tu débutas chez Sautet. Tu croisas le parcours de René Vautier pour Avoir vingt ans dans les Aurès ainsi que celui de François Truffaut, d'Yves Boisset et de Bertrand Tavernier. Ta rencontre avec Claude Lelouch nous donna ces fameux numéros musicaux : Ch’te play plus et Tout ça…pour ça !

Et si tu jouas souvent avec le sommeil, dans des nuits reculés, tu embrasas le Soleil dans un magnifique théâtre de Mnouchkine. Tu fuyais la flemme pour rallumer la flamme. Par les deux bouts...Toujours deux bouts.

Tu passas une vie d’artiste moins préoccupé par le box-office (box-aux-vices) et ce qui rentre à la banque que par la nécessité d’être saltimbanque même au prix des sauts les plus périlleux.

Chanteur, tu n’avais pas les dents longues, rayeuses de parquet. The Voice t’aurait peut-être fait marrer, toi le membre de Lascars Académie. Ta devise à toi n'avait rien de leur contournée Carpette Diem. Pour tes disques, tu écrivis des textes corrosifs et potaches et tu fis de merveilleuses reprises de Ferré en accordant tes dons à l’accordéon de Philippe Servain.

J’ai eu la chance de te voir en concert. La salle était bourrée et toi, un peu. Tu t'étais fait apostropher par la salle parce que tu parlais trop entre les chansons. Le rappel du spectacle avait un côté 'un dernier pour la route'.

Tu avais plus de poches sous les yeux que de pochettes de disques. Une petite discographie. Non, tu n’avais pas les dents de l’arriviste. Ta musique était dense. La preuve, tu fus récompensé deux fois du prix Charles Cros. Ce qui se fait de mieux en matière de chanson française.

Ta version du Saturne de Brassens résonne très souvent à mes oreilles. Comme Reggiani, tu avais ce don de l’interprète.

Comme pour tous les grands brûlés, la chandelle se meurt, la chandelle est morte. Ta vie reposait sur un maquis permanent, fruit de la Corse majeure entre ta vie et l’Art. Enfer et damnason. Ton "en faire trop" était pavé de bonnes intentions.

Ton Parnasse, Notre Parnasse, Montparnasse.

Et puis un jour le funambule tombe. Tu laissas la Mort, pâle, toquer. Tes obsèques ont eu lieu à Montparnasse. Le Père La Chaise n'aurait pas convenu à un artiste agité d'aussi bonnes intentions.

Frères humains, qui après toi vivons, tu nous rendis même François, l’ancien ministre, sympathique dans sa fraternité douloureuse.

Ton humanité reste contagieuse.

Je rêve que t'es pas mort.

Hommage qu'on peut prolonger avec le visionnage de ce documentaire réalisé par Nils Tavernier, consultable sur sa chaîne personnelle. Hommage d'autant plus urgent que le documentaire n'a pas encore trouvé son public :

Philippe Leotard chante et parle (1995)

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