Chômage ou emploi garanti ? Quelle stratégie préconiser ?

Considérant que seul un débat approfondi concernant ce qui nous rapproche et ce qui nous différencie peut contribuer à lutter efficacement contre un capitalisme mortifère, Dany Lang et Gilles Rotillon poursuivent dans cette note la discussion entamée par Henri Sterdyniak et Romaric Godin sur le livre de Pavlina Tcherneva : La garantie d’emploi.

Il faut remercier Henri Sterdyniak[1] et Romaric Godin[2] d’avoir entamé ce débat autour des thèses de Pavlina Tcherneva sur l’emploi garanti et les perspectives que cela pourrait ouvrir quant à la transformation de notre mode de production et de consommation. C’est dans cet esprit que nous écrivons cette deuxième contribution à la discussion, après les commentaires d’Henri Sterdyniak sur notre premier texte et la « modeste réponse » que Romaric Godin lui adresse.

Nous écrivions[3] qu’il nous semblait nécessaire de distinguer deux niveaux, l’un concernant la mise en œuvre pratique de la garantie d’emploi et l’autre se situant sur le plan du principe de cette garantie et de sa signification stratégique. À la lecture du commentaire d’Henri Sterdyniak sur notre contribution, il nous paraît utile d’en ajouter un autre sur le contenu que devrait avoir ces emplois garantis.

Disons tout de suite que ce troisième niveau n’a pour seul objectif que de clore un faux débat entre nous sur ce nous sépare éventuellement à propos de l’emploi garanti. Car si la critique principale qu’Henri Sterdyniak fait à l’emploi garanti consiste à y voir des emplois qui viendraient se substituer à la nécessité de la création d’emplois publics rémunérés correctement, nous y adhérons tout à fait. C’est d’ailleurs ce que nous disions dans notre texte : « Il s’agit d’une remarque pertinente qui doit nous amener à la vigilance quant à la nature des emplois créés. Des emplois garantis destinés uniquement pour « boucher les trous », outre qu’ils ne permettraient pas d’assurer la continuité des services qui les justifient au départ - ce qui est pour le moins gênant dans des secteurs comme la santé ou l’éducation - ne serviraient finalement qu’à limiter transitoirement les potentiels conflits engendrés par le (mauvais) fonctionnement du marché du travail ». De même que nous sommes d’accord avec lui pour dire que si des besoins durables existent, ils nécessitent des emplois permanents. Et nous sommes aussi en accord avec lui sur le récapitulatif qu’il fait de ses préconisations dans son commentaire à notre papier.

En particulier, nous le suivons volontiers quand il exprime son accord avec Romaric Godin sur la nécessité de dépasser le capitalisme, « tant en raison des contraintes écologiques que des contradictions nées de la financiarisation, que du fait qu’il soumet l’évolution sociale et économique de nos sociétés aux exigences de profit d’une infime minorité de possédants. »

Quant aux difficultés prévisibles si on cherche à instaurer un emploi pour tous par principe, que ce soit sous la forme des emplois garantis de Tcherneva ou comme le demande Henri Sterdyniak que le « plein emploi doit être la priorité de la politique économique. Il doit être assuré par une politique budgétaire plus expansionniste, tournée vers les dépenses sociales et le financement de la transition écologique, par des emplois publics permanents, à terme par la réduction de la durée du travail. » elles ne manqueront pas de se produire, tant l’existence d’un chômage de masse est nécessaire au fonctionnement actuel du capitalisme financiarisé, ne serait-ce que pour exercer une pression sur les salaires et de la discipline dans les unsines, comme l’avait signalé Kalecki dès 1943. Comme le souligne un des commentaires au texte initial d’Henri Sterdyniak, « Le système capitaliste ne veut pas de garantie d'emploi et s'y opposera avec toutes les ressources dont il dispose et qui sont loin d'être négligeables ».

Il nous semble qu’on puisse tous être d’accord pour affirmer la nécessité d’une garantie d’emploi (en en précisant les règles et sans préjuger des formes qu’elle pourrait prendre et sur lesquelles les discussions sont ouvertes) plutôt que la persistance d’un chômage destructeur de millions de vies.

Mais il ne suffit pas, comme le fait Henri Sterdyniak, de demander à la société d’assurer un droit à l’emploi ou d’utiliser l’impératif pour dire que « Le plein emploi doit être la priorité de la politique économique. Il doit être assuré par une politique budgétaire plus expansionniste, tournée vers les dépenses sociales et le financement de la transition écologique, par des emplois publics permanents, à terme par la réduction de la durée du travail » et que cela se fasse.

Nous pensons que c’est sur ce point, qui est de nature stratégique, que nos positions divergent. En mettant l’accent sur la nature (permanente ou temporaire) des emplois garantis, Henri Sterdyniak leur dénie tout pouvoir de transformation des rapports de force entre le capital et le travail, tout en reconnaissant que « le combat essentiel se situe au niveau des entreprises » et que « ce combat suppose un contrôle des entreprises, un changement complet de leur gouvernance avec un rôle accru de toutes les parties prenantes, un bouleversement de leurs objectifs », entreprises qui ne peuvent pas être « telles qu’elles sont actuellement, mais celles que les forces progressistes devront progressivement investir ».Mais sur ce plan, qui est celui de la lutte à mener contre le mode de production actuel, c’est bien le principe de la garantie d’emploi pour toutes et tous, conçu comme un objectif à atteindre qui est mis en avant.

Et c’est précisément ce qu’affirme avec force Romaric Godin dans sa « modeste réponse » : la garantie d’emploi n’est pas un instrument magique, mais « un instrument au potentiel révolutionnaire qui, (…), ne sera pas possible sans une intensification de la lutte sociale » et nécessite de « placer le rapport de force entre capital et travail au cœur de la transformation économique à laquelle peut aider la garantie de l’emploi. » Cela n’implique pas qu’il soit le seul, ni même le plus efficace, mais qu’il peut contribuer à modifier le rapport de force entre capital et travail en rendant beaucoup plus difficile le chantage à l’emploi.

Bien sûr, la garantie d’emploi ne peut jouer pleinement un rôle transformateur que si elle remet également en cause la nature des emplois qu’elle instaure. Il ne peut s’agir de permettre à chacun de « trouver sa place » dans la division actuelle du travail, telle qu’elle est organisée au service du capital. Il n’est évidemment pas question de créer les bullshits jobs dénoncés par David Graeber.

C’est pourquoi la lutte à mener doit aussi se faire, comme l’explique Romaric Godin, sur le plan de la définition des besoins, qui ne doivent plus être fixés par le marché. Or, sur ce point, les emplois garantis incluent une brèche dans la logique de marché, puisque les emplois pourvus sont définis localement, démocratiquement, en incluant toutes les parties prenantes, y compris les habitants et les chômeurs.

Nous partageons le point de vue de Romaric Godin, selon lequel « Rien de sérieux ne sera réalisé pour la planète sans un changement radical de mode de vie et donc de définition des besoins. » On retrouve ici le contenu de la production qui est au cœur du monde que les hommes et les femmes construisent ensemble et qui, loin d’être neutre, détermine leurs conditions de vie, leurs personnalités et leurs imaginaires.

 

Dany Lang, Gilles Rotillon

[1] https://blogs.mediapart.fr/les-economistes-atterres/blog A propos du livre de Pavlina R. Tcherneva : « La Garantie d’Emploi »

[2] https://blogs.mediapart.fr/romaric-godin Modeste réponse sur la garantie d’emploi

[3] https://blogs.mediapart.fr/les-economistes-atterres/blog En défense de la garantie d’emploi : quelques remarques

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