La marchandisation des études contre la démocratisation de l’enseignement supérieur

Éric Berr et Léonard Moulin, membres du collectif d'animation des Économistes atterrés, dénoncent la marchandisation de l'enseignement supérieur en marche. Avec la hausse des frais d'inscription décidée pour les étudiants étrangers, le gouvernement entend achever la transformation du service public de l’enseignement supérieur en un vaste marché.

La marchandisation de l’enseignement supérieur est assurément en marche. Si elle a débuté en 2007 avec l’adoption, dès l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy et sans aucune concertation, de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU), elle connaît une accélération sans précédent depuis l’élection d’Emmanuel Macron. La mise en place de la très controversée plate-forme Parcoursup a tout d’abord permis d’instaurer une sélection à l’entrée à l’université afin d’ancrer l’idée que l’accès à l’enseignement supérieur n’est plus un droit pour tout titulaire du baccalauréat. La deuxième étape, qui était largement prévisible et que nous avions déjà anticipée[1], consiste aujourd’hui à augmenter les frais d’inscription à l’université en vertu de l’idée selon laquelle la sélection a un prix et que pour « mériter » d’être parmi les heureux élus et profiter de l’« excellence », il faut mettre la main au portefeuille.

C’est tout le sens de l’annonce faite par le Premier ministre, Édouard Philippe, le 19 novembre dernier lors des Rencontres universitaires de la francophonie où il a dévoilé sa « stratégie d’attractivité pour les étudiants internationaux » sous la bannière « Choose France »[2]. Il s’agit pour lui d’« opérer une forme de révolution pour que notre attractivité ne soit plus tant fondée sur la quasi-gratuité que sur un vrai choix, un vrai désir, celui de l’excellence »[3].

L’objectif est clair : à la sélection par le « mérite » (largement corrélée dans les faits au milieu social des étudiants) s’ajoute la sélection par l’argent (encore plus corrélée à l’origine sociale des étudiants). Comme il sait qu’il avance en terrain miné, Édouard Philippe a choisi pour le moment de ne cibler que les étudiants étrangers hors Union européenne. Mais, en inscrivant cette hausse des droits d’inscription dans une logique « d’attractivité » des étudiants internationaux, il reconnaît que l’objectif du gouvernement est d’accroître sa part de marché, donc de rendre la France plus compétitive sur le marché des étudiants internationaux (la France est pourtant le quatrième pays d’accueil des étudiants internationaux derrière les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie, et donc le premier d’accueil non anglophone).

C’est ainsi qu’à la rentrée 2019, le montant des droits d’inscriptions pour les étudiants extra-communautaires sera multiplié par seize : 2770 €/an en licence (contre 170 € jusque-là) et 3770 €/an en master et en doctorat (contre respectivement 243 € et 380 € jusque-là). Aujourd’hui, les étudiants étrangers (quel que soit leur pays d’origine) représentent 10 % des effectifs en licence, 20 % en master et 40 % en doctorat. Selon le ministère de l’intérieur, les premiers pays d’origine de ces étudiants sont, pour l’année 2017-2018, le Maroc (39 855 étudiants), l’Algérie (30 521), la Chine (30 071), l’Italie (13 341), la Tunisie (12 842) et le Sénégal (10 974)[4].

Cette mesure aura pour conséquence de modifier la composition sociale des étudiants qui vont venir en France. Certes, les étudiants dont les parents sont suffisamment riches pour leur permettre d’étudier en France et ceux qui bénéficient d’une bourse du Ministère des affaires étrangères ou de leur pays d’origine ne seront pas (ou seront peu) impactés. Mais nombreux sont ceux qui doivent consentir de lourds sacrifices afin de justifier de ressources mensuelles au moins égales à 615 € s’ils veulent obtenir un visa étudiant d’un an et qui, une fois arrivés en France, doivent souvent travailler pour financer leurs études et éventuellement s’endetter. Dans de tels cas, l’augmentation des frais en master pourra représenter plus de 50 % du budget nécessaire pour payer le loyer, le transport, la nourriture, etc.

Pour justifier cette hausse des droits d’inscription, Édouard Philippe avance qu’il est « absurde » et « injuste » qu’« un étudiant étranger issu d'une famille fortunée qui vient en France paye le même montant qu’un étudiant français peu fortuné dont les parents résident, travaillent et paient des impôts en France depuis des années ». Cet argument, que ne renierait pas la droite extrême et nationaliste, n’est pas recevable puisque, selon une étude commandée par Campus France en 2014, les étudiants extra-communautaires, s’ils « coûtent » 3 milliards d’euros par an, « rapportent » dans le même temps 4,65 milliards d’euros au travers de l’ensemble des dépenses qu’ils réalisent sur le territoire français[5]. De plus, ces étudiants en mobilité contribueront au système éducatif, soit directement et financièrement via le système d’imposition s’ils restent en France à l’issue de leurs études, soit indirectement s’ils retournent dans leur pays d’origine par le développement de liens particuliers avec la France (diplomatiques, commerciaux, culturels), qui n’ont pas forcément une valeur marchande. Si le Premier ministre poussait sa logique jusqu’au bout, il conviendrait de demander aux étudiants français qui font leurs études en France et qui quittent le pays à l’issue de celles-ci de « rembourser » (au moins en partie) le coût de leurs études puisqu’ils ne contribueront pas au financement de l’enseignement supérieur.

Il est probable que ce changement de paradigme implique un développement du « tourisme étudiant », c’est-à-dire de séjours courts (un semestre ou un an), au détriment de mobilités plus longues dont le coût devient très important (un Bac+5 effectué en France coûtant désormais 16 850 euros). Ce sont ainsi les étudiants du Maghreb et d’Afrique sub-saharienne francophone qui seront les plus touchés puisqu’ils sont respectivement 60 % et 71 % à rester plus d’un an en France (contre 11 % des étudiants d’Amérique du Nord et d’Océanie). De faibles droits d’inscriptions permettaient de promouvoir la francophonie et de contrebalancer le pouvoir d’attraction des universités anglo-saxonnes, donc de défendre le rayonnement culturel de la France. Mais le gouvernement actuel décide, au nom d’une idéologie fumeuse – selon laquelle l’excellence d’une formation serait corrélée à son coût – de brader la francophonie afin d’attirer des étudiants en provenance de pays – asiatiques en particulier – à plus fort pouvoir d’achat. Ces étudiants feront les premiers les frais du désengagement croissant de l’État dans le financement de l’enseignement supérieur. Il est permis de douter qu’une telle mesure conduise à attirer 500 000 étudiants internationaux à l’horizon 2027 (contre 324 000 aujourd’hui).

Ce qui s’appliquera aux étudiants étrangers dès la rentrée 2019 s’étendra rapidement à tous les étudiants, comme le préconise déjà un rapport de la Cour des comptes qui propose de fixer les droits d’inscription en master à 965 € (soit une hausse de 297 %) tout en ne touchant pas, au moins dans un premier temps, à ceux en licence[6].

Fidèle à sa logique néo-libérale, le gouvernement entend achever la transformation du service public de l’enseignement supérieur en un vaste marché. Au nom de l’excellence et de la justice, c’est bel et bien la mise en concurrence des étudiants et des universités qui est à l’œuvre. Cela aggravera le caractère dual du système universitaire et les inégalités territoriales déjà importantes : d’un côté, des « pôles d’excellence » qui concentreront les ressources publiques et les « meilleurs » étudiants, de l’autre de nombreuses universités condamnées par le désengagement de l’État à fournir des formations de moindre qualité aux étudiants jugés moins « méritants ».

L’augmentation des droits d’inscription conduit à assimiler l’éducation à un service marchand dont le coût doit être supporté par celui qui en retirera les bénéfices (en termes de revenus futurs). Attirer les « meilleurs » étudiants – c’est-à-dire ceux qui peuvent payer –, qu’ils soient français ou non, amène à délaisser, voire à rejeter les autres. Ceux qui ne sont pas assez fortunés – quand bien même ils seraient bons étudiants – n’auront d’autre choix que de s’endetter pour éviter d’être exclus du système d’enseignement supérieur. Car, partout où les droits d’inscription ont été (fortement) augmentés, l’endettement des étudiants s’est lui aussi nettement accru[7], avec toutes les conséquences que l’on connaît déjà, en particulier aux États-Unis[8].

Sous couvert d’« attractivité » et d’« excellence », c’est bel et bien une grande régression qui est en marche. Fidèle à sa stratégie, le gouvernement actuel se met au service des étudiants « premiers de cordée » et fait payer aux autres son désengagement coupable.

 

[1] Voir Berr E., Moulin L., « « En marche » vers la destruction de l’université », note des Économistes atterrés, mars 2018, http://atterres.org/sites/default/files/Note%20EA%20Université_0.pdf.

[2] Campus France, « Stratégie d’attractivité pour les étudiants internationaux », https://ressources.campusfrance.org/agence_cf/plaquettes/fr/Dossier_presse_Strategie_attractivite_etudiants_internationaux_fr.pdf.

[3] « Universités : les étudiants étrangers devront payer plus cher », Le Monde, 19 novembre 2018, https://www.lemonde.fr/education/article/2018/11/19/universites-les-etudiants-etrangers-devront-payer-plus-cher_5385447_1473685.html?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR1kP19qAurleYwfuLApaVrXWP2yaEHhMASiVTog0xwNYfqyAVYyiSfuXq0#Echobox=1542621793.

[4] « Etudiants étrangers : doivent-ils payer plus cher ? », ledauphine.com, 23 novembre 2018, https://www.ledauphine.com/france-monde/2018/11/23/etudiants-etrangers-doivent-ils-payer-plus-cher.

[5] Moulin L., Flacher D., Harari-Kemardec H., « Vers des études payantes pour tous ? », Libération, 20 novembre 2018, https://www.liberation.fr/debats/2018/11/20/vers-des-etudes-payantes-pour-tous_1693144?fbclid=IwAR3KK05pmdH3ZqvcZ8y3LM3yMknDttK1oV_vVjmcJqDuEGFRUVJQspZGMlc.

[6] Cour des comptes, Les droits d’inscription dans l’enseignement supérieur public, novembre 2018, https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2018-11/20181123-droits-inscription-enseignement-superieur.pdf. Voir aussi « La cour des comptes préconise une hausse des droits d’inscription à l’université », Le Monde, 21 novembre 2018, https://www.lemonde.fr/education/article/2018/11/21/la-cour-des-comptes-envisage-une-augmentation-des-droits-d-inscription-a-l-universite_5386241_1473685.html?utm_term=Autofeed&utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR15NQ5wdTP4_SrkZAYj3fwMnVhE_oYtlAqc2ufFfg-tFRi59XC_77MN_DY#Echobox=1542776149.

De fortes augmentations des droits d’inscription ont déjà eu lieu dans certains établissements français (Sciences Po, l’université Paris Dauphine, l’École Polytechnique, les Écoles Centrales, les Écoles des Mines, les Écoles Télécom, l’École des Ponts, les diplômes d’établissement des universités (DU), etc.).

[7] « Faire payer les étudiants étrangers pour mieux faire s’endetter tous les étudiants », Mediapart, 24 novembre 2018, https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/241118/faire-payer-les-etudiants-etrangers-pour-mieux-faire-sendetter-tous-les-etu.

[8] Berr E., « Dette étudiante et marchandisation des études », Mediapart, 3 décembre 2014, https://blogs.mediapart.fr/eric-berr/blog/031214/dette-etudiante-et-marchandisation-des-etudes.

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