Macron, l'entreprise comme modèle politique

L'Espagnol Jorge Moruno Danzi, sociologue du travail et ancien responsable de l'argumentation au sein du mouvement anti-austérité Podemos, explique en quoi la dynamique d'Emmanuel Macron incarne, à ses yeux, la forme politique « la plus aboutie » prise par le néolibéralisme.

Il est aujourd'hui courant d'entendre dire que les systèmes partisans européens traversent une crise profonde. L’érosion des formations politiques traditionnelles favorise l’essor de diverses alternatives politiques. Ces options sont dépeintes à gros traits : elles sont regroupées sous le terme de populisme car, indépendamment de leurs positions politiques, elles dénoncent toutes l’état actuel des choses. Cependant, face à la crise de régime que connaît la société de l’emploi, le néolibéralisme se fraye également un chemin, détruisant sur son passage les fondements du vivre-ensemble posés dans l’après-guerre. C’est une condition nécessaire à son implantation.

Le néolibéralisme se construit donc, lui aussi, une forme politique propre. Il s’appuie pour cela sur les changements intervenus dans l'organisation du travail et sur le déploiement d'une rationalité tout droit importée du monde des ressources humaines. Centrer le débat sur les formations politiques telles que le Front national ou Podemos, qui se situent aux pôles opposés, revient à se contenter de l’arbre qui cache la forêt.

Tout comme Le Front national ou Podemos, le néo-libéralisme lutte en effet pour redéfinir le sens donné à la communauté : il propose l'entreprise comme modèle politique et la concurrence comme ethos, et va même jusqu’à promettre la protection, comme le fait Macron – qui conçoit d’ailleurs son élection comme un renouveau pour la France et pour l’Europe. Dans son livre Le Socialisme, Ludwig Von Mises analysait comment le socialisme était devenu une idée dominante de notre époque, en soulignant l'importance de la bataille des idées. Des années plus tard, Michel Foucault ressuscitait les réflexions de l'un des ses plus célèbres disciples, Friedrich Hayek, qui notait à son tour l’importance de doter le libéralisme d'une pensée vivante. Le libéralisme a, au même titre que le socialisme, besoin d'une utopie. Il n’est plus suffisant de le présenter comme une alternative technique de gouvernement.

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Ce que nous entendons par la forme politique prise par le néolibéralisme ne se résume pas à un parti, mais correspond plutôt à un ensemble de contours et de règles propres à une époque basée sur la concurrence, sur le devenir capital de la force de travail, sur le chevauchement des temps de vie et de travail ainsi que sur l’entreprise comme communauté imaginée. Cette méta-hégémonie néolibérale nie les antagonismes, elle ne distingue pas la droite de la gauche, le haut du bas, ni le dedans du dehors, mais s’impose de facto comme l’élément transversal qui traverse toutes les facettes de la société.

Elle retourne les forces de ses adversaires contre eux, à la manière d’un pratiquant d’Aïkido : elle intègre leurs demandes, y compris la demande de démocratie, sous sa propre rationalité. Qu’est-ce que la figure protéiforme du « doer », de l’homme d’action, sinon la fusion du militant révolutionnaire et de la compétitivité entrepreneuriale ? Cette figure représente le devenir militant de la société ; mais d’une société dont les membres sont amenés à devenir des militants du capital. Voilà le processus qui affecte la force de travail, des usines de Manchester au temple financier de New York. Par ailleurs, dans la société de la jouissance de l'accumulation, tout ce qui existe est susceptible d’être marchandise. Ainsi, tous les aspects de la réalité, qu’ils soient écologique, gayfriendly, multiculturel ou féministe, peuvent être capturés par cette logique de marchandisation.

Cette forme prise par le néo-libéralisme ne se résume pas à un aspect culturel du capitalisme contemporain ni à la manière dont sont pensées les relations entre le travail et le monde de la finance. C’est également un mode de gouvernement des populations qui se traduit concrètement dans les processus électoraux. Dans la sphère politique institutionnelle, l’expression la plus aboutie de ce projet s’observe chez le président français Emmanuel Macron, mais nous la retrouvons également dans sa forme la plus dure chez le président Macri en Argentine, ou dans sa variante espagnole avec Albert Rivera [président de Ciudadanos]. Le Front national lui-même se macronise [voir l'affiche ci-dessous].

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Le fait que ces formes soient propres au néo-libéralisme, ou au populisme néo-libéral, ne signifie pas que le projet civilisateur du néolibéralisme se restreigne à un parti ou à un continent. Le néo-libéralisme fonctionne grâce au modèle de la gouvernance construit par l’interdépendance entre divers acteurs, traités, pays et institutions. Ces interdépendances sont soumises à des normes de compétitivité qui échappent à tout questionnement politique et à toute décision démocratique. Le néolibéralisme démontre par exemple sa flexibilité lorsqu’il s’adapte à des pays comme la Turquie d’Erdogan qui déclarait vouloir « diriger la Turquie comme une entreprise ».

En réponse à la crise de la société de l’emploi, trois options se profilent : une société d’entrepreneurs perdants, un repli réactionnaire ou une réinvention démocratique. L’économie collaborative représente le miroir dans lequel se regarde Macron, jeune, pétri de valeurs, flexible, préoccupé par le climat et par les droits des femmes : une logique de la reconnaissance qui évacue le conflit, et donc la politique, mais qui se montre capable de convaincre les peuples, de les faire rêver, selon ses propres mots. Son modèle est pensé pour les expulsés du circuit du travail – du travail stable et bien rémunéré – qui sont encouragés à se rebeller et à oser devenir les maîtres de leurs propres vies. Il s’agit d’une philosophie de vie ouverte et sociale, qui rejette les hiérarchies et les protocoles, une société de micro-entrepreneurs autonomes, responsables de leur avenir et partageant une même communauté. Ce récit prétend libérer le travail de la subordination : le capitalisme devient sa propre transgression et séquestre ainsi l’esprit communiste.

De ce fait, affronter cette dérive néolibérale à partir de l’imaginaire du plein emploi renforce de manière directement proportionnelle le néolibéralisme « post-emploi ». Curieusement, le néolibéralisme parvient en effet à se faire désirer car il s’appuie sur une aspiration inconsciente à sa propre destruction. Il construit son utopie autour de la possibilité pour le travailleur de ne plus être salarié. D’une certaine manière, le capitalisme est mû par un désir anticapitaliste. Dans le même temps, les adversaires du capitalisme engendrent inversement une forme (limitée) d’adhésion à celui-ci, dans la mesure où ils revendiquent le droit de participer, en tant que salariés, aux relations avec le capital. La réalité est inversée : d’un côté le capitalisme est mû par le désir de sa propre abolition, et de l’autre le travail salarié exige de se perpétuer comme tel.

Seul un imaginaire à même de modifier la façon dont nous pensons la démocratie et le sens du faire, au-delà de la relation délimitée par la valeur, peut fournir une alternative à la crise de la société de l’emploi qui diffère du modèle de la société d’entrepreneurs. Dans son acception moderne, le travail est le fondement indispensable de la domination au sein d’une société où l’argent est la mesure de toute chose. Dès lors, il est impossible de défendre le travail sans défendre à la fois son inévitable transformation en argent, dans un mouvement perpétuel qui consiste à ajouter de la valeur à la valeur. Ce mouvement qui rend précisément toujours plus difficile l’intégration par le travail salarié.

La revendication du travail salarié, considéré comme création de valeur par opposition à l’oisiveté du capitaliste, ne fait que renforcer les piliers idéologiques et le dynamisme du capitalisme lui-même : elle revient à revendiquer la subordination prolétaire. C’est le monde à l’envers : alors que l’imaginaire néolibéral se nourrit d’une promesse d’émancipation du travailleur vis-à-vis de sa propre condition, l’opposition au capitalisme se fixe pour horizon la poursuite du travail salarié. Dans cette société, où il est nécessaire de travailler pour pouvoir se nourrir, la disparition des travaux les plus pénibles est envisagée avec mépris. Le travail n'est pas pensé comme une relation métabolique entre l'homme et la nature. Travailler signifie être payé en échange du travail fourni. Dans cette perspective, s'occuper d'enfants ou de personnes âgées à domicile sans percevoir de rémunération n'est donc pas considéré comme un travail.

Mais si, au contraire, était considéré comme travail tout ce qui ne relève pas du travail rémunéré, et si dans le même temps la protection sociale était garantie en dehors de ce dernier, alors la richesse cesserait d’être mesurée uniquement à l’aune du temps de travail humain investi. Cette troisième possibilité, qui n’est ni le nœud coulant du néolibéralisme ni la revendication d’un bon capitalisme contre le mauvais capitalisme financier, nous est donnée par Marx : il s’agit de modifier le concept et le sens de la richesse au-delà de sa signification moderne. En d’autres termes, rompre avec une conception qui fait du temps de travail humain l’unique mesure de la richesse. Une conception qui se contredit d’ailleurs par la réduction continue du temps de travail requis pour produire cette richesse. Au lieu d’exiger une augmentation du temps de travail nécessaire pour pouvoir continuer d’être salariés – ce qui n’arrivera pas – nous devrions mettre en valeur ce torrent de richesse sociale qui, bien que soumis à celui-ci, ne peut être mesuré par le temps de travail utilisé.

Comment s’extraire de cette spirale afin d’imaginer une condition humaine distincte de la condition salariale ? En d’autres termes, comment revendiquer le temps libéré de ce non-travail rémunéré comme une source d'autonomie et de liberté au lieu de l'associer, comme c'est aujourd'hui le cas, à la précarité et à l'insécurité ? L’intensification des débats autour du revenu de base pourrait nous amener à penser qu’il suffirait de choisir entre l’emploi et le revenu universel, mais ce serait une erreur. Il ne s’agit pas de concevoir l’application de mesures concrètes que l’on pourrait faire tenir sur un tableau Excel, ce serait un débat policé, glacial, une prison idéologique. Il s’agit de produire un temps démocratique qui nous permettrait réellement d’imaginer des mesures pour sortir de ce cercle vicieux.

Pour penser le politique, il faut avant tout, comme le rappelle Aristote, définir quel type de vie est la plus souhaitable. Aucune mesure, aucune donnée significative, ni même la plus rigoureuse des études ne convaincront pédagogiquement la société des bienfaits d’un programme. Nous serons capables de repenser notre système social à la seule condition de souhaiter le repenser, et non l’inverse. Car le désir implique la nécessité, il est l’appétit de l’esprit. Il nous faut lutter contre le cynisme en générant des agrégations collectives qui déplacent les frontières de l’imaginable et produisent une réelle conviction qu’il est possible de changer la vie : mettre en valeur la liberté, l’égalité, l’émancipation, l’autonomie, le temps, la capacité de décision.

L’utopie est la seule chose qui, dans l’histoire, a pu rendre possible ce qui était impensable. Elle est aussi celle qui, aujourd’hui, permet à une publicité pour une marque de voitures de paraître plus radicale qu’un slogan révolutionnaire inscrit sur une pancarte. La postmodernité se caractérise par la fascination pour le symbolique, bien que tout le monde se rende compte de la supercherie : personne n'y croit réellement et chacun sait pertinemment qu’au fond son propre voisin n’y croit pas non plus. C’est ainsi que fonctionne le bal masqué : à la différence de Neo dans Matrix, nous avons tous avalé la pilule rouge mais nous continuons malgré tout de vivre dans le monde de la pilule bleue.

Au fond, nous savons tous que ce superbe steak n’est qu’une illusion, mais nous préférons tout de même le déguster. La douloureuse vérité de la réalité, c’est que la réalité n’est autre qu’une douloureuse vérité. Comment peut-on sortir de ce cynisme qui nous dépouille de tout sentiment d’appartenance et de tout lien de confiance ? En définitive, comment s’échapper de cette prison sémiotique, reprendre le fil de l’histoire et élargir l’horizon pour construire une réalité différente ? Il nous faut vivre avec la certitude de pouvoir atteindre ce nouvel horizon et le poursuivre, jusqu’au bout.

Ce texte a été traduit de l'espagnol par Laura Chazel et Vincent Dain. Il a d'abord été publié le 26 juin sur le site espagnol de Público. Mediapart avait publié en décembre 2016 un entretien avec Moruno, sur l'avenir de Podemos, à lire ici.

Il est l'auteur, aux éditions Akal, de La fabrique de l'entrepreneur, travail et politique dans l'entreprise-monde (2015, plus d'infos ici).

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