La Une contre tou·te·s

La publication en Une de la lettre intitulée « J’ai violé, vous violez, nous violons » par Libération le 8 mars dernier « n’a rien d’une maladresse, il s’agit d’un geste politique », affirment Armelle Andro, Valérie Gérard, Mélanie Gourarier et Émilie Notéris. Ce choix, « sous couvert d’apporter une pierre nouvelle à l’édifice de déconstruction des violences masculines [...] appuie un système qui autorise et permet aux agresseurs d’avoir le dernier mot ».

«Le viol ne relève pas de la sexualité agressive mais de l’agression sexualisée»

(Audre Lorde, Sister Outsider, 1984)

La Une d’un quotidien national propose un espace confortable d’énonciation à un violeur juste après qu’a éclaté, suite à la prise de parole de sa victime, le #MeToo des Instituts d'Études Politiques (sous le hashtag #sciencesporcs). 

La longue et sentencieuse "lettre" de Samuel, le violeur, donc, puisqu’il se présente comme tel —nous n’inventons rien, il n’est pas question ici de présomption d’innocence— s’intitule « J’ai violé, vous violez, nous violons ». Dès le titre, il y a un souci. Le viol se conjugue aisément à toutes les personnes et ce « J’ai violé » est bien vite soutenu par le « vous violez, nous violons ». Faire foule plutôt que de se tenir seul face à elle. Une manière de préparer sa défense tout en nous donnant une leçon sur des mécanismes que nous serions censé·e·s ignorer, une annonce claire de ce qui va suivre.

Le document publié en Une nous est présenté comme une lettre, une lettre d’aveux. Mais s’agit-il vraiment d’une lettre?, demandait à juste titre l’essayiste Valérie Rey-Robert sur Twitter, avant que la rédaction de Mediapart annonce avoir reçu ce même texte, envoyé par Samuel sous l'appellation de tribune. Dans un tweet, Alma, la victime, affirme que ladite lettre n’a rien à voir avec celle qu’elle avait elle-même reçue. La justification appuyée de cette publication par le journaliste Matthieu Écoiffier assortie d’un avertissement s’étiole donc de jour en jour : « Parce qu’il apporte un point de vue inédit sur le viol et complexifie le débat nécessaire, notamment pour améliorer la prévention, Libération a décidé de publier ce document après s’être assuré du consentement de la victime et après avoir informé son auteur des risques judiciaires qu’il encourt. »

L’article qui chapeaute ces deux florilèges de culture du viol (la lettre du violeur et la lettre du journaliste) nous rappelle qu’à l’heure de cette publication, la victime est toujours hospitalisée dans une clinique psychiatrique où elle tente de se reconstruire, qu’elle n’a pas encore porté plainte, qu’elle le fera lorsqu’elle en aura la force. Nous sommes le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, et pour seul consentement il sera ici question de celui d’une jeune femme violée à voir s’étaler en Une la version des faits de son violeur. C’est proprement sidérant. Un petit dessin à coloration raciste accompagne la publication, une femme au visage rose électrique subit les assauts d’un homme de couleur sombre, violet foncé.

Alors qu’une page entière du journal est consacrée sans filtre ni retouche à la parole de l’agresseur, celle de la victime est relayée entre guillemets pour accompagner et justifier la décision de la rédaction de publier son texte à lui. Sa parole à elle n’est là que pour introduire et faciliter l'énonciation de sa parole à lui. Il nous faudrait, mecxplique Écoiffier, sortir de notre "zone de confort" et cette lettre va nous y aider. Qui est ce "nous" d’ailleurs ? L’ensemble des femmes qui revendiquent pour leurs droits en ce 8 mars et qui auraient donc besoin qu’on leur mecxplique leur oppression ?

L’ensemble des hommes qui se voient rappeler leur devoir de solidarité avec l’agresseur ? Nul doute en tous les cas que la jeune femme est placée ainsi dans une position qui la maintient hors de sa zone de confort, zone qu’elle a de toute manière quittée depuis les faits. Et c’est aussi le cas de toutes les (si nombreuses) femmes victimes de viol qui se sont pris cette Une en pleine figure. Le choix des mots est particulièrement opportun, "faire sortir de sa zone de confort" étant la traduction, en langage managérial, de “harceler” – c’est ainsi que les managers de France Telecom justifiaient les pratiques qui ont poussé des employé·e·s à la dépression et parfois au suicide. Voilà comment cette Une a été reçue par de très nombreuses femmes : une agression, du harcèlement, un affront, un piétinement. 

À quoi joue Libération, qui plus est un 8 mars ? Permettre à un violeur qui sera peut-être bientôt l’objet d’une plainte de préparer sa défense et de se refaire une réputation (de courage, de lucidité, d’humilité) susceptible d’émouvoir un jury ? Prendre sa part de la culture du viol post #MeToo, celle qui a intégré la prise de conscience et l’a retournée au profit de l’impunité et de la pratique du viol (on ne compte plus les agresseurs sexuels dans les marches contre les violences faites aux femmes lorsqu’elles ne sont pas non mixtes) ? Faire porter toute la lumière, encore et toujours, sur le discours de l’homme, violeur, dont sont soulignées « la force intellectuelle et la fougue » ? Participer au backlash ? À en croire Libération, il s’agirait d’apporter « un point de vue inédit sur le viol et complexifier le débat nécessaire ». Du "débat"... On relit trois fois. On reste sans voix. Quel débat ? Pour ou contre le viol ? Ce qui a dû être pensé comme un bon coup éditorial réussit le tour de force de reconduire un des effets du viol : la privation de parole et la sidération. Quant au point de vue inédit de ce dernier dans un monde structuré par la culture du viol, on espère bien qu’il s’agit d’une sinistre plaisanterie. 

Car cette tribune est le discours parfaitement maîtrisé et stéréotypé d’un violeur qui se regarde complaisamment écrire. Il reconnaît avoir détruit son ex-compagne pour ajouter, dans la même phrase, sur le même plan, qu’il a été également détruit. Victime de la culture du viol, il n’était pas assez lucide et c’est le reste du monde qui est responsable. Son culot va jusqu’à faire des préconisations et appeler tous et toutes à réfléchir ensemble à la manière de sortir de cette situation : c’est vrai, pourquoi ne pas laisser à un violeur l’initiative d’un mouvement visant à renverser le patriarcat ? Il rappelle qu’il est une ancienne victime, qu’il se soigne, qu’il veut changer. À lire son texte, c’est presque lui qui serait à plaindre et à soutenir. Il se répand en détails sur ce qu’il qualifie encore de « relation ». Il parle de sa victime comme de « celle qu’il aimait le plus », ce faisant il l’expose à nouveau dans un scénario qu’il maîtrise et qu’il choisit de rendre public. Parler d’« amour », de « désir troublant les limites » et de « sexualité extrême » pour justifier un viol n’est pas seulement déplacé mais choquant. Ainsi que nous l’exprimions en ouvrant ce texte avec une citation d’Audre Lorde, le viol n’est pas une passion c’est une agression sexualisée. Il ne s’agit pas d’un débordement mais d’une violence et d’une négation, d’une annihilation, d’une prise de pouvoir abusive.

Que cette lettre soit une tribune qui n’était pas destinée à la seule victime, il suffisait, pour le mesurer, de voir combien elle verse dans la conférence, l’analyse sociétale, l’excuse et l’exhibitionnisme auto-centré. Nous sommes tous des violeurs nous dit-il. Cette parole est là pour nous bousculer, nous importuner sans doute (encore une fois). Le texte est qualifié par Libération de « fort et dérangeant ». Autrement dit, il serait susceptible de défaire un ordre établi. C’est confondre d’abord bruit et pertinence. En France, la parole des agresseurs, encore majoritaire, reste assourdissante. C’est mélanger ensuite norme et subversion. Le récit est d’un conformisme confondant. Il reprend quasi termes à termes le registre habituel de la confession des auteurs de violences : confusion des sentiments, difficulté à être un homme, pathologisation des trajectoires de violences, euphémisation des gestes et des implications. Après #MeToo, il est devenu difficile de nier les violences sexuelles, de traiter celles qui les dénoncent de menteuses. La raison patriarcale s’est adaptée et préfère la voie de la confession assortie de contrition et de promesse de rédemption. Nous ne sommes pas bousculées. Nous sommes indignées de cette double manipulation, celle de ce texte qui tout en reconnaissant les faits s’en dédouane à chaque ligne, celle du journal Libération qui en prétendant publier un « document » a ouvert, sans le dire, ses pages à la tribune, en Une, d’un violeur, un 8 mars. 

Il y a quelques semaines, sur Twitter, les comptes de femmes qui posaient la question « Comment faire pour que les hommes cessent de violer ?» avaient été systématiquement suspendus. Chercher la réponse à cette question auprès des émetteurs des violences en arguant la complexification du débat n’a rien d’une maladresse, il s’agit d’un geste politique. Sous couvert d’apporter une pierre nouvelle à l’édifice de déconstruction des violences masculines, il appuie un système qui autorise et permet aux agresseurs d’avoir le dernier mot. 

Signataires :

Armelle Andro, enseignante-chercheuse
Valérie Gérard, professeure de philosophie
Mélanie Gourarier, chercheuse
Émilie Notéris, autrice

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