Racisme à Sciences Po Lyon: lettre aux membres du Conseil d’administration

Après le témoignage d'un élève de l'Institut Politique de Lyon sur le racisme dont il a été victime au sein de l'institution, un collectif d'anciens étudiants appelle au renforcement des mécanismes de protection des minorités, susceptibles de se trouver « confrontées au mur de l’inaction ». Ils exhortent leur école à présenter des excuses publiques. Cette tribune a suscité une réponse du président du Conseil d'administration que l'on lira à sa suite.

Mesdames, Messieurs,

En tant qu’ancien·ne·s étudiant·e·s de l’IEP de Lyon, nous sommes nombreux·ses à avoir été interpellé·e·s par le récit qu’un jeune diplômé (qui a souhaité préserver son anonymat à cette occasion et utiliser le prénom « Emilien ») a produit sur Twitter le 17 septembre 2019, afin de dénoncer non seulement les comportements et discours racistes de certains étudiants et membres de l’équipe pédagogique, mais surtout l’inaction de la direction, en dépit des alertes qu’il avait lancées.

Pour rappel, Emilien a prévenu la direction de l’IEP lorsqu’à l’occasion de sa soutenance de retour de stage, l’enseignant chargé de l’évaluer lui a d’abord demandé s’il était « l’agent de sécurité ou d’entretien » avant de lui faire comprendre qu’il n’avait pas lu son rapport de stage, de lui parler « d’Afrique » simplement parce qu’il est noir, et de finir par lui donner la note de 3/20 (son maître de stage avait pourtant jugé qu’il méritait mieux, puisqu’il lui avait donné la note de 19,3/20). Malgré la requête d’Emilien, l’enseignant n’a jamais été convoqué, encore moins sanctionné.

Plus tard, à l’occasion d’un exposé, une autre enseignante commente la prestation d’Emilien et de l’une de ses camarades à l’aide d’un préjugé raciste. De nouveau, Emilien prévient la direction qui le « convoque » lui, mais pas l’enseignante. Là encore, aucune action n’est entreprise au nom de l’institution.

Enfin, plus récemment, alors qu’Emilien présente une candidature pour obtenir un contrat doctoral (afin d’entamer un doctorat portant sur « la manière dont l’appartenance ethnoraciale constitue un avantage comparatif au sein de l’enseignement supérieur »), il est classé premier sur liste d’attente. Quelques semaines après la tenue du jury d’admission, une de ses membres l’informe, premièrement, qu’il « n’y pas de racisme à Sciences-po » et, deuxièmement, que son projet de recherche n’en est pas un, qu’il s’agit plutôt d’une « quête identitaire » et que c’est pour cela qu’il a été rejeté. Et d’ajouter que, portant un prénom qu’elle considère comme trop éloigné des origines qu’elle lui prête, elle en déduit qu’il a été adopté et que son projet de recherche est donc plus personnel que d’intérêt scientifique.

Une grande partie du monde de la recherche appréciera le fait qu’on ne peut lier expérience personnelle et recherche universitaire. Là encore, force est de constater que cela pose uniquement problème lorsqu’il s’agit de personnes racisées et d’autres minorités – régulièrement taxées de narcissisme parce qu’elles s’intéressent aux questions structurelles qui affectent leurs vies au premier chef.

Là encore, Emilien prévient la direction de l’IEP par email, ceci à trois reprises. Aucune réponse de cette dernière, jusqu’à la publication de son récit sur Twitter. Renaud Payre, directeur de l’IEP, se décide à répondre en affirmant : « Il est évident que j’allais recevoir Monsieur X à l’issue d’une rentrée qui a été très chargée. Toutefois, les propos des dernières heures sur les réseaux sociaux sont très problématiques. J’appelle chacun et chacune à la raison. »

A l’issue d’un nouveau rendez-vous avec Emilien particulièrement houleux où ce dernier s’est senti plus coupable que tous les enseignants en question dans son récit, la direction a publié un communiqué à l’attention de tous les membres de l’IEP. Si ce communiqué reconnaît qu’« il y a et il y a eu dans notre établissement des actes et des propos discriminatoires» et que « ces faits sont contraires aux valeurs défendues par Sciences Po Lyon », il démontre bien que la direction n’a absolument pas pris la mesure de la gravité des faits et de sa propre gestion des événements.

En effet, elle rappelle qu’il existe des instruments et des procédures afin de prévenir ou de « guérir » les manifestations du racisme (charte « pour la lutte contre les discriminations et le harcèlement », possibilité de saisine d’une section disciplinaire, « cellule Égalités » et soutien aux associations étudiantes) et s’en félicite. Pourtant, force est de constater qu’aucun de ces mécanismes n’a suffi ou, pire, n’a été actionné pour prévenir ou sanctionner des actes pourtant connus de la direction, grâce au courage d’Emilien.

Nous parlons ici de courage pour saluer ce qu’Emilien a entrepris, mais il n’est malheureusement pas le seul étudiant qui ait dû faire face à ces comportements, et il ne faudrait pas que ces personnes pensent qu’elles ont manqué de courage. En effet, lorsque l’on voit quelqu’un se démener autant pour finalement se trouver confronté au mur de l’inaction des instances qui devraient pourtant agir, il n’est pas étonnant que beaucoup finissent par considérer qu’il ne sert à rien d’essayer.

Surtout lorsqu’il semble évident que ce qui a poussé la direction à « agir » (en fait, affirmer que tout fonctionne dans l’état actuel), c’est en fait la mauvaise publicité que cette histoire pourrait faire à l’IEP et non pas le vécu de ses étudiant·e·s. L’« excuse » de la rentrée ne change rien. Que la direction n’ait pas jugé bon de répondre à Emilien après son premier message, ne serait-ce que pour le faire patienter, en dit beaucoup. Qu’elle n’ait pas considéré qu’une telle situation était la priorité de la rentrée est déplorable. C’est bien cela, et non le récit d’Emilien, qui fait du tort à l’institution.

Parmi toutes les actions que l’IEP est en mesure de mener pour remédier à ces dysfonctionnements, il nous paraît important que l’institut commence par présenter des excuses publiques à « Emilien ». Il ne s’agit pas là d’un acte d’autoflagellation, mais bien de démontrer qu’une institution est capable de reconnaître lorsqu’elle a mal fonctionné, qu’elle valorise et respecte ceux et celles qui ont le courage de prendre la parole et d’affronter une machine aussi imposante qu’un établissement d’enseignement supérieur (il nous faut au passage saluer les rares membres du personnel qui ont soutenu Emilien dans son action), une machine qui ne leur laisse pas d’autre choix que de rendre ces faits publics. Puis, il faudra revenir sur toutes les procédures présentées dans le message de la direction et tirer des conclusions de leur inefficacité au cours des dernières années. Il ne s’agit pas que de dysfonctionnements individuels. C’est toute une chaîne qu’il faut améliorer pour éviter que des tels événements se reproduisent, ou pour les prendre en charge efficacement lorsqu’il est trop tard. Il faut surtout dès aujourd’hui intégrer les victimes et les publics concernés dans cette réflexion afin de déceler les réels besoins, les meilleures façons d’y répondre et pour les mettre au centre des nouveaux procès.

En vous remerciant de l’attention que vous saurez porter à cette lettre, veuillez agréer nos salutations distinguées.

Signataires :

Margot Beal (promotion 2010), Yohan Beaux (2011), Audrey Benassi (2011), Renan Benyamina (2005), Jérémie Berlioux (2013), Cécile Bertrand (2013), Sophia Bouzid (2013), Simon Bruneel-Million (2012), Florentin Cassonnet (2012), Etienne Castel (2015), Alexis Chailloux (2012), Luc Chauvin (2011), Emeline Chicha (2012), Anna Ciccotti (2017), Axel Cimiterra (2014), Thomas Conchou (2012), Lionel Cordier (2013), Antoine Damiens (2013), Chloé Dautry (2018), Gabriel Debray (2014), Gaëlle De Los Llanos (2014), Kathleen de Meeûs (2014), Gautier Demouveaux (2007), Fanny De Rosbo (2011), Lise Deshautel (2011), Clément Dieulot (2011), Marine Douchy (2014), Juliette Estivals (2015), Amandine Fabrègue (2012), Camille Ferry (2011), Juliette Fortunier (2014), Antonine Fulla (2003), Mathieu Galtier (2005), Amandine Gay (2002), Valérie Gelpe (2014), Margot Giacinti (2017), Nina Gire (2015), Gaspard Goigoux (2013), Claire Gounon (2014), Sophie Guibert (2012), Laure Guillot Farneti (2015), Abdellali Hajjat (2004), Magnolia Houlbrèque (2018), Antoine Idier (2011), Emmanuel Jouai (2012), Laurène Kiefer (2016), Juliette Lalanne (2018), Camille Lanté (2018), Alexandre Lauret (2014), Jean-Ganesh Leblanc (2015), Agathe Loubert (2012), Boris Lulé (2011), Olivier Mallet (2011), Marion Marchal (2013), Claire Marx (2008), Raphaële Masure (2010), Alix Morel (2012), Thomas Muzart (2011), Guillaume Noir De Chazournes (2012), Marie Pacalet (2017), Max Pacalet (2012), Teliska Pesenti (2015), Benjamin Petit (2002), Lucas Prost (2012), Lauren Provost (2011), Florent Ramon (2018), Bastien Roland (2015), Gaëlle Ronsin (2013), Antonin Sabot (2001), Marion Saint Romain (2010), Luana Sarmini (2014), Marine Schaefer (2013), Damien Simonin (2009), Marion Sirieix (2013), Méryl Sotty (2012), Romain Vallet (2010)

Réponse du président du Conseil d'administration de Sciences Po Lyon :

Le président du Conseil d'administration de Sciences Po Lyon, Gilles Le Chatelier, nous a adressé le 17 octobre 2019 un droit de réponse à cette tribune que l'on lira ci-dessous et qui est aussi disponible sur le blog de Sciences Po Lyon dans le Club de Mediapart.

« Mesdames, Messieurs,

J’ai pris connaissance de votre lettre du 13 octobre 2019. Ce courrier m’a bien été transmis dès sa réception par le directeur de l’Institut d’études politiques de Lyon.

J’ai échangé à plusieurs reprises, au cours du mois de septembre, avec ce dernier sur ce dossier. Il m’a en particulier confirmé s’être assuré du respect du principe d’égalité de traitement s’agissant de l’examen de la candidature de l’étudiant concerné auprès de Monsieur Christian Montes, directeur de l’Ecole Doctorale Sciences Sociales 483.

Monsieur Payre a également donné suite à la demande d’entretien formulée par l’étudiant dès lors que les instances compétentes de l’établissement ont été saisies, notamment la cellule Egalités. Un entretien entre l’étudiant et la responsable Egalités s’est d’ailleurs tenu le jeudi 19 septembre 2019. 

Depuis 18 mois, je souhaite vous rappeler qu’un ensemble de dispositifs de lutte contre les discriminations a été mis en place au sein de l’établissement, à l’initiative du directeur de l’IEP de Lyon :

- L’adoption d’une charte pour la lutte contre les discriminations et le harcèlement, votée par le conseil d’administration le 14 juin 2018.

- La nomination d’une responsable Egalités, le 10 décembre 2018, dont les missions sont définies dans la charte pour la lutte contre les discriminations et le harcèlement.

- La nomination de la référente Racisme et Antisémitisme, le 12 avril 2019, conformément au plan national 2018-2020 de lutte contre le racisme et l’antisémitisme établi par le Gouvernement et aux missions confiées par le Ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation.

Je prends acte de votre demande et je vous assure que ce point sera bien mis à l’ordre du jour du prochain conseil d’administration de l’établissement, prévu le 6 décembre 2019. Pour préparer ses travaux et pleinement éclairer les administrateurs sur cette situation, j’ai demandé, en concertation avec le directeur de l’IEP, que Madame Hélène Surrel, membre du Conseil, établisse un rapport sur les conditions dans lesquelles les faits allégués par l’étudiant ont été pris en compte et gérés par l’administration et l’équipe de direction de l’Institut.

En espérant que ces éléments auront répondu aux interrogations dont vous avez bien voulu me saisir, je vous prie de croire, Mesdames, Messieurs, en l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

Gilles Le Chatelier
Président du Conseil d’administration »

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