Vivre l’expérience de l’engagement

Membres d'un groupe de réflexion au sein d'EELV, un groupe de militants écologistes appellent à repenser l'engagement partisan, impliquant «tant une refondation de la conception de l’individu et de son lien aux structures sociales» et de renouer notamment avec un sentiment d'appartenance lié à des valeurs partagées.

À la suite de notre article  Parti politique et l’utopie réaliste : en 2019 soyons des rêveurs constructifs », nous avons reçu de nombreux retours appelant à la définition de propositions concrètes pour favoriser le renouvellement ou retour vers un engagement partisan. L’article ne cherchera pas l’exhaustivité mais tentera de donner des  éléments de réponse en mettant en valeur des points saillants qui nous semblent importants. Le retour de l’engagement partisan nécessitant tant une refondation de la conception de l’individu et de son lien aux structures sociales (refondation qui soit dit en passant est aussi une dimension fondamentale de l’écologie politique) que des structures partisanes en elles-mêmes. Nous proposerons prochainement un troisième article sur la rénovation de la démocratie interne dans les partis permettant de concilier objectifs politiques et aspiration des individus.

La première question qui doit nous préoccuper est de comprendre pourquoi les individus s’engagent et d’identifier ce qu’ils cherchent en s’engageant. Pour comprendre la frilosité face à la perspective de l’engagement partisan qui mine aujourd’hui les partis et les empêche d’être les sources du renouveau démocratique et sociétal si nécessaire, il faut s’attaquer à la racine des problèmes.

Mettre fin à l’image du sacrifice partisan 

Les partis souffrent de cette image sacrificielle du militant, se donnant corps et âme au parti. À tort ou souvent à raison, l’engagement est chronophage. La démarche sacrificielle acceptée, mise en valeur auparavant, est devenue obsolète.

Nous refusons, et à juste titre, de mettre de côté nos vies (famille, temps, carrière, etc.) sur l’autel des bonnes intentions (« un jour, tu verras, on gagnera ») qui resteront des horizons rêvés sans réalisation concrète. Par contraste l’engagement militant s’est nourri de la perspective du Grand Soir dont l’idéologie et l’imaginaire sont tirés des communistes. La « fin de l’histoire » théorisée par Francis Fukuyama aux lendemains de la chute du mur de Berlin marque la fin des grandes théories impliquant de sacrifier le présent au nom d’une utopie à venir dont la promesse doit nous faire supporter les souffrances présentes. Le militant du XXIesiècle est dans l’action : il lutte dans le présent, pour le présent et dans le cas du militant écologiste, il lutte non pas pour un lendemain qui chante mais pour un lendemain qui ne soit pas un effondrement. Le militant du XXIsiècle, par ailleurs, s’éloigne de la morale sacrificielle en ce que son utopie n’est pas collectiviste : elle est l’utopie d’un rééquilibrage des liens entre l’individu et la société par une compréhension renouvelée des interdépendances nous unissant aux ensembles (humains et non humains) qui composent notre « milieu ».

Ainsi, nous refusons de nous perdre dans l’engagement, nous militons pour une refondation du « nous » (aujourd’hui en déliquescence) dans lequel le « je » a une place reconnue. Nous voulons arriver à concilier les différentes briques qui nous engagent et nous procurent satisfaction. Nous voulons parvenir à articuler dans notre engagement les différentes facettes de notre identité, tout en préservant la multiplicité et la complexité. Une part de notre combat consiste à renouveler notre rapport au temps, à retrouver une relation à la temporalité qui ne soit pas faite d’angoisse et d’empressement. Nous voulons un temps qui ne soit pas de l’argent, de la rationalisation et de la maximisation économique envahissant l’ensemble des sphères de nos vies, publique comme privée. Nous voulons pouvoir vivre dans ce temps apaisé, même lorsque nous choisissons d’y introduire une partie d’engagement.

L’objectif reste tout de même de faire converger les aspirations individuelles et les objectifs partisans de conquête du pouvoir.

C’est pourquoi les partis doivent s’adapter à l’engagement que veulent y donner les individus, que ce soit un engagement « post-it », qui est volatile, ou un engagement fixe, qui s’inscrit dans la durée et dans la continuité. Toutefois, soyons clairs, c’est la force de l’implication qui assure le passage d’une intention en comportement actif cohérent et souvent l’action demande un peu de temps. Le temps de l’apprentissage.

Reconquérir l’idée de «bonheur militant ou de plaisir à s’engager».

L’étude du réseau associatif recherche et solidarité[1] sur les bénévole est à cet égard très instructive. Les raisons de l’engagement bénévole aujourd’hui sont à 83 % pour être utile à la société et agir pour les autres, pour 55 % selon la cause défendue, à 49 % pour l’épanouissement personnel, à 31 % afin d’appartenir à une équipe, à 20 % pour l’acquisition de compétence, à 15 % dans le but d’exercer une responsabilité, à 9 % la reconnaissance sociale et enfin à 6 % pour pouvoir mesurer le fruit de vos efforts.

Tout est dit ou presque. Sachons-nous inspirer des résultats sur l’engagement bénévole pour transposer les raisons de l’engagement dans les partis politiques.

Cette même étude fait la différence entre les raisons de l’engagement des bénévoles (pourquoi j’ai adhéré ?) et leurs satisfactions (qu’est-ce que j’y trouve finalement ?). 73% d’entre eux citent comme principale satisfaction « le contact et les échanges avec les autres, 61 % le désir d’être efficace et utile, 54 % la convivialité, 45 % le sentiment de changer les choses et 32 % l’épanouissement personnel ».

L’engagement est devenu exigent, il demande en conséquence de faire évoluer les pratiques. D’un engagement sacrificiel, il doit passer sur une vision de l’épanouissement personnel.

Recréer des réseaux de confiance

La confiance est le point le plus saillant.

Nous prendrons comme appui notre expérience au sein d’EELV. C’est bien parce que nous avons confiance que la structure nous semble crédible et légitime. Confiance dans ces instances de décisions même si nous cherchons collectivement à les améliorer. Confiance dans nos candidats pour défendre les valeurs et le programme que nous proposons pour les européennes par exemple.

Nous avons confiance parce que nos élus combattent pour des idées et des choses justes. Évidement, nous nous désolons des échecs mais constatons également des réussites. Nous sommes conscients que nous avons eu des défections mais en rien ils n’ont entamé notre confiance. Il s’agit simplement de clarification idéologique nécessaire. Certains cadres ne se retrouvaient plus dans les valeurs qui sont portées à EELV.

D’ailleurs les institutions étatiques sont remises en cause par un déficit de confiance. Comment démêler le vrai du faux ? Comment détecter quand il y a manipulation honteuse d’un état qui se veut juste et impartial alors que nous constatons par dépit, mensonge et trahison. Il suffit de voir l’affaire Benalla (une affaire d’État), les violences policières, le déni de réalité face au glyphosate, les ornières de l’ISF, la dénégation du réchauffement climatique quand on constate le recul flagrant pour agir. La liste est longue face AUX reculs de nos libertés, de la prise en compte de la composante sociale et écologique.

Les personnalités politiques sont mises à l’épreuve pour tester leur impartialité, leur degré d’honnête intellectuelle, idéologique et politique. Le citoyen cherche simplement à vérifier s’il peut avoir confiance. Nous voulons des individus qui s’inscrivent dans la durée.

Le problème majeur que rencontre les partis est de garantir un équilibre entre renouvellement et continuité. Car pour proposer des candidats avec une chance de gagner, il est nécessaire de s’inscrire dans la durée, afin de garantir un lien de confiance. Il faut un visage connu, du moins évocateur pour intéresser les citoyens. Pour autant, il faut également des nouvelles figures pour montrer que le parti n’est pas statique mais dynamique, sans oublier de maintenir une cohérence avec soi même, quant au non cumul des mandats et leur limitation dans le temps.

Renouer avec le sentiment d’appartenance aujourd’hui distendu

Pour arriver à obtenir cette confiance il existe également des moyens. Et c’est l’objet des valeurs que nous défendons, être attentif à l’autre et pas juste perçu comme une ressource. Chercher la qualité de la relation pour garantir une confiance d’où découle la légitimité aujourd’hui perdue. Intégrer l’ensemble des personnes dans le débat et la participation notamment lors d’élaboration de positions et de programmes. Ce sont les décisions que l’on prend individuellement comme collectivement qui nous impliquent et nous engagent dans la durée, notamment pour stabiliser de nouveaux comportements. Des comportements qui nous sont habituellement complètement étranger. C’est bien parce que nous avons décidé en connaissance de cause que nous sommes liés à cette décision.

Pour ce faire, il faut des rencontres réelles régulières, des moments d’échanges où nous sortons des activités habituelles pour nous retrouver et partager sur différents sujets, comme le sont nos journées d’été organisées chaque année et ouvertes à tous. Il faut renouer avec l’esprit qui animait certains partis lorsque ceux-ci étaient de véritables lieux de sociabilité et de convivialité et pas seulement des espaces de réflexion, de planification stratégique.

Cette convivialité renouvelée permettra aux nouveaux militants d’avoir le sentiment d’être utiles, de se sentir épaulés lorsqu’ils s’engageront dans des terres inconnues : premier tractage, prise de responsabilité, élaboration de programme de campagne, communication, utilisation des réseaux sociaux, pratiques militantes, etc. Tout cela s’apprend.

La transparence sur la vie du parti en interne et une bonne information qui circule sur la prise des positions, sont la garantie du maintien de la confiance. Plus il y a de brouillard, plus s’érode la confiance et le sentiment d’appartenance.

La confiance se construit, elle est faite de relations interindividuelles authentiques et bienveillantes tout autant que de valeurs partagées et de combats communs.

Vous l’aurez compris, réussir à faire confiance peut nécessiter du temps.

Valoriser l’engagement : Retour sur l’action et le besoin de reconnaissance

Le sentiment d’appartenance est conforté par des valorisations factuelles et symboliques. La possibilité d’échanger avec des personnes reconnues en dehors du parti notamment dans l’espace public permet par exemple de valoriser des actes quotidiens et l’engagement partisan. Pouvoir discuter et proposer des idées nouvelles à des personnes qui ont une capacité d’action plus forte que nous pouvons avoir à notre niveau. Mais attention, la condition est une vraie écoute, pas une simple oreille courtoise parce que des caméras sont dans le coin. L’écoute est avant tout une attitude, presque une philosophie de vie, qui fait que l’on n’écoute pas seulement mais l’on entend (au double sens d’ « ouïr » et de « comprendre ») ce que notre interlocuteur nous transmet et que l’on en tient compte dans nos décisions futures. C’est cette capacité et cette attitude d’écoute qu’a perdu l’actuelle classe politique ; nous devons veiller à la renouveler dans les instances des partis et l’intégrer dans nos pratiques militantes, quel que soit le niveau auquel nous nous situons.

L’apprentissage et l’acquisition de nouvelles compétences sont une pierre angulaire dans la valorisation car elles nous stimulent intellectuellement en nous sortant de nos cadres établis. Malheureusement, cette capacité et ces connaissances ne sont pas du tout valorisées à leurs justes valeurs. Les individus souffrent d’une forme de discrimination face aux préjugés que peut donner le fait d’être engagé politiquement. Ce qui conduit à deux attitudes soit à taire ou à cacher ce à quoi nous croyons, ce que nous sommes en partie, soit en l’indiquant et à en subir les conséquences (freins dans une carrière professionnelle par exemple). Il devrait pourtant être possible de valoriser les connaissances acquises dans un parti dans le CV par exemple.

Les partis offrent la possibilité de connaître et de rencontrer des gens, de se faire des réseaux d’amicalité hors de nos groupes sociaux habituels. Les partis, quand ils connaissent un succès suffisant en termes d’adhérents, permettent une homogénéisation des groupes sociaux différents (le rêve de la mixité sociale).

Le manque de retour sur l’action affaiblit la poursuite de l’engagement. Les individus veulent connaitre l’impact de la distribution de tracts ou de l’aide qu’ils ont apporté lors d’une campagne. Le numérique par l’instantanée permet une visualisation immédiate de l’impact sur d’autres individus (un post facebook, un tweet, etc). Le travail de persuasion a également cette vertu, elle nous affecte directement. Réussir à convaincre une autre personne du bien fondé de notre démarche n’a pas de prix. La possibilité de se dire « mon action touche quelqu’un » donne une consistance à l’action, permet de ne pas congédier l’espérance et de ne pas se la laisser confisquer par d’autres.

Rendre attractif et familier

L’idée est de mettre en place tout ce qui concourt à rendre l’expérience « sympa », tout en donnant envie de la réitérer. Il faut rendre l’expérience de l’engagement partisan attractif et familier et dans le même cadre, faire réfléchir et faire agir.

S’engager c’est simple, c’est vouloir trouver sa place dans la société, donner son opinion, avoir le sentiment que nos actions impactent et façonnent le réel, comprendre les situations et avoir le pouvoir d’agir contre les injustices, le tout en étant entendu et écouté, c’est-à-dire considéré.

Nous devrions parler maintenant de parcours et d’engagements polinisateurs.

Pour continuer à débattre, nous vous posons donc ces questions : quels sont les freins à votre engagement partisan ? Pourquoi cela vous semble-t-il si compliqué ?

 

[1]  Recherches et solidarités, baromètre d’opinion des bénévoles 2016. Base : 6667 individus de 18 ans et plus.

 

Signataires : 

Antoine Alibert, militant EELV du 20ème arrondissement de Paris;

Catherine Bassani, Elue à Nantes et secrétaire régionale EELV Pays de la Loire;

Quentin Bernier, militant EELV de Vincennes;

Thierry Denys, militant EELV;

Vincent Dubail, Co-secrétaire départemental des Hauts-de-Seine pour EELV;

Guillaume Durand, co-secrétaire départemental de Paris pour EELV; 

Théo Garcia, co-secrétaire des Jeunes Écologistes et candidat aux européennes sur la liste EELV;

Sophie Guillemain, Militante EELV de Gentilly;

Nadine Herrati, adjointe à la maire de Gentilly, élue à la prévention santé et co-secrétaire départementale Val de Marne pour EELV;

Morgan Jasienski, Militant EELV du 19e arrondissement de Paris;

Pierre Jourdan, Militant EELV;

Frédérique Millard, Militante EELV;

Maël Rannou, bibliothécaire, auteur et militant écologiste à Laval (Mayenne), 

membres d’Esprit Ecologie (groupe de réflexion porté au sein d'EELV). 

 

 

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