Les enfants terribles de l'idéologie russe

Voilà plusieurs jours qu'un acte de vandalisme défraye la chronique en Russie : le 15 août, Dmitri «Enteo» Tsorionov et une dizaine de membres de son mouvement «La Volonté de Dieu» (Божья Воля, Boj'ia Volia) ont fait irruption dans les locaux de l'exposition «Les sculptures que nous ne voyons pas», dédiée à des artistes interdits à l'époque soviétique.

Voilà plusieurs jours qu'un acte de vandalisme défraye la chronique en Russie : le 15 août, Dmitri «Enteo» Tsorionov et une dizaine de membres de son mouvement «La Volonté de Dieu» (Божья Воля, Boj'ia Volia) ont fait irruption dans les locaux de l'exposition «Les sculptures que nous ne voyons pas», dédiée à des artistes interdits à l'époque soviétique. Accompagnés de gros bras, Enteo et ses disciples ont entrepris de saccager certaines des œuvres présentées et de réclamer la fermeture immédiate de l'exposition car elle «offensait leur sentiment religieux».

À la télévision officielle, on s'est senti un obligé de couvrir en détail l'événement, et de nuancer. Parce qu'en parlant d'offense à la foi, Enteo reprenait la terminologie officielle de la fameuse loi «anti-blasphème» votée après le dérapage des Pussy Riot dans la Cathédrale du Christ Sauveur. C'est à cette époque, aussi, que Dmitri Tsorionov commencera à se faire connaître, à rassembler autour de lui des acolytes et à s'énerver sur tout ceux qui blessent ses croyances orthodoxes radicales, surtout les opposants, les gays et les chanteurs de rock. Avant le scandale de l'exposition, ses plus grands coup d'éclat auront lieu en 2014, quand à coups d'eau bénite, de psaumes et de fausses alertes à la bombe, il réussira à faire annuler des concerts de Marilyn Manson, Cannibal Corpse et Cradle of Filth.

Jusqu'ici, Enteo et ses disciples s'en tiraient avec des amendes ou des travaux d'intérêt général, mais les voix officielles ont bien fait comprendre que cette fois-ci, ils pourraient prendre ferme. Tout en justifiant presque Enteo sous le prétexte que, oui, bien entendu, les croyants ont de droit de défendre leur «sentiment religieux», mais qu'il existait des procédures légales pour ça. Après les attaques de Charlie Hebdo, les médias russes se vantaient que la loi «anti-blasphème» les protégeait contre de tels dérapages, aujourd'hui, peu se posent la question de savoir si la ferveur religieuse de ces dernières années n'a pas créé de nouveaux monstres.

Souvent, les autorités, dans ce genre de cas, laissent couler. Aujourd'hui, toutes les chaînes de télévision fédérales ont pour instruction d'ajouter, à chaque fois qu'ils mentionnent le groupuscule radical-nationaliste ukrainien «Secteur Droit», que ce dernier est «interdit en Russie». Tout en oubliant de se rappeler qu'il a fallu des années, parfois près d'uen dizaine, pour interdire en Russie la plupart des organisations xénophobes, et que ces dernières renaissent sans arrêt sous de nouveaux noms. L'équilibre entre le laisser-aller et la répression est à la fois simple et subtil : tant que les enfants terribles du régime se jettent sur les opposants, les gays et les groupes de heavy metal, on ferme les yeux ; et dès que les fauteurs de troubles touchent aux intérêts du gouvernement (et tant pis si c'est juste un bout de lino obscènement gribouillé par un dissident soviétique) ou perdent le soutien des masses, on en profite pour faire un procès largement médiatisé et les expédier aux oubliettes.

C'est en gardant ces deux idées en tête que survit depuis cinq ans l'association «StopGoujat» (СтопХам, StopHam) : ils évitent tout ce qui pourrait aller au-delà d'un trouble à l'ordre public et leur vidéos sont toujours très populaires, parce que faites de justice sociale directe et d'adrénaline. Le principe est simple : sillonner les rues surchargées de voitures des grandes villes de Russie (le mouvement est né à Moscou, mais s'est répandu depuis à d'autres villes), déceler tous les véhicules garés en double-file, sur les passages piétons, sur les trottoirs, etc., et de demander à leurs propriétaires de changer de place. Si ces derniers refusent (ou sont absents), les activistes entreprennent de leur coller un énorme autocollant sur le pare-brise où il est inscrit «je ne respecte personne, je me gare où je veux».

Évidemment, il y a des moment où ça dégénère, et là on s'aperçoit que, bien souvent (ou, du moins, c'est ce que le choix d'images et le montage des vidéos diffusées sur YouTube laissent suggérer), les gros cons qui sont prêts à défendre avec violence leur droit à se garer n'importe comment roulent en 4x4 ou dans une grosse berline noire. À priori, rien de très méchant : quelques jeunes, en résonance avec la politique du gouvernement qui appelle à lutter contre la corruption, défient les nantis et les goujats. Mais l'harmonie n'était pas si spontanée : les dirigeants du mouvement se révéleront être liés de près au mouvement de jeunesse pro-Poutine, les «Nashi», et à la «Jeune Garde» de «Russie Unie», le parti du pouvoir. En plus des revenus générés pour le contenu original par YouTube, le mouvement a été financé, en 2013 et 2014, à hauteur de quelques millions de roubles par des subventions présidentielles. Le thème choisi poussera certains observateurs à supposer que le mouvement avait pour vocation première de faire de l'ombre aux «petits seaux bleus» de Piotr Chkoumatov, une organisation proche de l'opposition qui dénonçait les (nombreuses) infractions commises à Moscou par les (nombreuses) voitures d'élus ou de hauts fonctionnaires équipées de gyrophares.

Ce détournement des projets des l'opposition n'est pas un cas isolé chez les mouvements caractérisés par l'excès de zèle citoyen. En 2012, inspirée par «Occupy Wall Street», l'opposition proteste contre l'inauguration de Vladimir Poutine avec un sit-in de plusieurs milliers de personnes : «Occupy Abaï» (en l'honneur du poète kazakh Abaï Kounanbaïouly, autour de la statue duquel s'étaient réunis les manifestants). En 2012, Maksim Martsinkevitch, dit «Tessak» («Le coutelas»), skinhead notoire qui venait de purger sa deuxième peine de prison (la première pour incitation à la haine, et la deuxième pour violences), s'inspire de la rime proposée par l'opposition et des projets de chasse aux pédophiles américains (que ce soit sur des forums tels que 4chan ou à la télévision avec To Catch a Predator) : «Occupy Pedofiliaï» est né.

Les moyens et le but sont classiques : on appâte le criminel supposé sur internet (en se faisant passer pour des enfants ou en demandant à de vrais enfants de jouer le rôle), on donne rendez-vous, on chope le type en flagrant délit et on le remet à la police. La différence étant que Tessak, avant d'accomplir cette dernière formalité, se défoulait sur les personnes qu'il attrapait et diffusait sur Internet les vidéos des humiliants interrogatoires qu'il conduisait. En bonus, selon la tradition qui consiste à mélanger homosexualité et pédophilie, Tessak agrémentait régulièrement ses vidéos de commentaires violemment homophobes. Il finira pour tomber une troisième fois (après avoir essayé, fait pittoresque, de se réfugier à Cuba), mais pour aucun des faits liés à l'activité d' «Occupy Pedofiliaï». Malgré l'emprisonnement de son leader spirituel, le mouvement survit, souvent par le biais de cellules locales dont les organisateurs n'ont aucun lien personnel avec Martsinkevitch, mais empruntent simplement le nom et le modus operandi.

C'est une autre caractéristique importante de ces mouvements : leur transformation en «mème», ces étiquettes universelles de la pensée générées par internet. Martsinkevitch aime bien «forcer le mème», comme on dit dans le milieu : si c'est une bonne idée, autant la décliner, et voilà que «Occupy Narkofiliaï» fait également son apparition. En Russie, régulièrement, une «nouvelle drogue» comme le «krokodil» (opiacé de très basse qualité fabriqué artisanalement à partir de cachets) ou les «spaïs» (de l'anglais «spice», des «mélanges à fumer» synthétiques, parfois hallucinogènes), fait parler et indigne journaux, télévisions et blogueurs. Alors pour être dans la tendance, Tessak s'en prend aux petits dealers de rue. Il laissera assez rapidement tomber l'affaire, mais inspirera de très nombreux imitateurs, parmi lesquels un député du LDPR (le parti de Vladimir Jirinovski) et un adolescent de 14 ans qui finira condamné pour avoir tué un dealer.

Depuis plus d'un an et demi, suite aux événements d'Ukraine et à toutes les sanctions et tensions qui en ont résulté, la chasse est ouverte à toute pensée dissidente, «russophobe», et des groupuscules violents se sont formés dans cette optique, le plus proéminent étant le «Mouvement de Libération Nationale» (Natsional'no-Osvoboditel'noe Dvijenie, NOD) et son «Anti-Maïdan», destiné à prévenir le risque d'une «révolution de couleur» en Russie. Leur force de frappe et principaux ambassadeurs sont les bikers des «Loups de Nuit» (Notchnye Volki), vachement copains avec Poutine depuis que ce dernier a visité en 2010 leur rassemblement… à Sébastopol, en Crimée. La violence, du moins celle revendiquée par le NOD et ses sympathisants, se limite pour l'instant à de la violence psychologique : toute personne personne critiquant trop vivement la politique russe est qualifiée de «traître à la nation» et harcelée. Des artistes et personnalités qui se sont exprimées en faveur du nouveau pouvoir ukrainien ont vu leurs portraits sur une affiche sauvage et insultante, les membres du NOD essayent régulièrement de semer le désordre aux manifestations de l'opposition. Et, comme souvent, on ne peut même pas être sûr qu'un meurtre mettra fin à tout ça.

Qu'on ne se méprenne pas à la lecture de ce billet : il y a toujours en Russie des gens, une majorité en fait, qui se réunissent et expriment leur action sociale par le biais de hobbys inoffensifs ou d'engagements pleins de générosité. Mais les dérapages incessants et la grande diversité (les exemples présentés ci-dessus sont loin d'être exhaustifs) des ces mouvements doivent inciter à se poser des questions concernant, d'un côté, le rôle des autorités dans leur naissance et leur prolifération, que ce soit de manière indirecte (par des politiques liberticides et intolérantes) ou directe (financement ou manipulation par les services secrets), et, d'un autre côté, la responsabilité d'une population qui soit reste ignorante, soit évite de se mêler selon le vieil adage russe «je ne sais rien, ma maison est au bord du village», voire rejoint les forces vives de ces justiciers du dimanche. Personnellement, j'ai l'impression qu'au cœur de tout ça, il y a des gens qui ont pour principal (ou seul) exemple un pouvoir qui ne peut apprendre qu'à mentir, corrompre, détourner l'état de droit, et surtout, éliminer tout sentiment d'auto-critique : le con, c'est l'Autre, forcément, et il faut lui pourrir la vie.

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