Déshonneur d’intellectuels ?*

Ils sont partout, dans les journaux, les revues, les radios, sur les plateaux de télévision. On ne voit qu’eux. Dès qu’il y a une mauvaise cause à défendre, ils sont là. Ils sont comme les U-Boats d’une pensée unique qui a honte d‘elle-même : ils chassent en meute. Et ils tirent des torpilles toujours sous la ligne de flottaison de la raison humaine.

Les intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires
( George Orwell)

Ils sont partout, dans les journaux, les revues, les radios, sur les plateaux de télévision. On ne voit qu’eux. Dès qu’il y a une mauvaise cause à défendre, ils sont là. Ils sont comme les U-Boats d’une pensée unique qui a honte d‘elle-même : ils chassent en meute. Et ils tirent des torpilles toujours sous la ligne de flottaison de la raison humaine. Ils ne connaissent pas les 16 règles du marquis de Queensberry, rédigées en 1867. Ils ne savent qu’une chose : frapper sous la ceinture.

Entre un journaliste aux ordres sur des médias aux mains des milliardaires et des « docteurs » présentés comme des « spécialistes » qui ne sont jamais d’accord entre eux, on ajoute des « commentateurs » de droite, de gauche, voire d’extrême-gauche ou d‘extrême-droite ; on secoue bien dans le shakeur, et on obtient un plateau de télévision mainstream.

N’allez pas croire que ces « intellectuels » de service et au service des grands de ce monde passent les plats d’un monde faisandé par pure philanthropie. Ils perçoivent bien plus que le pourboire aux laquais. Ce sont des domestiques de première classe.

Après une solide tirade contre les « islamistes » ou présupposés tels, on en voit ainsi une qui ne cesse de pourfendre les musulmans, avec ses atours « féministes » comme une robe de haute couture, aller quand même percevoir des millions pour ses contrats d’autres musulmans, princes de leur état dans la péninsule arabique. Que dis-je : un roc, un cap, un pic de pépites bien sonnantes et trébuchantes. Il ne faut quand même pas confondre les princes et les riches avec les gueux, les fellahs, les ouvriers, les paysans. On n’est pas du même monde.

Tout à ses phobies qu’il dresse comme un étendard, un autre n’est jamais avare d’une prétention à débiter du haut de son piédestal. Et il n’y a pas que le pied de stal. Il n’oublie pas de passer à la caisse à la fin de sa prestation pour toucher les jetons de présence. Que voulez-vous, il faut bien vivre.

Quel spectacle que Télé-fachos ! Un présentateur, dont on comprend bien pourquoi Bernard Tapie lui a mis un coup de boule un jour, se vautre dans le télévisuel comme une fille de joie n’oserait pas le faire dans le lit de son client. Malgré tous ses vices de petite vertu, il en pince pour le Créateur. En 2014, quand la Libre Pensée "fait le buzz" à propos de son combat contre la présence des crèches dans les bâtiments publics, il pérore : « On ne sait pas où mettre les crèches, mais on sait où sont les ânes. ». On n’oubliera pas.

Il en faut pour tous les goûts et surtout pour tous les dégoûts, voire tous les égouts. Il en est un, un véritable muezzin qui appelle à la haine, aux croisades, qui soutient même les massacreurs de ses coreligionnaires en Algérie naguère et qui exhibe ses condamnations pour racisme comme des médailles de général soviétique à la belle époque. A Télé-fachos, on est des demi-écologistes : on ne trie pas les déchets qu’on jette à la face du monde tous les soirs à partir de 18H30, mais on sait recycler les ordures.

Tous ces gens-là en pourfendant le Sarrasin déclament qu’il faut défendre « notre » civilisation, celle de l’Occident chrétien qui unit la Patrie avec Dieu. Leur dieu. Ces Oblats ne voient pas plus loin que leur missel et leur Bible.

N’oublions pas dans notre Inventaire à la Prévert, le Raton-laveur. Il n’a que des références philosophiques de haute volée à la bouche (de Condorcet – dont on ne sait pas trop bien ce qu’il fait dans cette galère ; à Péguy – dont on comprend bien pourquoi ce sabreur d’intelligence est là), mais il n’a jamais rêvé que d’être ministre de l’Éducation. Ma conscience pour un poste ! Qu’il ne soit pas le seul dans cet aréopage n’enlève rien à ses mérites. Combien de bourricots n’a-t-il pas éreinté sous sa cravache assoiffée d’ambitions ? Toujours partant, jamais arrivé.

Cette catégorie d’anciens ministres, de futurs ministrables, de conseillers occultes en tout genre de cabinets, est extensible à souhait. Certains ne sont que des initiales, d’autres essaient de se faire un prénom, car leur nom patronymique évoque bien autre chose. Il y a beaucoup d’appelés, et peu seront élus. Il y a donc urgence à se placer sous la bannière du Prince.

Obin, marri**

Tous ces gens-là, quel que soit leur bord politique, se retrouvent tous unis pour tomber en pâmoison devant le livre de Jean-Pierre Obin « Comment l’islamisme a pénétré l’Ecole ». Je renvoie à mon analyse de cet « ouvrage

Celui-ci est fort marri pourtant de ne pas encore trouver la consécration officielle de chasseurs de scalps musulmans qu’il convoite tant. Pourtant, il se donne de la peine. Ne termine-t-il pas son livre en écrivant : « Comme ils (les populistes. NDLR) ont partout dans le monde le vent en poupe, en France, les démocrates n’ont pour l’instant d’autre choix raisonnable, pour s’opposer à cette perspective calamiteuse, que de soutenir Emmanuel Macron. » Macron, nous voilà !

Nous tenons là la clé de tout ce barnum et de ce buzz permanent : frayer la voie à un nouveau mandat d’Emmanuel Macron, digne fils des Jésuites,  de Mounier (celui qui a témoigné en faveur de l’assassin de Jean Jaurès) et de Ricœur (un Ricœur, sinon rien !)

Bien entendu, il ne saurait être question de classer tous les intellectuels dans cette description. Beaucoup sont encore l’honneur de la conscience humaine. Mais ces « intellectuels » dont nous décrivons le comportement pourraient bien remplacer ceux que Benjamin Péret dénonçait en 1945 dans Le Déshonneur des poètes. Il suffit de remplacer le mot « poète » par « intellectuel » Laissons-lui la parole :

« Mais le poète n’a pas à entretenir chez autrui une illusoire espérance humaine ou céleste, ni à désarmer les esprits en leur insufflant une confiance sans limite en un père ou un chef contre qui toute critique devient sacrilège. Tout au contraire, c’est à lui de prononcer les paroles toujours sacrilèges et les blasphèmes permanents. Le poète doit d’abord prendre conscience de sa nature et de sa place dans le monde. Inventeur pour qui la découverte n’est que le moyen d’atteindre une nouvelle découverte, il doit combattre sans relâche les dieux paralysants acharnés à maintenir l’homme dans sa servitude à l’égard des puissances sociales et de la divinité qui se complètent mutuellement. Il sera donc révolutionnaire, mais non de ceux qui s’opposent au tyran d’aujourd’hui, néfaste à leurs yeux parce qu’il dessert leurs intérêts, pour vanter l’excellence de l’oppresseur de demain, dont ils se sont déjà constitués les serviteurs.

Non, le poète lutte contre toute oppression : celle de l’homme par l’homme d’abord et l’oppression de sa pensée par les dogmes religieux, philosophiques ou sociaux. Il combat pour que l’homme atteigne une connaissance à jamais perfectible de lui-même et de l’univers. Il ne s’ensuit pas qu’il désire mettre la poésie au service d’une action politique, même révolutionnaire. Mais sa qualité de poète en fait un révolutionnaire qui doit combattre sur tous les terrains : celui de la poésie par les moyens propres à celle-ci et sur le terrain de l’action sociale sans jamais confondre les deux champs d’action sous peine de rétablir la confusion qu’il s’agit de dissiper et, par suite, de cesser d’être poète, c’est-à-dire révolutionnaire.

Les guerres comme celle que nous subissons ne sont possibles qu’à la faveur d’une conjonction de toutes les forces de régression et signifient, entre autre choses, un arrêt de l’essor culturel mis en échec par ces forces de régression que la culture menaçait. Ceci est trop évident pour qu’il soit nécessaire d’insister. De cette défaite momentanée de la culture découle fatalement un triomphe de l’esprit de réaction, et, d’abord, de l’obscurantisme religieux, couronnement nécessaire de toutes les réactions….

Les uns, devant ces ersatz, à la faveur de la guerre et des conditions de son développement, restent désemparés, sans autre ressource qu’un retour à la foi religieuse pure et simple. Les autres, les estimant insuffisants ou désuets, ont cherché soit à leur substituer de nouveaux produits mythiques, soit à régénérer les anciens mythes. D’où l’apothéose générale dans le monde, d’une part du christianisme, de la patrie et du chef d’autre part. Mais la patrie et le chef comme la religion, dont ils sont à la fois frères et rivaux, n’ont plus de nos jours de moyens de régner sur les esprits que par la contrainte. Leur triomphe présent, fruit d’un réflexe d’autruche, loin de signifier leur éclatante renaissance, présage leur fin imminente…

Pas un de ces « poèmes » ne dépasse le niveau lyrique de la publicité pharmaceutique et ce n’est pas un hasard si leurs auteurs ont cru devoir, en leur immense majorité, revenir à la rime et à l’alexandrin classiques. La forme et le contenu gardent nécessairement entre eux un rapport des plus étroits et, dans ces « vers », réagissent l’un sur l’autre dans une course éperdue à la pire réaction. Il est en effet significatif que la plupart de ces textes associent étroitement le christianisme et le nationalisme comme s’ils voulaient démontrer que dogme religieux et dogme nationaliste ont une commune origine et une fonction sociale identique. Le titre même de la brochure, L’Honneur des poètes, considéré en regard de son contenu, prend un sens étranger à toute poésie. En définitive, l’honneur de ces « poètes » consiste à cesser d’être des poètes pour devenir des agents de publicité. »

Bon appétit ! messieurs !
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Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !
Donc vous n’avez pas ici d’autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après !

 

Christian Eyschen

* En hommage à Benjamin Péret

** J’emprunte ce mot d‘esprit à mon ami Jean-Sébastien Pierre, Président de la Libre Pensée

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