A la grenouille qui se laisse cuire sans réagir

L'eau monte, la torpeur nous envahit. Bientôt, nous serons dans l'impossibilité de bouger. N'y a-t-il vraiment rien à faire avant l'ébullition collective ?

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Je suis une grenouille.

Moi aussi, si on heurte brutalement mon sens de l'équité ou mon attachement à la démocratie, ou que l'on attaque l'avenir des nouvelles générations, je me réveille et je sors du bocal. Je râle, je parle, je manifeste, j'écris, surtout ici. Mais, si on grignote petit à petit tous les fondements démocratiques de mon pays, si, pas-à-pas, et de façon sournoise, on détruit nos acquis sociaux, on protège de moins en moins les pauvres et les malades, tandis que les possédants font eux de plus en plus de bénéfices, je me retrouve au bout d'un moment silencieusement bouillie. Cuite. Plus un mot ne sort de ma bouche ou de mon clavier, ou presque. La grenouille qui sent l'eau qui l'entoure se réchauffer doit trouver agréable de n'être plus environnée de froid, sans percevoir que la mort s'infiltre dans cette douceur. Moi, je perçois bien la marche en avant d'un gouvernement désireux de rompre avec tant d'années de démocratie sociale pour imposer un régime à l'américaine au service du capital, sans plus aucun espoir pour les classes défavorisées, ni même pour les classes moyennes. Je le vois bien et ça ne me fait pas chaud au cœur. Mais le rythme régulier de ces réformes démocraticides m'enfonce dans un sentiment d'inéluctable.

Or, l'anniversaire des 10 ans de Mediapart, outre le plaisir qu'il m'a apporté, m'a permis un certain retour en arrière. Je n'ai pas toujours été cette grenouille bouillie. Il y a 10 ans j'étais choquée par des choix politiques qui auraient infiniment moins d'incidences que ce que décide actuellement le gouvernement Macron. Et je savais le dire. Mais maintenant, je ne sais plus comment témoigner de ce bateau qui prend l'eau : ce n'est pas au marteau, que notre démocratie redistributive est attaquée, mais à la grenaille. Ou plutôt à la mitrailleuse : petits trous mais nombreux et destructeurs. Attaques de nos retraites, des lois protégeant les salariés et les chômeurs, harcèlements de ces derniers ( pourtant déjà bien malmenés par un néolibéralisme qui entretient volontairement le chômage pour permettre des salaires bas et mettre au pas les salariés) privatisations mettant en danger notre indépendance (aéroports) attaques contre la SNCF et les cheminots, contre le baccalauréat et l'entrée libre à l'université (les riches pourront toujours payer des cours particuliers ou des écoles privées hors-contrats pour permettre à leur rejetons de suivre leurs traces...) attaques contre notre régime parlementaire (légiférer par ordonnance, vouloir réduire le droit d'amendement etc.)... Et bientôt la Sécurité Sociale, la privatisation du risque vieillesse etc.

Je me souviens des luttes pour défendre nos retraites. Et nous avions gagné. Et de celles qui les ont suivies. Et nous avons perdu. Et depuis, nous ne cessons de perdre, en tout cas, c'est ça, le discours officiel :"Nous gouvernons, nous avons le pouvoir, le droit et la légitimité, à la fois électorale et morale. C'est le changement, vous l'avez voulu, vous m'avez élu pour ça" (l'épouvantail Le Pen n'aurait donc été pour rien dans l'élection d'E Macron ?). Les opposants seraient toujours du côté de la réaction, du passéisme, de l'attachement à des privilèges hors d'âge et qui mineraient le socle économique de notre démocratie.

Alors que c'est exactement l'inverse ! Il y a rarement eu gouvernement au fonctionnement si réactionnaire, osant sans vergogne prendre aux pauvres pour donner aux riches, touchant aux protections qui permettent aux personnes les plus en difficultés de survivre et à ce que j'appellerais la « morale sociale » pour ne défendre que la rentabilité pour les investisseurs. Or, ces protections sont celles qui protègent aussi notre économie ! Que va devenir un chômeur qui refuse deux postes parce qu'il ne peut pas les occuper ? SDF ?

N'est-ce pas honteux de toucher aux retraites de ceux qui gagnent 1200 euros par mois, tout en réduisant l'impôt de ceux qui en gagnent cinquante fois plus ? Est-ce que, vraiment, les quelques avantages du statut des cheminots sont responsables d'une dette qui, apparemment, n'est même pas le vrai problème ? Tout le monde, ou presque, sait qu'il s'agit de casser une entreprise de service public pour ensuite la privatiser. C'est la même chose, selon moi, pour les hôpitaux, pour Pôle emploi, etc. C'est tellement facile de mettre à mal un service public pour ensuite le brader auprès des multinationales amies... Voir à ce sujet le film, « Catastroïka » "Privatisation des services publics : la catastrophe qui vient ("Catastroïka").. Ça date un peu, mais cela explique bien ce mécanisme, appliqué à la Grèce. Pour eux, vente du Pirée (et du reste) pour nous, l'aéroport de Toulouse, et bientôt de Paris (et le reste).

Et le libertés publiques ? Y a-t-il de vraies raisons de restreindre les libertés des citoyens alors que l’État lui-même diminue les moyens d'investigation vis-à-vis des vrais suspects ? N'y a-t-il pas dans ces mesures davantage un projet de contrôle social et politique (cf l'utilisation de l'Etat d'urgence, davantage tourné vers les militants politique que vers une véritable recherche de terroristes) qu'une volonté anti-terroriste ?

J'avais tenté ici une explication de notre... lenteur à réagir "Les sidérés".

Alors, oui, je suis une grenouille. L'eau chauffe. Vais-je sauter à temps ? Allons-nous tous, d'ailleurs, sortir du train en marche tant qu'il en est encore temps ? Ou allons-nous laisser ce système pervers aller jusqu'à notre perte, et même, vraisemblablement, vers la guerre. Car la réaction viendra un jour, forcément. Tous ces soi-disant « pragmatiques » oublient l'essentiel. La vie n'est pas faite d'une marche en avant forcée mais d'un équilibre à rétablir en permanence. Ainsi, au niveau politique, les États stables sont ceux qui acceptent le jeu pouvoir-contre-pouvoir. Plus un système tente d'annihiler la possibilité de l'opposition de ceux qu'il ne sert pas, plus il se dirige vers le totalitarisme et donc, un jour, vers sa perte "Pourquoi les dictatures finissent-elles toujours par s'effondrer ?"

Le bon sens, ce n'est pas la loi du plus fort, c'est l'équilibre dynamique des forces en présence, dans le respect des valeurs et le respect de l'autre.

Quand est-ce qu'on sort du bocal ?

 

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