Pas elles !

Le temps de la réaction contre le mouvement de libération de la parole est-il venu ? Si on ne peut espérer qu'un tel mouvement ne génère quelques dérapages ou excès, comment analyser les critiques qui commencent à se faire jour ?

Je m'y attendais, mais pas comme ça. J'étais absolument certaine que le mouvement international de libération de la parole des femmes contre les violences qui leur sont faites serait suivi d'un fort mouvement inverse afin de ridiculiser, amoindrir et finalement réduire à néant cet événement extraordinaire. J'ai même été jusque-là surprise de n'entendre quasiment que des hommes étonnés, et parfois déstabilisés, par la découverte de l'ampleur du harcèlement sexuel vécu, non seulement par les actrices, mais aussi par leurs propres compagnes, filles, mères ou amies. Un certain nombre d'entre eux se sont d'ailleurs saisis du mouvement pour revoir a posteriori leurs dragues lourdes et insistantes, comprenant que, oui, c'est vrai, cela doit être lassant, et même insupportable, d'être sans cesse renvoyée à une prétendue faiblesse de genre, à une identification à la désirabilité de son corps ou à l'alternative mère/salope. D'autres hommes, accusés nominativement, se sont défendus, de bonne ou de mauvaise foi, et c'était prévisible. Mais la réaction globale du groupe dominant masculin n'a pas encore eu lieu.

Officiellement.

Mais en fait si, et c'est le groupe des 100 femmes connues protestant collectivement contre, soi-disant, les excès du mouvement, qui a pris, selon moi, le flambeau de la réaction.

Ah, ces femmes riches et célèbres qui ont peur que la dénonciation collective des quotidiennes situations de harcèlement que vivent les autres femmes, souvent moins riches et moins célèbres, nuisent à la pulsion sexuelle... La pulsion sexuelle ? Mais laquelle ? Celle de ces messieurs, bien sûr, qui serait naturellement violente et « bénéfiquement importunante ».

Mais qu'en avons-nous à faire, nous les femmes ayant subi ces situations depuis toujours, des réactions semblant teintées de fantasmes masochistes de ces femmes plutôt gâtées par la vie ? Combien d'entre elles ont réellement expérimenté le harcèlement ? Ou le viol ? Et, si c'est le cas, combien s'en sont sorties sans passer par un syndrome de Stockholm les conduisant à intérioriser comme juste la situation de pouvoir qu'elles ont subie ? Et à la nier chez les autres ?

Parce que c'est là le cœur du problème : si, depuis toujours, les mères ayant vécu des situations d'infériorisation sexuelle avaient élevé leurs enfants, filles et garçons, dans une dénonciation de ces pratiques, les femmes du monde entier seraient peut-être respectées de façon égale aux hommes depuis très longtemps. Mais le propre du harcèlement ou de l'abus, c'est qu'il transforme sa victime en coupable, une coupable qui se sent inférieure et se met à se demander en permanence ce qui pourrait complaire à son bourreau, ce que j'appelle le syndrome de l'esclave. Et ce sont souvent les victimes elles-mêmes, inconscientes de leur aliénation, qui transmettent les processus aliénants qu'elles ont subi ( voir, par exemple, la transmission de l'infibulation en Afrique ). Telle cette femme qui, alors qu'elle était enfant, avait dû esquiver avec beaucoup d'angoisse les assauts d'un proche de la famille et qui s'en était ouverte à l'époque à sa mère, laquelle lui avait répondu « Oui, je sais, avec moi aussi, il a eu la main baladeuse, mais ce n'est pas grave... ».

Souvenez-vous : longtemps avant la libération sexuelle, il était parfois convenu que les femmes « bien » n'avaient pas de plaisir sexuel. Les mères transmettaient une acceptation de l'acte sexuel comme une sorte de passage obligé et désagréable pour avoir des enfants et assouvir le désir de l'homme qui, lui, serait impérieux et irrépressible. Il en reste quelque chose dans les messages pornographiques, mettant très souvent en scène une relation de domination masculine, messages qui infiltrent le monde de la publicité et de la mode, ou le web. Les fantasmes ne sont pas toxiques en eux-mêmes, mais leur présentation répétitive en fait des modèles, évidents ou sous-jacents. On peut en constater les effets dans les rapports actuels à la sexualité des adolescents. Pour qui a connu la période « enchantée » de la libération sexuelle des années soixante-dix, et la revendication d'égalité homme-femme de l'époque, on en est loin, avec une sexualité hard où les filles sont souvent réduites au rôle d'objet. Plutôt bondage et fellations forcées que fleurs dans les cheveux et amour libre...

En revenant au texte des signataires, on retrouve ce qui fait le lit de l'antiféminisme depuis des années, et notamment l'argument que le féminisme, et les mouvements « MeToo » et « balancetonporc », défendent une soi-disant haine de l'homme. Mais enfin, est-ce parce qu'il y a des criminels en prison que ceux qui dénoncent leurs crimes haïssent l'humanité ? Ceux qui identifient l'expression publique sur les comportements toxiques, voire pénalement répréhensibles, d'un certain nombre d'hommes, à un comportement traduisant une haine généralisée vis-à-vis des hommes, sont des personnes qui pratiquent l'amalgame. Et qui, elles, généralisent. Je pense au contraire qu'il faut clairement faire la différence entre un comportement de drague agréable et une attitude dévalorisante et harcelante, qui ne vise en général pas, d'ailleurs, la séduction, mais la réduction de l'autre à l'état d'objet inférieur à salir et manipuler.

Comment faire la différence ? C'est facile : dans le premier cas, celle à qui s'adresse les actes de séduction se sent flattée, émue, cela la rend gaie, voire disposée à répondre sur le même mode. Et, si l'auteur des approches ne lui plaît pas elle se sent tout-à-fait libre de dire « non », et celui à qui elle le dit s'arrête. Dans le deuxième cas, la destinataire de la drague se sent gênée, mal à l'aise, elle a envie de fuir, elle se sent salie, en colère, impuissante. Et, parfois, sidérée, ne sachant pas comment répondre. Et, si elle parvient à dire non, cela aboutit à des insultes ou à un surcroît d'assauts.

On n'apprend pas aux filles, ni aux garçons, comment résister aux tentatives d'abus de pouvoir. Et pour cause : comme la société a besoin d'individus obéissant aux sirènes de la consommation et à la domination des puissants, la soumission librement consentie a depuis longtemps remplacé la badine du contre-maître.

Mais c'est bien dommage, parce que, constatant l'inefficacité d'un simple « non », il est utile de savoir qu'il ne faut pas se justifier ni négocier, mais contre-attaquer, parfois sur le registre de l'humour ou de la moquerie mais, toujours, en opérant ce que l'on appelle le « retour à l'envoyeur » et en renvoyant l'agresseur à son propre comportement limite, voire déviant. Il est important aussi, comme le mouvement actuel le démontre, que ces comportements, pour se perpétrer, ont besoin du silence. Une riposte collective, une information autour de soi, voire à la justice si il s'agit d'un acte pénalement condamnable, conduisent en général à l'arrêt des abus. Mais il faut agir avec prudence et réflexion, pour ne pas perdre son travail par exemple. Il faut se faire aider, et des associations se créent dans ce but.

Et la fin de la galanterie ? Parce que les femmes se permettent davantage de mettre en exergue les vrais prédateurs et les porteurs de mains baladeuses elles seraient responsables de la fin de la galanterie ? Alors là, voilà un combat d'arrière-garde ! Elle est où, la galanterie ? Dans les entreprises ou la politique, où les femmes se heurtent au plafond de verre ? Chez le garagiste, où elles paient des factures beaucoup plus importantes que les hommes ? A la maison, où elles font une deuxième journée après le travail, et après être allée chercher les enfants à l'école et avoir fait les courses ?

La galanterie, avec l'homme qui s'efface élégamment derrière vous pour vous laisser entrer dans l’ascenseur, c'est au Ritz et en escarpins, pas souvent dans son immeuble et avec ses sacs de provisions. En tout cas, je préfère perdre cette merveilleuse, et mythique, spécialité française en échange de davantage de respect et de véritable égalité pour toutes les filles et les femmes.

Quant au droit à importuner, mais comment peut-on écrire cela ? Bien sûr, on ne peut pas empêcher un imbécile de mal nous parler, mais de là à le revendiquer comme un droit ! Et faire un lien entre une drague maladroite et un frôleur dans le bus ? Comme si c'était bien, comme si les victimes de sexisme, c'est-à-dire toutes les femmes, étaient juste des personnes qui s'enfermaient dans un statut de victime, et les agresseurs, frôleurs, tripoteurs, importuns, juste des hommes qui agissaient leur sexualité naturellement violente...

A la suite de l'article de « Elle » "Tribune sur le droit à importuner" (http://www.elle.fr/Societe/Interviews/Tribune-sur-le-droit-a-importuner-Osez-le-feminisme-repond-a-Catherine-Deneuve-et-aux-signataires-3598409 ) je conseillerais aussi à ces femmes nanties et protégées de se renseigner sur ce que c'est, le vécu féminin ordinaire. Et de lire les témoignages, de demander autour d'elles, d'écouter ce que vivent les femmes, et peut-être davantage dans les « quartiers » que dans les « beaux quartiers ». D'entendre ce qui se passe pour les jeunes filles actuellement, pour celles dont les parents ne sont pas des premiers de cordée. Elles entendraient ce que c'est que la vraie détresse et ce que sont les véritables humiliations, le mépris avec lequel elles sont parfois traitées, l'impossibilité de se mettre même en jupe, qui n'ont rien à voir avec l'irruption du désir qui peut naître parce qu'une parole ou un regard, dans la relation avec un homme respectueux et stimulant, est venue réveiller notre propre pulsion sexuelle féminine. Pour la plus grande joie des deux partenaires.

 

PS : ma contribution, parue en octobre, à propos du fait que le harcèlement sexuel nous concerne presque toutes... "Pas moi !"

 

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