Commenter en ligne #5: Typologie des réactions

Nous avons dressé plusieurs idéaux-types de commentaires. Cette catégorisation n'est pas exhaustive. Les commentaires adoptent des formes variées (argumentation classique, style journalistique, poèmes, pamphlets révolutionnaires, messages brefs et impertinents, memes, images seules…) et hybrides. Ils sont souvent composites et intègrent des caractéristiques propres aux différentes catégories.

Notre typologie est présentée dans l'ordre de fréquence, des catégories les plus communes aux plus rares.

Les commentaires majoritaires peuvent se regrouper en deux catégories : les commentaires construits et les commentaires spontanés. Il semblerait que ces derniers soient plus nombreux.

Les commentaires spontanés

Même s’ils sont en général largement majoritaires, leur nombre dépend des articles : parfois, les commentaires construits prennent le dessus. Leur dénomination découle du constat qu’ils sont moins travaillés et réfléchis que les commentaires construits, ne contiennent pas de sources (en tout cas explicitement citées comme dans les commentaires construits). On peut établir différentes échelles.

Certains sont informatifs mais ne citent pas de source. Ces informations sont pour la plupart bien connues, ce qui explique l’absence de source (exemple d’une critique de la diplomatie française dans l’article A Paris, la manifestation pour le Rojava mobilise au-delà de la communauté kurde dans le sens où l’Etat français continue de vendre des armes à l’Arabie Saoudite).

D’autres avancent des propos plus douteux ou difficilement vérifiables. Par exemple, un commentaire qui dit que les Gilets Jaunes ont massivement voté pour le RN (Mouvement climat et gilets jaunes convergent en dépit des forces de l’ordre).

D’autres encore sont des courts récits. Ex : une situation qui s’est déroulée en manifestation. Ce sont des anecdotes (dans On ne peut pas courir après les voyous à 60 ans, les anecdotes occupent une place assez importante) et autres expériences personnelles qui permettent de donner des conseils (exemple sur les comportements à adopter en cas de catastrophe dans l’article sur l’incendie à Rouen).

Viennent ensuite les commentaires critiques à l’égard du gouvernement : ils sont très récurrents, ce sont les plus représentatifs de ce type de commentaires. Leur auteur exprime un rejet  des mesures prises par le gouvernement, parfois de façon polie et claire (des mesures qui accentuent les inégalités, la précarité … par exemple), parfois en faisant état d’un réel dégoût allié à la crainte d’être pris pour des imbéciles par la classe politique. Il arrive que ces commentaires soient insultants, de façon plus ou moins vulgaire et qui ont toujours les mêmes cibles : la politique gouvernementale, des figures telles que Emmanuel Macron ou Michel Castaner (on retrouve d’ailleurs tout un ensemble de noms pour les désigner : “Castagneur”, “Macron l’éborgneur”, “Macrotte”, “la Macronasse”, “leurs copains et leurs coquins”, “la chose qui nous sert de président”) et la police (elle aussi affublée de surnoms moqueurs comme : “Bandes Armées Criminelles”).

Enfin, les confrontations (différents des débats dans le sens où il n’y a pas d’argumentaire) sont souvent (comme pour la plupart des commentaires de cette rubrique) courts, plus ou moins amusants (certains sont assez créatifs à l’image de celui-ci sur Mouvement climat et gilets jaunes convergent en dépit des forces de l’ordre : « Quand la prime à la connerie sera distribuée, vous allez faire fortune »). Ils occupent également une place considérable dans l’espace commentaire. Leur intérêt est variable : si certains s’apparentent à un débat privé de sources, d’autres sont simplement un ramassis d’insultes. Parmi ces conflits on retrouve souvent les mêmes configurations : droite (ou extrême droite) contre gauche, gauche contre Gilets Jaunes, entre les différents partis de gauche (NPA contre LFI par exemple[1])...

Les commentaires construits

Très nombreux, ces commentaires sont souvent appréciés et mis en valeur par les recommandations. Par exemple, dans l’article A Montpellier, la police face à son management brutal, le commentaire le plus recommandé et le plus commenté est un commentaire de ce type. Les articles plus spécialisés, à l’instar de Le Conseil Constitutionnel entérine la gratuité de l’enseignement supérieur, sont plus propices à ce genre de commentaires. Ils sont globalement structurés, avec une orthographe correcte et un bon niveau de langue. Ils sont très fournis, abondent de sources, présentent une démarche analytique, et proposent un argumentaire clair et nuancé. On peut prendre l’exemple d’un commentaire de plus de 500 mots (Avec le budget 2020, le gouvernement confirme sa ligne antisociale), ou un commentaire de plus de 700 mots citant plus de 35 références (d’autres articles).

            Au sein de cette catégorie, il est possible de tracer des sous-catégories ressemblant peu ou prou à celles proposées dans la catégorie précédente. 

Ainsi, on distingue d’abord les commentaires critiques. Les cibles récurrentes sont les institutions, la politique du gouvernement (exemple d’une lettre ouverte à Castaner au sujet de l’utilisation de gaz dangereux dans la répression des mouvements sociaux), le capitalisme et l’ultralibéralisme. Cette critique méthodique et documentée fait mouche, et séduit souvent nombre d’internautes.

                Par ailleurs, on remarque des commentaires polémiques qui donnent lieu à des débats : autour de thèmes aussi diverses que la PMA, la politique turque, syrienne et russe, les modes d’actions des milices kurdes, les neurosciences ou les institutions scientifiques. On a donc des débats sur des sujets classiques, de société (la violence, la répression, la politique etc) mais aussi techniques et scientifiques (il arrive par exemple que des chimistes commentent de façon très renseignée, notamment au sujet des produits chimiques dans l’article A Rouen, la colère des habitants face à l’opacité de l’Etat. ). Un des débats le plus long repérés concernait les institutions scientifiques puis l’ultralibéralisme (le même débat qui a dévié) : il arrive alors qu’un commentateur “constructif” intervienne jusqu’à 34 fois dans le même débat ! A l’issu de ce débat on pouvait lire ce commentaire : « J'ai lu TOUS les commentaires, c'est bougrement intéressant. Nous avons déjà sous la main de bonnes bases pour, chacun, monter ou compléter un dossier. Même certains qui ne veulent pas descendre ds la rue peuvent ainsi participer en mettant la main à la pâte. Non ? ». Cela témoigne de la richesse et du caractère constructif des débats sur Mediapart lorsque ce type de commentaires domine.

On retrouve encore une fois les commentaires à vocation informative, plus précis, plus crédibles : sur la situation dans d’autres villes au moment d’un évènement (A Montpellier, la police face à son management brutal), sur la position d’autres acteurs sur cette question (des partis politiques, des associations, comme par exemple la critique de Désobéissance écolo Paris ou du Comité Adama dans Une semaine de mobilisation en demi-teinte pour Extinction Rebellion.]), sur des actions à venir (prochaine manifestations, formations, pourquoi il faut boycotter telle marque …).

Enfin, on relève parmi ces commentaires construits une forte occurrence de références externes (articles provenant d’autres médias, vidéos, émissions, ouvrages, sites internet, chansons …) ou internes (vers d’autres articles de Mediapart ou du Club de Mediapart).  

Deux autres formes s’ajoutent à ces commentaires dominants.  

Les commentaires satiriques et humoristiques

Ils adoptent des formes originales : illustrations, jeux de mots, chansons revisitées, second degré … On en trouve de temps en temps dans les articles, ils sont parfois plus présents dans certains que d’autres (certains articles s’y prêtant mieux, tels que Macron rattrapé par Macron par exemple).

Les commentaires (résolument) partisans

Certains profitent de l’espace commentaire et des sujets abordés pour évoquer la position de l’organisation politique à laquelle ils appartiennent (parti politique, syndicat, association, mouvement comme celui des Gilets Jaunes) et promouvoir celle-ci. Ils invitent à rejoindre l’organisation, à lire des ouvrages (exemple du livre de Jean-Luc Mélenchon), à participer à des manifestations. Cela se traduit parfois comme nous l’avons évoqué plus haut par des confrontations entre les différentes organisations. Les organisations les plus présentes dans l’espace commentaire sont La France Insoumise, les Gilets Jaunes, et quelques fois le NPA. Loin derrière, on retrouve par exemple des associations écologistes qui renseignent sur les prochaines manifestations etc. A titre d’exemple, LFI ou Jean-Luc Mélenchon sont présents dans les commentaires de 20 des 50 articles étudiés.

A ces deux grandes catégories recouvrant à  elles seules plus des deux tiers des commentaires, ajoutons sept autres classes.

Les positions à contre-courant

Les positions qui suscitent le moins d’adhésion (donc surtout celles qui ne sont pas de gauche) sont plutôt rares. Les prises de positions à droite, d’extrême droite, mais pas seulement. Dans l’article Faire grève pour le climat : tous les syndicats n’osent pas franchir le pas, on relève par exemple deux commentateurs climatosceptiques, qui sont les seuls à défendre cette position. Dans Macron rattrapé par Macron on retrouve un unique commentaire qui défend une position d’extrême droite. Dans l’article A Paris, les opposants à la PMA pour toutes ont défilé pour la paternité, on trouve six commentateurs (sur 237 commentaires) qui disent de la PMA qu’elle est contre-nature. Dans le débat au sujet des milices kurdes (A Paris, la manifestation pour le Rojava mobilise au-delà de la communauté kurde) on trouve également un commentaire explicitement anti-kurde, prétendant qu’il n’y aurait pas de massacre de cette population.

Les postures critiques

            Cette critique est assez peu présente dans les commentaires mais elle existe tout de même (voir à ce propos notre billet #4). Il arrive que Mediapart soit critiqué pour son manque d'objectivité, pour ses positions parfois trop marquées ou tranchées. Toutefois, si nous plaçons cette catégorie de commentaires ici, c’est parce qu’un article que nous avons étudié fait figure d’exception, dans le sens où la majorité des commentaires se révèlent être des critiques. Il s’agit de l’article Contre le cartel de l’impunité. L’idée de l’article est de montrer que la classe politique entière, de l’extrême droite à l’extrême gauche, est corrompue. Le journaliste met en évidence le non-respect des institutions notamment de la justice. On retrouve des commentaires qui dénoncent la partialité de Mediapart, un média qui orienterait et déformerait l’information, des commentaires s’attaquant au journaliste en pointant ses amalgames et le fait qu’il doive mettre de côté ses opinions personnelles dans son travail de journaliste. Les réactions sont assez diverses : certains sont très énervés au point de vouloir se désabonner, d’autres s’étonnent de cet article qui ferait tache dans le travail de Mediapart (il faut excuser le journaliste pour son erreur car Mediapart fait « normalement » du « bon travail »).

Des commentaires plus rares

Il y a également des commentaires totalement insensés : les propos sont inintelligibles, il n’y a généralement pas de réponse à ce genre de commentaires qui partent dans tous les sens. Il est rare d’en rencontrer. Les « trolls » en font partie.

Premièrement, les commentaires complotistes. Dans Contre le cartel de l’impunité un commentateur est persuadé que Mélenchon est un des commentateurs de l’article sous un autre nom alors qu’il n’y a aucun élément permettant de le montrer. Il est obstiné et sérieux. Dans A Rouen, la colère des habitants face à l’opacité de l’Etat : Macron serait responsable de l'incendie.

Ensuite, des commentaires de corrections. Dans l’article A Paris, la manifestation pour le Rojava mobilise au-delà de la communauté kurde, le CDKT est mentionné, alors qu'il s'agit en réalité du CDKF, de même "Alternative Libertaire" qui s’appelle en réalité "Union Communiste Libertaire".

Enfin, les commentaires hors-sujet : il y a systématiquement des réponses à ce genre de commentaires pour lui spécifier qu’il se trompe de sujet. Exemple : une analyse décoloniale de la politique macronienne dans l'article Avec le budget 2020, le gouvernement confirme sa ligne antisociale.

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