Oradour-sur-Glane, cartographie d'une lutte mémorielle

L'histoire de l'édition permet de cartographier la lutte mémorielle qui, dès 1944 et à l'échelle de l'Europe, fait naître des récits contradictoires du massacre d'Oradour-sur-Glane.

Quiconque a traversé les ruines d’Oradour-sur-Glane sait combien les lieux et le cheminement qu’ils induisent racontent l’atrocité des événements qui s’y sont déroulés le 10 juin 1944. Sarah Farmer a montré comment un processus de muséification a construit notre regard sur les vestiges du village détruit[1]. De la rue principale à la place, puis de l’église au cimetière, le trajet au milieu des bâtisses écroulées suit celui de la division Das Reich, fait halte sur les lieux de séparation de la population, de mitraillages et de destruction du village.

Carte 1. Plan de reconstruction d’Oradour-sur-Glane, 1947 © Archives départementales de la Haute-Vienne Carte 1. Plan de reconstruction d’Oradour-sur-Glane, 1947 © Archives départementales de la Haute-Vienne

Projeté en jaune et rouge sur le plan de reconstruction de la Commune, le nouveau bourg relate aussi dans sa disposition la vie de ses habitants après la guerre. Elle se forge en regard des ruines, ici barrées de noir, à l’entrée desquelles les survivants n’hésitent pas à témoigner de leur colère. En 1953, à l’issue du procès de Bordeaux[2], ils y affichent la liste des députés ayant voté l’amnistie de leurs bourreaux. L’histoire d’Oradour-sur-Glane est aussi celle de l’État, en quête d’un symbole incontestable des souffrances de l’Occupation. Lors des commémorations successives, le message délivré par ses représentants est que chacun, résistant ou pas, membres d’une partie de la population ciblée par l’Occupant et Vichy – Juifs, Tsiganes, homosexuels, communistes – ou simple citoyen, a été en danger pendant la Guerre. Dans cette perspective, ce n’est plus un village mais par métonymie « un peuple » qui a été massacré le 10 juin 1944. 

La carte topographique du bourg dialogue avec une autre, plus vaste, celle de la circulation des récits de la tragédie. Discussions, souvenirs, histoires orales restent imparfaitement palpables, mais de nombreux ouvrages édités (nous en avons recensé près de 200) constituent la partie visible de cette circulation. Ses lieux et ses rythmes questionnent les rapports entretenus par l’édition avec certains des crimes de la Seconde Guerre mondiale.  

 La nuit suivant les événements, le massacre est d’abord une rumeur nourrie par des lueurs que des témoins perçoivent à une trentaine de kilomètres du village. Durant quelques jours la confusion, entretenue par le commandement allemand, règne sur la nature et l’ampleur du drame. Le Times s’y laisse prendre, et rapporte, avant de se rétracter, la version de la propagande nazie : la destruction est une opération de légitime défense, provoquée par l’activité du maquis à Oradour-sur-Glane[3]. Les témoignages des quelques rescapés et les preuves accablantes qui permettent de documenter avec précision le raid de la Das Reich ne suffiront pas à imposer un récit unique, aussi limpide que celui qui accompagne la visite des ruines. Le drame du 10 juin devient l’enjeu d’une bataille mémorielle et éditoriale entre des interprétations différentes des faits.

Carte 2. Lieux de publication des livres consacrés à Oradour-sur-Glane, 1944-2014 © Artiaga/Cerbelaud Carte 2. Lieux de publication des livres consacrés à Oradour-sur-Glane, 1944-2014 © Artiaga/Cerbelaud

 Cette lutte est d’abord marquée par des récits que néglige aujourd’hui l’histoire littéraire. Dès 1944, des artistes et intellectuels proches du Parti communiste français (PCF) sont les premiers à relater le massacre, dans les pages clandestines des Lettres françaises. En 1949, Frédéric Joliot-Curie, Louis Aragon et Elsa Triolet organisent un rassemblement militant à Oradour-sur-Glane. Les textes écrits pour l’occasion sont incisifs et consignés dans un Livre d’or où figure également un dessin original de Picasso. Le PCF envisage alors de faire d’Oradour-sur-Glane un symbole universel de paix, une tribune à partir de laquelle contester le réarmement de l’Allemagne et la prolifération nucléaire. Mais leur échec aux élections municipales de 1953 condamne l’initiative. Quelques textes écrits durant cette période de rapprochement du PCF avec le village ont été publiés, mais rarement réédités, comme le poignant Les Mots de Vercors. Le Livre d’or est oublié sur une étagère des archives municipales et reste inédit jusqu’au milieu des années 1990[4].

Les maisons d’édition majeures, celles qui cumulent à la fois un puissant réseau de distribution et un important crédit symbolique, ont accès aux circuits de promotion, aux prix littéraires et au marché de la traduction, s’intéressent peu à Oradour-sur-Glane[5]. C’est autour du village, dans un rayon d’une centaine de kilomètres où l’activité éditoriale est d’ordinaire mineure, que sont publiés 40 % des ouvrages que nous avons repérés. À l’étranger, quelques titres sont publiés au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Allemagne. Outre-Rhin, un réseau disparate diffuse les ouvrages révisionnistes de l’ancien SS Otto Weidinger. Traduits en néerlandais, ils servent de sources à d’autres publications hors d’Allemagne, comme celles de Vincent Reynouard, condamné en 2004 pour apologie de crimes de guerre.

Le gabarit des éditeurs n’empêche pas certains des ouvrages de connaître un retentissement national, moins littéraire que judiciaire. L’un des rescapés du massacre est ainsi poursuivi en 2012 pour avoir mis en doute le caractère forcé de l’enrôlement des « Malgré-nous ». L’opposition des mémoires régionales, qui oppose autour d’Oradour-sur-Glane le Limousin à l’Est de la France, trouve une traduction éditoriale.   Sur notre carte, autour de Strasbourg, figurent les ouvrages qui entretiennent l’image de la double souffrance – celle des Limousins, celle des Alsaciens et des Lorrains – et qui à propos du procès de Bordeaux soulignent l’absence sur le banc des accusés des donneurs d’ordre.

Carte 3. Lieux de publication des livres consacrés à Oradour-sur-Glane, à proximité du trajet de la division Das Reich (1944-2014) © Artiaga/Cerbelaud Carte 3. Lieux de publication des livres consacrés à Oradour-sur-Glane, à proximité du trajet de la division Das Reich (1944-2014) © Artiaga/Cerbelaud

L’éparpillement des ouvrages publiés sur Oradour-sur-Glane sur un arc qui s’étend de Montauban aux plages du Débarquement répond à un besoin narratif qui s’épanouit dans le voisinage avec le drame et ses différents acteurs. Cette proximité ne vaut pas nécessairement implication directe, puisque Robert Hébras comme Camille Senon, rescapés du 10 juin, n’ont écrit ou été l’objet de publications spécifiques qu’à la fin du XXe siècle. La carte montre la coïncidence entre le trajet de la Das Reich et les villes où sont publiés les ouvrages. Pour le lectorat, essentiellement local, le besoin de lire sur Oradour-sur-Glane remplit ici une fonction non pas de consolation au sens défini par Umberto Eco, mais d’entretien d’une mémoire de l’effroi. Elle traduit le sentiment d’avoir échappé à une attaque qui aurait pu être déclenchée ailleurs et qui a frappé des familles dont les lecteurs peuvent connaître des proches, et auxquels ils s’identifient. Le souvenir du passage de la division allemande est entretenu dans de nombreux récits oraux qui trouvent dans les écrits sur Oradour-sur-Glane un terrible prolongement. Ils exposent ce que les soldats, vus dans la Région, ont fait, et que seule une poignée de témoins peut raconter.  

Les ouvrages édités sur l’arc qu’isole la carte 3 sont disparates dans leurs formes. Les publications didactiques du Centre de la mémoire d’Oradour-sur-Glane y voisinent avec un grand nombre d’écrits privilégiant une approche de l’histoire où la fatalité – c’est un autre village, Oradour-sur-Vayres, qui était visé –, l’expression de passions personnelles – la vengeance d’un SS exaltant la sauvagerie de ses troupes –, ou des considérations essentialistes sur la Schadenfreude, une « joie de faire mal » considérée comme typiquement germanique[6] –, l’emportent sur les analyses d’ensemble. La destruction d’Oradour-sur-Glane est le résultat du transfert à l’Ouest des pratiques que les mêmes troupes ont largement utilisées à l’Est, en Italie, en Grèce. Dans cette perspective, le drame du village limousin constitue la pièce d’une histoire plus vaste, où les civils constituent des cibles ordinaires. La majorité des écrits sur Oradour-sur-Glane sont récents, la célébration du cinquantenaire des événements en ayant considérablement stimulé la production. Komeno ou Marzabotto, autres lieux de massacres de l’armée allemande, ont connu des destinées éditoriales diverses, dépendant du statut que ces cités occupent dans leur histoire nationale respective. À partir des années 1990, la ville italienne connaît aussi un nombre important de livres sur son histoire, tandis que la destruction de Komeno reste encore peu documentée, comme celle de beaucoup des villages grecs. Dans le livre d’or d’Oradour-sur-Glane, Melpo Axioti évoque la solidarité de Kaissariami, « l’Oradour d’Athènes ». Il reste à interroger les mécanismes de l’expression et du refoulement qui ont assigné une place si différente, dans les mémoires européennes, aux civils massacrés durant la Seconde Guerre mondiale.

Je remercie Fabien Cerbelaud pour l’élaboration des cartes présentées dans ce billet.  

 


[1] Voir notamment Sarah Farmer, Oradour, arrêt sur mémoire, Paris, Calmann-Lévy, 1994.

[2] Vingt-et-un accusés, Français et Allemands, sont jugés en 1953 par le Tribunal militaire de Bordeaux pour leur participation au massacre. Une loi d’amnistie, adoptée quelques jours après le verdict, annule les peines des Alsaciens enrôlés de force.

[3] « Savagery to French Patriots », Times, 28 juin 1944.

[4] Une exposition et un livre l’ont partiellement rendu public. Voir Livre d’or d’Oradour : l’engagement des intellectuels, un épisode en 1949 catalogue de l’exposition, 30 juin-10 septembre 1995, Oradour-sur-Glane, Centre de la mémoire, 1995.

[5] On compte cinq exceptions : le roman de Camille Mayran, Larmes et lumières à Oradour (Plon, 1952), celui de George Magnane, Où l’herbe ne pousse plus (Albin Michel, 1952), l’ouvrage, du journaliste Jens Kruuse, traduit du danois, publié chez Fayard en 1970, ainsi que les deux études de l’historienne Sarah Farmer, publiées en 1994 et 2004 par Calmann-Lévy et Perrin.

[6] Dans l’édition de 2003 de Guy Pauchou et de Pierre Masfrand, Oradour-sur-Glane, vision d’épouvante, Limoges, Melting Phot, 2003 [1945], p. 134, on peut encore lire qu'« Il est édifiant de constater qu’en Germanie un si monstrueux état d’esprit, de cœur et d’âme soit si naturel, normal et courant, qu’il ait été nécessaire de créer un vocable spécifique pour le désigner. » 

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