La garantie universelle à l'emploi, une réponse à Macron ?

Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, cette proposition a le vent en poupe. Elle consiste à éliminer le chômage en offrant à chaque demandeur d’emploi un travail d’utilité publique rémunéré au SMIC. Son cout raisonnable rend cette proposition facilement finançable et potentiellement révolutionnaire, tant elle permettrait d’augmenter le bien-être de l’ensemble de la société.

La France compte près de 6 millions de demandeurs d’emploi, ce qui représente un gigantesque gaspillage de ressources humaines et financières, un formidable potentiel productif ignoré. Ce chômage de masse ne s’explique ni par un manque de travail ni par un manque de richesse. Le PIB de la France, ce fameux « gâteau » qu’il faudrait faire grossir pour en redistribuer les miettes, n’a jamais été aussi important. De même, ce ne sont pas les tâches à accomplir qui manquent : que ce soit le personnel soignant des hôpitaux, la prise en charge des personnes âgées en maison de retraite ou d’enfants en crèche, la transition écologique, l’entretien des espaces publics et parcs naturels… on manque cruellement de bras et de cerveaux.

Le chômage n’est donc pas causé par un manque de travail, mais par un manque d’emploi. La garantie universelle viendrait combler le vide laissé par l’inefficacité du marché en proposant à tout citoyen qui en fera la demande un emploi garanti, payé au SMIC et disponible à temps complet ou partiel, selon les besoins du demandeur.

Ce système sera universel, c’est-à-dire sans limites au nombre de bénéficiaires ni à la durée des contrats de travail, et garanti à tous, sous l’unique condition de remplir convenablement les tâches liées au poste offert. En contrepartie, les participants auront les mêmes droits et devoirs qu’un employé du privé : congés, cotisations sociales, retraites, impôts, etc.

Le contenu de ces emplois garantis sera adapté aux compétences des demandeurs, et non pas l’inverse. Ainsi, les chômeurs de très longue durée et les abimés de la vie se verront proposer des tâches à la mesure de leurs capacités, quitte à évoluer au sein du programme par la suite. Cette répartition des effectifs et des missions sera principalement effectuée à l’échelle locale par les collectivités territoriales, ce qui évitera aux bénéficiaires de devoir se déplacer sur de grandes distances et permettra de redresser les territoires les plus touchés par le chômage et la précarité.

Un financement à portée de main

Dans l’hypothèse la plus pessimiste, la totalité des 5,5 millions de chômeurs recevraient un emploi garanti. Le cout d’une telle mesure serait de 75 milliards d’euros par an, mais permettrait d’économiser 40 milliards d’euros d’allocation chômage et 5 à 15 milliards d’euros de RSA et d'aides sociales. La part restant à financer ne s’élèverait donc qu’à 30 milliards d’euros au maximum, ce qui correspond au versement d’un SMIC aux 2,5 millions de chômeurs en fin de droits. (1)

Cet argent est facile à débloquer. La suppression du CICE et des baisses de charges associés (qui n’ont permis, selon le propre avis du gouvernement, que de sauvegarder cent cinquante mille emplois) coute déjà 30 milliards par an. La baisse d’impôt sur le capital mis en place par Macron coute dix milliards et permettra (toujours selon le ministère des Finances) de ne créer que cinquante mille emplois sur le long terme. Quant à l’Exit Tax, Bercy estime son cout à 6 milliards annuels.

La seule suppression de ces deux mesures (soi-disant mise en place pour lutter contre le chômage) permettrait de financer la création de 6 millions d’emplois garantis. Certes, ils seront payés au SMIC et n’offriront aucune perspective d’évolution de carrière, mais ils pourront servir de tremplin pour retrouver ensuite un poste dans le privé, tout en combattant la pauvreté.

Des bénéfices inimaginables pour l’ensemble de la société.

D’abord, il faut imaginer l’immense bénéfice d’une société sans chômage. Non seulement la grande pauvreté et la précarité (au sens de l’INSEE) seront éliminées, mais toutes les conséquences néfastes du chômage de masse disparaitront également. La sécurité sera largement rétablie dans les quartiers, les risques de radicalisation, de terrorisme et les problèmes d’intégration seront pratiquement éradiqués. Les inégalités seront réduites, tant sur le plan économique qu’en matière de discrimination liée au genre et à l’origine des individus. Tout cela sans créer une population d’assistés, mais, au contraire, en fabriquant du lien social tout en rendant une certaine dignité aux personnes sans emplois. 

La contribution de ces nouveaux travailleurs améliorera la vie de tous les citoyens. L’entretien des espaces verts, du littoral et des parcs naturels bénéficiera au tourisme et à la qualité de vie de tous. Les nouvelles places en crèche et en maison de retraite réduiront le stress des familles. Certains bénéficiaires de la garantie à l’emploi pourront être détachés dans les hôpitaux pour soulager la tâche des aides-soignants sous l’autorité desquels ils seront placés. On pourra accélérer les travaux liés à la transition écologique (planter des arbres, isoler les bâtiments publics, prendre soin des écosystèmes, dépolluer les espaces publics…). Le contenu de ces emplois reste à définir, mais la contribution de ces millions de bras et cerveaux supplémentaires sera nécessairement bénéfique aux bien-être de tous.

Les salariés du privé seront également positivement impactés. Le stress lié à la perte d’un emploi sera largement réduit, leur pouvoir de négociation avec l’employeur sera renforcé et leurs conditions de travail et salaires devraient rapidement s’améliorer. Qui acceptera de passer trois heures par jour dans les transports pour faire un « bullshit job » à temps partiel, payé au SMIC ou à peine mieux, lorsqu’on peut entretenir les espaces verts d’un village de campagne et vivre paisiblement dans la nature, loin du stress de la ville et pour un loyer divisé par deux ou quatre ?

Les entrepreneurs pourront prendre plus de risque grâce à l’existence de ce filet de sécurité. Le système de la garantie à l’emploi encourage donc la liberté d’entreprendre et l’initiative tout en responsabilisant les personnes.

Les entreprises seront également gagnantes. Tout d’abord, la garantie à l’emploi jouera un rôle stabilisateur, réduisant l’incertitude des cycles économiques en favorisant la demande et en amortissant les effets des récessions. La visibilité, chère aux chefs d’entreprises, sera ainsi fortement améliorée. Leurs carnets de commande bénéficieront de l’arrivée de ces millions de nouveaux consommateurs et de la hausse du revenu global des ménages. L’emploi universel permettra un meilleur accès au crédit bancaire (tous les citoyens bénéficiant d’une forme de CDI garanti) et encouragera ainsi la consommation et l'investissement. Les entreprises auront également accès à une main-d’œuvre de meilleure qualité. Les salariés seront plus motivés (car ils auront fait le choix de travailler dans le privé plutôt que de bénéficier de l’emploi garanti), moins stressés et plus productifs. Enfin, en permettant d’offrir aux personnes ayant quitté le marché du travail une nouvelle expérience formatrice, ce programme permettra in fine aux entreprises de débaucher des bénéficiaires de l’emploi garanti (par exemple, parmi ceux qui auront travaillé à l’isolation des bâtiments ou à la prise en charge de patients). Et contrairement à une idée reçue, elle ne provoquerait pas d’inflation, mais renforcerait le pouvoir d’achat et la vitalité du secteur privé.

Ainsi, cette mesure agira comme un plan de relance de l’économie, tout en réduisant peu à peu les dépenses de santé, de police et d’aides sociales. Elle bénéficiera à toute la société, du patron de TPE au retraité, en passant par l’autoentrepreneur et le fonctionnaire.

Un projet politique puissant

Malgré ses risques et limitations (discutés là), cette proposition détient une puissante capacité de convaincre au-delà des clivages politiques traditionnels. Contrairement au revenu universel, elle ne coute pas un « pognon de dingue » ni ne propose de favoriser « l’assistanat ».  Elle ne nie pas la volonté de travailler profondément ancrée chez les classes populaires, apporte une réponse au spectre de la « disparition du travail » cher à Benoit Hamon et ne créer pas les « appels d’airs » à migrants redoutés par Marine Le Pen, Gérard Collomb et, par extension, Emmanuel Macron.

Elle permet surtout de tenir en échec la rhétorique néolibérale des vertus de l’austérité, des baisses d’impôts pour les riches et les entreprises et de la « responsabilisation » des chômeurs. Car toutes ces mesures impopulaires sont justifiées par l’existence du chômage de masse et coutent aussi cher que l’emploi universel.

Enfin, la garantie de l’emploi ne remet pas en cause la sécurité sociale, le système des retraites ou l’hôpital public, contrairement aux politiques d’Emmanuel Macron. Au contraire, elle les renforce en garantissant leur financement. Pas de chômeurs, pas de trou de la sécu !

Une force politique de gauche radicale qui se saisirait de cette proposition disposerait d’une arme décisive pour affronter le projet de destruction de la sécurité sociale porté par Emmanuel Macron, voir ouvrir la voie à un projet plus ambitieux tel que le salaire à vie de Bernard Friot

Aux États-Unis, le job guarantee (défendu par Bernie Sanders, entre autres) récolte un large consensus de l’opinion publique, y compris chez les électeurs de Donald Trump et en dépit de l’aversion traditionnelle des Américains pour l’intervention de l’État dans l’économie. C'est la mesure la plus populaire jamais sondé, selon les auteurs des enquêtes d'opinions.

En France, elle permettait de fédérer de nombreuses classes sociales, ramenant des électeurs tentés par l’abstention ou l’extrême droite vers les formations politiques qui défendent les travailleurs.

Cette proposition mérite réflexion et débat, nous en donnons certaines pistes dans un article plus détaillé et sourcé, disponible ici.

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(1):  Sources de cet article disponibles ici

À lire également, l’article de Romaric Godin sur le même sujet. 

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