Faut-il continuer de soutenir le MédiaTV ?

La saison 2 approche, et compte tenu des péripéties estivales, il parait salutaire de prendre un peu de recul.

Commençons par rappeler une évidence. La gauche radicale (au sens de « retour à la racine ») est le seul courant politique majeur dépourvu de soutiens médiatiques de poids.(1)

Depuis les États-Unis d’où j’écris, la création du MédiaTV semblait une évidence. Au pays de l’oncle Sam, la gauche radicale dispose de deux web-TV (The Young Turks et Democracy now!) totalisant 6 millions d’abonnés, et diffusant sur plus de 1400 chaines audiovisuelles locales. Des titres comme Jacobin, MotherJones, The Intercept, Truthdig et le prestigieux The Nation défendent largement cette ligne politique. Leurs éditorialistes ont la parole dans les grands médias, du New York Times aux chaines télévisées (Chris Haynes, rédacteur adjoint à The Nation dispose d’une heure quotidienne en prime time sur MSNBC).

En France, la gauche radicale doit essentiellement se contenter de l’excellent Monde Diplomatique et ses douze numéros annuels.

  

1) Audience réelle et fantasmée

La création du MédiaTV ne semblait pas une évidence au petit monde médiatique français. Au lieu de saluer l’arrivée d’un confrère, la presse s’est majoritairement attelée à deux tâches précises : lui coller l’étiquette « télé Mélenchon », puis amplifier la moindre polémique à son sujet. On ne reviendra pas sur les articles malhonnêtes, le lynchage médiatique de Claude El-Khal où les démissions montées en drame national.

D’où cet étrange paradoxe. LeMédiaTV a beau faire des audiences modestes, que certains socios jugeront décevantes (la chaine YouTube affichant 63 000 abonnées, contre 171 000 pour les bénévoles de Thinkerview ou 67 000 pour Francois Asselineau), il passionne la presse de manière quasi obsessionnelle.

Pendant que l’extrême droite place méthodiquement ses pions dans le PAF, comme le soulignait une alarmante étude de Médiapart, la presse hexagonale enquête à tour de bras pour comprendre les rouages des conflits internes au Média.

Si le but était de donner le tournis aux socios tout en cassant la cohésion de la rédaction du Média, c’est plutôt réussi.

Prenons donc un peu de recul.

 

2) Bilan de la "première saison" du Média

Au lancement du Média, Daniel Schneidermann (d’abord hostile au projet) redécouvre le principe de la hiérarchisation de l’information, et s’en émerveille dans sa tribune pour Libération : « la preuve par LeMédia ».

Il aura suffi d’un JT pour mettre en lumière trois évidences : D’un, les JT nationaux ne sont pas neutres et objectifs, mais profondément néolibéraux et réactionnaires. Deux, il suffit de « trois bouts de ficelles » pour démonter qu’un autre son de cloche est possible. Et trois, la plupart des éditorialistes (y comprit les spécialistes d’Arrêt sur Image) n’avaient pas saisit cette double évidence.

Toute la force de la promesse initiale du Média vous saute alors aux yeux.

Imaginez un JT diffusé quotidiennement sur la TNT, qui ferait l’effort de relier la canicule et les inondations au réchauffement climatique, qui traiterait les faits divers comme des faits divers, présenteraient les grèves comme des actes altruistes (pas des prises d’otages), la sécurité sociale comme un droit (pas une dépense), l’éducation comme un investissement (pas un coût), et l’idéologie néolibérale pour ce qu’elle est (une idéologie). On comprend que cela inquiète en haut lieu. 

Le JT du Média ne se contente pas de proposer un angle alternatif. Il donne la parole à ceux que l’on n’entend jamais. Des éboueurs de Paris nous parlent du concept de salaire à vie de Bernard Friot, des délégués syndicaux racontent leurs combats dans les EPAHD, des femmes de ménage en grève expliquent leur quotidien, des syndicalistes de l’automobile détaillent la stratégie patronale de PSA pour en finir avec les 35 heures, des cheminots décortiquent l’impact sociétal de la réforme SNCF... On pourrait évoquer les militants écologistes, les agriculteurs de la Confédération Paysane, les caissières de carrefour, les militants des quartiers... 

On ressent une formidable bouffée d’oxygène. On reprend foi dans l’humanité. On en redemande, malgré les couacs techniques inévitables.

Par effet miroir, l’intelligence de tous ces intervenants expose la plupart des « experts » de plateaux télé pour ce qu’ils sont : des trous noirs anti-intellectuels, des perroquets lobotomisés, des mercenaires réactionaires.

LeMédiaTV, ce n’est pourtant pas que le JT. C’est aussi des émissions remarquables avec des intellectuels marginalisés par les grands médias : Alain Badiou, Henri Maler, Annie Lebrun, Annie Lacroix-Ritz.... Et des découvertes indispensables, comme Alain Deneault et Bernard Friot.

C’est les reportages au cœur des manifestations, mais aussi une ouverture d’esprit et du débat, beaucoup de débats. Avec Charlotte Griard (LFI) face à  Emmanuel Morel (PS), Daniel Labaronne (LREM) face à Monique Pinçon-Charlot, Henry Guaino, François Asselineau... La différence avec un plateau télé classique ? Les invités peuvent aligner trois phrases (et s’en étonnent régulièrement).

Compte tenu du contexte hostile et du manque de moyens, c’est déjà beaucoup.

 

3) Faut-il rempiler pour la saison 2 ?

L’extrême droite n’a pas d’états d’âme, elle a les millions de Charles Beigbeder et les plateaux de France télévision.

Les néolibéraux refusent jusqu’au concept même de débat, comme le prouve la réaction de Dominique Seux au portrait de l’économiste keynésien Thomas Porcher dans les pages du monde. Accusé à coup de retweet par le directeur de rédaction des Échos de ne pas être un économiste, le docteur en économie de l'université Panthéon-Sorbonne serait un imposteur fabriqué par les chaines d’infos (sic).

Devant ce paysage médiatique effrayant, les voix alternatives sont vitales. D’autant plus qu’il y a urgence, nos concitoyens souffrent des politiques néolibérales, les gens se suicident au travail, et pendant que le réchauffement climatique semble sur le point de condamner notre civilisation à un effondrement imminent, Nicolas Hulot demande au français de se responsabiliser. Pas aux entreprises, pas au gouvernement dont il serait le numéro deux, pas à son écrasante majorité parlementaire. Mais au 5,7 millions de chômeurs. Aux huit millions de personnes vivants sous le seuil de pauvreté. À vous, chers lecteurs ! 

Alors oui, le style managérial de Sophia Chikirou semblerait être à l’origine d’une crise auto infligée.

Est-ce une raison pour ne pas revenir à la raison ? Non. Pour ma part, je prends rendez-vous en septembre. Avec impatience !

 

PS: on regrettera la disparition du JT quotidien, mais clairement, à ce stade, cette formule n'était pas la plus pertinente pour élargir l'audience. Le succès écrasant de sous cousin américain "democracynow" et ses deux millions d'auditeurs ne sait pas fait en cinq mois.

 

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(1) En simplifiant, on pourrait résumer les choses ainsi :

La droite décomplexée peut compter sur des groupes audiovisuels privés et de grands titres de presse tels que le Figaro et Le Point. L’extrême droite a les Grandes Gueules de RMC-BFM et Valeurs actuelles, dont les éditorialistes ont pignon sur rue, y compris chez France 2.

Le gouvernement dispose du service public, du JDD, du Parisien, des Échos et, de manière générale, d’une large partie de l’éditocratie française, de Nathalie Saint-Cricq à Thomas Legrand, en passant par Christophe Barbier.

La « gauche qui se cherche » (PS, Benoit Hamon) peut prendre appuis sur Médiapart et Libération. Même le PCF à son quotidien attitré.

Reste 7 millions d’électeurs peu enclins à se farcir l’islamophobie rampante de Marianne, dont les journalistes-cautions invités par C dans l’air sont essentiellement à la gauche radicale ce que BHL est à la philosophie.

 

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