La Ve République est morte (3/5): l'inévitable déclin de la figure présidentielle

Pièce maîtresse du régime, le Président de la République doit faire le lien entre le pouvoir exécutif et le peuple. Mais au lieu de se voir consolider, son prestige et sa popularité n’ont cessé de diminuer au fil des années, au fil des mandats et des présidents. Aujourd’hui, plus que jamais, le Président de la République concentre les contestations d’une grande partie de la population.

Le bon fonctionnement de la Ve République repose sur la figure présidentielle. Mais aujourd'hui, c'est cette fonction qui suscite le plus de rejet de la part de la population. Une situation paradoxale, fruit d'un long processus, qui semble pourtant être acceptée par les politiques.

Un déclin amorcé très tôt

Comme évoqué dans le deuxième article, le déclin de la figure présidentielle commence dès le deuxième mandat de Charles de Gaulle avec mai 681 . La survenue d’un tel événement montre les limites du régime : un seul homme ne peut faire consensus et ne peut représenter à lui seul l’ensemble de la population2. Non seulement, ni le président, ni le gouvernement n’ont anticipé l’arrivée d’une telle crise sociale, mais sa difficile résolution, en outre, témoigne d’une fracture au sein de la population3. Car s’il réussit dans un premier temps à se sortir de cette crise4, Charles de Gaulle comprend très vite que son image est affaiblie et qu’il ne peut plus gouverner comme il le souhaiterait et finit par démissionner en 19695.

Mais c’est dans les années 1970, que le pouvoir présidentiel va commencer à amorcer de manière plus évident, son long et lent déclin. Quand il est élu en 1974, Valéry Giscard d’Estaing incarne à la fois un renouveau et une continuité6. Il tente d’ailleurs une politique audacieuse qui s’affranchit du clivage gauche-droite7, dans une logique qui correspond à l’esprit de la Ve République.8 Mais très vite, il sera contesté, à la fois par une partie de la droite, réunie autour de son ancien Premier Ministre, Jacques Chirac, et la gauche qui s’organise pour le battre. En 1977, il est tout proche de perdre les législatives et d’être mis en minorité à l’Assemblée nationale. En 1981, cependant, il ne peut éviter la défaite. C’est le premier cas de figure pour la Ve République. Un événement minoritaire dans les élections politiques en générale9, mais qui va devenir une spécificité des présidentielles. Il est d’ailleurs intéressant de noter que Valéry Giscard d’Estaing perd à cause du jeu des partis (à cause de Jacques Chirac et face au PS de François Mitterrand), qui dominent désormais la Ve République. C’est aussi le premier Président véritablement « médiatique », ce qui remet en cause l'idée d'un lien fort qui unirait le peuple et son souverain.

Le faux rebond engendré par la cohabitation

Le déclin s’accélère avec François Mitterrand, qui est le premier Président mis en minorité lors des élections législatives de 1986 et donc contraint à la cohabitation. Je ne reviendrais pas sur la crise qui se crée alors et que j’ai traité ici.

Mais à la surprise de tous, le déclin de l'image présidentielle semble cesser sa course. François Mitterrand regagne en popularité, ce qui lui permet d'être réélu en 1988. C'est plus ou moins le même cas de figure pour Jacques Chirac, réélu en 2002 après la cohabitation avec Lionel Jospin. En réalité, ces regains de popularité ne font que confirmer la chute de la figure présidentielle  puisque ces deux présidents ont été de nouveau appréciés au moment où leur pouvoir était grandement diminué. Et leur popularité a, de nouveau, chuté, lorsqu'ils ont repris en main le gouvernement. Un fait que beaucoup oublient : on glose à l’envi sur les Français qui rêveraient d’un monarque républicain autoritaire, alors qu'ils semblent surtout apprécier leur président quand celui-ci se retrouve sans prise sur le gouvernement, voire dans un rôle de contre-pouvoir.

Depuis 2007, la chute...

La crise de la cohabitation a donc permis un faux regain de la figure présidentielle. Celui-ci est apprécié dans un rôle qui ne correspond pas à l'esprit de la Ve République. L'instauration du quinquennat a accentué son déclin. En effet, depuis 2007, l’image présidentielle chute à nouveau et cette fois-ci, de façon vertigineuse. Là encore, il est intéressant de noter que c’est un "hyperprésident" qui en fait d’abord les frais : aucun président n’aura été aussi médiatisé que Nicolas Sarkozy qui, en outre, assumait pleinement son rôle de chef de gouvernement, alors que c'est constitutionnellement au Premier Ministre que cette fonction doit revenir. Déjà confiné au rôle de caution ou de piston, depuis les années 70, le rôle du Premier Ministre n'est plus clairement défini à partir de Nicolas Sarkozy, et surtout à cause du quinquennat. Le débat sur son existence se fait de plus en plus vif10.

En 2012, Nicolas Sarkozy devient le deuxième président battu en exercice. Une défaite dont il ne semble d’ailleurs toujours pas remis. Son successeur, François Hollande, s’est voulu à l’opposé du modèle sarkozyste mais n’a pas obtenu de meilleurs résultats. L’image présidentielle a continué à décliner. Preuve que le problème est plus profond et ne dépend plus uniquement des personnalités et des pratiques des hommes au pouvoir11. Le rythme s’est, une fois de plus, accéléré : François Hollande est le premier président à ne pas s'être représenté à l’issu de son premier mandat. Même Jacques Chirac en 2002 se sentait encore légitime pour le faire12. Mais le dernier président socialiste savait sa défaite inévitable. Le paradoxe, c’est qu'à l'instar de Nicolas Sakozy, il ne semble pas être remis, lui non plus de son "échec".

Emmanuel Macron : l'apparent renouveau n'a pas endigué le déclin

Le rythme de l’alternance a donc continué à s'accélérer et a fini par toucher directement les partis. Le PS et le RPR/UMP/LR qui semblaient hégémoniques depuis les années 1970 ont perdu ce qui semblait imperdables pour eux : les élections présidentielles. Aujourd’hui, les Français sont prêts à voter pour n'importe quel candidat. Le désaveu est immense.

Le problème, c’est que le succès d’Emmanuel Macron en 2017 confirme cette aspiration de changement alors que le nouveau Président ne l’incarne, surtout, qu'en apparence. C'est un ancien ministre de François Hollande, et la plupart de ses ministres et de ses députés viennent du PS ou de LR. C’est une nouvelle fois un correctif et non un véritable traitement de la crise démocratique qui nous touche.

Cela est confirmé par la suite des événements, la déclin de l’image présidentielle s’accentue, alors qu’on aurait pu croire qu’Emmanuel Macron en serait quelque peu préservé par rapport à l’image positive qu’en donnent la plupart des médias et qui mettent en avant le changement qu’il est censé incarner. Malgré cette image, il doit faire face à l’une des plus grandes contestations de la Ve République avec la crise des gilets jaunes, seulement un an et demi après son élection. Une crise, finalement moins impressionnante par son ampleur que par sa longévité. Le Président de la République se voit contester toutes les semaines. Une situation qui perdure depuis maintenant un an et dont les médias et les politiques ont, semble-t-il, fini par s’accommoder. Le déni n'a jamais été aussi grand.

Un Président de plus en plus impopulaire

Les sondages sur la popularité des différents présidents révèlent ce long déclin. Le mandat présidentiel ne doit pas se réduire, bien évidemment, à un concours de popularité mais force est de constater que les présidents depuis François Mitterrand connaissent une inquiétante et inévitable baisse de leur popularité, celle-ci étant en dessous des 50 % à la fin de leur mandat13. C'est une baisse dont le rythme s’accélère ; Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron passant la barre des 50 % au bout de seulement six mois de présidence. Cette chute de la popularité peut contraster avec celle du Premier Ministre ou de leurs Ministres. Dès lors, se noue un inévitable jeu de stratégie et de rivalité qui porte atteinte au bon fonctionnement du gouvernement du pays14.

Tout ceci confirme le fait que le Président ne représente plus, pleinement, le peuple. Et il l’évite de plus en plus : il n’y a plus de referendum depuis 2005, alors que cette pratique est censée être inhérente à la Ve République. Sauf que les différents présidents ont conscience du déclin de la figure présidentielle et savent qu’un referendum serait une occasion pour la population de manifester leur mécontentement contre eux. C’est peut-être ce qui a de plus grave : ils ont conscience que la situation devient intenable, que les principes de la Constitution ne peuvent plus être respectés, mais ils préfèrent nier le problème. C’est ainsi tout le jeu démocratique qui finit par être remis en question par leur faute. Cela est confirmée par l’augmentation de l’abstention à chaque élection et par la frustration que provoquent de plus en plus les présidentielles. Un point qui sera étudié dans le prochain article.

Les Français aiment leur Président... quand il ne gouverne pas !

Comme évoqué précédemment, le Président ne devient populaire que lorsque son pouvoir est considérablement réduit. Ce fut le cas lors des cohabitations qui ont permis à François Mitterrand et Jacques Chirac de restaurer leur image. 2007 marque une nouvelle rupture majeure dans le paradoxe de cette figure présentielle, désormais appréciée lorsqu’elle est surtout impuissante : alors que le nouveau Président Nicolas Sarkozy voit sa cote de popularité s’étioler irrémédiablement, celle de Jacques Chirac, désormais retiré du pouvoir, ne cesse de grimper.

L’ironie, c’est que que le Président est donc apprécié quand il n’a pas d’emprise sur le gouvernement interne du pays, lorsque sa fonction est avant tout représentative et portée sur les affaires étrangères et qu’il se fait le garant des valeurs républicaines. Cela correspond trait pour trait au rôle des Présidents de la IIIe et IVe République ! Seulement, ce n’est pas ce rôle qui fait rêver nos politiques… Le Président, censé être le socle de la Ve République est donc devenue la figure la plus contestée et détestée du régime. Une situation délétère et intenable qu'aucun homme politique n'a pu endiguer et qui semble inéluctable. En conséquence, le système commence à imploser et la démocratie perd de son sens à chaque élection.


1 Et peut-être même dès les présidentielles de 1965, Charles de Gaulle n’ayant pas apprécié d’être mis en ballotage.

2Ce n’est bien sûr pas l’idée de la Constitution, mais le Président doit être en capacité de rassembler une large partie de la population. Je me répète mais De Gaulle croyait pouvoir être élu dès le premier tour des présidentielles. Preuve d’une certaine « naïveté » dans sa croyance en l’hégémonie de la figure présidentielle.

3 Je caricature mais l’idée que la France entière le conteste aurait été plus appréciable : cela aurait maintenu l’idée d’unité de la nation. Or, la population française reste très divisée sur ses opinions politiques.

4 Il dissout l’Assemblée nationale en 1968 et obtient une victoire éclatante lors des élections législatives. https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_l%C3%A9gislatives_fran%C3%A7aises_de_1968

5 Malgré sa victoire aux élections législatives, il se retire à la suite de l’échec du referendum sur la régionalisation, qui est très vite devenu, et de sa propre initiative, un vote pour ou contre la présidence Charles de Gaulle.

6 Renouveau parce qu’il est le premier Président de la Ve République non gaulliste et continuité parce qu’il a fait partie des gouvernements précédents. Cette idée de rupture et de continuité revient avec l’élection d’Emmanuel Macron mais d’une manière dissonante : il se veut le renouveau, mais il incarne la continuité.

7 Il agit ainsi en vrai libéral : sur le plan économique, mais aussi sur le plan politique avec l’abaissement de la majorité, l’IVG, etc. La droite traditionnelle, conservatrice, le lui reprochera.

8 J’analyse la politique des Présidents par rapport à la Constitution. Je ne fais nullement l’éloge de Valéry Giscard d’Estaing. De manière générale, l’analyse peut donner une idée fausse de mes réelles opinions.

9 Ceux qui se représentent sont censés avoir un avantage.

10 François Hollande dans son livre Répondre à la crise démocratique, publié le 23 octobre 2019 propose de supprimer cette fonction.

11 Cette continuité existait déjà auparavant : la figure présidentielle continue son déclin après l’élection de François Mitterrand en 1981, alors qu’il ne pratique pas la même politique que Valéry Giscard d’Estaing.

12 Ce qui n’était pas évident vu le déroulement particulier de son premier mandat. Le cas de Jacques Chirac sera particulièrement analysé dans l’article sur les élections présidentielles.

13 https://fr.statista.com/infographie/18336/evolution-popularite-macron-compare-presidents-francais/

14 Accentué par le fait que cette opposition fonctionne : Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron en sont la preuve.

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