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Billet de blog 6 oct. 2019

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Au-delà de la fragmentation des colères. Une pertinente réflexion de François Dubet

Dans une interview à «Alternatives économiques», le sociologue François Dubet ne se contente pas d'expliquer la fragmentation des protestations individuées. Il en propose une analyse des causes qui ne se borne pas les réseaux sociaux ou l'affaiblissement (réel) des corps intermédiaires et essaie de dessiner un chemin fédérateur qui n'ira pas sans remises en cause des anciennes postures.

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Le sociologue François Dubet (Forum Libération de Grenoble, 2012). © Source: Matthieu Riegler/Wikimedia Commons, lic. CC-BY-Unported. Recadrage et traitement N&B par LBz.

Le sociologue François Dubet, qui vient de publier au Seuil Le temps des passions tristes, vient de donner une très intéressante interview à la revue Alternatives économiques (AlterÉco pour les intimes): Catherine André, «Les colères individuelles n’ont pas d’expression politique» (4/10/19).

Réseaux sociaux,
colères individuées

François Dubet commence par un constat sur «l’expression croissante du ressentiment, de la haine, de la dénonciation, de toutes ces passions qui ont envahi la vie des sociétés démocratiques, alors que les thèmes de l’utopie, de l’espérance, des “lendemains qui chantent” sont, eux, particulièrement déclinants...». Les réseaux sociaux, par leur fonctionnement même, amplifient la résonance de ces colères individuées, agrégées en silo, mais il ne s'en tient pas à cette explication, tant s'en faut. Il ne les évoque d'ailleurs que bien plus loin dans l'entretien.

Non, pour lui, cette situation résulte de plus profondes évolutions. Ainsi, explique-t-il, «les mutations du capitalisme d’un côté, et les transformations des parcours individuels de l’autre, font que les inégalités se sont à la fois multipliées et individualisées. Il existe toujours des classes dirigeantes, mais l’expérience des inégalités, elle, est devenue beaucoup plus singulière, puisque les individus peuvent dire : “Je suis inégal, je suis méprisé en tant que : en tant que femme, en tant que minoritaire, en tant que personne vivant dans tel territoire, en tant que non-diplômé, en tant que jeune…”»

Si l'on songe à certaines logique de «distinctions», fût-ce dans les classes populaires, allant jusqu'au séparatisme en raison de positions réputées supérieures dans la discrimination (genre et/ou orientation sexuelle, «race» ou «racisation»...), on voit comment jouent ces strates à la fois contradictoires, complémentaires et imbriquées de légitimation/délégitimation. Comme l'explique le sociologue : «On a changé d’imaginaire social ainsi que de répertoire d’interprétation des inégalités. Chacun veut être reconnu et traité dans sa singularité. Une revendication qui est parfaitement légitime mais très difficile à satisfaire, puisque la reconnaissance des uns appelle parfois la non-reconnaissance des autres.»

© Geralt/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre)

Fragmentation des politiques sociales,
effacement du contrat social

Mettons de côté ce qui correspond à des postures ou, au sens sociologique du terme, des «entreprises» militantes, intellectuelles ou politiques dont l'émergence ne saurait se satisfaire de tentatives d'explications unilatérales. François Dubet dresse au fond un parallèle entre la fragmentation des politiques sociales et celles des ressentis individuels:

«Depuis une trentaine d’années, nous avons construit des politiques sociales de plus en plus fractionnées, de plus en plus singulières et particulières, et cette évolution a complètement fait éclater le sentiment de solidarité. La France est un pays dans lequel les prélèvements sociaux et la redistribution sont extrêmement élevés, ce qui a permis d’éviter que les inégalités explosent autant qu’ailleurs.
Mais en même temps, ce système est devenu complètement illisible. Plus personne ne perçoit le contrat social qui sous-tend ces politiques, et il y a une véritable crise de confiance. [...] Il faudrait être capable, et c’est peut-être un enjeu pour la gauche, de reconstruire l’idée de contrat social, c’est-à-dire de repréciser ce que l’on doit à la société et ce qu’elle nous doit. Cette idée était forte au lendemain de la Libération, alors qu’aujourd’hui ce maillage de politiques et de dispositifs devenus illisibles a pour effet que plus personne ne se sent solidaire et redevable, et que tout le monde se sent abandonné.»

Or les difficultés actuelles de ce qu'il nomment par commodité la «social-démocratie» — dans laquelle il voit le cadre nécessaire pour «fédérer les plus faibles» — comme, de l'autre côté du spectre politique, des avatars plus ou moins infidèles du gaullisme résultent de la disparition de la capacité de l'État-nation à constituer un cadre régulateur. C'est l'histoire de sa génération et, en extrapolant à peine, de la mienne aussi (celle du «Programme commun de gouvernement» de la gauche unie. Comme il l'explique: «Je suis entré dans la vie adulte, entre le général de Gaulle et le parti communiste qui croyaient que l’État était capable de conduire une politique économique. Aujourd’hui, je suis bien obligé de constater que la capacité de l’État à diriger une politique économique mondialisée est tout de même sensiblement plus faible.» À l'ère de la mondialisation et des Gafa, on n'en est effectivement plus là. 

De cette situation, des politiques d'«adaptation» à la mondialisation découle aujourd'hui ce sentiment d'abandon, ou plutôt ces sentiments d'abandon — sur lesquels prospèrent les populismes aux effets contreproductifs pour les intéressés. Comme le dit François Dubet, les électeurs de Trump (pour prendre ce seul exemple), «sont des individus en colère, pauvres pour la plupart, votant pour un milliardaire qui enrichit les milliardaires.» Tout est dit.

© Crédit photo: «FreePhoto»/Pixabay.com (licence Pixabay: usage libre)

L'enjeu d'une reconstruction collective

Toute la question, qu'il aborde en filigrane, est la capacité à construire une réponse politique englobante, fédératrice, sans que l'exercice des responsabilités — et donc de la prise en compte du réel, ce qui renvoie à Jaurès — sans encourir le risque de trahison systématiquement brandi par une extrême gauche dont les modes de domination politique ont été loin du progressisme (quelque galvaudé que soit ce mot aujourd'hui) et de la démocratie. 

Si, à l'évidence, les combats politiques s'incarnent dans des leaders plus ou moins charismatiques, la question essentielle reste celle de redéfinir des horizons dans un monde beaucoup plus incertain et qui ne pourra plus fonctionner «dans la prospérité des Trente Glorieuses». Aussi bien faudra-t-il ne pas chercher à revenir à un passé révolu en reproduisant mécaniquement les attitudes d'hier ou d'avant-hier. «Dans tous les cas, explique-t-il, ce sera un long travail mobilisant les militants, les intellectuels, les experts, et un travail éloigné des jeux d’appareil et des réflexes idéologiques. [...] Il serait dangereux de s’installer dans une sorte d’indignation de gauche qui ne soit plus une politique de gauche.»

Encore faut-il avoir conscience que la notion de «gauche» est elle-même historiquement évolutive, et que les défis à relever sont, pour certains, d'une nature absolument différente (enjeux climatiques), même si la question de la justice sociale — autrement dit celle lutte perpétuelle qui oppose dominants et dominés — reste posée. À condition du moins que les dominés n'émiettent pas leurs oppositions affaiblies par des combats secondaires contradictoires. Ça s'appelle la preuve par Trump.

Foule fluorescente. © Image de Hans Braxmeier/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre)

L'ambition du changement contre les chimères

Les plus fragiles, ce qui se sentent directement, à tort ou à raison, menacés ne peuvent pourtant se permettre d'espérer l'annonce de lendemains qui chantent sans perspectives plus immédiates, d'étapes plus palpables, de propositions concrétisables... Faut-il préciser ici que cette exigence va bien au-delà des illusions tribuniciennes? Il ne suffit pas de se réclamer comme le légitime représentant du Peuple (entreprise politique classique, somme toute) pour l'être effectivement.

Comme le déclare François Dubet: «Il nous faudra aussi transformer les indignations en programmes d’action, en mesures et en réformes “possibles”» dans un pays «qui représente 0,6 % des habitants de la planète» et dans lequel «nos chances de peser sur notre propre destin sont extrêmement faibles».

C'est pourquoi François Dubet fait Je fais donc a priori confiance au projet européen. C'est effectivement une ligne de séparation (qui n'exclut pas qu'on discute de quelle Europe), mais c'est, pour moi du moins, ce qui distingue les «possibles», même difficiles, des chimères, toujours démobilisatrices à terme parce qu'inapplicables et inappliquées. Il est pourtant nécessaire d'esquisser ce monde nouveau qui permette de se projeter en évitant les désespérances de toute nature (si j'ose dire) qui menacent.

Luc Bentz

Foule. © Image: Gerd Altman (Geralt)/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre).

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