Les masques de la rentrée

La rentrée scolaire et universitaire risque d’être polarisée sur la question des masques… ce qui peut masquer, à l’avantage du ministre, des débats de fond beaucoup plus complexes et, au-delà même des contraintes immédiates, beaucoup plus fondamentaux. [Complété le 26/08/2020]

L'hypothèse la mieux élaborée ne saurait remplacer
la réalité la plus bancale
(SAN-ANTONIO)

 © Alexandre Koch/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre) © Alexandre Koch/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre)

Qu’on le veuille ou non, la rentrée scolaire est placée sous le signe de la covid-19. Et, de la TSF aux étranges lucarnes, le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer n’a pas manqué de rappeler que son administration était prête à faire face¹. Il ne manque pas «un seul bouton de guêtre », avait dit en son temps le maréchal Lebœuf. Mais le maréchal Lebœuf n'avait pas à se préoccuper de la livraison de masques.

Copie d'écran Twitter. Message d'@Edukactus du 21/08/2020. Copie d'écran Twitter. Message d'@Edukactus du 21/08/2020.
Le masque sera le sujet polémique dans l’enseignement scolaire. Après les interrogations syndicales et les protestations des associations de parents d’élèves, une autre partie de ping-pong pourrait s’engager entre l’État et les collectivités territoriales. D’une certaine manière, cette polémique est à la fois prévisible et bien balisée, y compris par les comptes parodiques qui participent de cette polarisation des débats.

Protocole sanitaire à l'Éducation nationale :
toujours le principe d'incertitude

Ne minorons certes pas le risque : nul ne sait aujourd’hui si le coronavirus va se diffuser en une seconde vague ou de manière à la fois variable et disséminée. Mais avec un protocole sanitaire dans l'Éducation nationale en mode conditionnel et aux nombreux si, il est bien difficile de s'accorder avec un la ministériel qui change plus vite que (heureusement) le virus ne mute. Il en résulte une impression d'effervescence permanente, mais non de continuité avec des règles claires et la mise sur la table, connue dès la rentrée, de plans précis en fonction des configurations susceptibles d'être rencontrées. Sans parler des souvenirs désagréables du manque de soutien au personnel par son ministre (voir ce billet de blog).

À l'évidence, il n'y aura pas de reconfinement généralisé, sauf catastrophe sanitaire majeure, eu égard à l'impact de la première période et à ce qu'était une situation d'urgence impréparée. En revanche on est certain que des réponses adaptées devront être fournies à des situations variables et évolutives. Face aux contradictions des discours et des écrits ministériels, le secrétaire général du Syndicat des enseignants de l'UNSA Stéphane Crochet (loin d'être isolé dans la sphère syndicale) posait clairement le problème en synthétisant un communiqué du SE-UNSA dans un message Twitter du 20 août dernier:

Copie d'écran Twitter. Copie d'écran Twitter.

Et l'on y trouvait en réponse ce commentaire émanant d'un compte académique d'un syndicat particulièrement représentatif des personnels de direction des lycées et collèges, le SNPDEN, qui illustrait l'état d'exaspération des cadres sur lesquels repose le bon fonctionnement du système éducatif sur le terrain:

Copie d'écran Twitter (20/08/2020) Copie d'écran Twitter (20/08/2020)

Ces réactions sont d'autant plus compréhensibles qu'on peut douter que l'Éducation nationale, et son ministre en particulier, aient tiré toutes les leçons d'une période précédente marquée par les ordres et les contre-ordres, les annonces remises au cause par le chef du Gouvernement, mais toujours dans une verticalité injonctive descendante.

Au plan pédagogique, de quels outils effectifs les équipes pédagogiques disposeront-elles, dans des configurations complexes et parfois mêlées, pour faire face aux besoins d’enseignement présentiel, distanciel ou hybride ? Surtout, quel bilan, quelles conclusions aura-t-on tirés d’une période où les prises en charge auront été variables, où les décrochages auront touché les publics les plus fragiles, scolairement et socialement, où la continuité de certains parcours risque malheureusement d’être encore plus chaotique?

Des enjeux immédiats autres que sanitaires

Masques © «Jardin»/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre) Masques © «Jardin»/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre)
Au-delà de l’immédiateté de cette rentrée masquée, il faut pourtant s’interroger sur les réponses qui seront, ou pas, apportées aux besoins profonds du système éducatif (et pas seulement scolaire ou universitaire en formation initiale). Or on ne voit rien venir sinon la poursuite d'une politique où les adaptations à la situation sanitaire peuvent s'opérer à moyens constants (ce qui veut dire que, là où il faudra travailler en groupes réduits, c'est de fait l'offre éducative qui sera réduite malgré des programmes inchangés, qui resteront trop lourds quoi qu'il arrive).

On va donc continuer à ajuster, ce qui n'est pas franchement synonyme d'apporter plus de justice au système. Ces ajustements ne sont que des accommodements avec la réalité. Faut-il s'en étonner? L'horizon du ministre ne va sans doute pas plus loin que 2022 (il aurait même pu se limiter, s'agissant de l'éducation, à juillet 2020), quand bien même, depuis le dernier remaniement, il affiche des attributions apparemment élargies.

Il y aurait pourtant lieu de s'interroger sur le système éducatif du monde d'après.

L'urgente nécessité de construire l'École «d'après»

La référence au «monde d'après», d'après-crise, concerne au premier chef l'éducation. Elle ne saurait rester étrangère aux transformations profondes qui doivent marquer la société à construire. Elle a une première dimension: la lutte contre les inégalités sociales que le système scolaire non seulement conforte, mais amplifie. À chaque fois que les conservateurs obtiennent une victoire par statu quo ou retour rapide au statu quo ante, au nom de l'exigence et du savoir aujourd'hui, à celui de la défense du latin hier ou avant-hier, à chaque fois perdure un système élitiste non seulement au sens où il dégage des élites, mais où il conforte la reproduction économique, sociale et culturelle des dominants.

Les quelques alibis qui échappent au mailles du filet en sont d'autant plus précieux qu'ils servent de caution au maintien du système. Ce fut le cas contre Jean Zay sous le Front populaire, qui dut agir malgré l'enterrement de son projet de loi à la Chambre. Ce fut le cas de René Billères en 1956, dont le projet de loi fut enterré et oublié au Parlement. La réforme Berthoin n'en fut qu'une insatisfaisante copie, sans cette «école moyenne» qui avait fait hurler les conservateurs et sans le volet «éducation permanente» dont elle posait les principes. Contre les projets de loi Zay et Berthoin, on retrouve à la manœuvre dans les deux cas un même député radical-socialiste, Hippolyte Ducos, agissant avec une bonne conscience de gauche au nom de la défense des humanités. Et l'on voit bien comment les mêmes mécanismes ont joué contre Vincent Peillon et, dans le prolongement de la loi du 9 juillet 2013, la politique mise en œuvre par Najat Vallaud-Belkacem

Il ne sert à rien de pleurer sur le lait versé ni sur les occasions historiquement manquées, à quoi on pourrait ajouter, quand bien même ont subsisté les Greta, l'Onisep et le Cereq, la liquidation de l'ambition portée au ministère de l'Éducation nationale par ce visionnaire de l'éducation permanente (encore et toujours!) qu'était Raymond Vatier. Appelé à créer la direction de l'orientation et de la formation continue au ministère de l'Éducation nationale par Olivier Guichard en 1970, il fut ignominieusement chassé par René Haby en 1974 sur fond de retour en arrière pour liquider les traces de ce que les conservateurs imputaient à mai 1968 (voir aussi ). L'Éducation nationale (enseignement supérieur compris à l'époque) y a perdu une occasion historique d'élargir son champ à ce qui n'était pas encore l'éducation-formation tout au long de la vie tout en se transformant.

Mais si l'on veut parler d'avenir, il faut mentionner la restructuration nécessaire des objectifs, des approches et de l'ingénierie de l’éducation que devraient imposer ce que la crise récente et ses manifestations à venir, vont mettre au premier plan en termes de requalifications et de changements d’activité professionnelle. Ce serait d'ailleurs l'occasion de refonder de manière dynamique la place des humanités, de souligner leur intérêt, leur rôle et leur importance, ce qui assurément vaut mieux que les stratégies de niches pour happy few en besoin de distinction (oui, Bourdieu n'est pas loin).

Environnement et pollution. © «Pete Linforth»/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre). Environnement et pollution. © «Pete Linforth»/Pixabay.com, licence Pixabay (usage libre).
À l'évidence, les schémas actuels, et plus encore les anciens doivent être questionnés. Le passage à, non pas seulement une économie, mais une société de transition écologique et solidaire implique un réexamen complet des finalités et des modalités du système d'éducation et de formation.

Il s'agit de dessiner un projet collectif d'envergure répondant aux impératifs d'un monde qui change, des changements à apporter au monde. C'est la reprise du slogan des mes amis des Cahiers pédagogiques: «Changer l'École pour changer la société; changer la société pour changer l'École». Vaste programme qui nécessite un engagement collectif majeur.

Jean Zay en 1936. © Wikimedia Commons, domaine public. Jean Zay en 1936. © Wikimedia Commons, domaine public.
C'est évidemment un travail de longue haleine, alors même que les gouvernants et les acteurs du champ éducatif sont et resteront préoccupés par la gestion des contingences immédiates. Une volonté première, celle de Léon Blum (je le répète : il faut relire La réforme gouvernementale) qui avait fait un choix réfléchi en nommant Jean Zay à l'Éducation nationale, avait permis à la volonté forte du second d'agir et de laisser sa trace dans l'histoire; la trop grande lenteur (1944-1947) et, sans doute, le caractère hors sol des réflexion du plan Langevin-Wallon ont sans nul doute conduit à son enterrement et à sa réduction à un mythe dont, longtemps, on n'allait plus voir le contenu. Et les «classes nouvelles» que Gustave Monod, grande figure de l'éducation, expérimenta dans le droit fil des réflexions de la commission Langevin-Wallon cette période, furent liquidées en 1952 à la grande satisfaction des conservatismes de tout poil.

Toute la question est de pouvoir, mais d'abord de vouloir mener la bataille dans ses deux dimensions: tracer des perspectives, définir des étapes, engager les changements profonds, structurels, d'une part; se confronter aux nécessités complexes, chronophages et parfois contradictoires de l'action quotidienne, d'autre part. Comme le disent mes amis du syndicat des enseignants de l'UNSA : «agir aujourd'hui; penser l'avenir» !

Parler « masques » (mais ne pas les financer pour les usagers) est, pour le ministre de l'Éducation nationale — et mutatis mutandis pour sa collègue de l’Enseignement supérieur —, un terrain sans doute préférable parce que bien mieux calibré. Cela permet, sur fond d’inertie budgétaire et de conservatisme éducatif et social, de gérer les affaires courantes. On a les ambitions qu'on peut. L'éducation mériterait pourtant d'autres tracés pour un plus grand dessein.

Luc Bentz


¹ On ne développera pas ici les problématiques propres à l’Enseignement supérieur. Mais, de l’accueil des néo-bacheliers sans moyens supplémentaires au silence assourdissant de Frédérique Vidal sur les protocoles sanitaires, les interrogations se recoupent.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.