La Fondation du doute déclare ouvert le combat des idées

Aucun mouvement n’a renouvelé comme Fluxus les codes modernes de la représentation artistique. Efflorescent, associatif, libertaire, s’il est un art participatif, c’est bien celui-là. L’exposition temporaire Combats des idées, jusqu’au 13 octobre, le rappelle et distingue comment la Fondation du doute, à Blois, entend être un lieu exceptionnel de questionnements multiples et de convivialité.

 

Nam June Paik

 

Aucun mouvement n’a renouvelé comme Fluxus les codes modernes de la représentation artistique. Efflorescent, associatif, libertaire, s’il est un art participatif, c’est bien celui-là. L’exposition temporaire Combats des idées, jusqu’au 13 octobre, le rappelle et distingue comment la Fondation du doute, à Blois, entend être un lieu exceptionnel de questionnements multiples et de convivialité.

 

 

Lorsque John Cage fait exécuter sa pièce musicale pour piano 4’ 33’’  (« quatre minutes trente-trois secondes ») à New York, le 29 août 1952, c’est une ouverture nouvelle de la création à l’aléatoire et au hasard qui s’annonce. La partition est constituée du silence correspondant à la durée énoncée (séparé en trois parties par la brusque fermeture du couvercle du clavier), auquel se rajoutent inévitablement les bruits issus du lieu de son exécution. Les artistes Fluxus sont nombreux, de toutes nationalités (ce qui en fait un mouvement sans frontières, à l’instar de Cobra et du situationnisme), plusieurs parmi eux ont suivi l’enseignement de Cage, beaucoup en ont subi l’influence. Au moment de pénétrer dans la Fondation du doute, on est accueilli par une photo murale représentant John Cage, debout sur une table de restaurant, riant parmi les convives. Saisissante entrée en matière — le doute est compatible avec une franche rigolade [1].

 

 

La Cour du doute... La Cour du doute...

 

 

Alain Goulesque, directeur de la Fondation pour huit ans, explique pourquoi ce nom lui a été attribué : « Le doute est le compagnon de l’artiste. Il est lié à lui et même souvent l’habite, voire l’anime et le motive. La question est plus importante que la réponse et la fameuse inspiration ne se trouve pas dans l’existence d’une chose enfouie, mais dans l’incertitude de sa découverte […] Douter, c’est interroger et interroger encore, créer des voies, creuser des chemins sinueux au travers du réel, tracer des parcours éphémères, fouiller en tous sens la raison. Le doute est un remède contre tout aveuglement, une méthode inspirée pour vaincre la crédulité des opinions [2]. » Quand on l’interroge sur l’objectif principal que se sont fixé les organisateurs, il insiste : « On veut que les idées circulent. L’objectif, c’est qu’il se passe en permanence quelque chose. » Tout a été agencé pour. La Fondation du doute, c’est en plein centre de Blois,

« Travelling (in) to Fluxus », film documentaire d’Irène Di Maggio « Travelling (in) to Fluxus », film documentaire d’Irène Di Maggio
un grand ensemble réunissant : la Cour du doute (surplombée par un assortiment en façade de 300 peintures-écritures de Ben), prête à accueillir toutes sortes de spectacles et de projets communs ; la collection Fluxus & Co, rassemblant sur deux étages les réalisations de plus de 50 artistes (œuvres fixes, documentations et films en permanence) ; le grand escalier adjacent, confié tous les deux ans à un artiste exposant in situ ; le pavillon d’exposition temporaire  (entrée gratuite), dans lequel s’enchaînent trois expositions par an, espace en même temps de participation du public et d’intervention des créateurs en résidence (3 à 4 par an et 2 théoriciens) ; le café Fluxus (également en entrée libre), lieu névralgique d’accueil (bibliothèque) et de restauration autant que de débats, de concerts, de représentations théâtrales de toutes formes et de projections vidéo ; le centre de documentation de réalisations Fluxus ; une librairie-boutique.

Ben précise : « Nous voulions un lieu ouvert sur toutes les possibilités, vivant, où l’on peut tout imaginer […] On pourra y manger, boire, écouter de la musique, assister à des concerts, voir des performances… ça doit interpeller les gens. La vie, c’est mêler les choses : espace d’exposition, café et lieu de vie, où il y a de surcroît une école d’art et une école de musique… l’esprit Fluxus peut tout réunir. J’aimerais donc que les musiciens puissent venir jouer ici, les peintres peindre et les poètes dire leurs textes. On peut également imaginer installer des caravanes d’artistes dans la Cour du doute pour accueillir des étudiants, qui viendraient par exemple de San Francisco ou du Japon pour étudier à Blois Fluxus et les limites de l’art. »

Une fois franchi le seuil de la fondation, les incitations se succèdent. Progressivement la piste des détails prend de l’importance, on s’attarde, on revient, on y passe facilement la demi-journée.

 

 

« Maquette de vidéo moderne », Robert Filliou, 1983 « Maquette de vidéo moderne », Robert Filliou, 1983

 

 

Au café Fluxus, vers lequel on est automatiquement dirigé en premier, je suis accueilli par un copieux banquet, organisé et préparé par l’artiste en résidence, Georgia Nelson (créatrice de happenings et de dessins). L’occasion de goûter pour le prix d’un sandwich une multitude de plats aux saveurs voyageuses. Souleiman, chanteur venu du Burkina Faso, se produit pendant ce temps sur la scène aux sons des kora et guitare. Les inscriptions sont partout : « On est tous des génies de bistrot » (Robert Filliou), en gros au-dessus du bar ; « egocentrique – ego sans trique » (Ben) ; « Être fameux pour 15 personnes, ça suffit » (Philip Corner) ; « Un art libéré de l’art, c’est vraiment du grand art » (Ben) ; « J’aime communiquer » (Ben) ; « C’est la jungle » (Ben) ; ou bien encore le non moins perspicace « Je te surveille, tu me surveilles, ils nous surveillent, ad libitum » (Ben)…

 

 

La salle des « Tableaux-pièges » de Daniel Spoerri © La Fondation du doute La salle des « Tableaux-pièges » de Daniel Spoerri © La Fondation du doute

 

 

Je passe sur les détails du parcours de la collection, on y déniche plusieurs belles pièces. Notamment, une salle entière est consacrée à des tableaux-pièges  de Spoerri, de grande qualité. Tous les grands noms de Fluxus sont représentés, et aussi des artistes proches ou apparentés. La sculpture de Nam June Paik, reproduite en ouverture de ce billet (titre : Le Sacré et le Profane, 1993) n’y figure pas, mais d’autres, également valables. Nam June Paik, premier artiste à intégrer l’image cathodique dans son œuvre, a d’ailleurs donné de Fluxus une description assez juste, et préférable finalement à une définition quasi impossible pour un mouvement si diversifié : « La beauté de Fluxus, c’est que nous voulions faire de l’art sans catégories, n’est-ce pas ? Nous ne voulions pas abolir la qualité, nous voulions abolir les catégories. Et nous voulons montrer, c’est du moins mon interprétation personnelle, que ce qui est petit est beau. Petit, vous voyez ?… La rétrospective pompeuse est donc anti-Fluxus. Et de nombreuses performances Fluxus montrent bien que le banal est beau [3]. »

 

 

La salle d’expositions temporaires. Au centre, le « Ring du doute » de Ben © François Boutard La salle d’expositions temporaires. Au centre, le « Ring du doute » de Ben © François Boutard

 

 

 

Joseph Beuys, en 1972, sur le « Ring » de Ben Joseph Beuys, en 1972, sur le « Ring » de Ben

 

 

Combats des idées est le titre de cette exposition inaugurale, mais c’est aussi le nom que devrait recevoir dorénavant cet espace consacré aux manifestations régulières. Avec son Ring du doute central (un véritable ring fait par Ben) où toutes les joutes activistes sont possibles [4], et les murs autour garnis de textes, peintures, photos, extraits de presse et de déclarations, tôt ou tard le visiteur fait sa propre découverte. Sur la trentaine au moins d’artistes présents [5], certains ont emporté ainsi mon adhésion. Ceux les plus proches des exaspérations situationnistes, sans doute, comme Frédéric Roux, du groupe Présence Panchounette (groupe aujourd’hui disparu), et ses cartons de mendicité achetés 50 francs pièce à des clochards. En voici d’authentiques :

« Sans Ressources Merci » ; « J’AI FAIM sans logement MERCI » ; « JE N’AI RIEN » ; « Mesdames et Messieurs, Je suis sans Domicile Sans Ressources Accepte tout travail Aidez-moi s.v.p. avec un petit bout de Pain ou une petite pièce pour MANGER. De tout CŒUR GRAND MERCI » ; « .S.V.P. AIDEZ. MOI. À. RESTER. PROPRE. ET. DIGNE MERCI ».

Ceux-là sont annoncés comme faux :

« Bonjour SANS TRAVAIL 1F s.v.p. » ; « je n’ai pas d’argent – Pour manger S.V.P merci » ; « 1 Franc s.v.p. ».

Au bas de l’ensemble, cette citation en commentaire : « Nous ne voulons pas travailler au spectacle de la fin du monde, mais à la fin du monde du spectacle. Internationale Situationniste ».

 

Alain Snyers, autrefois membre du groupe Untel (ce dernier également disparu et proche des investigations critiques des situs), crée, lui aussi, des détournements saccageurs. Parmi ceux exposés, l’ironie de ses petites annonces factices, soigneusement éditées sur affichette de fonction avec typographie kitsch, fait mouche. C’est le milieu de l’art contemporain qui est épinglé là :

« Artiste mégalo-mondain (post-conceptuel baroque) / soutenu par de véritables critiques d’art sachant voir et remarqué par quelques professionnels / la trentaine passée, aimant le sport, les nœuds papillons, le copinage parisien, le tape à l’œil et la TV le dimanche soir / recherche ÉDITEUR / pour régler sa biographie exhaustive, documentée et très illustrée en couleurs. / annonce classée “artiste” n°… sélection Snyers 1999 / Faire offres financières et conditions » ; « SUPERBE ARTISTE débutante / ayant belle allure, classe, STYLE TRES CONTEMPORAIN / sensible, douce, diplômée des Beaux Arts, très soutenue par ses professeurs / recherche frénétiquement DIRECTEUR DE BONNE GALERIE / ayant des connexions internationales et étant soutenu par de grandes banques / Pour week-end sympa ou petits voyages privés. / Femmes, galeries ringardes ou locales : s’abstenir. / annonce classée “artiste” n°… sélection Snyers 1999 » ; « Excellente opportunité pour conservateurs, critiques d’art, commissaires d’exposition… / ARTISTE GIROUETTE (tendance caméléon post-moderne) / capable de s’adapter à toutes expositions, thématiques, biennales… / REMARQUABLE CAPACITÉ D’ADAPTATION / œuvres originales réalisées à la demande en fonction des programmations de la mode et des besoins des commissaires / Travail à façon, signature et dates. Qualité garantie ».

 

 

Installation de Pan Total, 2013 © La Fondation du doute Installation de Pan Total, 2013 © La Fondation du doute

 

 

Quelques créations de mail art ont ensuite attiré mon attention [6] ; également l’imposant panneau de Roland Sabatier, récapitulatif des intentions du lettrisme de rétablir l’unité de l’écriture et du dessin après des siècles d’évolutions séparées ; et l’installation cruelle, interdite aux enfants, de Jean-Jacques Lebel : celle-ci présente plusieurs images pornographiques mêlées aux photos de presse de Marcel Duchamp et de ses œuvres, et une baignoire, retenant dans son creux urinoir et fontaine duchampiens, comme résidus recommencés de l’interdiction au dépassement. Sur le devant donnant sur le ring, Lebel propose un panel dispersé de citations d’artistes :

– « Les abrutis ne voient le beau que dans les belles choses » (Arthur Cravan)

– « Le plus précieux dans la création picturale, c’est la couleur et la texture. Elles constituent l’essence picturale que le sujet a toujours tué » (Kazimir Malevitch)

– « L’art est fait pour troubler » (Georges Braque)

– « L’art et rien que l’art, nous avons l’art pour ne point mourir de la vérité » (Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra)

– « Il ne faut pas qu’un artiste s’intéresse trop à son époque, sous peine de faire des œuvres qui n’intéressent que son époque » (Henri de Montherlant, Carnets, 1930-1944).

 

 

Happening de J-J Lebel Happening de J-J Lebel

 

 

Les heures ont passé quand on se décide à quitter les lieux. On emporte avec soi circulations, images, divulgations poétiquement agencées en instants fugaces. La tête encore ballottée de railleries et de tendres observations, on atteint l’escalier qui mène à la rue commerçante et au parking. La marginalité de Fluxus, voulue par lui, augmente peu à peu son aire d’influence, on le voit maintenant, et rejoint la masse des populations marginalisées à leur tour, et mouvantes. On le retrouve alors, très vite, dans un grand éclat de rire.

 

 

 

 

[1] Citation de John Cage lisible dans le café : « La situation étant désespérée, tout est maintenant possible. Donc la solution existe, il suffit de se poser la bonne question. »

 

[2] « Le doute est Fluxus », Alain Goulesque, in Fluxus continue et ne s’arrêtera jamais, Ben, éd. Favre, 2013, p. 203.

 

[3] Fiat Flux, la nébuleuse Fluxus, 1962-1978, catalogue de l’exposition du musée d’art moderne de Saint-Étienne Métropole en 2012-2013, éd. Silvana Editoriale, 2012, p.13.

On peut lire Manifesto, le manifeste Fluxus de George Maciunas, retranscrit intégralement dans mon billet précédent sur Ben et Fluxus : Ben vautier vaurien.

 

[4] Actions, events, happenings, performances peuvent y être pratiquées, c’est-à-dire les principales formes d’expression scéniques libres dont la plupart ont été inventées par des artistes du mouvement.

Invitation à l’adresse du public à l’entrée : « Cet espace confronte diverses visions et attitudes autour de l’art contemporain et des limites de l’art. Questionnements, réponses, théories : vos propositions peuvent être enregistrées et filmées puis diffusées dans l’espace d’exposition. »

 

[5] François Guinochet, Jean-Claude Guillomon, Daniel Daligand, Jean-François Bergez, Tatsumi Orimoto, Julien Blaine, Jacques Lizène, Jean Toche, Jean-Jacques Lebel, Ruy Blas, Roland Sabatier, le groupe Untel dont Alain Snyers, Claude Dadu, Labelle Rojoux, Jacques Halbert, le groupe Gutaï dont Zozuo Shiraga, Denis Castagnon, Max Horde, Alain Gibertie, Élisabeth Morcellet, Jacques Charlier, Gabor Toth, le groupe Présence Panchounette dont Frédéric Roux, Isidore Isou, Jacques et Catherine Pineau, Pan Total, Charles Dreyfus, Ben Vautier, etc.

 

[6] Le mail art, art pictural sur support d’envois postaux — adressé de la sorte partout dans le monde, distinctement donc de la relation au public des musées et des galeries — est resté proche de l’esprit transversal de Fluxus, depuis son invention en 1962 par Ray Johnson.  

 

 

Combats des idées, La Fondation du doute, rue de la Paix, 41000 Blois. Du 5 avril au 13 octobre 2013.

La Fondation du doute : http://www.fondationdudoute.fr/

 

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