Le Veau d'or (Ilf et Petrov), chapitre 20

La suite du feuilleton. Conspirations.

Chapitre 20

Le capitaine danse le tango

 

     Dans une petite buvette d’eaux minérales artificielles, sur l’enseigne de laquelle étaient peints des siphons bleus, Balaganov et Panikovski étaient assis à une petite table blanche. Le Délégué général aux sabots mâchait un cornet à la crème en faisant attention à ce que ladite crème ne s’écoulât pas par l’autre extrémité du cornet. Il accompagnait cette divine provende d’eau de Seltz parfumée d’un sirop vert appelé Foin frais. Le coursier, lui, buvait un kéfir excellent pour la santé. Six petites bouteilles s’alignaient déjà devant lui, et il secouait la septième pour faire couler le liquide épais dans son verre. À leur office, la nouvelle secrétaire avait ce jour-là payé les salaires fixés par Bender, et les deux amis savouraient la fraîcheur émanant des dalles italiennes de la buvette, de la glacière servant de coffre-fort où l’on entreposait le fromage de brebis frais, des cylindres noircis contenant l’eau gazeuse et du comptoir de marbre. Un morceau de glace avait glissé hors du coffre-fort et restait par terre, de l’eau en suintait. C’était agréable à voir après le pénible spectacle qu’offrait la rue avec ses ombres courtes, ses passants accablés de chaleur et ses chiens crevant de soif.

     «  Tchernomorsk est vraiment une belle ville ! dit Panikovski en se léchant les babines. Le kéfir est très bon pour le cœur. »

     Cette annonce amusa étrangement Balaganov qui commit l’imprudence de presser son cornet, dont sortit un épais saucisson de crème que le Délégué eut à peine le temps de rattraper au vol.

     — Vous savez, Choura, reprit Panikovski, j’ai un peu perdu confiance en Bender. Ce qu’il fait… quelque chose ne va pas.

     — Allons, allons ! dit Balaganov d’une voix menaçante. On ne t’a rien demandé.

     — Non, sérieusement. J’ai le plus grand respect pour Ostap Ibrahimovitch : quel homme ! Fount lui-même – vous connaissez le respect que j’ai pour Fount – a dit que Bender était une tête. Mais je vais vous dire, Choura : Fount est un âne ! Ma parole, en voilà un imbécile ! Un être pitoyable, une nullité ! Je n’ai rien contre Bender, mais il y a un truc qui ne me plaît pas. Choura, je vais vous parler comme à un frère.

     Depuis son dernier entretien avec un inspecteur-adjoint de la police judiciaire, personne ne s’était adressé à Balaganov comme à un frère. Il fut donc content d’entendre le coursier parler ainsi, et lui permit imprudemment de poursuivre.

     — Vous savez, Choura, chuchota Panikovski, j’ai le plus grand respect pour Bender, mais je dois vous le dire : Bender est un âne ! Un être pitoyable, ma parole, une nullité !

     — Tut-tut ! l’avertit Balaganov.

     — Pourquoi faire tut-tut ? Avez-vous seulement pensé à quoi il dépense notre argent ? Voyons, souvenez-vous ! À quoi nous sert ce stupide bureau ? Que de dépenses ! Fount à lui tout seul nous coûte cent vingt roubles. Et la secrétaire ! Et il est encore arrivé deux types, je les ai vus recevoir leur paye aujourd’hui, ils sont sur le bordereau. Des adolescents que le bureau de placement nous envoie ! À quoi tout cela rime-t-il ? Il dit que c’est pour la légalité. Je n’en ai rien à fiche, de la légalité, si elle coûte autant. Et les bois de cerf à soixante-cinq roubles ! Et l’encrier ! Et toutes ces perforatrices !

     Panikovski déboutonna sa veste, et le plastron à cinquante kopecks attaché au cou du violateur de la convention remonta en s’enroulant comme un rouleau de parchemin. Mais Panikovski, dans son emportement, ne s’en aperçut pas.

     — Oui, Choura. Nos appointements à tous les deux sont misérables, tandis que lui nage dans le luxe. Et pour quoi faire, ce voyage au Caucase, dites-moi ? Il parle de voyage d’affaires. Je n’en crois rien ! Panikovski n’est pas obligé de croire tout ce qu’on lui raconte ! Et moi j’ai couru au port lui prendre un billet. Un billet de première classe, notez bien. Ce gandin de la Néva ne saurait voyager en deuxième classe ! Voilà où passent nos dix mille roubles ! Il passe des appels sur l’interurbain, expédie des télégrammes express dans le monde entier. Vous savez ce que ça coûte, un express ? Quarante kopecks le mot. Et je dois me priver du kéfir que ma santé réclame. Je suis un vieil homme malade. Je vous le dis carrément : Bender, ce n’est pas une tête.

     — Vous poussez un peu, rétorqua Balaganov, un peu ébranlé. C’est tout de même Bender qui a fait de vous un homme. Rappelez-vous Arbatov, lorsque vous couriez avec votre oie. Tandis que maintenant, vous avez un travail, vous recevez un salaire, vous êtes un membre de la société.

     — Je ne veux pas être un membre de la société ! déclara brusquement Panikovski, qui ajouta en baissant la voix : votre Bender est un idiot. Il s’est lancé dans ces recherches stupides alors que l’argent est là, il suffit de le prendre.

     Alors, sans plus penser à son chef bien-aimé, le Délégué général aux sabots se rapprocha de Panikovski. Celui-ci, ne cessant de rabattre le plastron indocile, raconta à Balaganov la très dangereuse expérience qu’il avait faite à ses risques et périls.

     Le jour où le Grand Combinateur et Balaganov avaient couru après Skoumbriévitch, Panikovski avait, de son propre chef, laissé l’office au vieux Fount et s’était introduit dans la chambre de Koreïko en profitant de l’absence de ce dernier, et avait minutieusement inspecté la pièce. Bien sûr, il n’y avait pas trouvé d’argent, mais il avait découvert quelque chose de plus intéressant : des poids, de très gros poids noirs, chacun pesant à peu près un poud et demi.

     — Je vais vous parler comme à un frère, Choura. J’ai découvert le secret de ces poids.

     Panikovski attrapa enfin la queue remuante de son plastron, l’attacha à un bouton de son pantalon et jeta un regard triomphant à Balaganov.

     — Je ne vois pas quel secret il peut bien y avoir, dit avec de la déception dans la voix le Délégué général aux sabots. Des poids classiques pour faire de la culture physique.

     — Vous savez, Choura, quel respect j’ai pour vous, commença à s’emporter Panikovski, mais vous êtes un âne. Ces poids sont en or ! Vous entendez ? En or pur ! Chacun pèse un poud et demi. Trois pouds d’or pur. Je l’ai compris tout de suite, cela m’a fait comme un choc. Je me tenais devant ces poids en riant comme un malade. Quel gredin, ce Koreïko ! Il a fait fondre de l’or et l’a coulé sous forme de poids qu’il a peints en noir en s’imaginant que personne n’y verrait rien. Je vous le dis comme à un frère, Choura, croyez-vous que je vous aurais parlé de ce secret  si j’avais pu emporter seul les poids ? Mais je suis un vieil homme malade, et les poids sont lourds. Et je le partage avec vous comme avec un frère. Je ne suis pas Bender. Je suis honnête !

     — Et s’ils n’étaient pas en or ? demanda  le fils préféré du lieutenant Schmidt, souhaitant vivement que Panikovski dissipât ses doutes au plus vite.

     — Et en quoi seraient-ils, à votre avis ? ironisa le violateur de la convention.

     — Oui, dit Balaganov avec des clins d’œil agitant ses cils roux, à présent tout est clair. Dites donc, un vieux comme vous qui trouve tout ça ! Et il y a en effet quelque chose qui cloche avec Bender : il écrit, il part en voyage… Nous lui donnerons tout de même sa part, équitablement, d’accord ?

     — En quel honneur ? répliqua Panikovski. Tout est à nous ! Nous allons maintenant vivre de belle façon, Choura. Je me ferai poser des dents en or et me marierai, ma parole, je me marierai, parole d’honneur !

     Il fut décidé de confisquer sans délai les précieux poids.

     — Payez le kéfir, Choura, dit Panikovski. Nous ferons les comptes plus tard.

     Les conspirateurs sortirent de la buvette et se mirent à tourner en ville, aveuglés par le soleil. Ils étaient dévorés d’impatience. Ils firent de longues haltes sur les ponts où, le ventre appuyé au parapet, ils regardaient avec indifférence en bas, contemplant les toits des maisons, les rues descendant vers le port, empruntées par les camions avec des précautions de chevaux. Les gras moineaux du port donnaient des coups de bec sur les pavés, épiés depuis tous les porches par des chats pouilleux. Au-delà des toitures rouillées, des oriels et des antennes de radio, on apercevait l’eau bleutée, une petite vedette lancée à toute allure et la cheminée jaune d’un vapeur, marquée d’une grosse lettre rouge.

     Panikovski relevait de temps en temps la tête et se lançait dans des calculs. Il convertissait les pouds en kilogrammes et les kilogrammes en très anciens zolotniki, et il obtenait à chaque fois un chiffre si séduisant que le violateur de la convention en poussait  même de petits cris.

 

     À plus de dix heures du soir, les frères de lait, donnant de la bande sous le poids de leur charge, se dirigeaient vers la succursale de stockage des cornes et des sabots. Le ventre en avant, Panikovski portait son fardeau à deux mains en haletant de joie. Il faisait de fréquentes haltes, posait le poids sur le trottoir  et marmonnait : « Je vais me marier ! Parole d’honneur, parole de gentilhomme, je vais me marier ! » Solide gaillard, Balaganov portait son poids sur l’épaule. Il arrivait à Panikovski de ne pas pouvoir tourner au coin de la rue, entraîné qu’il était en avant par l’inertie. De sa main libre, Balaganov le retenait alors par le collet et le mettait dans la bonne direction.

     Ils s’arrêtèrent à la porte de leur office.

     — Nous allons en scier ce soir un petit morceau, dit Panikovski d’un air soucieux, et demain matin nous le vendrons. Je connais un horloger, monsieur Biberham. Il nous en donnera un juste prix. Pas comme au Tchernotorg, où l’on ne nous donnera jamais un juste prix.

     Mais à ce moment, les conspirateurs aperçurent de la lumière sortant de dessous les rideaux verts du bureau.

     Qui cela peut-il être, à une heure pareille ? s’étonna Balaganov qui se pencha pour regarder par le trou de la serrure.

     Ostap Bender était assis à sa table de travail, éclairée latéralement par la forte lueur d’une lampe de bureau, en train d’écrire fiévreusement.

     — Un écrivain ! dit Balaganov, s’esclaffant et cédant la place devant la serrure à Panikovski.

     — Bien sûr, fit Panikovski après avoir regardé tout son soûl, il écrit encore. Ma parole, ce pitoyable individu me fait rire. Mais où allons-nous scier notre or, à présent ?

     Et, discutant avec animation de la nécessité de vendre le lendemain matin à l’horloger deux petits morceaux d’or, pour commencer, les frères de lait reprirent leur chargement et s’en allèrent dans l’obscurité.

     Cependant, le Grand Combinateur finissait de rédiger sa biographie d’Alexandre Ivanovitch Koreïko. Les couvercles de bronze des cinq petites izbas constituant l’encrier Face au village avaient été retirés. Ostap ne regardait pas où il trempait sa plume, bougeait sur sa chaise et, sous la table, ses pieds faisaient du bruit sur le plancher.

     Il avait le visage épuisé d’un joueur de cartes ayant perdu durant toute la nuit et voyant à l’aube la chance tourner. Toute la nuit, les banques ne se sont pas accordées et la carte attendue n’est pas venue. Le joueur a changé de table, s’est efforcé de ruser avec le sort et de trouver l’endroit favorable. Mais la carte n’est pas sortie. Il a commencé à serrer, c’est-à-dire à faire apparaître une autre carte très lentement derrière la première, il a posé sa carte au bord de la table pour la regarder par en-dessous, il en a pris deux ensemble, le dos sur le dessus et les a ouvertes ensemble comme un livre, bref, il a fait tout ce que font les gens qui n’ont pas de chance au chemin de fer. Mais en vain. Il a surtout eu entre les mains des figures : des valets aux moustaches en pinceaux, des dames humant des fleurs en papier et des rois aux barbes de concierges. Très souvent des dix rouges ou noirs, également. Bref, des mains sans valeurs, celles qu’on nomme officiellement baccara, et officieusement bac, ou gras. Et c’est seulement au moment où les lustres jaunissent et s’éteignent, alors que les malchanceux aux cols fripés ronflent ou s’étranglent de sanglots  sur leurs chaises sous l’écriteau Défense de dormir, que survient le miracle. Les banques se mettent soudain à s’accorder, les détestables figures et les odieux dix disparaissent, les huit et les neuf arrivent en nombre. Le joueur n’arpente plus la salle, ne presse plus la carte, ne la regarde plus par en-dessous. Il sent qu’il a une bonne main. Et déjà les habitués se massent derrière le chanceux, lui tirent l’épaule et chuchote avec obséquiosité : « Oncle Ioura, donnez-moi trois roubles. » Mais lui, pâle et fier, retourne les cartes et, tandis que résonnent les cris : « Il y a des places libres à la table neuf » et « C’est cinquante kopecks, les amateurs ! »,  étripe ses partenaires. Et la table verte réglée de lignes et de courbes blanches lui apparaît maintenant gaie et souriante comme un terrain de football.

     Ostap n’avait plus de doutes. On était à un tournant du jeu.

     Tout ce qui était obscur devenait clair. La foule de gens avec des moustaches en pinceaux ou des barbes royales qu’Ostap avait dû rencontrer, et qui avaient laissé leur trace dans la chemise jaune aux lacets de bottines, ces gens étaient soudain tombés de côté, tandis qu’apparaissait au premier plan, écrasant tout le reste, une trogne aux yeux blancs, aux sourcils de blé et aux profonds plis de caporal sur les joues.

     Ostap mit un point final, sécha la biographie à l’aide d’un presse-papier dont la poignée était un ourson en argent et se mit à coudre les documents, en homme aimant l’ordre dans les affaires. Il admira une dernière fois les documents bien défroissés, dépositions, télégrammes et renseignements divers. La chemise contenait même des photos et des bordereaux venant de livres de comptes. La vie entière d’Alexandre Ivanovitch Koreïko s’y trouvait, en compagnie des palmiers, des jeunes filles, de la mer d’un bleu profond, du bateau blanc, des express bleus, d’une automobile miroitante et de Rio de Janeiro au fond de sa baie, la ville féérique où vivent les bons mulâtres et où presque tous les citoyens portent des pantalons blancs. Le Grand Combinateur avait enfin trouvé l’individu dont il avait rêvé toute sa vie.

     « Quand je pense qu’il n’y a personne capable d’apprécier le travail titanesque que j’ai effectué, regretta Ostap en se levant et en laçant l’épaisse chemise. Balaganov est bien gentil, mais il est bête. Panikovski n’est qu’un vieux chamailleur. Et Kozlewicz un ange sans ailes. Encore maintenant, il est convaincu que nous collectons les cornes et les sabots pour les besoins de l’industrie des fume-cigarettes. Où sont mes amis, mes femmes, mes enfants ? Je n’ai plus qu’à espérer que l’honorable Alexandre Ivanovitch saura estimer mon grand labeur et qu’il me donnera cinq cent mille roubles vu ma pauvreté. D’ailleurs non ! À présent, je ne veux rien en-dessous du million, sans quoi les mulâtres n’auront pas de respect pour moi. »

     Ostap se leva de son bureau, prit la chemise renforcée contenant son remarquable dossier et se mit à arpenter d’un air pensif l’office désert, contournant la machine à écrire à l’accent turc et le composteur de chemin de fer, sa tête effleurant presque les bois de cerf. La cicatrice blanche sur la gorge d’Ostap avait viré au rose. Les mouvements du Grand Combinateur commencèrent peu à peu à se ralentir et ses pieds se mirent, dans les souliers rouges achetés un jour à un marin grec, à glisser silencieusement sur le plancher. Insensiblement, il commença à partir sur le côté. Sa main droite serrait tendrement la chemise contre sa poitrine comme elle l’eût fait d’une jeune fille, tandis qu’il allongeait le bras gauche. Le grincement colophané de la Roue de la Fortune se faisait distinctement entendre au-dessus de la ville. C’était un léger son harmonieux qui se transforma brusquement en un chœur de violons mezzo voce… Et tous les objets se trouvant à l’intérieur de la succursale de Tchernomorsk de l’Office arbatovien pour le stockage des cornes et des sabots durent reprendre la mélodie depuis longtemps oubliée.

     Le samovar commença le premier. Un charbon ardent en tomba soudain, glissant sur son plateau. Et le samovar se mit à fredonner :

 

                    Sous le ciel brûlant de l’Argentine,

                    Où le ciel est si bleu au Midi…

 

     Le Grand Combinateur dansait le tango. Son visage montrait son profil de médaille. Il mettait un genou à terre, se relevait aussitôt, se retournait pour avancer de nouveau en glissant avec aisance. Les pans invisibles de son habit s’envolaient aux brusques virages effectués.

 

     Déjà, la machine à écrire à l’accent turc reprenait la mélodie :

 

                    … Où le cièl èst si bèau au Midi,

                    Où lès fèmmès, commè sur un tablèau…

     

Et le composteur pataud en fonte, qui en avait vu d’autres, soupirait sourdement à propos  des temps révolus :

 

                    Où les femmes, comme sur un tableau,

                    Dansent toutes le tango.

 

     Ostap dansait le tango classique de province que présentaient vingt ans plus tôt les théâtres de variétés, à l’époque où le comptable Berlaga portait son premier chapeau melon, où Skoumbriévitch travaillait au bureau du Gouverneur de la ville, où Polykhaïev passait l’examen pour obtenir le premier grade civil et où le président-pour-la-prison Fount, tout juste septuagénaire et encore alerte, était assis au café « La Floride » en compagnie des autres gilets de piqué, et commentait l’effrayante fermeture du détroit des Dardanelles liée à la guerre italo-turque. Et les gilets de piqués, ayant encore en ce temps-là le teint vermeil et les joues lisses, passaient en revue les acteurs politiques de l’époque. « Enver Pacha est une tête. Yuan Shikai est une tête. Pourichkiévitch est tout de même aussi une tête ! » disaient-ils. Et ils affirmaient déjà que Briand était une tête, car il était déjà ministre.

     Ostap dansait. Au-dessus de sa tête, des palmes crépitaient et des oiseaux multicolores voletaient. Des paquebots frottaient leurs coques aux débarcadères de Rio de Janeiro. Des marchands brésiliens débrouillards pratiquaient ouvertement le dumping sur le café, et, dans les restaurants en plein air, les jeunes gens du lieu savouraient des boissons alcoolisées.

     « C’est moi qui vais commander la parade ! » s’exclama le Grand Combinateur.

     Ayant éteint la lumière, il quitta la pièce et prit le plus court chemin pour rejoindre la rue de la Petite Tangente. Les pâles branches de compas des projecteurs s’écartaient dans le ciel, descendaient, découpant soudain un pan de maison, révélant un balcon ou une galerie vitrée arnaoute et y dénichant un couple figé par la surprise. Deux petits chars  aux tourelles rondes comme des chapeaux de champignons tournèrent le coin de la rue et vinrent à la rencontre d’Ostap, se dandinant et faisant crisser leurs chenilles. Un cavalier, penché sur sa selle, demandait aux passants comment se rendre au Vieux Marché.  Plus loin, de l’artillerie en déplacement arrêta Ostap, lui barrant la route.  Il lui fallut passer entre deux batteries. En un autre endroit, des miliciens clouaient en hâte au portail d’une maison un écriteau portant l’inscription en lettres noires : « Abri antigaz ».

     Ostap se dépêchait. Il était sur la lancée du tango argentin. Sans faire attention à personne, il entra dans le bâtiment qu’habitait Koreïko et frappa à la porte qui ne lui était pas inconnue.

     — Qui est là ? demanda la voix du millionnaire clandestin.

     — Télégramme ! répondit le Grand Combinateur avec un clin d’œil aux ténèbres.

     La porte s’ouvrit et il entra, accrochant le chambranle avec la chemise renforcée.

 

     À l’aube, le Délégué général et le coursier se trouvaient dans un ravin éloigné de la ville.

     Ils sciaient les poids. Ils avaient le nez couvert de poussière de fonte. Le plastron gisait dans l’herbe. Panikovski l’avait enlevé : il le gênait pour travailler. Le violateur de la convention avait étendu sous les poids une page de journal pour ne pas laisser se perdre la moindre parcelle du précieux métal.

     De temps en temps, les frères de lait échangeaient un regard lourd de sens et se mettaient à scier avec un regain d’ardeur. On entendait juste, dans la paix du matin, le sifflement des spermophiles et le grincement des scies qui chauffaient.

     — Qu’est-ce que ça veut dire ? dit soudain Balaganov en cessant de travailler. Voilà trois heures que je scie, et pas trace d’or.

     Panikovski ne répondit rien. Il avait déjà tout compris et, depuis une demi-heure, ne sciait plus que pour la forme.

     — Eh bien, monsieur, scions encore un peu ! dit avec enjouement Choura le rouquin.

     — Bien sûr, qu’il faut scier, répondit Panikovski, s’efforçant de retarder le terrible moment de l’expiation.

     Il se couvrit le visage de la main et contempla à travers ses doigts écartés le mouvement régulier du large dos de Balaganov.

     — Je n’y comprends rien, dit Choura, ayant fini de scier et séparant le poids en deux moitiés de pomme. Ce n’est pas de l’or !

     — Sciez, sciez encore, balbutia Panikovski.

     Mais Balaganov, un hémisphère de fonte dans chaque main, se dirigeait lentement vers le violateur de la convention.

     — Ne vous approchez pas de moi avec cette ferraille ! glapit Panikovski en se jetant de côté. Je vous méprise !

     Mais à ce moment Choura leva la main et, gémissant sous l’effort, lança le fragment de poids sur le comploteur. Lequel, entendant le sifflement du boulet, se laissa tomber par terre.

     L’empoignade entre le Délégué et le coursier fut brève. Furieux, Balaganov commença par piétiner à plaisir le plastron, avant de s’en prendre à son propriétaire. Tout en cognant, Choura répétait :

     — Qui a inventé cette histoire de poids ? Qui a dilapidé l’argent de l’office ? Qui a dit du mal de Bender ?

     L’aîné des fils du lieutenant Schmidt se souvint en outre de la violation de la convention de Soukhariev, ce qui valut à Panikovski quelques horions supplémentaire.

     — Vous me le paierez, le plastron ! cria rageusement Panikovski en se protégeant avec ses coudes. Sachez bien que le plastron, je ne vous le pardonnerai jamais ! On n’en trouve plus, des plastrons comme celui-ci !

     Pour conclure, Balaganov prit à son adversaire un porte-monnaie antédiluvien contenant trente-huit roubles.

     — C’est pour ton kéfir, serpent ! dit-il.

     Leur retour en ville ne fut guère joyeux.

     Choura, toujours fâché, allait devant et Panikovski se traînait derrière lui en boitant et en pleurant bruyamment.

     — Je suis un pauvre vieux malheureux ! sanglotait-il. Vous me le paierez, le plastron. Rendez-moi mon argent.

     — Ne me cherche pas ! disait Choura sans se retourner. Je vais tout dire à Bender. Tête brûlée !   

 

 

 

Notice synthétique

 

     Nous avons déjà entendu parler des buvettes où l’on vend de l’eau minérale artificielle et où s’alignent des siphons bleus sur les étagères au chapitre 9, avant qu’un chenapan ne  souffle Zossia à Koreïko pour l’emmener au cinéma.

     Ostap Ibrahimovitch : l’origine prétendument turque de Bender. Voir à ce sujet le chapitre 2, notamment la notice.

     Pour la légalité : l’emploi des jeunes chômeurs était une obligation légale des entreprises (note d’A. Préchac).

     Panikovski n’est pas obligé de croire tout ce qu’on lui raconte : voir la notice du chapitre 14 sur ce type de discours à la troisième personne.

     Et moi j’ai couru au port… Rappel : au lieu de prendre le billet pour Ostap, Panikovski s’était soûlé avec l’argent du billet !

     Rappelez-vous quand vous couriez avec votre oie : à la fin du chapitre 3.

     Le violateur de la convention : revenir aux chapitres 1 et 2…

     Le poud faisait 16,4 kilos. Chacune des poids pèse donc environ vingt-cinq kilos. Et Koreïko a dans sa chambre cinquante kilos d’or : une fortune.

     Le zolotnik (pluriel zolotniki ; de : zoloto, l’or) pesait 4,27 grammes.

     Le Tchernotorg est l’agence étatique locale rachetant l’or et les pierres précieuses aux particuliers – ce commerce allant dans ce sens uniquement (d’après une note d’Alain Préchac).

     La comparaison faite ici entre Ostap et un joueur de cartes reprend sur le mode parodique, et de manière plus développée, celle de Tolstoï dans Guerre et Paix (3.2.34) à propos de Napoléon à Borodino. Mais on sait que la chance tourne… (d’après une note due à I. Chtcheglov)

     Pour la cicatrice blanche sur la gorge d’Ostap, se reporter à la notice du chapitre 2. J’en reparlerai plus tard, en traduisant pour finir la préface des auteurs !

     Comme le fait remarquer I. Chtcheglov, le personnage d’Ostap ne cesse de se modifier et s’enrichit sans cesse. Le voici à présent danseur de tango, chose très décriée en URSS à l’époque, au même titre que le charleston ou le fox-trot : « L’impérialisme le suit », avait dit Maïakovski. Ostap rappelle ici Tchitchikov, content de ses dernières acquisitions, sautiller chez le maître de police, à la fin du chapitre VII des Âmes mortes (à partir d’une note trouvée chez A. Préchac).

     Les Arnaoutes est l’ancien nom des Albanais. J’en profite pour signaler cette riche étude historique sur Odessa :

https://www.persee.fr/doc/casla_1283-3878_2016_num_14_1_1132 

 Les manœuvres militaires évoquées vers la fin du chapitre sont assez étonnantes. Voir à ce sujet la notice du chapitre 23.

     Koreïko peut sembler naïf d’ouvrir ainsi sa porte, mais I. Chtcheglov signale qu’il n’a guère le choix : le procédé est souvent employé par la milice ou le GPU (reprenant là d’anciennes ruses de l’ancien régime), et ne pas ouvrir peut signifier qu’on a quelque chose à se reprocher…

     La convention de Soukhariev :  « Et voici qu’enfin, au début du printemps 1928, presque tous les enfants connus du lieutenant Schmidt se réunirent dans une taverne de Moscou, près de la tour Soukhariev. » (extrait du chapitre 2)

 

 

Répertoire général des traductions de ce blog :

https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

 

 

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