Le Veau d'or (Ilf et Petrov), chapitre 15

Les malheurs du petit commerce. Ouverture d'une succursale. Le président-pour-la-prison.

Chapitre 15 

Cornes et sabots

 

     Il était une fois un pauvre commerçant. C’était un homme assez riche, propriétaire d’une mercerie, située de biais par rapport au cinéma « Le Capitole ». Il y faisait paisiblement commerce de linge, d’articles en dentelle, de cravates, de boutons et autres marchandises menues mais profitables. Un soir, il rentra chez lui le visage décomposé.  Il alla en silence au buffet, en sortit un poulet froid et le mangea tout entier en arpentant la pièce. Puis il rouvrit le buffet, en retira un rond de saucisson de Cracovie pesant exactement une livre, s’assit sur une chaise et le mâcha lentement en totalité, le regard fixe et vitreux. Lorsqu’il tendit la main vers les œufs durs placés sur la table, sa femme lui demanda avec effroi :

     — Qu’est-il arrivé, Boria ?

     — Un malheur ! répondit-il en enfournant un œuf dur caoutchouteux. On m’impose terriblement. Tu ne peux même pas t’imaginer.

     — Mais pourquoi dévores-tu comme ça ?

     — J’ai besoin de me distraire, répondit le commerçant. J’ai peur.

     Et toute la nuit, le commerçant déambula dans son appartement, où se trouvaient pas moins de huit chiffonniers, en continuant à manger. Il mangea tout ce qu’il y avait chez lui. Il avait peur.

     Le lendemain, il céda la moitié du magasin à un papetier. Dès lors, l’une des vitrines exhiba des cravates et des bretelles tandis qu’on voyait dans la seconde un énorme crayon jaune suspendu à deux ficelles.

     Puis les temps devinrent encore plus durs. Un troisième copropriétaire s’installa dans le magasin : un horloger qui poussa le crayon sur le côté et occupa la moitié de la vitrine avec une pendule en bronze représentant Psyché, mais dépourvue d’aiguille pour les minutes. En face du pauvre mercier qui ne cessait d’arborer un sourire ironique se trouvait à présent, en plus de l’insupportable homme au crayon, l’horloger, une loupe noire vissée dans l’œil.

     Le malheur et l’infortune frappèrent encore deux fois le mercier. Deux autres copropriétaires du magasin vinrent s’ajouter au premier : un plombier qui alluma tout de suite un réchaud pour son fer à souder, et un marchand très bizarre qui avait décidé que, en l’an de grâce 1930 précisément, la population de Tchernomorsk allait se ruer sur sa marchandise – des cols amidonnés.

     Et l’enseigne, autrefois d’une tranquille fierté, du mercier prit une allure abominable :

 

 

Merceprod                                                    Réparation

Articles de mercerie                                    de montres et d’horloges

B. Kulturträger                                            de l’ancienne marque Paul Bourré

                                                                       Glasius-Schenker

 

Réparation                                                    Spécialité

Tuyauteries, lavabos                                    de cols amidonnés

et toilettes                                                      de Léningrad

M. N. Fanatiouk                                           Karl Paviaïnen

 

     C’est avec effroi que les clients entraient dans ce qui avait été un magasin aux bonnes odeurs. L’horloger Glasius-Schenker, entouré de rouages, de ressorts et de pince-nez, était assis sous un tas de pendules avec, au milieu, une horloge. La sonnerie stridente des réveils résonnait souvent dans le magasin. Au fond du local s’attroupaient les écoliers venus s’informer au sujet de cahiers qui manquaient toujours. Dans l’attente de commandes, Karl Paviaïnen passait le temps en coupant ses cols avec des ciseaux. Et l’affable B. Kulturträger n’avait pas eu le temps de demander à une cliente ce qu’elle désirait, que déjà le plombier Fanatiouk se mettait à donner des coups de marteau sur un tuyau rouillé et que de la suie sortant de sa lampe à souder venait se déposer sur les délicats articles de mercerie.

     Cette étrange communauté marchande finit par s’écrouler, et Karl Paviaïnen partit en fiacre dans les ténèbres, emportant avec lui sa marchandise peu en accord avec l’époque. À leur tour disparurent Merceprod et Burpap, comme avalés par le néant et poursuivis par des inspecteurs du fisc à cheval. Fanatiouk sombra dans l’alcoolisme. Glasius-Schenker rejoignit la coopérative « Temps nouveaux ». Le rideau de fer en tôle ondulée s’abattit avec fracas. L’enseigne amusante disparut aussi.

     Bientôt, cependant, le rideau de fer remonta et une petite plaque proprette apparut au-dessus de l’ancienne arche de Noé des marchands :

 

Stockage

de cornes et de sabots

Office arbatovien 

Succursale de Tchernomorsk

 

     Le Tchernomorskien désœuvré aurait pu, en jetant un coup d’œil au magasin, voir que les étagères et les comptoirs avaient disparu ; le sol avait été proprement nettoyé, il s’y trouvait à présent des tables de bureau jaunes d’œuf et, aux murs, les panneaux classiques des administrations annonçant les heures de réception du public et mettant en garde contre la nocivité du serrement de mains. Le nouvel office était déjà équipé d’une barrière de séparation le protégeant de visiteurs pour le moment encore absents. Assis à une petite table sur laquelle un samovar jaune lâchait des bouffées de vapeur en se plaignant de son sort de samovar, un courrier avec une dent en or essuyait des tasses à thé en fredonnant avec irritation :

 

Drôle d’époque, mes aïeux,

Drôle d’époque, mes aïeux –

On n’y croit plus, au bon Dieu,

On n’y croit plus, au bon Dieu.

 

     Un rouquin flânait derrière la barrière. De temps en temps, il s’approchait d’une machine à écrire, frappait sur une touche d’un gros doigt raidi et éclatait de rire. Tout au fond de l’office, éclairé par une lampe de bureau, le Grand Combinateur siégeait sous l’écriteau « Directeur de la succursale ».

     L’hôtel « Carlsbad » avait été abandonné depuis un bon moment. Les Antilopiens s’étaient tous installés, y compris Kozlewicz,  au « Faubourg aux corbeaux » chez Vassisouali Lokhankine, ce qui indignait au plus haut point ce dernier. Il avait même tenté de protester en faisant remarquer qu’il avait loué la chambre à une seule personne – à un homme seul célibataire bien élevé, en plus – et pas à trois. « Mon Dieu, Vassisouali Andréitch, répondait avec flegme Ostap, ne vous mettez pas martel en tête. Des trois, je suis le seul à être bien élevé, de sorte que la condition est remplie. » Le maître des lieux continuant à récriminer, Bender lui dit judicieusement : « Mein Gott, mon cher Vassisouali, c’est peut-être l’expression de la haute Vérité en robe de bure. » Et Lokhankine se calma aussitôt, en demandant tout de même vingt roubles à Ostap. Panikovski et Balaganov s’étaient parfaitement adaptés au « Faubourg aux corbeaux » et leurs voix se joignaient avec assurance au chœur des locataires. On avait déjà accusé Panikovski de pomper la nuit  le pétrole des réchauds d’autrui ; Mitritch ne manqua pas de chicaner Ostap à ce propos et le Grand Combinateur, sans dire un mot, lui mit un coup de poing dans la poitrine.

     L’office de stockage de cornes et de sabots avait été ouvert pour de multiples raisons.

     « L’enquête au sujet de Koreïko peut prendre beaucoup de temps, disait Ostap. Combien de temps, Dieu seul le sait. Et comme Dieu n’existe pas, personne ne le sait. Terrible situation. Peut-être un an comme peut-être seulement un mois. En tout cas, nous avons besoin de légalité. Il nous faut nous mélanger à la  joyeuse masse des employés.  L’office nous procurera tout cela. Je suis depuis longtemps attiré par l’administration. J’ai une âme de bureaucrate borné. Nous allons stocker quelque chose de très amusant, comme des cuillers à thé, des plaques de chien ou des babioles du genre lacets et glands. Ou des cornes et des sabots. Excellent ! Des cornes et des sabots destinés à l’industrie des peignes et des fume-cigarettes. Voilà un établissement, non ? J’ai d’ailleurs dans ma sacoche de magnifiques formulaires pour toutes les circonstances et un sceau à cacheter bien rond.

     L’argent auquel avait renoncé Koreïko, et que le scrupuleux Ostap jugea possible de porter au chapitre des recettes, fut déposé à la banque sur le compte courant du nouvel établissement.  Panikovski se rebiffa de nouveau et exigea le partage, ce qui lui valut pour punition d’être nommé courrier, fonction mal rétribuée et humiliante pour sa nature éprise de liberté. Balaganov fut nommé au poste important de Délégué général aux cornes et sabots, avec un traitement de quatre-vingt-douze roubles mensuels. On acheta sur un marché une vieille machine à écrire « Adler » sur laquelle manquaient les lettres « e » et « é », qu’il fallut remplacer par la lettre « è ». Si bien que la première demande adressée par Ostap à une papeterie prit la forme suivante :

 

     Vèuillèz donnèr au portèur dè la prèsèntè pour 150 (cènt cinquantè) roublès de fourniturès dè burèau, payablès sur lè comptè de notre Dirèction d’Arbatov.

     Annèxè : aucunè.

 

     «  En voilà un imbécile de Délégué aux sabots ! pestait Ostap. On ne peut lui confier aucune mission. Il a acheté une machine à l’accent turc. Alors, je suis le directeur d’unè succursalè ? C’est du travail de cochon, Choura !

     Mais même la machine à l’accent étonnant ne pouvait assombrir l’humeur radieuse du Grand Combinateur. Il était enchanté de sa nouvelle carrière. Il venait continuellement à l’office en ayant acheté quelque chose, apportant même des machines et des accessoires de bureau d’une telle complexité que le courrier et le Délégué général en poussaient des exclamations. Des perforatrices, des machines à reprographie, un tabouret tournant et un coûteux encrier de bronze avec des izbas-compartiments pour des encres de diverses couleurs. Cet article s’appelait Face au village et valait cent cinquante roubles. Le couronnement de ces acquisitions fut un composteur en fonte qu’Ostap s’était fait accorder dans une gare. Et pour finir, Bender apporta des bois de cerf. Geignant et se plaignant de son maigre salaire, Panikovski les accrocha au-dessus du bureau du directeur. Tout marchait bien, allait même pour le mieux. La perspective d’un travail bien réglé se ressentait seulement de l’absence inexplicable de l’automobile et de son brave chauffeur, Adam Kozlewicz.

     Au troisième jour d’existence de l’établissement, un premier visiteur se présenta. C’était le facteur, ce qui étonna tout le monde. Il apportait huit plis ; après avoir taillé une bavette avec le courrier Panikovski, il s’en alla. Trois des lettres étaient des convocations urgentes, exigeant avec insistance la présence d’un représentant de la société à diverses réunions et conférences. Les autres émanaient d’institutions inconnues mais visiblement très actives, qui réclamaient avec la même insistance la présentation de renseignements, de devis et d’informations, le tout en plusieurs exemplaires et sans tarder.

     «  Qu’est-ce que ça veut dire ? s’écria Ostap. Il y a seulement trois jours,  j’étais libre comme un aigle des hautes steppes, je battais des ailes où je voulais, et maintenant, voyez-vous ça, on exige ma présence ! Il s’avère que dans cette ville, de nombreuses personnes ont  à tout prix besoin d’Ostap Bender. Et puis, qui va s’occuper de ma correspondance avec mes amis ? Il nous faut revoir le personnel et en assumer les frais. Nous avons besoin d’une secrétaire expérimentée, laissons-la s’occuper de nos affaires.

     Un nouveau malheur survint deux heures plus tard. Un paysan se présenta avec un sac pesant son poids.

     « Les cornes, qui les reçoit ? » demanda-t-il en déposant rudement par terre son chargement.

     Le Grand Combinateur regarda de travers le visiteur et son bien. Il voyait avec dégoût de petites cornes sales et tordues.

     « C’est de la bonne marchandise ? » demanda prudemment le directeur de l’établissement.

     « Un peu, oui ! s’échauffa le paysan. Regarde-moi ces cornes, dit-il en fourrant une corne jaune sous le nez du Grand Combinateur. Des cornes de première qualité. Conforme aux normes. »

     Il fallut acheter la marchandise conforme. Après quoi, le paysan but du thé avec Panikovski à n’en plus finir, racontant la vie à la campagne et suscitant chez Ostap une irritation normale pour quelqu’un venant de dépenser quinze roubles pour rien.

     « Si Panikovski laisse encore entrer un seul porteur de cornes, dit Ostap après le départ du visiteur, il perd sa place. Je le licencie sans indemnité. Et puis, les activités pour l’Etat, ça suffit. Il est temps de nous occuper de nos affaires. »

     Ayant accroché à la porte de verre le panneau « Pause déjeuner », le directeur de la succursale sortit d’un placard la chemise censée contenir la mer bleue et le blanc paquebot et la frappa du plat de la main en disant :

     « Voilà sur quoi notre bureau va travailler. Pour le moment, notre dossier est absolument vide, mais nous démêlerons cet écheveau, même s’il faut pour cela envoyer Panikovski et Balaganov dans les sables du Karakoum ou dans un quelconque Krémentchoug, à la recherche de pièces et d’indices.

     À cet instant, la poignée de la porte se mit à trembler. Derrière la vitre piétinait un vieillard en panama rafistolé avec du fil blanc, sous lequel on voyait un gilet de piqué. Le vieux tendait son cou de poulet et pressait une grande oreille contre la vitre.

     « C’est fermé ! s’empressa de crier Ostap. Le stockage des sabots est momentanément interrompu. »

     Mais le vieillard continuait à gesticuler.

     Si Ostap n’avait pas fait entrer le vieil homme au gilet blanc, notre roman aurait peut-être pris une tout autre direction, et alors ne se seraient jamais produits les événements étonnants dans lesquels furent impliqués le Grand Combinateur, son courrier mécontent, le négligent Délégué général aux sabots ainsi que bien d’autres personnes, dont un certain sage d’Orient, la petite fille du vieux faiseur de rébus, un militant célèbre, le directeur d’« Hercule » et un grand nombre de citoyens soviétiques ou étrangers.

     Mais Ostap ouvrit la porte. Avec un sourire triste, le vieillard dépassa la barrière et se laissa tomber sur une chaise.  Il ferma les yeux et resta environ cinq minutes sans rien dire. On entendait seulement les petits sifflements que produisait de temps en temps son nez pâle. Alors que les membres du personnel de l’office, arrivés à la conclusion que le visiteur ne dirait rien de plus, se mettaient à chuchoter, se concertant sur le meilleur moyen de flanquer cette carcasse dehors, le vieux leva ses paupières brunies et dit d’une voix de basse :

     — Je m’appelle Fount. Fount.

     — Ce qui vous autorise à faire irruption dans un bureau fermé pour la pause déjeuner ? dit joyeusement Ostap.

     — Je vois que vous riez, répondit le vieillard ; mais je m’appelle Fount. J’ai quatre-vingt-dix ans.

     — Que désirez-vous ? demanda Ostap en commençant à perdre patience.

     Mais le citoyen Fount se tut de nouveau, et son silence se prolongea quelque peu.

     — Vous avez un office, dit-il enfin.

     — Oui, oui, un office, l’encouragea Ostap. Continuez, continuez.

     Mais le vieil homme se caressa juste le genou de la main.

     — Vous voyez ce pantalon ? dit-il après un long silence. C’est mon pantalon de Pâques. Autrefois, je le mettais seulement à Pâques, à présent je le porte tous les jours.

     Et, en dépit de la tape que Panikovski lui donna dans le dos pour qu’il parlât de façon plus continue, Fount se tut encore. Il prononçait vite les mots, mais faisait entre deux phrase une pause pouvant durer jusqu’à trois minutes. Pour les gens non habitués à cette particularité de Fount, c’était assommant de discuter avec lui. Ostap se disposait déjà à empoigner Fount par son collier empesé pour lui montrer le chemin de la sortie quand le vieillard ouvrit de nouveau la bouche. L’entretien prit ensuite un tour qui permit à Ostap de se réconcilier avec la manière qu’avait Fount de mener conversation.

     — Vous n’avez pas besoin d’un président ? demanda Fount.

     — Quel président ? s’exclama Bender.

     — Un officiel. Le chef de votre compagnie, quoi.

     — C’est moi le chef.

     — Vous avez donc l’intention de purger vous-même votre peine ? Il fallait le dire tout de suite. Pourquoi me raconter des salades depuis deux heures ?

     Le vieux en pantalon de Pâques était fâché, mais cela ne raccourcissait pas ses pauses entre deux phrases.

     — Je suis Fount, répéta-t-il en y mettant du sentiment. J’ai quatre-vingt-dix ans. Toute ma vie, j’ai été en prison pour les autres. Tel est mon métier – souffrir pour les autres.

     — Ah, vous êtes un prête-nom ?

     — Oui, fit le vieillard en hochant dignement la tête. Je suis le président-pour-la-prison Fount.  J’ai toujours fait de la prison. J’en ai fait sous Alexandre II « le Libérateur », sous Alexandre III « le Pacificateur », sous Nicolas II « le Sanglant ».

     Et le vieil homme se mit à compter les tsars sur ses doigts en les recourbant.

     — J’ai fait aussi de la prison sous Kérenski. Il est vrai que je n’en ai pas fait du temps du communisme de guerre, le vrai commerce avait disparu, j’étais sans travail.  Mais qu’est-ce que j’ai fait comme prison du temps de la NEP ! Ce furent les meilleurs jours de ma vie. En l’espace de quatre ans, je n’ai pas passé plus de trois mois en liberté. J’ai marié ma petite-fille, Golkonda Ievseïevna, et je lui ai offert en dot un piano de concert, un petit oiseau en argent et quatre-vingts roubles en pièces d’or de dix. Et à présent, je marche à Tchernomorsk et je ne reconnais pas la ville. Où tout est-il passé ? Où est le capital privé ? La Première Société de Crédit Mutuel ? Et où est passée la Deuxième, je vous le demande ? Et les Sociétés en commandite ? Que sont devenues les Sociétés par actions à capital mixte ? Où tout cela est-il passé ? C’est révoltant !

     Ce petit discours ne dura pas trop longtemps – juste une demi-heure. En écoutant Fount, Panikovski fut attendri. Il prit à part Balaganov et chuchota avec respect :

     «  On voit tout de suite l’homme d’une autre époque. Il n’y en a quasiment plus de nos jours, et bientôt il n’y en aura plus du tout. »

     Et il servit aimablement une tasse de thé sucré au vieillard.

     Ostap remorqua le vieil homme jusqu’à son bureau de directeur, ordonna la fermeture du bureau et se mit à interroger patiemment l’éternel prisonnier qui avait « donné sa vie pour ses amis ». Le président-pour-la-prison se faisait un plaisir de lui répondre. S’il n’avait pas marqué d’aussi longs temps de repos entre deux phrase, on aurait pu dire qu’il était intarissable.

     — Connaissez-vous un certain Koreïko, Alexandre Ivanovitch ? demanda Ostap en jetant un coup d’œil à la chemise aux lacets de bottines.

     — Non, répondit le vieillard, je ne connais pas ce particulier.

     — Et vous avez déjà fait affaire avec la société « Hercule » ?

     En entendant le mot « Hercule », le président-pour-la-prison eut une très légère réaction. Ostap ne remarqua même pas ce petit mouvement, tandis qu’à sa place, n’importe quel gilet de piqué du café « La Floride » connaissant depuis longtemps Fount, par exemple Valiadis, se serait dit : « Fount s’emporte, il est tout bonnement hors de lui. »

     Comment Fount aurait-il pu ne pas connaître « Hercule » ? Ses quatre derniers séjours en prison étaient directement liés à cet établissement ! Plusieurs sociétés par actions vivaient de leur partenariat avec « Hercule ». La société privée « L’Accélératrice », par exemple. On avait proposé à Fount de la présider. « L’Accélératrice » avait reçu d’« Hercule » une grosse avance pour un stockage de bois – le président-pour-la-prison n’était pas obligé de connaître les détails. Et l’affaire avait capoté immédiatement. Quelqu’un avait raflé l’argent, et Fount avait fait six mois de prison. Après « L’Accélératrice » se constitua la société en commandite « Le Cèdre Travailleur » – bien entendu présidée par le vénérable Fount. Nouvelle avance, bien entendu, de la part d’« Hercule » pour une livraison de cèdre conservé. Nouvelle faillite, bien entendu, quelqu’un devint riche et Fount exerça son métier de président derrière les barreaux. Puis ce fut « L’Aide à la Scie » – avance de la part d’« Hercule », faillite, enrichissement  de quelqu’un, la prison pour Fount. Enfin, « Le Bûcheron Méridional » – avance de la part d’« Hercule », faillite, à Fount la prison, et la galette à quelqu’un.

     — Mais à qui ? se demandait Ostap en tournant autour du vieux. Qui dirigeait, en fait ?

     Sans rien dire, le vieillard sirotait son thé et levait péniblement ses lourdes paupières.

     — Comment savoir ? dit-il tristement. On cachait tout à Fount. Je devais juste faire de la prison, c’était mon métier. J’ai fait de la prison sous Alexandre II, sous Alexandre III, sous Nikolaï Alexandrovitch Romanov et sous Alexandre Fiodorovitch Kerenski. Et pendant la NEP, avant l’ivresse de la NEP, pendant l’ivresse et après l’ivresse. Maintenant, je suis sans travail et je dois porter mon pantalon de Pâques.

     Ostap passa encore un long moment à faire sortir les mots de la bouche du vieillard. Il procédait comme le prospecteur qui lave sans se lasser des tonnes de boue et de sable pour trouver tout au fond quelques paillettes d’or. Pour exciter Fount, il le poussait de l’épaule et allait jusqu’à le chatouiller sous les aisselles. Ces expédients lui permirent d’apprendre que, selon Fount, un même homme se cachait sans aucun doute derrière ces sociétés et ces compagnies faisant faillite. Et « Hercule » s’était fait traire de plusieurs centaines de milliers de roubles.

     — En tout cas, ajouta l’éternel président-pour-la-prison, c’est une tête, cet inconnu. Vous connaissez Valiadis ? Valiadis ne mettrait pas un doigt dans sa bouche.

     — Et dans celle de Briand ? demanda en souriant Ostap, qui se souvenait de l’attroupement des gilets de piqué devant l’ancien café « La Floride ». Il lui ferait confiance, à Briand ? Qu’en pensez-vous ?

     — Jamais de la vie ! répondit Fount. Briand, c’est une tête.

     Il resta trois minutes à remuer silencieusement les lèvres, avant d’ajouter :

     — Hoover, c’est une tête. Hindenburg aussi, c’est une tête. Hoover et Hindenburg, voilà deux têtes.

     Ostap fut saisi d’effroi. Le plus vieux des gilets de piqué s’enfonçait dans la fondrière de la haute politique. Il pouvait d’une minute à l’autre se mettre à parler du pacte Kellogg ou du dictateur espagnol Primo de Rivera, et il n’y aurait alors plus moyen de le détourner de cette honorable occupation. Une lueur idiote s’allumait déjà dans ses yeux, le tremblement  de sa pomme d’Adam au-dessus du col amidonné et jauni annonçait la naissance d’une nouvelle phrase, lorsque Bender dévissa l’ampoule électrique  et la jeta sur le sol. L’ampoule se brisa avec une froide détonation. Seul cet incident put détourner le président-pour-la-prison des affaires internationales. Ce dont Ostap profita aussitôt.

     — Tout de même, vous deviez bien rencontrer quelqu’un d’« Hercule » ? demanda-t-il. Pour les avances ?

     — Je n’ai eu affaire qu’au comptable Berlaga. Il travaillait chez eux. Mais je ne sais rien. On me cachait tout. Je leur étais seulement utile pour la prison. J’ai fait de la prison sous le tsarisme, sous le socialisme, sous l’ataman et sous l’occupation française. Briand, c’est une tête.

     Il n’y avait plus rien à tirer du vieillard. Mais ce qu’il avait dit permettait de lancer les recherches.

     « On sent ici la patte de Koreïko », se dit Ostap.

     Le directeur de la succursale de Tchernomorsk de la société arbatovienne de stockage des cornes et des sabots s’assit à son bureau et coucha sur le papier les propos du président-pour-la-prison Fount. En omettant ses considérations sur les relations entre Valiadis et Briand.

     La première page de l’enquête secrète sur le millionnaire clandestin fut numérotée, perforée aux bons endroits et classée dans le dossier.

     «  Alors, vous allez engager un président ? demanda le vieillard en remettant son panama rafistolé. Je vois que votre office a besoin d’un président. Je ne suis pas cher : cent vingt roubles par mois en liberté, deux cent quarante en prison. Avec un supplément de cent pour cent pour la nocivité du travail. »

     — Nous vous prendrons peut-être, dit Ostap. Soumettez votre requête au Délégué général aux sabots.      

 

 

 

Notice synthétique

 

     Une étrange coquille a transformé, dans le début du texte, le « o » de Capitole en a. Je l’ai retrouvée dans toutes les éditions disponibles. Jeu de mots ?

     Boria est le diminutif de Boris.

     Les malheurs du petit commerçant : Ivan Chtcheglov signale qu’en 1930, le thème est encore traité avec ironie. Après le Grand Tournant, le commerce privé va bientôt être interdit (octobre 1931). Les nepmen et les commerçants avaient souvent abusé, et la littérature les tournait en dérision. Les choses prirent ensuite la tournure tragique que l’on sait. Précision trouvée chez Orlando Figes : « À la fin de 1928, plus de la moitié des quatre cent mille affaires privées enregistrées en 1926 avaient disparu sous le poids des taxes ou avaient été fermées par la police. »  (Les Chuchoteurs, tome premier, pages 173-174)

      Le malheur et l’infortune : le terme russe utilisé renvoie à un très vieux récit dont le manuscrit fut retrouvé dans la collection de l’historien Mikhaïl Pogodine :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mikha%C3%AFl_Pogodine

     Les noms des marchands sont plus ou moins comiques : glaz, c’est l’œil ; pavian, le babouin ; fanatik est la transcription de notre fanatique ; Kulturträger renvoie à une polémique d’époque sur l’impérialisme culturel. Quant aux « inspecteurs du fisc à cheval », ce sont des agents de la Guépéou en train d’« assainir » le pays (note due à I. Chtcheglov).

     Il avait loué la chambre à une seule personne et pas à trois : c’est un peu étrange, puisque les Antilopiens sont quatre… Mon Dieu est juste transcrit du français, de même que Mein Gott un peu plus loin : Ostap affectionne ce genre d’affectation. Pour ce qui est de la haute Vérité en robe de bure, revoir le chapitre 13 : Lokhankine se gargarise avec cette expression.

     L’origine du thème des cornes et des sabots : leur stockage destiné à l’exportation est une réalité d’époque. Ilf et Petrov s’en sont amusés à plusieurs reprises, et le thème comique égayait encore, des dizaines d’années plus tard, la très sérieuse Gazette littéraire. Une hypothèse plus politique serait que la collectivisation forcée a entraîné des abattages massifs de bétail chez les paysans pour transformer en argent les bêtes qu’on allait leur enlever. d’où abondance de cornes et de sabots : les auteurs auraient ainsi exprimé discrètement leur soutien aux paysans opprimés (note due à A. Préchac, lui-même citant I. Chtcheglov).

https://fr.wikipedia.org/wiki/Literatourna%C3%AFa_gazeta

      La lettre manquante est, dans le texte russe, le « ié », qu’on remplace par une lettre n’existant pas en français, « э », plus ou moins bien transcrite par « è ».

     Face au village : « Tournons-nous vers le village ». Slogan des années vingt, visant au rapprochement entre villes et campagnes, et plus guère d’actualité à l’heure de la collectivisation forcée. Peut-être une nouvelle critique cachée de la politique suivie (d’après une note d’I. Chtcheglov).

     « Qui va s’occuper de ma correspondance avec mes amis ? »  est une nouvelle allusion littéraire : Morceaux choisis de ma correspondance avec mes amis est une œuvre de Gogol de 1847 qui, vu le conservatisme patriotard qui s’y exprimait, entraîna la rupture avec les Occidentalistes, au premier rang desquels le célèbre critique Vissarion Biélinski (d’après une note d’A. Préchac).   

     Sur le Karakoum : https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9sert_du_Karakoum

     Sur Krémentchouk, anciennement Krémentchoug :   https://fr.wikipedia.org/wiki/Krementchouk  

     Fount est le nom de la livre russe, qui pesait 409,5 grammes.

     Automaticité du séjour en prison. Comme le fait remarquer A. Préchac, il y a deux interprétations possibles : le patron est toujours malhonnête, donc il finit incarcéré. Ou alors, tout simplement, en URSS après le Grand Tournant, c’est le sort inévitable de tout entrepreneur privé…

     Nicolas II « le Sanglant » : surnom donné post mortem par la propagande soviétique (note d’A. Préchac).

     Le petit discours sur le capital disparu : toutes les sociétés évoquées ont été liquidées entre 1929 et 1931 (note d’A. Préchac). I. Chtcheglov voit la possibilité d’une allusion politique très pointue quant à la « Première Société de Crédit Mutuel : celle-ci, à Moscou, avait été transformée en bâtiment de la Guépéou et servait aux exécutions capitales !

     … l’éternel prisonnier qui avait « donné sa vie pour ses amis » : les derniers mots sont en russe d’Église. I. Chtcheglov fait remarquer que c’est une nouvelle citation de la Bible, à savoir Jean 5-13 (vérifié).

     Nicolas Alexandrovitch Romanov : Nicolas II. I. Chtcheglov fait remarquer que Kerenski apparaît ici dans la lignée des tsars, en quelque sorte. Boris Pilniak est allé plus loin en 1929 dans sa nouvelle L’Acajou, en alignant les tsars depuis Nicolas Ier jusqu’à Lénine auquel il ajoutait ironiquement Rykov, successeur officiel, de ce dernier à la tête du Conseil des commissaires du peuple, en dédaignant superbement l’imposteur Staline. Insolence qu’il paiera de sa vie. Je m’intéresserai peut-être un jour à cette nouvelle…

     Il pouvait d’une minute à l’autre se mettre à parler du pacte Kellogg :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pacte_Briand-Kellogg

     Tout le passage et ce qui le précédait a été rajouté pour l’édition en volume. Pendant l’intervention étrangère, Odessa connut plusieurs zones d’occupation : française, grecque, ukrainienne (Petlioura, l’ataman évoqué un peu plus loin), russe blanche (Diénikine. Plus tôt, il y avait eu les Austro-Allemands. L’occupation étrangère prit fin en février 1920. Constantin Paoustovski l’évoque dans Le Temps des grandes espérances (note d’Alain Préchac).

https://fr.wikipedia.org/wiki/Constantin_Paoustovski

     Rappelons que le comptable Berlaga a simulé la folie pour échapper, à « Hercule », à l’épuration (chapitre 4). Nous allons bientôt le retrouver…

 

Répertoire général des traductions de ce blog :

https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

 

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