Trois années (Anton Tchékhov)

Une longue nouvelle parue au début 1895. Thèmes nombreux, multiples références autobiographiques et contraction du temps.

     La nouvelle fut publiée dans les deux premiers numéros de l’année 1895 de la revue « La pensée russe », puis reprise dans l’édition d’Adolf Marx. L’auteur aura lui-même mis plus de trois ans à l’écrire – il travaillait de front à d’autres récits, ainsi qu’à son rapport L’île de Sakhaline et qu’à sa pièce La mouette

     Les notes très nombreuses de l’auteur laissent penser qu’il prévoyait d’introduire d’autres personnages, auxquels il a renoncé ensuite. Et les caractères de certains personnages sont parfois simplement esquissés – on est bien près, dans le cas de « l’éternel étudiant » Kiche, de l’automate gogolien dont parle G. Nivat. De même, l’auteur aborde plusieurs thèmes, l’amour, l’argent, la mort, la condition féminine (Tchékhov travaille aussi sur Ariane dans la même période, et il a rédigé Les feux plusieurs années auparavant), la religion, les inégalités sociales, la condition ouvrière… La critique lui reprochera de ne pas avoir davantage creusé ces thèmes et travaillé un peu plus ses personnages, bref, de ne pas avoir écrit de roman. De fait, Tchékhov a écrit plusieurs centaines de récits et nouvelles de taille très variable, une quinzaine de pièces de théâtre dont  cinq ou six majeures, le fameux rapport sur son voyage à Sakhaline, mais pas de roman. Et on peut le regretter, tant il est vrai par exemple que la phrase prononcée par Iartsev au chapitre XIII : « Moscou est une ville qui devra encore beaucoup souffrir » laisse rêveur, cent vint-cinq ans plus tard, compte tenu de l’histoire que l’on sait…

     Toujours est-il qu’on retrouve dans ce récit bien des éléments autobiographiques : l’omniprésence de la religion, la brutalité de l’éducation des enfants, la famille, le commerce (mais là, Tchékhov a imaginé tout autre chose que la faillite du magasin familial que lui-même avait connue), le mariage – dont il se défiait pour lui-même (il ne cédera que sur la fin à Olga Knipper, épousée en catimini peu d’année avant de mourir) et pour sa sœur… On y trouve aussi un reflet de la vie culturelle de l’époque, jusque dans la façon dont Tchékhov égratigne les tentatives littéraires de Kotchévoï.

     Tchékhov n’était pas très content de ce récit, qui donne encore une fois un peu l’impression de partir dans tous les sens. La censure l’a empêché de développer une verte critique de la religion comme pilier de l’éducation autoritaire et de l’asservissement faisant accepter la misérable condition ouvrière. On ne peut que le regretter, et cela aussi explique peut-être le côté bancal du récit, qui arrive cependant à montrer les doutes, l’insatisfaction et le mécontentement de soi du personnage principal. Comme on l’a déjà dit, la critique aussi resta insatisfaite, voire mécontente : sept ans après la publication de la première grande nouvelle, La steppe, toujours pas de roman…

 

 

 

Trois années

(Anton Tchékhov)

 

 

 

I

 

     Les lumières s’allumant ça et là dans les maisons commençaient seulement à trouer l’obscurité lorsqu’une lune blême se mit à s’élever au-dessus de la caserne, au bout de la rue. Assis sur un petit banc auprès d’une porte cochère, Laptiev attendait que se termine la vigile1 à l’église Saint-Pierre et Saint-Paul. Il calculait que Ioulia Sergueïevna2 passerait non loin de lui en sortant de l’office et comptait faire avec elle un brin de conversation et, peut-être, passer toute la soirée en sa compagnie.

     Cela faisait bien une heure et demie qu’il était là, et il revoyait en imagination son appartement et ses amis de Moscou, son valet Piotr et le bureau où il écrivait ; il regardait avec perplexité les arbres sombres et immobiles, et cela lui faisait étrange, au lieu d’être dans une datcha des Sokolniki3, de se trouver dans une ville de province, habitant une maison devant laquelle passait matin et soir un grand troupeau qu’on poussait en avant au son de la corne, et qui soulevait d’effrayants nuages de poussière. Il repensait aux longues discussions à Moscou auxquelles il prenait part il y avait encore si peu de temps – discussions portant sur le fait que l’on peut vivre sans amour, que l’amour passionné est une maladie mentale, qu’en définitive il n’existe aucune sorte d’amour, seulement une attirance physique entre les sexes, etc ; il s’en souvenait et pensait tristement que si maintenant on lui demandait ce qu’est l’amour, il ne saurait pas quoi répondre.

     La vigile prit fin, les gens sortirent. Laptiev scrutait intensément les silhouettes sombres. La voiture de l’archevêque était déjà passée, le carillon s’était tu et, au clocher, les lueurs rouges et vertes s’étaient éteintes l’une après l’autre – illumination due à la fête paroissiale ; la foule continuait à s’écouler sans hâte, les gens bavardant et s’arrêtant sous les fenêtres. Mais voici qu’enfin Laptiev entendit la voix connue, son cœur se mit à palpiter, et il fut au désespoir parce que Ioulia Sergueïevna n’était pas seule, deux dames l’accompagnaient.

     « C’est affreux, c’est affreux ! chuchota-t-il à plusieurs reprises, jaloux. Affreux ! »

     À un tournant donnant sur une ruelle, Ioulia Sergueïevna s’arrêta pour prendre congé des dames et à ce moment, elle jeta un regard à Laptiev.

     — Je me rends chez vous, lui dit-il. Je vais discuter avec votre papa. Est-il à la maison ?

     — Sans doute, répondit-elle. C’est trop tôt pour qu’il soit à son cercle.

     Des jardins bordaient toute la ruelle, près des palissades poussaient des tilleuls qui projetaient à présent, sous la lumière de la lune, une ombre vaste faisant que d’un côté, les portails et les palissades étaient complètement engloutis par l’obscurité ; on entendait de-ci de-là un chuchotement de voix féminines, les cordes d’une balalaïka jouant tout bas, un rire retenu. Il flottait une odeur de tilleul et de foin. Cette odeur et le chuchotement de gens invisibles énervaient Laptiev. Il eut soudain une envie folle d’étreindre celle qui marchait à ses côtés, de couvrir son visage de baisers, de tomber à ses pieds et de lui raconter tout ce temps qu’il l’avait attendue. Il émanait d’elle une légère odeur d’encens, à peine perceptible, qui lui rappela le temps où lui aussi était croyant et allait assister aux vigiles, le temps où il rêvait tant et plus d’un amour pur et poétique. À présent, du fait que cette jeune fille ne l’aimait pas, il lui semblait que la possibilité de ce bonheur dont il rêvait autrefois lui échappait pour toujours.

     Elle lui parla avec intérêt de la santé de sa sœur, Nina Fiodorovna4. On lui avait enlevé une tumeur, deux mois plut tôt, et tout le monde s’attendait à ce que le mal la reprenne.

     — Je suis allée chez elle ce matin, dit Ioulia Sergueïevna, et je l’ai trouvée non point tant amaigrie, cette semaine, que fanée.

     — Oui, oui, reconnut Laptiev ; il n’y a pas de récidive, mais je la vois s’affaiblir de jour en jour, elle fond sous mes yeux sans que je comprenne ce qu’elle a.

     — Seigneur, comme elle était bien portante, bien en chair, pourtant, comme elle avait de bonnes joues bien roses ! dit Ioulia Sergueïevna après être restée silencieuse quelques instants. Ici, tout le monde l’appelait la Moscovite. Ce qu’elle pouvait rire ! Les jours de fête, elle se déguisait en paysanne, ça lui allait très bien.

     Le docteur Sergueï Borissytch5 était chez lui. Replet, rubicond, portant une longue redingote lui descendant plus bas que le genou et raccourcissant d’autant ses jambes, il marchait de long en large dans son cabinet en fredonnant : « Rou-rou-rou-rou ». Ses favoris gris étaient en désordre et ses cheveux n’étaient pas peignés, comme s’il sortait de son lit. Avec ses divans garnis de coussins, ses papiers entassés dans les coins et le caniche sale et souffrant qu’on voyait sous le bureau, son cabinet produisait la même impression de désordre hirsute que lui-même.

     — Monsieur Laptiev désire te voir, lui dit sa fille en entrant dans le cabinet.

     — Rou-rou-rou-rou, entonna-t-il plus fort et, passant dans le salon, il tendit la main à Laptiev et lui demanda :

     — Quelle bonne nouvelle nous amenez-vous ?

     La pièce était sombre. Sans s’asseoir et le chapeau à la main, Laptiev commença par s’excuser pour le dérangement ; il demanda comment faire pour que sa sœur dorme la nuit ainsi que la raison de son effrayante maigreur, et se trouva embarrassé à l’idée qu’il avait déjà posé ces questions, lui semblait-il, lors de la visite effectuée par le docteur, le matin même.

     — Vous ne croyez pas, demanda-t-il, que nous devrions faire venir de Moscou un spécialiste des maladies internes ? Qu’en pensez-vous ?

     Le docteur poussa un soupir, haussa les épaules et fit des deux mains un geste évasif.

     On voyait très bien qu’il était froissé. En tant que médecin, il était très ombrageux, extrêmement susceptible, il avait en permanence l’impression qu’on ne lui faisait pas confiance, qu’on le méconnaissait, qu’on ne l’estimait pas à sa juste valeur, que ses patients l’exploitaient et que ses confrères se montraient malveillants. Il riait tout le temps de lui-même en disant que des idiots comme lui n’étaient bons qu’à servir de monture aux gens.

     Ioulia Sergueïevna alluma une lampe. La vigile l’avait épuisée, cela se voyait à la pâleur alanguie de sa figure et au manque d’énergie de sa démarche. Elle voulait se reposer. Elle s’assit sur un canapé, posa les mains sur ses genoux et devint pensive. Laptiev se savait laid, et il croyait même éprouver à présent cette laideur sur son corps. Il était de petite taille, maigre, des rougeurs apparaissaient sur ses joues, il avait déjà le cheveu si rare qu’il en avait la tête gelée. Sa physionomie n’avait rien de cette élégante simplicité qui rend sympathiques jusqu’aux visages laids et d’aspect rude.  Il se montrait maladroit avec les femmes, il était maniéré et trop volubile. À cet instant même, il en ressentait presque du mépris à son propre endroit. Pour que sa compagnie ne pèse pas à Ioulia Sergueïevna, il fallait parler. Mais de quoi ? De la maladie de sa sœur, à nouveau ?

     Et il se mit à parler médecine, en disant ce que l’on a coutume de dire, il vanta l’hygiène et raconta qu’il avait depuis longtemps l’intention de faire construire à Moscou un asile de nuit, et même qu’il en avait déjà le devis. Il prévoyait qu’un ouvrier puisse y trouver le soir, pour cinq ou six kopecks, une portion de soupe aux choux brûlante et du pain, un lit chaud et au sec muni d’une couverture, et un endroit pour faire sécher ses vêtements et ses chaussures.

     Ioulia Sergueïevna, d’ordinaire, se taisait en sa présence et, de façon étrange, peut-être par une intuition d’homme épris, il devinait ses pensées et ses intentions. Encore maintenant, il comprit que si, après l’office, elle n’était pas rentrée chez elle pour se changer et prendre le thé, c’était qu’elle devait ressortir dans la soirée pour rendre visite à quelqu’un.

     « Mais je ne me presse pas, pour mon asile de nuit, reprit-il, déjà mécontent et irrité, en s’adressant au docteur qui le regardait d’un œil perplexe et quelque peu éteint, visiblement sans comprendre le besoin qu’il avait de discourir de médecine et d’hygiène. Et je crois que je n’utiliserai pas de sitôt le devis. Je crains de voir notre asile de nuit tomber aux mains des bigotes et autres dames philanthropes de Moscou, propres à ruiner toute entreprise. »

     Ioulia Sergueïevna se leva et tendit la main à Laptiev.

     — Excusez-moi, dit-elle. Je dois partir. Saluez votre sœur de ma part, je vous prie.

     — Rou-rou-rou-rou, chantonna le docteur. Rou-rou-rou-rou.

     Peu après le départ de Ioulia Sergueïevna, Laptiev prit congé du docteur et rentra chez lui. Pour l’homme insatisfait et se sentant malheureux, comme ont peu d’intérêt ces tilleuls, ces ombres et ces nuages, ces beautés naturelles pleines de suffisance et d’indifférence ! La lune était déjà haute, sous laquelle défilaient rapidement les nuages. « En voilà une lune naïve et provinciale, et quels nuages décharnés et pitoyables ! » se disait Laptiev. Il avait honte d’avoir, juste avant, parlé de médecine et d’asile de  nuit, il était consterné en pensant que le lendemain il manquerait de caractère, il essaierait encore de la voir et de lui parler, pour se convaincre une fois de plus qu’il lui restait étranger. Le surlendemain, ce serait la même chose. À quoi cela rimait-il ? Quand et comment tout cela finirait-il ?

     Rentré chez lui, il alla voir sa sœur. Nina Fiodorovna semblait encore robuste et produisait l’impression d’une femme forte et bien bâtie, mais sa pâleur prononcée lui donnait l’air d’une morte, en particulier lorsqu’elle était, comme à présent, étendue sur le dos, les yeux fermés ; sa fille aînée, Sacha6, était assise près d’elle et lui lisait quelque chose de son anthologie.

     — Voici Aliocha7, dit doucement la malade en se parlant à elle-même.

     Un accord tacite pour se relayer existait depuis longtemps entre Sacha et son oncle. Sacha referma sa chrestomathie et, silencieuse, sortit sans bruit de la chambre. Laptiev prit sur la commode un roman historique et, ayant retrouvé la bonne page, s’assit et se mit à lire à haute voix.

     Nina Fiodorovna était née à Moscou. Ses deux frères et elle avaient passé leur enfance et leur adolescence rue Piatnitskaïa, dans une famille de marchands. Ce fut une enfance longue et morose ; son père se montrait sévère avec elle et la fouetta même à deux ou trois reprises ; sa mère mourut après une longue maladie ; les domestiques étaient sales, hypocrites et grossiers ; la maison recevait souvent la visite de popes et de moines tout aussi frustes et hypocrites ; ils buvaient, mangeaient et flattaient grossièrement son père, qu’ils n’aimaient pas. Les garçons eurent la chance d’entrer au lycée tandis que Nina demeurait sans instruction, elle écrivit mal toute sa vie et ne put jamais lire que des romans historiques. Dix-sept ans plus tôt, alors qu’elle en avait vingt-deux, elle avait rencontré dans une datcha de Khimki8 son mari actuel, Panaourov, propriétaire dont elle tomba amoureuse et qu’elle épousa secrètement contre la volonté de son père. Bel homme quelque peu effronté qui allumait en sifflotant sa cigarette à la veilleuse des icônes, Panaourov était, aux yeux de son beau-père, une parfaite nullité ; lorsque ce gendre, par la suite, se mit à réclamer par courrier la dot de Nina, le vieillard écrivit à sa fille qu’il lui envoyait à la campagne les fourrures, l’argenterie et diverses choses provenant de sa mère, ainsi que trente mille roubles, mais lui refusait sa bénédiction paternelle ; plus tard, il envoya encore vingt mille roubles. L’argent et la dot furent mangés, la propriété vendue ; Panaourov s’installa en ville avec sa famille, et obtint une place dans l’administration régionale. Il eut bientôt en ville une deuxième famille, ce qui faisait beaucoup jaser au quotidien, vu que sa famille illégitime s’affichait.

     Nina Fiodorovna adorait son mari. Même à présent, en écoutant la lecture du roman historique, elle pensait à tout ce qu’elle avait enduré, à ce qu’elle avait souffert tout ce temps, elle se disait que l’histoire de sa vie aurait donné, si quelqu’un l’avait écrite, un récit bien poignant. Comme elle avait une tumeur au sein, elle était convaincue que son mal avait l’amour pour cause, qu’il était issu de sa vie conjugale, que les larmes de la jalousie l’avaient conduite à ce lit.

     Mais voilà qu’Alexeï Fiodorytch9 refermait le livre en disant :

     — Terminé, Dieu merci. Nous en attaquerons un autre demain.

      Nina Fiodorovna se mit à rire. Elle avait toujours été rieuse, mais Laptiev avait commencé à remarquer à présent que, du fait de sa maladie, elle semblait par moments moins jouir de ses facultés, elle se mettait à rire pour un rien, parfois même sans aucune raison.

     — Ioulia est venue sans toi avant le déjeuner, dit-elle. Comme je m’en doutais, elle ne fait pas trop confiance à son père. Que papa continue à vous soigner, m’a-t-elle dit, mais vous devriez tout de même écrire en cachette au saint vieillard et lui demander de prier pour vous. C’est quelque vénérable vieux qui se trouve dans les parages. Ioulitchka10 a laissé son ombrelle chez moi, envoie-la lui demain, reprit-elle après une courte pause. Non, quand c’est la fin, aussi bien les docteurs que les saints vieillards ne sont d’aucune aide.

     — Nina, pourquoi ne dors-tu pas la nuit ? demanda Laptiev pour changer de sujet.

     — C’est comme ça. Je ne dors pas, voilà tout. Je reste couchée et je pense.

     — À quoi penses-tu donc, ma chérie ?

     — Aux enfants, à toi, à ma vie… J’ai enduré beaucoup de choses, tout de même, Aliocha. En y repensant, en y repensant… Mon Dieu, Seigneur ! Elle se mit à rire. J’ai mis cinq enfants au monde, j’en ai enterré trois, ce n’est pas rien… Il m’est arrivé d’être sur le point d’accoucher tandis que mon Grigori Nikolaïtch11 se trouvait chez l’autre, je n’avais personne à envoyer chercher la sage-femme ou quelque paysanne, j’allais dans l’entrée ou dans la cuisine à la recherche d’un domestique et je tombais sur des youpins, des boutiquiers, des usuriers en train d’attendre son retour. De quoi en avoir le vertige… Il ne m’aimait pas, même s'il ne l’a jamais dit. Je me suis calmée, à présent, j’ai le cœur plus léger, mais autrefois, quand j’étais plus jeune, c’était offensant, ah, mon ami, quelle offense c’était ! Un jour – nous étions encore à la campagne –, je l’ai surpris au jardin avec une dame et je suis partie… partie au hasard, je me suis retrouvée je ne sais comment sur le parvis de l’église, je suis tombée à genoux : « Reine des cieux ! » ai-je fait.  Dehors, il faisait nuit, la lune brillait…

     Épuisée, elle commença à suffoquer ; ensuite, s’étant un peu reposée, elle prit son frère par la main et poursuivit d’une voix faible, à peine audible :

     — Que tu es bon, Aliocha… Que tu es intelligent… Quelle bonne personne tu es devenu !

     À minuit, Laptiev prit congé, emportant l’ombrelle oubliée par Ioulia Sergueïevna. Malgré l’heure tardive, les domestiques, hommes et femmes, buvaient du thé dans la salle à manger.  Quel désordre ! Les enfants ne dormaient pas et se trouvaient eux aussi dans la pièce. On parlait à voix basse, sans remarquer que la lampe donnait moins de lumière et allait bientôt s’éteindre. Tous, petits et grands, étaient troublés par une série de signes funestes, ils en étaient abattus : la glace du vestibule avait été brisée, le samovar bourdonnait chaque jour et, comme par un fait exprès, bourdonnait aussi à présent ; on racontait qu’une souris était sortie d’une bottine de Nina Fiodorovna pendant qu’elle s’habillait. Et l’effrayante signification de tous ces présages, les enfants la connaissaient déjà ; l’aînée des filles, Sacha, maigre brunette, était assise à table, immobile, le visage empreint de tristesse et d’épouvante, tandis que la cadette, Lida, blondine replète de sept ans, se tenait auprès de sa sœur et regardait la lumière par en-dessous.

     Laptiev descendit au rez-de-chaussée, dans son appartement aux pièces basses de plafond où flottait en permanence une odeur de géranium, et où l’on étouffait. Au salon était assis Panaourov, le mari de Nina Fiodorovna, en train de lire un journal. Lui faisant un signe de tête, Laptiev s’assit en face de lui. Ils restaient tous les deux muets. Il leur arrivait de passer des soirées entières sans s’adresser la parole, et ce silence ne les gênait pas.

     Les fillettes descendirent leur dire bonsoir. Toujours silencieux, sans se presser, Panaourov fit au-dessus d’elles plusieurs signes de croix et leur donna sa main à baiser ; les petites firent une révérence, puis s’approchèrent de Laptiev qui devait à son tour les bénir du signe de la croix et leur donner sa main à baiser. Cette cérémonie des révérences et des baisemains se reproduisait tous les soirs.

     Une fois les fillettes sorties, Panaourov mit son journal de côté et dit :

     — On s’ennuie, dans notre bonne ville ! J’avoue, mon cher, ajouta-t-il avec un soupir, que je suis très heureux que vous ayez enfin trouvé à vous distraire.

     — De quoi parlez-vous ? demanda Laptiev.

     — Je vous ai vu tantôt sortir de chez le docteur Biélavine. J’espère que vous n’étiez pas allé pour le papa.

     — Bien sûr, fit Laptiev en rougissant.

     — Oui, bien sûr. Soit dit en passant, un canasson comme le papa, ça ne se trouve pas tous les jours. Vous ne pouvez pas imaginer la vilaine bête, la bourrique inculte et empotée que c’est ! Chez vous, dans la capitale12, on ne s’intéresse à la province, jusqu’à maintenant, que d’un point de vue lyrique, sous l’angle du paysage, pourrait-on dire, et aussi celui d’Anton Goriémyka13, mais je vous jure, mon ami, qu’il n’y a ici aucun lyrisme, il n’y a que sauvagerie, bassesse et abomination, rien d’autre. Prenez les grands pontifes locaux de la science, l’intelligentsia d’ici, pourrait-on dire. Pouvez-vous imaginer qu’il y a en ville, ici, vingt-huit médecins, ils ont tous fait fortune et ont leurs propres maisons, tandis que la population vit toujours dans le même état d’abandon. Quand il a fallu pratiquer sur Nina une opération au fond insignifiante, eh bien personne d’ici n’a voulu s’en charger, il a fallu faire venir un chirurgien de Moscou. Les gens d’ici ne savent rien, ne comprennent rien et ne s’intéressent à rien. Demandez-leur, par exemple, ce que c’est que le cancer. Qu’est-ce donc ? D’où provient-il ?

     Et Panaourov se mit à expliquer ce qu’était le cancer. Il était spécialiste en toutes sciences et s’exprimait scientifiquement à propos de n’importe quel sujet. Mais il avait, sur chaque sujet, sa façon à lui d’expliquer. Il avait sa propre théorie de la circulation sanguine, sa chimie et son astronomie à lui.  Il parlait lentement, d’une voix douce et persuasive, et prononçait les mots « vous ne pouvez pas imaginer » d’un ton suppliant ; il fermait à demi les yeux, soupirait avec langueur et souriait avec la condescendance d’un roi, on voyait qu’il était très content de lui et oubliait complètement qu’il avait déjà cinquante ans.

     — J’ai un petit creux, dit Laptiev. Je mangerais bien quelque chose de salé.

     — Eh bien ! On peut organiser cela tout de suite.

     Peu après, Laptiev et son beau-frère étaient assis dans la salle à manger, à l’étage, et dînaient. Laptiev prit un petit verre de vodka et but du vin ensuite, alors que Panaourov ne buvait rien. Il ne buvait jamais ni ne jouait aux cartes, ce qui ne l’avait pas empêché de dilapider son avoir et celui de sa femme et d’avoir beaucoup de dettes. Il faut posséder un talent spécial, autre chose qu’une passion, pour gaspiller tant d’argent en aussi peu de temps. Panaourov aimait la bonne chère et appréciait la distinction du service, il aimait la musique accompagnant les repas, les toasts qu’on porte, les courbettes des serveurs auxquels il jetait négligemment des pourboires de dix ou même de vingt-cinq roubles ; il était de toutes les souscriptions et participait à toutes les loteries, faisait envoyer des bouquets à ses connaissances pour le jour de leur fête, achetait des tasses et des porte-verres à thé, des boutons de manchette, des cravates, des cannes, des parfums, des fume-cigarettes, des pipes, des petits chiens, des perroquets, des objets japonais, des antiquités, ses chemises de nuit étaient en soie, son lit en ébène incrusté de nacre, sa robe de chambre en vraie soie de Boukhara, etc. Et tout cela engouffrait quotidiennement, comme il disait, « une masse » d’argent.

     Il poussa des soupirs et secoua la tête tout le temps du dîner.

     — Oui, tout a une fin, en ce bas monde, disait-il à mi-voix en fermant à demi ses yeux sombres. Vous tomberez amoureux et alors vous souffrirez, vous n’aimerez plus, on vous trompera, parce que toutes les femmes trompent, vous souffrirez, vous serez au désespoir et puis vous tromperez à votre tour. Mais viendra un temps où tout cela ne sera plus que souvenirs, vous raisonnerez avec froideur et ne verrez en tout cela que des choses sans la moindre importance…

     Fatigué, un peu gris, Laptiev regardait sa belle tête, sa barbe brune bien taillée, et il avait l’impression de comprendre pourquoi les femmes aimaient tant cet homme gâté, sûr de lui et physiquement séduisant.

     Panaourov ne resta pas après le dîner, il regagna son deuxième chez-lui. Laptiev sortit pour l’accompagner. Panaourov était le seul, de toute la ville, à porter le haut-de-forme et, auprès des palissades grises, des pitoyables maisonnettes à trois fenêtres et des fourrés d’orties, sa silhouette élégante et gracieuse, son chapeau et ses gants orange produisaient à chaque fois une impression étrange et triste.

     Après l’avoir quitté, Laptiev rentra chez lui sans se presser. La lune donnait une vive lumière, on pouvait distinguer le moindre brin de paille sur le sol et il semblait à Laptiev que cette lumière de la lune caressait sa tête nue, comme si quelqu’un eût passé une plume de duvet dans ses cheveux.

     — J’aime ! dit-il à haute voix, et l’envie lui vint soudain de courir rejoindre Panaourov, de le serrer dans ses bras, de lui pardonner, de lui offrir beaucoup d’argent et puis de se sauver dans les champs, dans les bois, sans se retourner.

     Chez lui, il vit sur une chaise l’ombrelle oubliée par Ioulia Sergueïevna, s’en empara et l’embrassa avec passion. C’était une ombrelle de soie, plus toute neuve et serrée par un vieil élastique ; le manche était en os blanc, simple et bon marché. Laptiev ouvrit l’ombrelle au-dessus de sa tête, il crut sentir le bonheur autour de lui.

     Il s’installa commodément et, sans lâcher l’ombrelle, se mit à écrire à l’un de ses amis de Moscou : 

     «  Mon bon, mon cher Kostia14, je vous fais savoir une nouvelle : j’aime de nouveau ! Je dis de nouveau, puisqu'il y a cinq ou six ans j’étais tombé amoureux d’une actrice de Moscou dont je ne réussis même pas à faire la connaissance, et que j’ai vécu dernièrement pendant dix-huit mois avec « la personne » que vous savez – femme ni jeune ni jolie. Ah, mon ami, comme j’ai été malheureux en amour ! Je n’ai jamais eu de succès avec les femmes, et si je dis de nouveau, c’est seulement parce qu'il est triste et vexant de devoir m’avouer que ma jeunesse n’a connu aucun amour et que j’aime seulement maintenant pour la première fois, à trente-quatre ans. Alors, disons que j’aime de nouveau.

     Cette jeune fille, si vous saviez ! On ne peut pas dire que ce soit une beauté – elle a la figure large et elle est très maigre, mais quelle merveilleuse expression de bonté quand elle sourit ! Elle a une voix sonore et chantante. Nous n’avons jamais eu de conversation et je ne la connais pas, mais sa présence me permet de sentir en elle une créature rare, extraordinaire, pleine d’esprit et aux aspirations sublimes. Elle est pieuse et vous ne pouvez pas imaginer à quel point cela me touche et l’élève à mes yeux. Là-dessus, je suis prêt à des discussions sans fin avec vous. Vous avez raison, je vous donne le point, néanmoins j’aime qu’elle prie à l’église. C’est une provinciale, mais elle a fait ses études à Moscou, elle aime notre Moscou, s’habille comme à Moscou et pour cela je l’aime je l’aime, je l’aime… Je vous vois froncer le sourcil et vous lever pour me faire longuement la leçon sur ce qu’est l’amour, sur qui l’on peut aimer et qui l’on ne peut pas, etc. Mais, mon bon Kostia, moi aussi, tant que je n’aimais pas, je savais parfaitement ce que c’est que l’amour.

     Ma sœur vous remercie de vos salutations. Elle se rappelle souvent que c’était elle, à une certaine époque, qui amenait Kostia Kotchévoï15 au cours préparatoire, et elle continue à vous donner du pauvre, car elle a gardé de vous le souvenir d’un orphelin. Donc, pauvre orphelin, je suis amoureux. C’est un secret, pour le moment, n’en dites rien à « la personne » que vous savez. Je pense que cela s’arrangera tout seul ou, comme dit le valet de chambre chez Tolstoï16, cela se tassera… »

     Sa lettre achevée, Laptiev se coucha. La fatigue lui fermait les yeux mais, sans qu’il sût pourquoi, il ne pouvait pas s’endormir ; il lui semblait que le bruit de la rue l’en empêchait. Le troupeau passa, poussé en avant au son de la corne, et peu après on sonna la première messe. Tantôt une charrette roulait en faisant grincer ses roues, tantôt c’était la voix d’une bonne femme se rendant au marché qu’on entendait. Et les moineaux  n’arrêtaient pas de pépier.    

 

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Vigiles_nocturnes
  2. Fille de Sergueï, c’est-à-dire de Serge. Comme d’habitude, on nomme les gens que l’on connaît par leur prénom et leur patronyme.
  3. Les Fauconniers, grand parc initialement proche de Moscou et lieu de villégiature, maintenant intégré à la ville comme Central Park à New York – le parc Sokolniki est deux fois plus grand que ce dernier.
  4. Fille de Fiodor – Théodore, pour nous.
  5. Pour Borissovitch, fils de Boris.
  6. Diminutif d’Alexandra, ici.
  7. Diminutif d’Alexeï.
  8. Petite ville de la périphérie de Moscou, absorbée depuis par la capitale.
  9. Pour Fiodorovitch, fils de Fiodor, voir la note 4.
  10. Diminutif de Ioulia.
  11. Pour Nikolaïevitch, fils de Nicolas.
  12. Moscou, première capitale de l’Empire russe avant la fondation de Saint-Pétersbourg.
  13. Anton le pauvre hère, roman de Dmitri Grigorovitch publié en 1847 et racontant la vie de servitude d’un moujik avant l’émancipation.
  14. Diminutif de Konstantin (prononcer Konnstanntine).
  15. Le nom signifie « nomade »…
  16. Il s’agit de Matviéï, le valet de chambre de Stiépane Arkadiévitch au début d’Anna Karénine. Je reprends ici la traduction astucieuse d’Henri Mongault.

 

 

 

II

 

     C'était fête, et la matinée était joyeuse. Vers dix heures, en lui soutenant les bras, on amena au salon Nina Fiodorovna, coiffée et vêtue d’une robe marron ; elle y fit quelques pas et se tint quelques instants devant la fenêtre ouverte et, en voyant son grand sourire naïf, on repensait à un artiste local, ivrogne invétéré qui lui trouvait un visage de sainte et voulait peindre le carnaval russe1 en s’en inspirant. Et tout le monde – les enfants comme les domestiques, jusqu’à son frère et elle-même – eut soudain la conviction qu’elle allait guérir. Avec des rires perçants, les fillettes coururent après leur oncle et l’attrapèrent, faisant grand tapage dans la maison.

     Des étrangers à la famille vinrent prendre des nouvelles de sa santé, lui apportant du pain bénit et lui disant que, dans presque toutes les églises, on avait ce jour-là prié pour elle. Sa charité était connue dans la ville, et on l’aimait. Elle pratiquait la charité aussi facilement que son frère Alexeï, qui dispensait l’argent sans se demander s’il y avait lieu d’en donner ou non. Nina Fiodorovna payait l’instruction d’écoliers pauvres, distribuait à des vieilles du thé, du sucre et de la confiture, habillait des fiancées sans ressources et, quand un journal lui tombait entre les mains, regardait avant toute chose s’il ne s’y trouvait pas quelque appel à la charité, le signalement d’une misère à soulager.

     Elle avait à présent dans les mains un tas de notes de l’épicerie, correspondant à des achats faits par ses solliciteurs pauvres et que le marchand lui avait envoyées la veille, en lui demandant quatre-vingt deux roubles2.

     — Voyez-moi ce qu’ils ont pris, les effrontés ! disait-elle en déchiffrant à peine, sur les notes, sa vilaine écriture. Quatre-vingt deux roubles, rien que ça ! Oh, je ne vais pas payer.

     — Je paierai aujourd’hui, dit Laptiev.

     — Et pourquoi cela, pourquoi ? s’alarma Nina Fiodorovna. C’est bien assez que vous me donniez chacun, toi et notre frère, deux cent cinquante roubles tous les mois, que le Seigneur vous protège , ajouta-t-elle en baissant la voix pour que les domestiques ne l’entendent pas.

     — Bah, je dépense deux mille cinq cents roubles par mois, dit-il. Je te le répète, ma chérie : tu as les mêmes droits que Fiodor et moi sur cet argent. Comprends-le une fois pour toutes. Notre père a trois enfants et, sur trois kopecks, l’un te revient.

     Mais Nina Fiodorovna ne comprenait pas et semblait, à voir son expression, résoudre de tête un problème très compliqué. Et cette incompréhension concernant les affaires d’argent troublait et inquiétait Laptiev à chaque fois. Il soupçonnait sa sœur d’avoir des dettes dont, par gêne, elle ne parlait pas, et qui la faisaient souffrir.

     Des pas et une respiration pénible se firent entendre : c’était le docteur, mal peigné et ébouriffé à son habitude, qui montait l’escalier.

     — Rou-rou-rou, fredonnait-il. Rou-rou.

     Pour éviter de le rencontrer, Laptiev passa dans la salle à manger, puis descendit chez lui. Il voyait clairement que se lier davantage avec le docteur et devenir un familier de sa maison était tout bonnement impossible ; et il lui était désagréable de rencontrer ce « canasson », comme l’appelait Panaourov. C’était pour cela qu’il voyait si rarement Ioulia Sergueïevna. À ce moment, il réfléchit que son père n’était pas chez lui et que s’il rapportait maintenant son ombrelle à Ioulia Sergueïevna, il la trouverait sans doute seule, et son cœur se serra de joie à cette idée. Allons, vite, vite !

     Il prit l’ombrelle et, fortement ému, s’envola sur les ailes de l’amour. Dehors, il faisait très chaud. Chez le docteur, dans l’espace immense envahi par les mauvaises herbes et les orties, une vingtaine de gamins jouaient à la balle. C’étaient tous les enfants des locataires ouvriers du docteur, vivant dans de vieilles et misérables dépendances que le docteur se proposait tous les ans de faire réparer, ce qu’il différait toujours. Des voix sonores et fortes retentissaient. Loin d’eux, à côté du perron de sa maison, se tenait Ioulia Sergueïevna qui, les mains derrière le dos, les regardait jouer.

     — Bonjour ! lui cria Laptiev.

     Elle se retourna. Habituellement, il la voyait froide et indifférente ou, comme hier, fatiguée, ici elle avait une expression animée, pleine de vie, à l’image des garçons qui jouaient à la balle.

     — Voyez, à Moscou on ne joue jamais aussi gaiement, lui dit-elle en venant à sa rencontre. Du reste, on n’y trouve pas de cours aussi grandes, on n’a pas d’endroit pour courir. Papa vient d’aller chez vous, ajouta-t-elle en observant de nouveau les enfants.

     — Je sais, mais ce n’est pas lui que je viens voir, c’est vous, dit Laptiev en admirant la jeunesse qu’il n’avait jusque là pas remarquée chez elle, et qu’il semblait découvrir à l’instant ; il avait l’impression de voir pour la première fois son cou blanc et mince avec sa petite chaîne en or. C’est vous… répéta-t-il. Ma sœur vous renvoie l’ombrelle que vous avez oubliée hier.

     Elle tendit la main pour la saisir, mais Laptiev serra l’ombrelle sur sa poitrine et déclara avec passion, dans un élan irrésistible, s’abandonnant de nouveau à la douce extase qu’il avait ressentie la nuit précédente, assis avec l’ombrelle au-dessus de lui :

     — Je vous en prie, faites m’en cadeau. Je la garderai en souvenir de vous… de notre rencontre. Elle est tellement merveilleuse !

     — Prenez-la, fit-elle en rougissant. Mais elle n’a rien de merveilleux.

     Enivré, il la regardait sans rien dire, sans savoir quoi dire.

     — Pourquoi est-ce que je vous fais rester en pleine chaleur ? dit-elle après quelques instants de silence, en se mettant à rire. Allons dans la maison.

     — Je ne vous dérange pas ?

     Ils entrèrent dans le vestibule. Ioulia Sergueïevna courut à l’étage, faisant bruire sa robe blanche à petites fleurs bleues.

     — On ne peut pas me déranger, répondit-elle en s’arrêtant dans l’escalier, puisque je ne fais jamais rien. C’est chaque jour fête pour moi, du matin au soir.

     — Ce que vous dites est pour moi incompréhensible, répondit-il en s’approchant d’elle. J’ai grandi dans un milieu où l’on travaille tous les jours, où tous travaillent, sans exception, les hommes comme les femmes.

     — Et s’il n’y a rien à faire ?

     — Il faut vivre dans des conditions qui rendent le travail nécessaire. Il n’est pas de vie pure et joyeuse sans labeur.

     Serrant de nouveau l’ombrelle sur sa poitrine, il dit doucement, de façon inattendue pour lui-même et d’une voix qu’il ne reconnaissait pas :

     — Si vous acceptiez d’être ma femme, je donnerais tout.. Je donnerais tout… Quel que soit le prix, quel que soit le sacrifice, j’y consentirais.

     Elle tressaillit et le regarda avec étonnement et effroi.

     — Que dites-vous là ? articula-t-elle en pâlissant. C’est impossible, je vous assure. Excusez-moi.

     Et elle monta vite l’escalier, dans le même bruissement de sa robe. Parvenue en haut, elle disparut derrière une porte.

     Laptiev comprit ce que cela signifiait, et son humeur changea brusquement, d’un seul coup, comme si la lumière s’éteignait subitement dans son âme. Ressentant la honte et l’humiliation de l’homme qui s’est vu dédaigner, qui déplaît, qu’on trouve peut-être vil et répugnant, qu’on fuit, il quitta la maison.

     « Je donnerais tout, se singea-t-il, rentrant chez lui sous la canicule et se souvenant en détail de sa déclaration. Je donnerais tout, un vrai langage de marchand. Très nécessaire à quelqu’un, ton tout ! »

     Tout ce qu’il venait de dire lui semblait d’une écœurante stupidité. Qu’avait-il eu besoin d’inventer qu’il avait grandi dans un milieu où tous, sans exception, peinaient ? De parler sur un ton édifiant de vie pure et joyeuse ? C’était bête, sans intérêt et  sonnait faux – une fausseté de Moscovite. Mais survint peu à peu le sentiment d’indifférence dans lequel tombent les criminels après une condamnation sévère, il se disait déjà que, Dieu merci, tout était fini, cette affreuse incertitude avait pris fin, il n’y avait plus à attendre en languissant des journées entières, des journées à penser toujours à la même chose ; à présent, tout était clair ; il fallait abandonner tout espoir de bonheur personnel, vivre sans désirs, sans espoirs, ne pas rêver, ne rien attendre et, pour éviter cet ennui qu’il avait plus qu’assez d’affectionner, il pouvait s’occuper des affaires des autres, du bonheur d’autrui, et la vieillesse arriverait furtivement, la vie toucherait à son terme – il n’avait besoin de rien de plus. Tout lui était désormais indifférent, il ne désirait rien et pouvait raisonner froidement, mais il y avait comme une pesanteur sur son visage, sous ses yeux en particulier, son front se tendait comme un élastique, les larmes n’étaient pas loin de jaillir. Sentant une faiblesse dans tout son corps, il se coucha et, quelques minutes plus tard, dormait profondément.

 

  1. Très exactement, les festivités de la « Semaine grasse » enterrant l’hiver et saluant l’arrivée du printemps, avant le Grand Carême de Pâques.
  2. Suivant une vieille tradition, les nombres sont parfois écrits en chiffres dans le texte russe. Je préfère m’en tenir systématiquement à l’écriture en toutes lettres.

 

 

III

 

     La demande en mariage faite à brûle-pourpoint par Laptiev avait mis Ioulia Sergueïevna  au désespoir.

     Ayant fait sa connaissance par hasard, elle connaissait peu Laptiev ; c’était un homme riche, représentant la célèbre maison moscovite « Fiodor Laptiev et fils », un homme toujours très sérieux, visiblement intelligent, très préoccupé par la maladie de sa sœur ; il lui avait semblé ne faire nullement attention à elle, et elle-même ne ressentait qu’indifférence à son endroit – et soudain, cette déclaration dans l’escalier, ce visage pitoyablement extatique…

     La demande l’avait troublée à la fois par son caractère inopiné, par ce mot de « ma femme » qu’il avait prononcé et par le refus qu’elle avait dû y opposer. Elle ne se rappelait déjà plus ce qu’elle avait dit à Laptiev, mais continuait à éprouver la violence du sentiment déplaisant avec lequel elle l’avait repoussé. Il ne lui plaisait pas ; il l’avait l’air d’un commis, il n’était pas intéressant, le refus était pour elle la seule réponse possible, et pourtant elle ressentait une gêne, comme d’avoir mal agi.

     «  Mon Dieu, comme ça dans l’escalier, sans même entrer,  se désespérait-elle en s’adressant à l’icône accrochée au-dessus de son chevet ; et sans m’avoir fait la cour auparavant, de cette façon étrange, extraordinaire… »

     D’heure en heure, en tête-à-tête avec elle-même, son anxiété ne faisait que croître et elle ne trouvait pas la force, toute seule, de surmonter ce pénible sentiment. Il fallait que quelqu’un l’écoute et lui assure qu’elle avait bien fait. Mais elle n’avait personne à qui parler. Sa mère était morte depuis longtemps, elle tenait son père pour un homme bizarre, avec lequel elle ne pouvait pas avoir de discussion sérieuse. Il l’embarrassait avec ses caprices, sa susceptibilité démesurée et ses gestes vagues ; et à peine engageait-on une conversation avec lui qu’il se mettait à parler de lui. Même en priant, elle manquait un peu de franchise, car elle ne savait pas très bien ce qu’il lui fallait demander à Dieu.

     On apporta le samovar. Toute blanche, fatiguée, en pleine détresse, Ioulia Sergueïevna fit son entrée dans la salle à manger, prépara le thé – cela entrait dans ses obligations – et en versa un verre1 à son père. Sergueï Borissytch, portant sa longue redingote qui lui descendait plus bas que les genoux, rubicond et non coiffé, les mains dans les poches, marchait dans la pièce non pas de long en large mais n’importe comment, un vrai fauve dans sa cage. Et de s’arrêter près de la table pour boire avec plaisir une gorgée de thé, et de repartir, plongé dans des pensées inconnues.

     — Laptiev m’a demandée aujourd’hui en mariage, dit Ioulia Sergueïevna en rougissant.

     Le docteur la regarda, il semblait ne pas avoir compris.

     — Laptiev ? demanda-t-il ; le frère de madame Panaourov ?

     Il aimait sa fille ; sans doute qu’un jour ou l’autre elle épouserait quelqu’un et le quitterait, mais il s’efforçait de ne pas y penser. La solitude lui faisait peur et il se voyait déjà, seul dans cette grande maison, victime d’une attaque d’apoplexie, mais il n’aimait pas en parler ouvertement.

     — Eh bien, je suis très content, fit-il en haussant les épaules. Je te félicite de tout cœur. Voici que se présente à toi, pour ton plus grand plaisir, une magnifique occasion de m’abandonner. Et je te comprends parfaitement. La vie auprès de ton malade et vieux toqué de père, à ton âge, doit être extrêmement désagréable. Et si je crevais au plus vite, si les démons m’emportaient, tout le monde serait content. Je te félicite de tout cœur.

     — J’ai refusé.

     Le docteur éprouva un soulagement mais, hors d’état de s’arrêter, il poursuivit :

     — Je m’étonne depuis longtemps, je me demande comment il se fait qu’on ne m’ait pas encore mis dans un asile de fous ! Pourquoi porté-je cette redingote, au lieu d’une camisole de force ? Je crois encore à la vérité, au bien, je suis un crétin d’idéaliste, n’est-ce pas synonyme de folie, à notre époque ? Et comment répond-on à ma sincérité, à ma conduite honnête ? C’est tout juste si l’on ne me lance pas des pierres et si l’on ne se sert pas de moi comme d’une monture. Jusqu’à mes proches qui tâchent de me grimper sur l’échine, que le diable m’emporte, vieux carton à chapeau que je suis…

     — Il n’y a pas moyen de discuter de façon sensée avec vous ! dit Ioulia.

     Elle se leva brusquement de table et partit chez elle très en colère, se rappelant le nombre de fois où son père avait été injuste avec elle.  Mais peu après, déjà, elle le plaignait,  et lorsqu’il partit à son club, elle l’accompagna en bas et referma elle-même la porte derrière lui. Dehors, il faisait mauvais, le temps était agité ; la poussée du vent faisait trembler la porte et l’air balayait le vestibule au point d’en éteindre presque la bougie. En haut, chez elle, Ioulia fit le tour des pièces en faisant des signes de croix vers toutes les portes et toutes les fenêtres ; le vent hurlait, et l’on aurait dit que quelqu’un marchait sur le toit. Ioulia n’avait jamais ressenti un tel ennui, ne s’était jamais sentie aussi seule.

     Elle se demanda si elle avait bien fait de refuser la demande d’un homme pour la seule raison que son physique lui déplaisait. La vérité était qu’elle ne l’aimait pas, et que l’épouser eût signifié dire adieu pour toujours à ses rêves, à ses conceptions à propos du bonheur et de la vie conjugale, mais rencontrerait-elle un jour l’homme dont elle rêvait, et l’aimerait-elle ? Elle avait déjà vingt et un ans. Elle ne voyait pas en ville de prétendant possible pour elle2. Elle passa en revue tous les hommes de sa connaissance – les fonctionnaires, les pédagogues, les officiers, les uns étaient déjà mariés et le vide assommant de leur vie de famille était frappant, les autres étaient sans intérêt, falots, sots ou débauchés. Laptiev, au moins, est de Moscou, il a fait des études supérieures, il parle français ; il habite une capitaleremplie de gens intelligents, nobles et remarquables, où il y a de l’animation, des théâtres magnifiques, des soirées musicales, des couturières de premier ordre, des confiseries… Il est dit dans les Écritures que la femme doit aimer son mari, et dans les romans on attache une grande importance à l’amour, mais n’y a-t-il pas là quelque exagération ? Pas de vie conjugale sans amour, alors ? On dit pourtant que l’amour passe vite et que seule demeure l’habitude, et que la vie familiale a pour but véritable non l’amour, ni le bonheur, mais les devoirs, ceux liés par exemple à l’éducation des enfants où aux soins ménagers, etc. Et peut-être que les Écritures entendent l’amour du mari comme l’amour du prochain, comprenant respect et indulgence.

     La nuit tombée, Ioulia Sergueïevna récita attentivement ses prières du soir puis elle s’agenouilla et, pressant ses mains sur sa poitrine et regardant la lueur de la veilleuse4, dit avec ferveur :

     — Fais-moi entendre raison, Vierge qui intercèdes ! Fais-moi entendre raison, Seigneur !

     Il lui était arrivé, au cours de sa vie, de rencontrer de vieilles filles pauvres et insignifiantes, qui se repentaient amèrement et exprimaient leurs regrets d’avoir jadis repoussé leurs prétendants. N’allait-il pas lui arriver la même chose ? Ne devrait-elle pas se faire nonne ou sœur de charité ?

     Elle se déshabilla et se coucha, se signant et traçant en l’air des signes de croix tout autour d’elle. Soudain, dans le couloir, la sonnette fit entendre sa voix perçante et plaintive.

     — Ah, mon Dieu ! fit-elle, ce coup de sonnette lui causant dans tout le corps une irritation douloureuse. Restée couchée, elle songeait que la vie provinciale, monotone et pauvre en événements, est en même temps inquiétante. On y a sans cesse lieu de tressaillir, de redouter quelque chose, de se fâcher ou de se sentir en faute, et les nerfs, au bout du compte, se détraquent au point que l’on n’ose plus jeter un coup d’œil en sortant la tête de sa couverture.

     Une demi-heure plus tard, la sonnette retentit de nouveau, aussi soudainement. La domestique dormait et n’avait pas dû entendre. Ioulia Sergueïevna alluma une bougie et, tremblante et contrariée, fâchée contre la servante, commença à s’habiller ; mais quand elle sortit dans le couloir, en bas, la domestique fermait déjà la porte.

     — Je croyais que c’était Monsieur, mais on venait pour un malade, dit-elle.

     Ioulia Sergueïevna revint chez elle. Elle prit dans sa commode un jeu de cartes et décida que si, après avoir bien battu les cartes et coupé, elle faisait apparaître une carte rouge, ce serait oui, c’est-à-dire qu’elle devait accepter la demande de Laptiev, tandis qu’une carte noire signifierait non. Elle sortit le dix de pique.

     Tranquillisée, elle s’endormit ; mais au matin, il n’y avait plus ni oui ni non, et elle méditait sur le fait qu’elle pouvait, si elle voulait, changer de vie. Fatiguée par ces réflexions, elle était épuisée et se sentait souffrante, mais elle s’habilla quand même peu après onze heures et alla voir Nina Fiodorovna. Elle voulait rencontrer Laptiev : peut-être lui apparaîtrait-il à présent sous un jour meilleur ; peut-être s’était-elle trompée…

     Elle peinait à marcher contre le vent, avançant à peine, tenant son chapeau à deux mains et ne voyant rien à cause de la poussière.

 

  1. C’est l’occasion de rappeler qu’on boit en Russie le thé dans des verres protégés par des porte-verres qui peuvent être magnifiques. D’ailleurs, l’auteur nous a dit au premier chapitre que Panaourov, entre autres objets, en faisait l’acquisition.
  2. Tout ce passage étonnant rappelle le discours amer de Kissotchka dans Lueurs.
  3. Rappelons que Saint-Petersbourg a la préséance, à l’époque.
  4. Devant les saintes icônes.

 

 

IV

 

     Entrant chez sa sœur et voyant Ioulia Sergueïevna, qu’il ne s’attendait pas à trouver là, Laptiev endura de nouveau la situation humiliante de l’homme qui dégoûte quelqu’un. Il en tira la conclusion que, si elle pouvait aussi librement, après ce qui s’était passé la veille, visiter sa sœur et le rencontrer lui, c’était qu’elle ne lui accordait aucune attention, le tenant pour quantité absolument négligeable. Mais quand il l’eut saluée, en la voyant, pâle avec de la poussière sous les yeux, le regarder d’un air triste et la mine contrite, il comprit qu’elle souffrait aussi.

     Se sentant indisposée, elle ne resta que très peu de temps, une dizaine de minutes, avant de prendre congé. Et, en partant, elle dit à Laptiev :

     — Raccompagnez-moi à la maison, Alexeï Fiodorovitch.

     Une fois dehors, ils marchèrent en silence, retenant leurs chapeaux ; allant derrière elle, il essayait de l’abriter du vent. Dans une ruelle plus calme, ils se retrouvèrent côte à côte.

     — Pardonnez-moi, si je n’ai pas été amicale hier, commença-t-elle d’une voix tremblante, comme au bord des larmes. Quel supplice ! Je n’ai pas dormi de la nuit.

     — Moi, j’ai passé une excellente nuit, dit Laptiev sans la regarder ; mais cela ne veut pas dire que j’aille bien.  Ma vie est brisée, je suis profondément malheureux et, après votre refus d’hier, j’ai tout de l’homme empoisonné. Le plus pénible ayant été dit hier, je ne ressens plus de gêne aujourd’hui devant vous, et je peux parler franchement. Je vous aime davantage que ma sœur, davantage que ma défunte mère… J’ai pu vivre, j’ai vécu sans elles, mais vivre sans vous est pour moi un non-sens, je ne le puis…

     Comme d’habitude, il devinait à présent ses intentions. Il comprenait qu’elle voulait reprendre l’entretien de la veille et qu’elle lui avait demandé de la reconduire chez elle dans ce seul but, voilà qu’elle l’amenait chez elle. Mais que pouvait-elle ajouter à son refus ? Quelle nouveauté avait-elle imaginée ? Ses regards, son sourire et même le maintien de ses épaules et son port de tête, en marchant à ses côtés, tout montrait à Laptiev, comme par le passé, qu’elle ne l’aimait pas, qu’il était un étranger pour elle. Que voulait-elle lui dire encore ?

     Le docteur Sergueï Borissytch était à la maison.

     — Soyez le bienvenu, très heureux de vous voir, Fiodor Alexeîevitch, dit-il à Laptiev en embrouillant son nom et son patronyme. Très heureux, très heureux.

     Par le passé, il avait montré moins d'affabilité, et Laptiev en déduisit que le docteur était au courant de sa demande en mariage, ce qui lui déplut. Il était maintenant assis au salon, et cette pièce lui faisait une drôle d’impression par son mobilier chiche et petit-bourgeois ainsi que ses piètres tableaux ; bien qu’on y trouvât des fauteuils et une énorme  lampe à abat-jour, la pièce semblait inhabitée, elle avait l’air d’un vaste hangar, et il était évident que seul un homme comme le docteur pouvait s’y sentir chez lui ; dans une autre pièce, appelée la salle, presque deux fois plus grande que le salon, ne se trouvaient que des chaises, comme dans un cours de danse. Et pendant que Laptiev, assis au salon, conversait avec le docteur au sujet de sa sœur, un soupçon se mit à le travailler. Ioulia Sergueïevna ne serait-elle pas venue chez Nina et ne l’aurait-elle pas ensuite ramené ici pour lui déclarer qu’elle acceptait sa demande ? Oh, comme c’était affreux, le plus affreux étant que son âme à lui pût se laisser gagner par de tels soupçons. Il imaginait le père et la fille se concertant longuement la veille pendant la soirée, discutant peut-être encore pendant la nuit et tombant enfin d’accord sur le fait que Ioulia avait agi à la légère en refusant un homme riche. Il entendait même résonner à ses oreilles les paroles que les parents prononcent en de telles circonstances :

     « Il est vrai que tu ne l’aimes pas, réfléchis pourtant à tout le bien que tu peux faire ! »

     Le docteur se prépara à aller voir ses malades. Laptiev voulut sortir avec lui, mais Ioulia Sergueïevna lui dit :

     — Restez, je vous prie.

     Elle était épuisée, découragée, et se persuadait à présent que refuser un homme honnête, bon et qui l’aimait, au seul motif qu’il ne lui plaisait pas, en particulier lorsque ce mariage lui donnait la possibilité de changer sa vie, cette vie sans joie, monotone et oisive qu’elle menait tandis que s’enfuyait sa jeunesse et que l’avenir n’annonçait rien de plus brillant, que le refuser dans de telles circonstances – c’était une folie, un pur caprice pour lequel Dieu pourrait même la punir.

     Son père sortit. Lorsque ses pas s’éloignèrent, elle se campa soudain devant Laptiev et lui dit d’une voix résolue, tout en pâlissant affreusement :

     — J’ai beaucoup réfléchi hier, Alexeï Fiodorytch… J’accepte votre proposition.

     Il s’inclina et lui baisa la main, elle posa gauchement ses lèvres froides sur sa tête1. Il sentait que, dans cette déclaration d’amour, manquait l’essentiel— son amour à elle – et qu’il y avait beaucoup de superflu, il avait envie de crier, de s’enfuir, de repartir à Moscou sur-le-champ, mais elle se tenait près de lui, elle était si belle à ses yeux, la passion s’empara soudain de lui, il songea qu’il était bien tard pour raisonner, l’étreignit passionnément, la pressa contre sa poitrine et, balbutiant des mots incertains, lui disant tu, il lui embrassa le cou, puis la joue, la tête…

     Elle s’écarta et s’approcha de la fenêtre, craignant ces caresses, et déjà tous deux regrettaient de s’être déclarés, et tous deux se demandaient avec embarras : « pourquoi cela est-il arrivé ? »

     — Si vous saviez comme je suis malheureuse ! dit-elle, les mains serrées.

     — Qu’avez-vous ? demanda-t-il en s’approchant d’elle, commençant lui aussi à se tordre les mains. Parlez, ma chérie, pour l’amour de Dieu, qu’y a-t-il ? Mais dites-moi la vérité, je vous en supplie, rien que la vérité !

     — Ne faites pas attention, dit-elle en se forçant à sourire. Je vous promets d’être une épouse fidèle et dévouée… Venez ce soir.

     Plus tard, en repensant à tout cela tout en faisant à sa sœur la lecture d’un roman historique, il se sentait blessé de ce que l’on eût répondu de façon aussi mesquine à l’étendue, à la pureté, à la splendeur de ses sentiments ; on ne l’aimait pas, mais on avait accepté sa demande seulement, semblait-il, parce qu’il était riche, bref on préférait en lui ce que lui-même estimait le moins. En admettant que la pure et pieuse Ioulia Sergueïevna n’ait à aucun moment songé à l’argent, il n’en demeurait pas moins qu’elle ne l’aimait pas, non, elle ne l’aimait pas et faisait, peut-être sans le voir clairement, sans s’en rendre pleinement compte, un mariage de raison. Laptiev détestait la maison du docteur à cause de son ameublement mesquin, le docteur lui-même lui apparaissait comme un pitoyable avare adipeux, un personnage d’opérette, un peu le Gaspard des Cloches de Corneville2, jusqu’au prénom Ioulia qui avait une résonance vulgaire. Il se voyait devant l’autel avec sa Ioulia, deux inconnus l’un pour l’autre et sans une goutte de sentiment de son côté à elle, tous les deux comme unis par une marieuse, et une seule chose le consolait à présent, aussi banale que ce mariage lui-même, le fait de n’être ni le premier ni le dernier à qui ça arrivait, des milliers de gens se mariaient ainsi, et aussi la pensée que peut-être, avec le temps, quand elle le connaîtrait mieux, Ioulia en viendrait à l’aimer.

     — Roméo et Ioulia ! dit-il en refermant le livre et en se mettant à rire. Nina, je suis Roméo. Tu peux me féliciter, j’ai aujourd’hui demandé Ioulia Biélavine en mariage.

     Nina Fiodorovna prit cela pour une plaisanterie, puis elle le crut et se mit à pleurer. Cette nouvelle ne lui faisait pas plaisir.

     — Eh bien, je te félicite, dit-elle. Mais pourquoi aussi soudainement ?

     — Ça n’a rien de soudain. Cela dure depuis le mois de mars, mais tu ne vois rien… Je suis tombé amoureux d’elle en mars, quand j’ai fait sa connaissance ici même, dans ta chambre.

     — Moi, je pensais que tu épouserais l’une de nos jeunes Moscovites, dit Nina Fiodorovna. Une jeune fille de notre milieu, ce serait plus simple. Mais le principal, Aliocha, c’est que tu sois heureux, c’est le plus important. Mon Grigori Nikolaïtch ne m’aimait pas et, il est impossible de le cacher, tu vois bien la vie que nous avons. Bien entendu, n’importe quelle femme peut t’aimer pour ta bonté et ton esprit, mais Ioulitchka a fait l’Institut3, elle est noble, elle se soucie peu d’esprit et de bonté. Elle est jeune, alors que toi, Aliocha, tu ne l’es plus, et tu n’es pas beau.

     Pour adoucir ces derniers mots, elle lui caressa la joue et dit :

     — Tu n’es pas beau, mais tu es un très brave homme.

     Émue au point qu’une légère rougeur était apparue sur ses joues, elle se demandait avec animation s’il conviendrait pour elle de bénir Aliocha avec l’icône, puisque, en tant que sœur aînée, elle remplaçait pour lui leur mère ; et elle passa du temps à persuader son frère affligé de la nécessité d’organiser des noces convenables, solennelles et joyeuses, pour éviter la réprobation des gens.

     Laptiev se mit alors à fréquenter la maison des Biélavine trois ou quatre fois par jour en tant que fiancé, il lui arrivait même de ne pas trouver le temps de relayer Sacha et de lire des roman historiques à sa sœur. Ioulia le recevait dans les deux pièces qu’elle occupait, loin du salon et du cabinet de son père, et ces pièces lui plaisaient beaucoup. Des murs sombres, dans un coin, l’armoire aux icônes ; dans l’air, des odeurs de bons parfums et d’huile de veilleuse. Ioulia vivait dans les pièces les plus à l’écart, son lit et sa coiffeuse étaient retranchés derrière un paravent, et sa bibliothèque s‘abritait derrière des voiles verts accrochés, de l’intérieur, à ses portes., des tapis étouffaient le bruit des pas de Ioulia – Laptiev en déduisit qu’elle était renfermée et qu’elle aimait mener une vie retirée, calme et tranquille. Elle était encore traitée par son père comme la mineure qu’elle était, n’avait aucun argent à elle et il lui arrivait, au cours de ses promenades, de se retrouver dans l’embarras, n’ayant pas un kopeck sur elle. Son père lui donnait de l’argent au fur et à mesure pour ses toilettes et ses livres, une centaine de roubles par an, pas davantage. D’ailleurs le docteur lui-même était très serré, malgré sa bonne clientèle. Il jouait aux cartes tous les soirs à son club, et perdait régulièrement. En outre, il achetait à crédit et sur hypothèques des maisons pour les louer ensuite ; ses locataires étaient mauvais payeurs, mais il prétendait que ces opérations immobilières étaient très fructueuses. Il avait hypothéqué la maison dans laquelle ils vivaient, sa fille et lui, pour acquérir un terrain sur lequel il avait commencé à faire construire une grande maison à un étage4 qu’il comptait hypothéquer à son tour.

     Laptiev vivait maintenant dans une sorte de brouillard, comme si ce n’était pas lui mais son double, et il faisait à présent bien des choses qu’il ne se serait pas décidé à faire auparavant. Il accompagna deux ou trois fois le docteur à son club, il dîna avec lui et lui proposa de l’argent pour sa construction ; Panaourov trouva le moyen de l’inviter à déjeuner chez lui et Laptiev, sans réfléchir, accepta. Il fut accueilli par une dame d’environ trente-cinq ans, grande et maigre, aux cheveux un peu grisonnants et aux sourcils noirs, qui ne paraissait pas russe. De la poudre s’étalait en taches blanches sur sa figure, elle eut un sourire doucereux et serra la main de Laptiev avec une telle brusquerie qu’elle fit tinter les bracelets de ses bras blancs. Il eut l’impression qu’elle cherchait, par son sourire, à cacher son malheur aux autres ainsi qu’à elle-même. Il aperçut aussi deux fillettes ressemblant à Sacha, l’une de cinq ans et l’autre de trois ans. Au repas, on servit une soupe au lait, du veau froid aux carottes et du chocolat – c’était mauvais et trop sucré, en revanche on voyait sur la table briller des fourchettes en or, des flacons de sauce au soja et au poivre de Cayenne, un huilier alambiqué et un poivrier en or.

     Ce fut seulement après avoir mangé la soupe au lait que Laptiev comprit combien il était inconvenant qu’il soit venu déjeuner là. La dame était embarrassée, souriait à tout bout de champ en montrant ses dents. Panaourov expliquait de façon scientifique ce qu’est l’amour et ce qui le produit.

     — Nous avons ici affaire à un phénomène d’électricité, disait-il en français en s’adressant à la dame. La peau de chaque individu contient de minuscules glandes remplies de fluides. Si vous rencontrez une personne dont les fluides sont parallèles aux vôtres, ce sera pour vous l’amour.

     Quand Laptiev revint chez lui et que sa sœur lui demanda où il était allé, il se sentit gêné et ne répondit rien.

     Jusqu’à son mariage, il se sentit tout le temps dans une situation fausse. Son amour ne faisait que croître chaque jour, Ioulia lui apparaissait comme un être poétique et sublime, pour autant cet amour n’était pas réciproque et la réalité demeurait qu’il l’achetait et qu’elle se vendait. Il lui arrivait, en y pensant, de désespérer et de se demander s’il ne devrait pas s’enfuir. Il passait des nuits entières sans dormir et à penser à sa future rencontre à Moscou, après son mariage, avec la dame qu’il appelait « la personne » dans ses lettres à ses amis, et à se demander de quel œil son père et son frère, gens au caractère difficile, verraient son mariage et de quelle façon ils accueilleraient Ioulia. Il redoutait que son père, à la première rencontre, ne lui sorte quelque grossièreté. Quant à son frère Fiodor, il lui arrivait, ces derniers temps, quelque chose d’étrange. Dans ses longues lettres, il parlait de l’importance de la santé, de l’influence des maladies sur le psychisme, de religion, pas un mot à propos de Moscou et des affaires. Ces lettres énervaient Laptiev qui avait l’impression que le caractère de son frère empirait.

     La noce eut lieu en septembre. La cérémonie se tint dans l’église Saint-Pierre et Saint-Paul après la messe, et les jeunes mariés partirent le jour même pour Moscou. Lorsque Laptiev et sa femme, cette dernière dans la robe noire à traîne qui lui donnait l’air d’une vraie dame et non plus d’une jeune fille, dirent au revoir à Nina Fiodorovna, le visage entier de la malade se crispa mais ses yeux secs ne versèrent pas une larme. Elle déclara :

     — Si, que Dieu me l’épargne, je venais à mourir, prenez mes filles chez vous.

     — Oh, je vous le promets ! répondit Ioulia Sergueïevna, ayant elle aussi un tiraillement nerveux des lèvres et des paupières.

     — Je viendrai te voir en octobre, dit Laptiev, ému. Rétablis-toi, ma chérie.

     Ils firent le voyage dans un compartiment séparé; Ils étaient tous les deux tristes et gênés. Sans avoir enlevé son chapeau, elle était assise dans un coin et faisait semblant de somnoler ; lui, allongé sur la banquette en face d’elle, pensait avec inquiétude à différentes choses : à son père, à « la personne », à son appartement de Moscou, plairait-il à Ioulia ? Et, jetant des coups d’œil à l’épouse qui ne l’aimait pas, il se demandait tristement : « Pourquoi cela est-il arrivé ? »

 

  1. Tradition russe, d’après Denis Roche.   
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Cloches_de_Corneville
  3. Équivalent de l’Université pour les jeunes filles.
  4. Dans le texte russe : deux étages, parce que le rez-de-chaussée est compté comme premier étage…

 

 

V

     
     Les Laptiev géraient à Moscou un commerce de mercerie en gros : passementeries diverses, ganses et franges, coton à tricoter, boutons, etc. La recette brute atteignait deux millions de roubles chaque année ; en dehors du père, personne ne savait le montant du bénéfice net. Les fils et les commis l’évaluaient à quelque trois cent mille roubles et disaient qu’il serait supérieur de cent mille roubles si le vieux « ne se laissait pas aller », c’est-à-dire s’il ne faisait pas crédit à l’aveuglette ; les dix dernières années avaient vu s’accumuler pour presque un million de traites sans espoir de paiement, et le premier commis, lorsque la conversation roulait là-dessus, plissait l’œil d’un air malicieux et prononçait des paroles dont la signification n’était pas claire pour tout le monde :

     — C’est la conséquence psychologique du temps.

     Les principales opérations commerciales avaient lieu dans les galeries marchandes de la ville, dans un local qu’on appelait l’entrepôt. On y entrait en venant d’une cour plongée dans une perpétuelle obscurité où flottait une odeur de tille et où des chevaux de trait frappaient l’asphalte de leurs sabots. Une porte d’aspect très modeste, recouverte d’une plaque de tôle, menait de la cour à une pièce aux murs brunis par l’humidité et noircis d’écritures faites au charbon, qu’éclairait une étroite fenêtre garnie d’un grillage ; venait ensuite à gauche une autre pièce, plus grande et plus propre, avec un poêle en fonte et deux tables, mais toujours avec une fenêtre de prison : le bureau ; de là, un étroit escalier de pierre menait au local principal, au-dessus. C’était une pièce assez vaste mais, en raison de la demi-obscurité permanente, du plafond bas et de l’entassement des caisses, des ballots et des gens faisant la navette, elle semblait au visiteur aussi peu attrayante que les deux pièces du bas. . À l’étage comme dans le bureau, la marchandise s’étalait sur des rayons, en paquets, en ballots, dans des cartons, sans aucun ordre ni grâce, et si l’on n’avait pas aperçu, par des fentes dans les enveloppes, tantôt des fils ponceau, tantôt un gland ou le bout d’une frange, on n’aurait jamais pu deviner tout de suite ce que l’on vendait ici. Et, en voyant ces paquets chiffonnés et ces cartons cabossés, on ne pouvait croire qu’avec de telles bagatelles on gagnât des millions, ni que dans cet entrepôt cinquante personnes s’affairassent quotidiennement, sans compter les clients.

     Lorsque, le lendemain de son arrivée à Moscou, à midi, Laptiev arriva à l’entrepôt, une équipe d’ouvriers occupés à emballer la marchandise faisait un tel bruit en clouant les caisses que, et dans la première pièce et dans le bureau, personne ne l’entendit entrer ; un paquet de lettres à la main et faisant la grimace à cause du bruit, un facteur connu de lui descendait, et ne le remarqua pas davantage. La première personne qu’il rencontra en haut fut son frère Fiodor Fiodorytch1, qui lui ressemblait à tel point qu’on les prenait pour des jumeaux. Cette ressemblance renvoyait en permanence à Laptiev sa propre apparence physique et à présent, en voyant devant lui un homme plutôt petit de taille, les joues rouges, le cheveu rare, les jambes maigres et sans race, un homme semblant peu cultivé et ne présentant pas d’intérêt, il se demanda : « Suis-je vraiment comme ça ? »

     — Comme je suis content de te voir ! dit Fiodor en l’embrassant et en lui serrant fortement la main. Je t’attendais chaque jour avec impatience, mon cher frère. Dès que tu as écrit t’être marié, j’ai été dévoré de curiosité. Et tu me manquais, frérot. Juges par toi-même, cela fait six mois que nous ne sommes pas vus. Bon, alors ? Raconte ! Nina va mal ? Très mal ?

     — Très mal.

     — Tout est entre les mains de Dieu, soupira Fiodor. Bon, et ta femme ? Ce doit être une beauté, hein ? Je l’aime déjà, c’est ma sœurette, non ? Nous la gâterons ensemble.

     Une large dos voûté bien connu de Laptiev fit son apparition, celui de son père, Fiodor Stiépanytch2. Assis sur un tabouret près du comptoir, le vieillard causait avec un client.

     — Papa, lui cria Fiodor, Dieu nous envoie de la joie ! Mon frère est arrivé.

     Fiodor Stiépanytch était un homme de haute taille et de constitution extraordinairement robuste, si bien qu’en dépit de ses quatre-vingts ans et de ses rides, il avait toujours l’air solide et bien portant. Il avait une voix de basse mugissante, sonore et profonde qui sortait de sa vaste poitrine comme d’un tonneau. Il se rasait la barbe, portait des moustaches bien taillées de soldat et fumait le cigare. Comme il avait toujours chaud, en toute saison, il portait, aussi bien à l’entrepôt que chez lui, un ample veston de toile. Il avait récemment été opéré de la cataracte, il y voyait mal et ne s’occupait déjà plus des affaires, il se contentait de bavarder avec les clients en buvant du thé et en mangeant des confitures.

     Laptiev s’inclina et lui baisa la main, puis les lèvres.

     — Ça fait un petit bout de temps qu’on ne s’était pas vus, cher monsieur., dit le vieillard. Un bon petit bout de temps. Alors, il faut te féliciter pour ton mariage ? Hé bien soit, je te félicite.

     Et il présenta ses lèvres pour recevoir le baiser de Laptiev, qui se pencha vers lui et le lui donna.

     — Alors, tu nous as amené ta demoiselle ? demanda le vieux qui, sans attendre la réponse, dit en s’adressant au client :

     — Je vous informe par la présente, papa, que j’épouse Mademoiselle une telle. Eh oui. Et ce n’est plus dans les règles de demander au papa sa bénédiction et ses conseils. Ils n’en font qu’à leur tête. J’avais plus de quarante ans lorsque je me suis marié, mais je me suis traîné aux pieds de mon père pour lui demander conseil. De nos jours, ça ne se fait plus.

     Le vieillard se réjouissait de voir son fils, mais n’estimait pas convenable de se montrer trop caressant avec lui ni de manifester d’une façon ou d’une autre sa joie. Sa voix, sa façon de parler et ce « ta demoiselle » mirent Laptiev de mauvaise humeur, comme à chaque fois qu’il se trouvait à l’entrepôt.  Le moindre détail, ici, lui rappelait le passé, le temps où on le fouettait et où, pour le Carême, on le faisait jeûner ; il savait qu’on fouettait encore maintenant les apprentis et qu’on leur mettait le nez en sang, et que lorsque ces apprentis seraient devenus grands, ils tabasseraient à leur tour. Cinq minutes passées à l’entrepôt lui suffisaient pour avoir le sentiment que quelqu’un allait le couvrir d’injures ou lui flanquer un coup sur le nez.

     Fiodor tapota l’épaule du client et dit à son frère :

     — Aliocha, je te présente notre bienfaiteur de Tambov, Grigori Timofiéitch. Il peut servir d’exemple à la jeunesse actuelle : il a la cinquantaine, et a des nourrissons chez lui.

     Les commis se mirent à rire ainsi que le client, maigre vieux à la figure blême.

     — La nature est au-dessus de la marche ordinaire des choses, observa le premier commis, debout juste derrière le comptoir. Ça sort d’où c’est entré.

     Le premier commis, homme de haute taille d’environ cinquante ans à la barbe sombre, portant lunettes et le crayon derrière l’oreille, avait l’habitude de donner un tour obscur à ses idées, s’exprimant à coup d’allusions légères, et son sourire narquois indiquait qu’il donnait un sens subtil et particulier à ses paroles. Il aimait obscurcir son discours à l’aide de mots littéraires qu’il entendait à sa façon, et il employait souvent de travers une quantité de mots ordinaires. Ainsi le mot « hormis ». Quand il exprimait une idée de façon catégorique et ne voulait pas être contredit, il tendait la man droite et disait :

     — Hormis !

     Et le plus étonnant, c’est que les autres commis et les clients le comprenaient parfaitement. Il s’appelait Ivan Vassikiévitch Potchatkine, et il était natif de Kachira. À présent, il exprima ainsi ses félicitations à Laptiev :

     — C’est courageux de votre part, car le cœur féminin, c’est Chamil3.

     Il y avait un autre personnage important à l’entrepôt, le commis Makeïtchev, homme corpulent et plein d’assurance, aux cheveux blonds partagés par une calvitie au sommet du crâne. S’approchant de Laptiev, il le félicita en lui disant à mi-voix et avec respect :

     — j’ai bien l’honneur, monsieur… Le Seigneur a entendu les prières de monsieur votre père. Dieu soit loué, monsieur !

     Ensuite s’approchèrent les autres commis qui présentèrent leurs félicitations à Laptiev. Ils étaient tous habillés à la mode et avaient l’air de gens convenables et bien élevés. Chez eux les o ne devenaient pas des a4, et ils prononçaient le gué comme le g latin ; comme ils ajoutaient m’sieurà tout bout de champ, leurs félicitations, rapidement formulées, telle « je vous souhaite, m’sieur, plein de bonnes choses, m’sieur » produisait le bruit d’une badine fouettait l’air : « jvysss ».

     Tout cela ennuya vite Laptiev qui eut envie de rentrer chez lui, mais s’en aller était gênant. Décemment, il devait rester à l’entrepôt une couple d’heures au minimum. Il s’écarta du comptoir et se mit à demander à Makeïtchev si l’été s’était bien passé et s’il n’y avait rien de nouveau, à quoi celui-ci répondit respectueusement sans le regarder en face. Un apprenti aux cheveux courts et en blouse grise lui apporta un verre de thé, sans soucoupe ; un peu plus tard, un autre apprenti qui passait à côté d’eux trébucha en heurtant une caisse et faillit tomber, et Makeïtchev, l’homme plein d’assurance, prit tout à coup un air méchant et, le visage effrayant de cruauté, lui lança :

     — Utilise tes pieds, pour marcher !

     Les commis se réjouissaient de voir enfin leur jeune patron de retour après s’être marié ; ils lui jetaient des regards empreints d’une curiosité amicale et chacun d’eux, en passant près de lui, avait à cœur de lui dire respectueusement quelque chose d’aimable. Mais Laptiev était convaincu que tout cela manquait de sincérité, et qu’on le flattait parce qu’on le craignait. Il n’avait jamais pu oublier qu’une quinzaine d’années auparavant, un employé souffrant de maladie mentale était sorti dans la rue en linge de corps, nu-pieds, pour menacer du poing les fenêtres du patron en criant qu’on le torturait ; et, une fois le pauvre diable guéri, on avait longtemps fait des gorges chaudes à son sujet en lui rappelant qu’il criait aux patrons « plantateurs ! » au lieu d’« exploiteurs ». De façon générale, les employés des Laptiev vivaient très mal, ce qui fournissait depuis longtemps un thème de discussion dans les galeries marchandes. Le pire était que le vieux Fiodor Stiépanytch observait à leur endroit une politique asiatique, en quelque sorte. Ainsi, nul ne savait combien gagnaient ses préférés, Potchatkine et Makeïtchev ; avec les primes, ils touchaient dans les trois mille roubles par an, pas davantage, mais il faisait mine de les payer sept mille ; tous les employés recevaient des gratifications chaque année, mais en secret, de sorte que celui qui avait peu reçu se devaient, par amour-propre, de dire qu’ils avaient beaucoup reçu ; aucun apprenti ne savait quand il passerait commis ; aucun employé ne savait si le patron était content de lui ou pas. Rien n’était expressément défendu aux employés, du coup ils ne savaient pas ce qui était permis et ce qui ne l’était pas. On ne leur interdisait pas de se marier, mais ils ne se mariaient pas de peur de perdre leur place si ce mariage déplaisait au patron. Il leur était permis d’avoir des relations et d’aller les voir, mais le portail était fermé à neuf heures du soir et chaque matin le patron examinait d’un air soupçonneux tous ses employés en vérifiant si l’un d’eux ne sentait pas la vodka : « Allez, souffle un peu ! »

     À chaque fête, les employés avaient l’obligation d’aller à la première messe, en se plaçant à l’église de façon que le patron les voie tous. Les carêmes étaient observés avec rigueur. Les jours de solennité, comme la fête du patron ou celles des membres de sa famille, les employés devaient se cotiser pour lui offrir un gâteau de chez Fleï, ou un album. Ils habitaient le rez-de-chaussée de la maison de la rue Piatnitskaïa, ainsi qu’une dépendance, à trois ou quatre par chambre, et mangeaient en commun dans une grande écuelle, même s’ils avaient devant eux une assiette. Si l’un des patrons entrait pendant le repas, ils se levaient tous.

     Laptiev se rendait compte que, parmi eux, seuls peut-être ceux qu’avait corrompus leur éducation par le vieillard pouvaient vraiment le regarder comme un bienfaiteur, les autres ne voyaient en lui qu’un ennemi et un « plantateur ». À présent, après six mois d’absence, il ne constatait aucune amélioration ; il y avait même quelque chose de nouveau qui n’annonçait rien de bon. Son frère Fiodor, auparavant paisible, pensif et excessivement délicat, courait maintenant d’un bout à l’autre de l’entrepôt, un crayon derrière l’oreille, l’air très occupé, tapant sur l’épaule des clients et criant aux employés : « Les amis ! » Il jouait évidemment un rôle nouveau, dans lequel Laptiev ne le reconnaissait pas. 

     Le vieux n’arrêtait pas de parler de sa voix mugissante. Par désœuvrement, il enseignait aux clients la façon de vivre et de mener sa barque, de plus, il le faisait en se donnant sans cesse en exemple. Ces vantardises, ce ton autoritaire, accablant, Laptiev l’avait entendu pendant dix ans, quinze ans, vingt ans. Le vieillard s’adorait ; il ressortait invariablement de ses discours qu’il avait fait le bonheur de sa défunte épouse et de ses proches, il avait doté ses enfants, comblé de bienfaits ses employés et ses domestiques et obligé toutes ses connaissances et la rue entière à prier éternellement pour lui ; quoi qu’il fît, c’était pour le mieux, et si des gens s’en sortaient mal avec leurs affaires, c’était faute d’être venu lui demander conseil ; pas moyen de s’en tirer sans ses conseils. À l’église, il se mettait toujours devant tout le monde et allait jusqu’à faire des réflexions aux prêtres quand ceux-ci n’officiaient pas correctement, il pensait que cela était agréable à Dieu, puisque Dieu l’aimait.

     Vers deux heures, à l’entrepôt, tous étaient en plein travail, à l’exception du vieux qui continuait à mugir. Laptiev, pour ne pas rester inactif, prit des passementeries des mains d’une ouvrière qu’il libéra, puis prêta l’oreille à un client, un marchand de Vologa qu’il confia à un employé.

     «  T, V, A ! entendait-on de tous côtés : les prix et les numéros des marchandises étaient désignés, dans l’entrepôt, par des lettres. R, I, T ! »

     En partant, Laptiev dit seulement au revoir à Fiodor.

     — Je viendrai demain avec ma femme rue Piatnitskaïa, dit-il, mais je te préviens que si le père sort la moindre grossièreté, je m’en irai aussitôt.

     — Ah, tu es bien toujours le même, soupira Fiodor. Tu t’es marié, mais tu n’as pas changé. Frère, il faut être indulgent avec le vieux. À demain, donc, à onze heures. Nous t’attendrons avec impatience. Alors, viens tout de suite après la messe.

     — Je ne vais pas à la messe.

     — Bon, peu importe. Le principal, c’est de ne pas arriver plus tard que onze heure, qu’on ait le temps faire une petite prière et de manger6 ensemble. Salue de ma part la sœurette et baise-lui la main.  Je sens par avance que je vais l’aimer, ajouta Fiodor, tout à fait sincère. Je t’envie, frère ! cria-t-il alors qu’Alexeï était déjà dans l’escalier.

     « Mais qu’a-t-il à se recroqueviller  timidement comme s’il avait l’impression d’être tout nu ? songeait Laptiev en suivant la rue Nikolskaïa et en s’efforçant de comprendre le changement qui s’était produit chez Fiodor. Et cette nouvelle façon qu’il a de s’exprimer : frère, cher frère, Dieu nous envoie de la joie, nous ferons une petite prière – on dirait tout à fait le Ioudouchka de Chtchédrine7.   

 

  1. Pour Fiodorovitch : ce frère a le même prénom que leur père.      
  2. Pour Stiépanovitch, fils de Stéphane.
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Chamil
  4. Lorsque le o est avant ou après l’accent, il a tendance à être prononcé de façon intermédiaire entre o et a. Le g russe est dur et prononcé largement.
  5. En fait, ils ajoutent au bout du mot l’initiale s de l’ancien soudar’ qui signifie monsieur. Signe de respect, d’un inférieur à un supérieur – ou alors, ironique.
  6. Petit-déjeuner tardif. Le déjeuner (dîner d’antan) a lieu au milieu de l’après-midi.
  7. Dans Les Golovliov, grand roman dont la publication fut achevée en 1880, et dont l’auteur est Mikhaïl Saltykov, connu sous le pseudonyme de Chtchédrine.

 

 

VI

 

     Le lendemain, qui était un dimanche, Laptiev se trouvait à onze heures avec sa femme rue Piatnitskaïa, dans une voiture légère tirée par un seul cheval.  Il redoutait quelque extravagance de la part de Fiodor Stiépanytch, ce qui lui causait par avance du désagrément. Après deux nuits passées dans la maison de son mari, Ioulia Sergueïevna considérait déjà son mariage comme une erreur malheureuse et s’il lui avait fallu vivre avec son mari dans une autre ville que Moscou, il lui semblait qu’elle n’aurait pas supporté cette horreur. Moscou la divertissait, les rues, les maisons et les églises lui plaisaient beaucoup, et si l’on avait pu parcourir Moscou dans ces jolis traîneaux tirés par des chevaux de prix, parcourir Moscou toute la journée, du matin au soir, en allant à vive allure et en respirant la fraîcheur de l’air automnal, alors peut-être se serait-elle sentie moins malheureuse.

     Près d’une maison blanche à un étage, récemment recrépie, le cocher freina le cheval et prit à droite. On les attendait. Devant la porte cochère se tenaient le conciergeen caftan neuf, hautes bottes et caoutchoucs, et deux sergents de ville ; on avait recouvert de sable frais tout l’espace depuis le milieu de la chaussée jusqu’à la porte cochère, ainsi que  son prolongement dans la cour jusqu’au perron. Le concierge se découvrit, les sergents de ville portèrent la main à leur visière. Le visage grave, Fiodor les accueillit en bas du perron.

     — Très heureux de faire votre connaissance, sœurette, dit-il en baisant la main de Ioulia. Soyez la bienvenue.

     Il lui offrit son bras pour monter l’escalier, puis lui fit suivre un couloir au milieu d’une foule d’hommes et de femmes. Les gens se serraient aussi dans le vestibule, qui fleurait l’encens.

     — Je vais tout se suite vous présenter à notre père, chuchota Fiodor au milieu du silence solennel et sépulcral. Un vénérable vieillard, le pater familias2.

     Dans la grande salle, près de la table préparée pour le Te Deum, se tenaient Fiodor Stiépanytch, le prêtre en kamilavkionet le diacre, tous les trois attendant visiblement.  Sans dire un mot, le vieillard tendit la main à Ioulia. Tous se taisaient. Ioulia éprouva une gêne.

     Le prêtre et le diacre commencèrent à revêtir leurs habits sacerdotaux. On apporta l’encensoir, d’où partaient des étincelles, et qui dégageait une odeur d’encens et de charbon. On alluma les cierges. Les employés entrèrent dans la salle sur la pointe des pieds et s’alignèrent sur deux rangs le long d’un mur. Le silence régnait, il n’y avait même personne pour toussoter.

     — Bénis-nous, seigneur, commença le diacre.

     Le Te Deum fut dit avec solennité, sans rien omettre, et l’on chanta deux acathistes4 : l’hymne au Très Doux Jésus et l’hymne à la Très Sainte Vierge. Les chantres suivaient la partition et ce fut très long. Laptiev avait remarqué la gêne éprouvée par sa femme ; tandis qu’on chantait les hymnes et que les chantres reprenaient sur différents tons le triple « Seigneur, aie pitié », il s’attendait, tendu par l’appréhension, à ce que le vieillard se retourne subitement pour faire quelque observation comme « vous ne savez pas faire un signe de croix ? » ; et il ressentait de l’agacement : à quoi bon cette foule, à quoi bon toute cette cérémonie, avec popes et chantres ? Cela sentait trop son marchand. Mais lorsqu’elle plaça, avec le vieux, sa tête sous l’Évangile5, puis s’agenouilla à plusieurs reprises, il comprit que tout cela lui plaisait, et se sentit rassuré.

     À la fin de la prière, au moment des souhaits de longue vie, le prêtre fit baiser la croix au vieillard et à Alexeï, mais quand Ioulia Sergueïevna s’approcha, il couvrit la croix de sa main et  indiqua qu’il voulait parler. On fit signe aux chantres de se taire.

     — Le prophète Samuel, commença le prêtre, vint à Bethléem sur l’injonction du Seigneur, et les anciens de la ville lui demandèrent avec émoi et solennité : « Nous apportes-tu la paix, ô voyant ? » Et le prophète leur tint ce langage : « La paix, je suis venu offrir un sacrifice au Seigneur. Sanctifiez-vous et réjouissez-vous avec moi aujourd’hui6. » Allons-nous aussi te demander, Ioulia, servante de Dieu, si tu apportes avec toi la paix dans cette maison ?

     Ioulia rougit d’émotion. Ayant achevé, le prêtre lui fit baiser la croix et déclara d’un ton déjà fort différent :

     — À présent, il est temps de marier Fiodor Fiodorovitch.

     Les chantres se remirent à chanter, les gens se mirent à remuer, la salle devint bruyante. Attendri, les yeux pleins de larmes, le vieillard embrassa Ioulia par trois fois, fit un signe de croix au-dessus de son visage et dit :

     — Cette maison est la vôtre. Je suis vieux, je n’ai besoin de rien.

     Les employés adressaient des félicitations, mais les chantres faisaient tellement de bruit qu’il n’y avait pas moyen d’entendre ce qu’ils disaient. Après, on déjeuna et l’on but du champagne. Ioulia était assise à côté du vieillard qui lui disait que vivre séparément ne vaut rien, qu’il faut vivre ensemble dans la même maison, que les partages et les dissensions mènent à la ruine.

     — J’ai fait fortune, tandis que mes enfants ne font que dépenser, disait-il. Venez à présent vivre avec moi dans ma maison et faites fortune vous aussi. Moi, je suis vieux, il est temps pour moi de me reposer.

     Ressemblant beaucoup à son mari, en plus remuant et en plus timide, Fiodor apparaissait tout le temps devant Ioulia ; il s’affairait auprès d’elle et lui baisait fréquemment la main.

     — Nous sommes des gens simples, sœurette, lui disait-il, une éruption de taches rouges se produisant sur sa figure. Nous vivons simplement, sœurette, à la russe, en chrétiens.

     Sur le chemin du retour, Laptiev, très content que tout se fût bien passé, et sans l’incident auquel il s’attendait, dit à sa femme :

     — Cela t’étonne qu’un homme robuste et large d’épaules comme notre père ait eu des enfants d’aussi petite taille et aussi étroits de poitrine que Fiodor et moi. Mais c’est très simple à comprendre ! Mon père s’est marié à quarante-cinq ans, et ma mère n’en avait que dix-sept. Elle pâlissait et tremblait en sa présence. Nina est née la première, d’une mère relativement bien portante, elle en fut plus forte et mieux tournée que nous ; alors que Fiodor et moi, nous avons été conçus et nous sommes nés quand la peur incessante avait déjà épuisée notre mère. Je me souviens que mon père a commencé mon éducation, pour parler simplement, il a commencé à me battre, avant même que j’aie cinq ans. Il me fouettait, me tirait les oreilles, me frappait sur la tête et moi, quand je me réveillais le matin, ma première pensée était : serai-je battu aujourd’hui ? Il nous était défendu, à Fiodor et à moi, de jouer et de faire des gamineries, nous devions aller à l’office de matines et à la première messe7, baiser la main des popes et des moines, et lire des acathistes à la maison. Toi, tu es pieuse et tu aimes tout cela, tandis que moi la religion me fait peur, passer devant une église me fait repenser à mon enfance et cela m’est pénible. On m’a mis à l’entrepôt à huit ans ; j’y travaillais comme simple apprenti, ce qui était malsain pour moi car on m’y battait presque chaque jour. Après, quand on m’a mis au lycée, j’y étudiais jusqu’au déjeuner, ensuite je devais rester dans ce même entrepôt jusqu’au soir, ceci jusqu’à l’âge de vingt-deux ans, jusqu’à ce que je fasse la connaissance, à l’Université, de Iartsev, qui m’a convaincu de quitter le domicile paternel. Ce Iartsev m’a fait beaucoup de bien. Tu sais quoi, dit Laptiev en riant de plaisir, allons sur-le-champ rendre visite à Iartsev. C’est le plus noble des hommes ! Quelle émotion cela va être pour lui !

 

  1. Le dvornik est à la fois concierge, portier et gardien. On le rencontre partout, chez Tchékhov autant que chez Gontcharov, par exemple.
  2. En latin dans le texte.
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Kamilavkion
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Acathiste
  5. C’est-à-dire qu’elle incline sa tête et que le prêtre lit un passage en tenant le livre au-dessus de sa tête.
  6. Texte difficile à traduire. Tout le passage est en slavon, langue d’église.
  7. Comme je l’ai indiqué dans la présentation du récit, tout ce passage est autobiographique, l’entrepôt remplaçant ici l’épicerie de Pavel Tchékhov.

   

 

 

VII

 

     Un samedi de novembre, Anton Rubinstein1 dirigeait l’orchestre pendant un concert symphonique. La salle était archipleine et il faisait très chaud. Laptiev se tenait debout derrière les colonnes, tandis que sa femme et Kostia Kotchévoï2 étaient assis loin vers l’avant, au troisième ou au quatrième rang. Au tout début de l’entracte, Polina Nikolaïevna Rassoudine3 – la « personne » – passa à côté de lui de façon absolument inattendue. Il avait souvent songé avec inquiétude, depuis son mariage, à la possibilité de cette rencontre. À présent, tandis qu’elle le dévisageait ouvertement, il lui revint à l’esprit qu’il ne s’était jusqu’alors jamais résolu à s’expliquer avec elle, ni à lui écrire ne fût-ce que quelques lignes amicales, exactement comme s’il se cachait d’elle ; cela lui fit honte et il rougit. D’un mouvement brusque, elle lui serra fortement la main et lui demanda :

     — Avez-vous vu Iartsev ?

     Et, sans attendre la réponse, elle poursuivit sa marche impétueuse, faisant de grandes enjambées, comme si quelqu’un l’eût poussée par derrière.

     Elle était laide et très maigre, avec un long nez et un air perpétuellement las, harassé, on avait l’impression qu’elle faisait de grands efforts pour maintenir ses yeux ouverts et ne pas tomber. Elle avait de beaux yeux sombres et une expression d’intelligence, de bonté et de sincérité, mais ses mouvements étaient gauches et brusques. Il n’était pas facile de converser avec elle parce qu’elle ne savait ni écouter ni parler posément. L’aimer était une souffrance. Il lui arrivait autrefois, après de Laptiev, de rire aux éclats un long moment, cachant son visage dans ses mains, et elle assurait que, pour elle, l’amour n’était pas le plus important dans la vie, elle minaudait comme une jeune fille de dix-sept ans, il fallait éteindre toutes les bougies avant de l’embrasser. Elle avait déjà trente ans. Elle était mariée à un professeur mais cela faisait longtemps qu’elle ne vivait plus avec lui. Elle gagnait sa vie en donnant des leçons de musique et en participant à des quatuors.

     Pendant la Neuvième symphonie4, elle repassa comme par mégarde de son côté, mais la muraille compacte formée derrière les colonnes par la foule des hommes l’arrêta, l’empêchant d’aller plus loin. Laptiev vit sur elle la blouse de velours qu’elle portait déjà l’année précédente, et encore celle d’avant, pour aller au concert. Elle avait des gants neufs, son éventail aussi était neuf, mais il était bon marché. Elle aimait les toilettes mais ne s’y entendait pas et se montrait parcimonieuse, elle s’habillait mal et sans beaucoup de soin, de sorte qu’en la voyant se hâter pour se rendre à ses leçons en arpentant la rue à grandes enjambées, on pouvait facilement la prendre pour un jeune moine.

     Le public applaudissait, criait bis5.

     — Vous allez passer la soirée avec moi, dit Polina Nikolaïevna en s’approchant de Laptiev et en le regardant sévèrement. Nous sortirons d’ici pour aller prendre le thé ensemble. Vous m’entendez ? Je l’exige. Vous me devez beaucoup, et vous n’avez moralement pas le droit de me refuser cette chose insignifiante.

     — Bien, allons-y, accepta Laptiev.

     La symphonie achevée, il y eut d’innombrables rappels. Le public se levait et sortait avec une lenteur extraordinaire, et Laptiev ne pouvait s’en aller sans prévenir sa femme. Il fallait se tenir près de la porte et attendre.

     — J’ai une affreuse envie de thé, se plaignit madame Rassoudine. J’ai l’âme en feu.

     — On peut en boire ici, fit Laptiev. Allons au buffet.

     — Hé, je n’ai pas d’argent à jeter au buffetier. Je ne traficote pas, moi.

     Il lui offrit son bras, qu’elle refusa en débitant une longue et fastidieuse phrase qu’il lui avait entendu prononcer bien des fois, à savoir qu’elle ne se rangeait pas parmi les représentantes du beau sexe faible et se passait des services de messieurs les hommes.

     Tout en discutant avec lui, elle ne quittait pas le public des yeux et saluait souvent des connaissances ; c’étaient ses collègues du cours Guerrier et du conservatoire, ainsi que des jeunes gens et des jeunes filles, ses élèves. Elle leur serrait la main avec énergie et brusquerie, comme si elle les tirait à elle. Mais elle se mit soudain à remuer les épaules et à trembler comme dans un accès de fièvre, pour finir par dire à voix basse en regardant Laptiev d’un air horrifié :

     — Qui avez-vous épousé ? Où aviez-vous les yeux, fou que vous êtes ? Qu’avez-vous pu trouver à cette fille stupide et nulle ? Moi, je vous aimais pour votre esprit, pour votre âme, tandis que cette poupée de porcelaine en veut seulement à votre argent !

     — Laissons cela, Polina, implora-t-il. Tout ce que vous pouvez me dire à propos de mon mariage, je me le suis déjà dit maintes fois… Ne me causez pas de douleur inutile.

     Parut Ioulia Sergueïevna, en robe noire et avec une grande broche sertie de diamants que son beau-père lui avait envoyée après le Te Deum ; derrière elle venait sa suite : Kotchevoï, deux docteurs, un officier et un jeune homme replet portant un uniforme d’étudiant et s’appelant Kiche.

     — Rentre avec Kostia, dit Laptiev à sa femme. Moi, j’arriverai plus tard.

     Ioulia acquiesça d’un signe de tête et continua d’avancer. Nerveusement crispée, tremblant de tout son corps, Polina Nikolaïevna la suivit d’un regard plein de dégoût, de haine et de souffrance.

     Entrevoyant une explication déplaisante, avec de l’acrimonie et des larmes, Laptiev avait peur d’aller chez elle ; il proposa d’aller prendre le thé dans quelque restaurant. Mais elle dit :

     — Non, non, allons chez moi; je vous défends de me parler de restaurants.

     Elle n’aimait pas les restaurants, dont elle trouvait que l’air empestait le tabac et l’haleine des hommes. Elle avait une prévention étrange contre tous les hommes qu’elle ne connaissait pas, les tenant pour des débauchés susceptibles de se jeter à tout instant sur elle. En outre, la musique des cabarets l’énervait au point de lui donner des migraines.

     En sortant du palais de l’Assemblée de la noblesse6, ils prirent un fiacre pour aller rue Ostojenka, dans le passage Saviélovski, où habitait madame Rassoudine. Pendant tout le trajet, Laptiev pensa à elle. Effectivement, il lui devait beaucoup. Il avait fait sa connaissance chez son ami Iartsev, à qui elle enseignait la théorie musicale. Elle l’avait aimé d’un amour fort et absolument désintéressé, continuant, une fois devenue son amie, à donner ses leçons comme par le passé et à travailler jusqu’à épuisement. Grâce à elle, il avait commencé à comprendre et à aimer la musique, pour laquelle il n’éprouvait jusqu’alors que de l’indifférence.

     — La moitié de mon royaume pour un verre de thé ! dit-elle d’une voix sourde, tenant son manchon devant sa bouche pour ne pas prendre froid. J’ai donné cinq leçons aujourd’hui, que le diable les emporte ! De tels cancres, ces élèves, de tels tapoteurs que j’ai cru mourir de colère. Je suis éreintée. Dès que j’aurai mis trois cents roubles de côté, je lâche tout et je vais en Crimée. Je m’allongerai sur le rivage et avalerai de l’oxygène. Que j’aime la mer, ah, que j’aime la mer !

     — Vous n’irez nulle part, dit Laptiev. Premièrement, vous ne mettrez rien de côté, et deuxièmement, vous êtes avare. Pardonnez-moi de le dire encore une fois : en quoi est-il moins humiliant de réunir ces trois cents roubles sou par sou auprès de gens oisifs qui prennent des leçons de musique avec vous pour se désennuyer, que de les emprunter à vos amis ?

     — Je n’ai pas d’amis ! dit-elle avec irritation. Et je vous prie de ne pas dire d’idioties. La classe ouvrière, à laquelle j’appartiens, a un seul privilège : la conscience de son intégrité, le droit de ne rien devoir à des marchands et de mépriser. Non monsieur, vous ne m’achèterez pas. Je ne suis pas Ioulitchka !

     Laptiev n’essaya pas de payer le cocher, sachant que cela amènerait un flot de paroles déjà maintes fois entendues par le passé. Ce fut elle qui paya.

     Elle louait en pension une petite chambre meublée chez une dame seule. Son grand piano Becker se trouvait pour le moment chez Iartsev, rue Bolchaïa Nikitskaïa7,et elle s’y rendait chaque jour pour jouer dessus. Il y avait dans sa chambre des fauteuils couverts de housses, un lit avec une couverture blanche pour l’été et des pots de fleurs appartenant à sa propriétaire, des oléographies accrochées aux murs, et l’on ne trouvait rien dans cette chambre qui pût rappeler qu’y vivait une femme, et une femme ayant fait des études supérieures. Ni coiffeuse, ni livres, ni même un bureau. On voyait qu’elle devait se coucher aussitôt rentrée, et repartir le matin aussitôt levée.

     La cuisinière apporta le samovar. Polina Nikolaïevna prépara le thé et, continuant à trembler – il faisait froid dans la pièce –, se mit à décrier les chanteurs de la Neuvième symphonie. Ses yeux se fermaient de fatigue. Elle but un verre de thé, puis un autre, et un troisième.

     — Ainsi, vous voilà marié, dit-elle. Mais soyez rassuré, je n’en ferai pas une maladie, je saurai vous arracher de mon cœur. Je suis seulement amère et déçue que vous soyez, comme tous les autres, un moins que rien, que ce ne soit pas l’esprit, l’intellect, dont vous ayez besoin chez une femme, mais le corps, la beauté, la jeunesse… La jeunesse ! nasilla-t-elle comme singeant quelqu’un, et elle se mit à rire. La jeunesse ! Il vous faut la pureté, Reinheit ! Reinheit! Elle partit d’un grand rire en se renversant dans le fauteuil. Reinheit !

     Lorsqu’elle arrêta de rire, elle avait les yeux pleins de larmes. 

     — Êtes-vous heureux, au moins ? demanda-t-elle.

     — Non.

     — Elle vous aime ?

     — Non.

     Remué, se sentant malheureux, Laptiev se leva et se mit à marcher dans la chambre.

     — Non, répéta-t-il. Je suis très malheureux, Polina, si vous voulez tout savoir. Que  faire ?  J’ai fait une bêtise qu’il n’est plus temps de réparer. Il faut être philosophe. Elle s’est mariée sans amour, bêtement, par intérêt peut-être, mais sans calcul, et maintenant bien sûr, elle reconnaît son erreur et elle souffre. Je le vois. La nuit, nous dormons, mais dans la journée elle craint de rester même cinq minutes en tête-à-tête avec moi et cherche à se distraire en société. Être avec moi lui fait honte et lui fait peur. 

     — Cependant, elle prend bien votre argent ?

     — Sottise, Polina ! s’écria Laptiev. Elle prend mon argent parce qu’il lui est rigoureusement égal d’avoir de l’argent ou de ne pas en avoir. C’est une personne honnête, un être pur. Elle m’a épousé simplement parce qu’elle voulait quitter son père, voilà tout.

     — Êtes-vous sûr qu’elle vous aurait épousé si vous n’aviez pas été riche ? demanda madame Rassoudine9.

     — Je ne suis sûr de rien, dit avec affliction Laptiev. De rien. Je ne comprends rien. Pour l’amour du ciel, Polina, ne parlons plus de cela.

     — Vous l’aimez ?

     — À la folie.

     Il y eut alors un silence. Elle buvait son quatrième verre de thé tandis qu’il marchait en pensant que sa femme était sans doute à l’heure actuelle au cercle médical, en train de dîner.

     — Mais peut-on aimer sans savoir pourquoi ? interrogea madame Rassoudine en haussant les épaules. Non, c’est la passion bestiale qui parle en vous ! C’est de l’ivresse ! Vous êtes intoxiqué par ce beau corps, par cette Reinheit ! Écartez-vous de moi, vous êtes sale ! Allez la rejoindre !

     Elle eut un geste de découragement à son endroit puis elle attrapa sa chapka et la lui lança. Sans rien dire, il mit sa pelisse et sortit, mais elle courut après lui dans le vestibule et, s’accrochant convulsivement à son bras, près de l’épaule, elle éclata en sanglots.

     — Arrêtez, Polina, ça suffit ! lui disait-il sans parvenir à desserrer ses doigts. Calmez-vous, je vous en prie !

     Elle ferma les yeux et devint toute blanche, son long nez prenant une désagréable teinte cireuse, comme celui d’une morte, et Laptiev n’arrivait pas toujours pas à lui desserrer les doigts. Elle s’était évanouie. Il la souleva avec précaution, la mit sur le lit et resta assis à ses côtés une dizaine de minutes, jusqu’à ce qu’elle eût repris connaissance.  Elle avait les mains froides et le pouls faible et irrégulier.

     — Rentrez chez vous, dit-elle en ouvrant les yeux. Partez, sinon je vais me remettre à pleurer. Il faut se dominer.

     L’ayant quittée, Laptiev ne se rendit pas au cercle médical, où l’on devait l’attendre, mais rentra chez lui. Tout le long du trajet, il se demanda, en se le reprochant, pourquoi ce n’était pas avec cette femme qui l’aimait tant et qui était, de fait, déjà sa femme et son amie, qu’il avait fondé une famille. C’était la seule personne qui lui fût attachée, de plus n’eût-ce pas été une tâche digne et méritoire que d’apporter le bonheur, un refuge et la tranquillité à cette créature intelligente, fière et accablée de travail ? Lui convenait-elle vraiment, se demandait-il, cette  exigence de beauté, de jeunesse, cette prétention à un bonheur impossible qui depuis trois mois, comme pour le punir ou le tourner en dérision, le maintenait dans un sombre abattement ? La lune de miel était passée depuis longtemps, sans qu’il sût encore, ô ridicule, qui était sa femme. Elle écrivait de longues lettres de cinq pages à ses amies du cours supérieur et à son père, en trouvant bien des choses à écrire, tandis qu’avec lui elle parlait seulement du temps qu’il faisait et de l’heure des repas. Quand le soir elle priait longuement avant de baiser ses petites croix et ses icônes miniatures, il songeait avec haine, en la regardant : « La voilà qui prie, mais à quel sujet ? Hein, à quel sujet ? » Il l’insultait en pensée, et s’injuriant lui-même, en se disant que, lorsqu’il se couchait avec elle et l’étreignait, il prenait ce pour quoi il payait, mais cette pensée était affreuse ; passe encore avec une femme robuste, une hardie pécheresse, mais là, tout de même, cette jeunesse, cette piété, cette douceur, ces yeux purs et innocents… Lorsqu’elle était sa fiancée, sa ferveur religieuse le touchait, mais à présent ces conventions arrêtant les opinions et les convictions lui semblaient une barrière cachant la vérité vraie. Sa vie conjugale tout entière n’était qu’une torture. Quand, assise à côté de lui au théâtre, sa femme soupirait ou se mettait à rire aux éclats, il était amer en la voyant jouir de ses émotions toute seule, refusant de partager avec lui ses élans. Et il remarquait qu’elle s’était liée d’amitié avec tous ses vieux camarades et que tous la connaissaient très bien, alors que lui pas du tout, lui avait seulement le cafard et était jaloux en silence.

     Rentré chez lui, Laptiev passa sa robe de chambre, mit ses pantoufles et s’assit dans son cabinet pour lire un roman. Sa femme n’était pas là. Mais moins d’une demi-heure plus tard, on sonna dans le vestibule et résonnèrent les pas étouffés de Piotr se dépêchant d’aller ouvrir. C’était Ioulia. Elle entra dans le cabinet en pelisse, les joues rougies de froid.

     — Il y a un grand incendie du côté de la Presnia10, dit-elle, tout essoufflée. Une lueur énorme. J’y vais avec Konstantin Ivanytch11.

     — Fort bien.

     Laptiev fut rassuré en voyant son air de santé, sa fraîcheur et la lueur d’effroi puéril dans ses yeux. Il lut encore une demi-heure et alla se coucher.

     Le lendemain, Polina Nikolaïevna lui envoya à l’entrepôt deux livres qu’elle lui avait un jour empruntés, ainsi que toutes ses lettres et ses photographies ; un petit billet y était joint, avec ce seul mot : « Basta ! »

 

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Anton_Rubinstein
  2. Rappel : c’est l’ami auquel Laptiev écrivait à la fin du premier chapitre…
  3. Rassoudina dans le texte russe, parce que certains noms de famille se déclinent.
  4. De Beethoven.
  5. En latin dans le texte.
  6. Où avait eu lieu le concert. Construit à la fin du dix-huitième siècle par l’architecte M. Kazakov et devenu Maison des syndicats de Moscou pendant la période soviétique.
  7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Rue_Bolcha%C3%AFa_Nikitska%C3%AFa
  8. En allemand dans le texte : pureté.
  9. J’en profite pour signaler que la racine de ce nom de famille est « rassoud », la raison.
  10. Quartier et petite rivière de Moscou.
  11. Le fameux Kostia…

 

 

VIII

 

     Dès la fin du mois d’octobre, on diagnostiqua clairement une récidive chez Nina Fiodorovna. Elle maigrissait rapidement et son visage s’altérait. En dépit de fortes douleurs, elle pensait se rétablir et s’habillait chaque matin comme si elle était bien portante, pour ensuite rester allongée sur son lit, tout habillée. Et vers la fin, elle devint très volubile. Couchée sur le dos, elle racontait des choses à mi-voix en se forçant et en respirant péniblement. Elle mourut soudainement, dans les circonstances suivantes.

     C’était un soir au ciel pur et éclairé par la lune ; dans la rue, les traîneaux filaient sur la neige fraîchement tombée, et les bruits du dehors parvenaient dans la chambre. Nina Fiodorovna était dans son lit, couchée sur le dos, et Sacha, qui n’avait plus personne pour la relayer, était assise auprès d’elle et sommeillait.

     — Je ne me souviens pas du nom de son père, racontait à mi-voix Nina Fiodorovna, mais lui s’appelait Ivan, et son nom de famille était Kotchévoï ; un fonctionnaire pauvre, et un ivrogne invétéré, Dieu ait son âme. Il venait nous voir et nous lui donnions chaque mois une livre1 de sucre et un demi-quart de livre de thé. Bien sûr, on lui donnait aussi de l’argent, à l’occasion. Oui… Et voilà ce qui arriva : notre Kotchévoï but tellement qu’il en mourut, consumé par la vodka. Il laissait un fils, un petit garçon d’environ sept ans. Un petit orphelin… Nous l’avons pris avec nous et l’avons caché chez les commis où il vécut une année entière sans que papa le sût. Et quand il le vit, il ne dit rien, montrant juste d’un geste qu’il s’en lavait les mains. Lorsque Kostia, l’orphelin en question, eut huit ans – j’étais déjà fiancée à ce moment-là –, je l’ai emmené faire le tour des lycées. Nulle part on ne voulait de lui. Il pleurait… « Qu’as-tu  à pleurer, bêta ? » lui disais-je. Je l’ai amené au « deuxième lycée », place Razgouliaï2, et là, que Dieu les protège, on l’a pris. Et le petit a commencé à aller chaque jour à pied de la Piatnitskaïa au Razgouliaï et du Razgouliaï à la Piatnitskaïa… Aliocha payait ses études… La bienveillance divine fit que l’enfant  devint bon élève, étudia sérieusement et avec profit… À présent, il est avocat à Moscou, aussi instruit qu’Aliocha, et tous les deux sont amis. Voilà, on n’a pas ignoré avec dédain un être humain, on l’a accueilli, et à l’heure actuelle, il prie à coup sûr pour nous… Oui…

     Nina Fiodorovna se mit à parler toujours plus bas, en faisant de longues pauses, et tout à coup, elle se souleva et s’assit dans son lit.

     — Je ne me sens pas bien, dit-elle. C’est comme si quelque chose n’allait pas… Seigneur, aie pitié. Aïe, je n’arrive pas à respirer !

     Sacha savait que la mort de sa mère était proche ; en voyant à présent à quel point son visage s’était creusé, elle devina que c’était la fin et fut épouvantée.

     — Petite maman, non ! dit-elle en sanglotant. Il ne faut pas !

     — Va vite à la cuisine, qu’on aille chercher ton père. Je me sens vraiment très mal.

     Sacha courut en lançant des appels dans toute la maison, mais aucun domestique n’était là, seule Lida2 dormait tout habillée sur un coffre dans la salle à manger, sans le moindre oreiller. Telle qu’elle était, sans caoutchoucs, Sacha sortit en courant dans la cour, puis dans la rue. La nounou était assise sur un banc derrière la porte cochère, en train de regarder passer les traîneaux. De la rivière, sur laquelle on patinait, arrivaient les sons d’une musique militaire.

     — Nounou, dit en sanglotant Sacha, maman va mourir ! Il faut aller chercher papa.

     La bonne monta dans la chambre, jeta un coup d’œil à la malade et lui mit dans les mains un cierge allumé. Terrifiée, Sacha s’agitait en tous sens, implorant au hasard qu’on allât chercher son père, puis elle mit son manteau et se coiffa d’un fichu et se précipita au dehors. Elle savait par les domestiques que son père avait une autre femme et deux petites filles avec lesquelles il vivait rue Bazarnaïa3. Prenant à gauche, elle partit en courant, toujours en pleurs et effrayée par les inconnus, s’enfonça bientôt dans la neige et se mit à avoir froid.

     Un fiacre libre la croisa, mais elle ne l’arrêta pas : le cocher allait peut-être l’emmener en-dehors de la ville pour la dévaliser et l’abandonner au cimetière (en prenant le thé, les domestiques avaient raconté histoire semblable). Elle marchait toujours, haletante, épuisée, sanglotante. Arrivée rue Bazarnaïa, elle demanda où demeurait monsieur Panaourov. Une inconnue le lui expliqua longuement et, voyant qu’elle ne comprenait rien, la prit par la main et l’amena à une maison en rez-de-chaussée avec un perron. La porte n’était pas fermée. Sacha traversa un vestibule, puis un couloir, et se retrouva enfin dans une pièce claire et tiède où son père était assis à côté d’un samovar, en compagnie d’une dame et de deux fillettes. Mais elle ne put prononcer un seul mot et ne fit que sangloter. Panaourov comprit.

     — C’est ta maman, sans doute, qui va mal ? demanda-t-il. Dis-moi, petite : maman va mal ?

     Il commença à s’inquiéter et envoya chercher une voiture.

     Quand ils arrivèrent à la maison, Nina Fiodorovna, entourée d’oreillers, était assise, un cierge à la main. Son visage avait foncé, et ses yeux étaient déjà fermés. Dans la chambre, amassés près de la porte, se tenaient la nounou, la cuisinière, la femme de chambre, le moujik Prokofi et quelques inconnus, des gens du peuple. La nounou chuchotait pour ordonner quelque chose, mais on ne la comprenait pas. Au fond de la chambre, près de la fenêtre se tenait Lida, blême et ensommeillée, qui, de là, observait sa mère d’un air fâché.

     Panaourov prit le cierge des mains de Nina Fiodorovna et, avec une grimace de dégoût, le jeta sur la commode.

     — C’est effrayant ! dit-il, et ses épaules eurent un tressaillement. Nina, il faut t’allonger, dit-il avec tendresse. Étends-toi, ma chérie.

     Elle le regarda sans le reconnaître… On l’étendit sur le dos.

Lorsqu’arriva le prêtre, accompagné du docteur Sergueï Borissytch, les domestiques se signaient avec dévotion et priaient déjà pour la défunte.

     — En voilà une histoire ! déclara pensivement le docteur en allant au salon. C’est qu’elle était encore jeune, elle n’avait pas quarante ans.

      Les fillettes sanglotaient bruyamment. Pâle, les yeux humides, Panaourov s’approcha du docteur et lui dit d’une faible et alanguie :

     — Mon cher, rendez-moi un service, envoyez un télégramme à Moscou. C’est absolument au-dessus de mes forces.

     Le docteur prit de l’encre et rédigea pour sa fille le télégramme suivant : « Madame Panaourov morte huit heures soir. Dis à ton mari maison à vendre par cession rue Dvorianskaïa, reste à payer neuf mille. Adjudication le douze. Conseille saisir occasion. »

 

  1. 410 grammes environ. C’est le quarantième du poud. La  mesure suivante est un huitième de la première. Ces mesures furent abolies en 1918.
  2. Le texte est contradictoire. Le « deuxième lycée de Moscou » fut ouvert en 1836, dans l’ancien palais du comte Moussine-Pouchkine, philanthrope adepte des Lumières.
  3. Rappel : c’est la petite sœur de Sacha. Lida vient de Lidia, notre Lydie.
  4. Rue du marché. Nous sommes dans la ville où débutait le récit.

 

 

 

IX

 

     Laptiev habitait dans l’un des passages donnant sur la rue Malaïa Dmitrovka, non loin de la vieille église Saint-Pimène. Outre la grande maison donnant sur la rue, il louait dans la cour un pavillon à un étage pour son ami Kotchévoï, avocat adjoint que tous les Laptiev appelaient simplement Kostia car ils l’avaient vu grandir. En face de ce pavillon, il s’en trouvait un autre, également à un étage, dans lequel habitait une famille française composée du mari, de la femme et de cinq filles. 

     Il faisait dans les moins vingt. Les fenêtres étaient couvertes de givre. À son réveil, l’air soucieux, Kostia prit quinze gouttes d’un certain médicament puis sortit deux haltères d’une bibliothèque et fit un peu de gymnastique. Il était grand et très maigre, portait une grande moustache tirant sur le roux, mais le plus remarquable dans sa personne, c’était ses jambes d’une longueur hors du commun.

     Piotr, un moujik entre deux âges, en veston et pantalon d’indienne enfoncé dans des bottes à tige haute, apporta le samovar et prépara le thé.

     — Il fait très beau aujourd’hui, Konstantin Ivanytch, dit-il.

     — Oui, il fait beau, seulement voilà, mon ami, dommage que notre vie, à toi comme à moi, ne soit pas fameuse.

     Piotr soupira par politesse.

     — Et les filles ? demanda Kotchévoï.

     — Le prêtre n’est pas venu, c’est Alexeï Fiodorytch qui les fait travailler.

     Kostia repéra sur la fenêtre une petite place sans givre et se mit à regarder à la jumelle du côté de la famille française.

     — On ne voit rien, dit-il.

     Au même moment, en bas, Alexeï Fiodorytch faisait travailler leur catéchisme à Sacha et Lida.  Depuis un mois et demi déjà, elles vivaient à Moscou avec leur gouvernante au rez-de-chaussée du pavillon, et le prêtre et le maître de l’école du quartier venaient leur donner des leçons trois fois par semaine.  Sacha étudiait le Nouveau Testament et Lida venait de commencer l’Ancien. La dernière fois, Lida avait eu à apprendre tout jusqu’à Abraham.

     — Ainsi, Adam et Ève avaient deux fils, dit Laptiev. Parfait. Mais comment s’appelaient-ils ? Fais un effort, rappelle-toi !

     L’air toujours fâchée, Lida se taisait en regardant la table, seules ses lèvres remuaient ; l’aînée, Sacha, la regardait bien en face et souffrait pour elle.

     — Tu le sais très bien, il faut juste que tu ne t ‘affoles pas, dit Laptiev. Alors, ils s’appelaient comment, les fils d’Adam ?

     — Abel et Kabel1, murmura Lida.

     — Caïn et Abel, la reprit Laptiev.

     Une grosse larme roula sur la joue de Lida et tomba sur le livre. Sacha baissa les yeux et rougit, prête à pleurer elle aussi. La pitié empêcha Laptiev de parler, il se sentit des larmes dans la gorge ; il se leva et alluma une cigarette. Kotchévoï descendit à ce moment, un journal dans les mains. Les fillettes se levèrent et firent une révérence sans le regarder.

     — Pour l’amour de Dieu, Kostia, faites-les travailler, lui dit Laptiev. J’ai peur de me mettre à pleurer moi-même, et il faut que j’aille à l’entrepôt avant le déjeuner.

     — Entendu.

    Alexeï Fiodorytch s’en alla. L’air très sérieux, renfrogné, Kostia s’assit devant la table et tira vers lui l’Histoire sainte.

     — Eh bien, où en êtes-vous ? demanda-t-il.

     — Elle connaît le déluge, dit Sacha.

     — Le déluge ? Bien, nous allons nous pencher sur le déluge. Va pour le déluge !

     Kostia parcourut, dans le livre, la courte description du déluge et dit :

     — Je dois vous faire remarquer  que le déluge tel qu’il est rapporté ici n’a pas eu lieu, en réalité. Et Noé non plus n’a jamais existé. Quelques milliers d’années avant la naissance du Christ, il y a eu sur terre une extraordinaire inondation, dont il est question non seulement dans la Bible juive, mais également dans les livres d’autres peuples de l’antiquité comme les Grecs, les Chaldéens, les Hindous. Mais quelle qu’ait été cette inondation, elle n’a pas pu submerger la terre entière. Bon, les plaines furent inondées, mais pas les montagnes, j’imagine. Lisez ce livre, soit, mais ne le croyez pas trop.

     Les larmes de Lida recommencèrent à couler, elle se détourna et se mit brusquement à sangloter si fort que Kostia tressaillit et se leva, grandement troublé.

     — Je veux rentrer à la maison, dit -elle à travers ses larmes. Chez papa et la nounou.

     Sacha aussi se mit à pleurer. Kostia remonta chez lui et téléphona à Ioulia

Sergueïevna : 

     — Chère amie, les filles pleurent à nouveau. Rien à faire.

     Ioulia Sergueïevna accourut depuis la grande maison sans mettre de manteau, avec seulement un châle tricoté sur le dos ; transie de froid, elle se mit à consoler les petites.

     — Croyez-moi, leur disait-elle d’une voix suppliante en les serrant l’une après l’autre contre elle, croyez-moi, votre papa arrivera ce soir, il a envoyé un télégramme. Vous regrettez votre maman et moi aussi, je la regrette, cela me fend le cœur, mais que peut-on y faire ? On ne s’oppose pas au Seigneur !

     Lorsqu’elles eurent fini de pleurer, Ioulia Sergueïevna les emmitoufla et les emmena faire une promenade en traîneau. Elles suivirent d’abord la rue Malaïa Dmitrovka2, puis la rue de Tver, près du monastère de la Passion ; elles firent halte devant la chapelle d’Ibérie, mirent chacune un cierge et s’agenouillèrent pour prier. Sur le chemin du retour, elles s’arrêtèrent chez Filippov et prirent des craquelins de carême au pavot.

     Les Laptiev déjeunaient vers trois heures. Piotr faisait le service. Ce même Piotr courait dans la journée tantôt à la poste, tantôt à l’entrepôt, ou bien au tribunal d’arrondissement pour le compte de Kostia, et il servait à table ; le soir, il confectionnait des cigarettes, la nuit il courait ouvrir la porte, et à cinq heures du matin, il allumait déjà les poêles, personne ne savait quand il dormait. Il aimait beaucoup déboucher les bouteilles d’eau de Seltz, ce qu’il faisait avec aisance, sans faire de bruit et sans renverser une seule goutte.

     — Plaise à Dieu ! dit Kostia en avalant un petit verre de vodka avant le potage.

     Les premiers temps, Kostia déplaisait à Ioulia Sergueïevna ; sa voix de basse, ses petits mots du genre « foutre dehors », « casser la gueule », « ordure », « joue les samovars », son habitude de trinquer et d’en rajouter en buvant des petits verres, tout cela lui semblait vulgaire. Mais, ayant appris à le connaître plus complètement, elle commença à se sentir très à l’aise en sa compagnie. Il était franc avec elle, aimait bavarder le soir avec elle à mi-voix, et allait jusqu’à lui donner à lire des romans de sa composition encore tenus cachés même à des amis comme Laptiev et Iartsev. Elle lisait ces romans et les louait pour ne pas lui faire  de peine, ce qui le rendait très heureux car il comptait devenir tôt ou tard un écrivain reconnu. Dans ses romans, il ne décrivait que la campagne et les domaines seigneuriaux, bien qu’il n’ait vu la campagne que très rarement, en villégiature chez des amis, et qu’il soit allé dans un domaine une seule fois dans sa vie en se rendant à Volokolamsk pour une affaire de justice. Il évitait le thème de l’amour comme s’il en avait honte, peignait souvent la nature et aimait en outre employer des expressions comme le contour fantasque des montagnes, l’allure fantasmagorique des nuages ou l’accord des harmonies secrètes… Ses romans n’étaient édités nulle part, ce qu’il mettait sur le compte de la censure.

     Le métier d’avocat lui plaisait, mais il tenait ces romans, et non cette activité d’avocat, pour son occupation principale. Il lui semblait avoir une structure personnelle délicate et artistique et sentait constamment l’appel de l’art. Il ne chantait pas ni ne jouait d’aucun instrument, il n’avait absolument aucune oreille, mais il ne manquait aucune manifestation symphonique ou philharmonique, organisait des concerts de bienfaisance et se liait avec les chanteurs…

     Au cours du déjeuner, on avait l’habitude de converser.

     — C’est vraiment étrange, dit Laptiev, mon Fiodor m’a interloqué une fois encore ! Il faut chercher à savoir quand notre maison aura cent ans, pour tâcher de nous faire anoblir, m’a-t-il déclaré le plus sérieusement du monde. Qu’est-ce qui lui prend ? À vrai dire, il commence à m’inquiéter.

     On discuta à propos de Fiodor et sur le fait qu’à présent chacun se poussait du col. Ainsi, Fiodor s’efforçait de jouer les simples marchands, bien que  ce ne fût plus le cas, et quand le maître de l’école dont le vieux Laptiev était curateur venait chercher son salaire, Fiodor changeait de voix et d’allure, et prenait avec l’enseignant des airs de chef.

     Comme on avait rien à faire après le déjeuner, on passa dans le cabinet. On parla des décadents3, de la Pucelle d’Orléans4, dont Kostia récita tout un monologue ; il trouvait qu’il  imitait très bien madame Iermolova5. On se mit ensuite à jouer au vint6. Les fillettes n’étaient pas retournées chez elles, au pavillon, pâles et tristes, elles étaient assises dans le même fauteuil et prêtaient l’oreille au bruit du dehors : n’était-ce pas leur père qui arrivait ? Le soir, dans l’obscurité comme à la lueur des bougies, elles ressentaient de l’angoisse. Les commentaires pendant le jeu, les pas de Piotr, les bûches crépitant dans la cheminée, tout cela leur portait sur les nerfs, et elles n’avaient pas envie de regarder le feu ; pleurer non plus, elles n’en avaient pas envie le soir, mais elles étaient anxieuses et terrifiées. Il leur était incompréhensible que l’on pût bavarder et rire, alors que maman était morte. 

     — Qu’avez-vous vu aujourd’hui dans vos jumelles ? demanda Ioulia Sergueïevna à Kostia.

     — Rien aujourd’hui, mais hier, le vieux Français a pris un bain.

     À sept heures, Ioulia Sergueïevna partit avec Kostia pour le théâtre Maly7. Laptiev resta avec les petites.

     — Votre père devrait déjà être arrivé dit-il en regardant sa montre. Il faut croire que son train a eu du retard.

     Les fillettes étaient assises en silence dans le fauteuil, serrées l’une contre l’autre comme le font les petits des bêtes sauvages quand ils ont froid. ; Laptiev allait et venait d’une pièce à l’autre en regardant sa montre avec impatience. Il n’y avait aucun bruit dans la maison. Mais peu avant neuf heures, on sonna. Piotr alla ouvrir.

     En entendant une voix qu’elles connaissaient, les petites poussèrent un cri, fondirent en larmes et s’élancèrent dans le vestibule. Panaourov portait une pelisse magnifique et le froid du dehors lui avait blanchi la barbe et la moustache.

     —Minute, minute, marmonna-t-il, tandis que Sacha et Lida, riant et sanglotant, embrassaient ses mains froides, sa chapka et sa pelisse. Avec la langueur d’un bel homme gâté par l’amour, il câlina sans hâte les fillettes, puis entra dans le cabinet et dit en se frottant les mains :

     — Mes amis, je ne vais pas rester longtemps. Je pars demain à Pétersbourg.. Je dois être muté dans une autre ville.

     Il était descendu au « Dresde8 ».    

 

  1. La transcription du texte russe serait : Avel et Kavel, car le b russe se lit « v »…
  2. Il est sans arrêt question dans le texte de la petite rue X, ou de la grande rue Y. Je me contente de transcrire.
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9cadentisme
  4. Pièce de Schiller, plus tard opéra de Tchaïkovski :
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Maria_Iermolova
  6. prononcer vinnte. Jeu de cartes proche du whist, fréquemment rencontré chez Tchékhov, et qu’on trouve aussi chez Tolstoï.
  7. Petit théâtre, le Bolchoï étant le grand théâtre.
  8. Hôtel à Moscou.

 

 

X

 

     Ivan GavrilytchIartsev venait souvent voir les Laptiev. C’était un costaud en pleine santé, aux cheveux bruns et au visage intelligent et avenant ; il passait pour bel homme, mais ces derniers temps il avait pris de l’embonpoint, ce qui lui gâtait les traits et gâchait sa silhouette ; il se faisait couper les cheveux très courts, presque ras, ce qui l’enlaidissait encore. À l’Université, autrefois, les étudiants l’appelaient « le videur » en raison de sa stature et de sa force.

     Il avait fait des études de philologie en même temps que les frères Laptiev, puis il était entré à la faculté des sciences naturelles, et il était à présent titulaire d’une licence2 de chimie. Il n’avait aucune chaire en vue et ne travaillait dans aucun laboratoire, il enseignait la physique et l’histoire naturelle dans un établissement secondaire de type moderne3 et dans deux lycées de jeunes filles. Il s’extasiait devant ses élèves, en particulier les filles, et disait que la génération montante était remarquable. Outre la chimie, il s’occupait encore chez lui de sociologie et d’histoire de la Russie, et signait de son initiale4 les courts billets qu’il lui arrivait de publier dans les journaux et les revues. Quand il parlait botanique ou zoologie, il avait l’air d’un historien, et lorsqu’il abordait un point d’histoire, il ressemblait à un naturaliste.

     Un autre familier de la maison, chez les Laptiev, était Kiche, surnommé l’Éternel étudiant. Il avait passé trois années en faculté de médecine, avant de migrer vers celle de mathématique pour y redoubler chaque année. Son père, un pharmacien de province, lui envoyait quarante roubles tous les mois, auxquels sa mère ajoutait dix roubles en cachette, et cet argent lui suffisait pour vivre en s’offrant même des luxes comme un manteau de castor polonais5, des gants, des parfums et des photos (il se faisait souvent photographier, et donnait ses portraits à ses connaissances). Très soigné, un peu chauve avec de courts favoris dorés le long des oreilles, la mine modeste, il avait en permanence l’air de quelqu’un prêt à rendre service. Il passait son temps à se donner du mal pour les autres : tantôt il courait, une feuille de souscription à la main, tantôt il se gelait au point du jour devant le guichet d’un théâtre afin de prendre un billet pour une dame qu’il connaissait ou encore il allait commander une couronne ou un bouquet, sur la demande d’un tiers. À son sujet, on disait seulement : Kiche y passera, Kiche le fera, Kiche l’achètera. Le plus souvent, il s’acquittait mal des commissions dont on l’avait chargé. Les reproches pleuvaient sur lui, on oubliait souvent de le rembourser, mais il n’en parlait jamais, se contentant de soupirer quand il se retrouvait dans l’embarras. Ses joies et ses peines étaient toujours mesurées, ses narrations toujours longues et ennuyeuses, ses saillies ne faisaient jamais rire que du fait de n’être pas drôles. Une fois, par exemple, il dit pour plaisanter à Piotr : « Piotr, tu n’es pas une pioche6 », ce qui souleva un rire général, lui-même riant longuement, content de son mot d’esprit opportun. Lorsqu’on enterrait un professeur, il marchait toujours en tête avec les porteurs de torches.

     Iartsev et Kiche avaient l’habitude de venir le soir prendre le thé. Les jours où les Laptiev n’allaient ni au théâtre ni au concert, ce thé du soir se prolongeait jusqu’au dîner. Un soir de février, la conversation suivante se tint dans la salle à manger :

     — Une œuvre d’art n’a de sens et d’utilité que lorsqu’elle contient à la base un sérieux problème social, disait Kostia en regardant Iartsev d’un aire fâché. Si l’œuvre proteste contre le servage ou si l’auteur s’insurge contre le grand monde et ses trivialités, alors une telle œuvre est utile et elle a un sens. Quant aux romans et aux nouvelles avec « ah ! » et « oh ! », et puis « elle est tombée amoureuse de lui, mais lui a cessé de l’aimer », ces œuvres-là, je les déclare nulles et que le diable les emporte !

     — Je suis d’accord avec vous, Konstantin Ivanytch, dit Ioulia Sergueïevna. L’un décrit un rendez-vous galant, l’autre une infidélité, un troisième des retrouvailles. N’y a-t-il vraiment pas d’autres sujets ? Il y a tout de même énormément de gens malades, malheureux, atrocement pauvres, qui doivent trouver tout cela dégoûtant à lire.

     Laptiev éprouva du désagrément en voyant son épouse, jeune femme qui n’avait pas encore vingt-deux ans, raisonner sur l’amour avec tant de sérieux et de froideur. Il devinait pour quelle raison.

     — Si la poésie ne pose pas les problèmes qui vous paraissent importants, dit Iartsev, alors tournez-vous vers les ouvrages techniques, intéressez-vous au droit pénal ou financier, lisez les feuilletons scientifique. À quoi cela rimerait-il que dans Roméo et Juliette, au lieu d’amour, on parlât, disons de la liberté de l’enseignement ou de la désinfection des prisons, puisque cela, vous le trouverez dans des articles et des manuels spécialisés ?

     — Mon vieux, ce sont des cas extrêmes ! l’interrompit Kostia. Nous ne parlons pas de géants comme Shakespeare ou Goethe, mais de la centaine d’auteurs talentueux ou médiocres qui eussent été bien plus utiles en délaissant l’amour pour propager dans la masse les sciences et l’humanisme.

     Grasseyant et parlant du nez, Kiche se mit à raconter  le contenu d’une nouvelle qu’il avait lue récemment. Il racontait en détail, sans se presser ; trois minutes s’écoulèrent, puis cinq, puis dix, il poursuivait toujours, sans que personne pût comprendre de quoi il était question, tandis que ses yeux s’éteignaient dans son visage devenu de plus en plus inexpressif.

     — Kiche, accélérez, dit Ioulia Sergueïevna, n'y tenant plus ; c’est un vrai supplice !

     — Arrêtez, Kiche ! lui cria Kostia.

     Tout le monde se mit à rire, y compris Kiche.

     Survint Fiodor. Des taches rouges sur la figure, pressé, il salua l’assistance et entraîna son frère dans le cabinet. Ces derniers temps, il fuyait les réunions en nombre, préférant les tête-à-tête.

     — Laissons les jeunes gens rire là-bas et parlons à cœur ouvert, toi et moi, dit-il en prenant place dans un fauteuil profond, un peu plus loin de la lampe. Cela fait un moment qu’on ne s’est pas vus, frérot. Depuis combien de temps n’es-tu pas venu à l’entrepôt ? Une semaine, peut-être.

     — Oui. Je n’ai rien à y faire. Et je l’avoue, le vieux m’ennuie.

     — Bien sûr, on peut se passer de nous deux à l’entrepôt, mais il faut tout de même rester occupé. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, comme on dit. Le labeur est agréable à Dieu.

     Piotr apporta sur un plateau un verre de thé. Fiodor le but sans sucre et en redemanda. Il buvait beaucoup de thé, il pouvait en boire une dizaine de verres en une soirée.

     — Tu sais quoi, frère ? dit-il en se levant et en s’approchant de Laptiev. Vas-y carrément, présente-toi aux élections des conseillers municipaux, nous t’amènerons en douceur à la municipalité, pour te faire nommer ensuite adjoint. On peut voir plus loin, tu es un homme intelligent, instruit, on te remarquera et on te fera venir à Pétersbourg – les administrateurs de province sont à la mode, à présent, là-bas, il se pourrait bien que tu sois conseiller privé et que tu portes un ruban en sautoir avant d’avoir cinquante ans.

     Laptiev ne répondit rien ; comprenant que le rang de conseiller privé et le ruban, Fiodor les désirait pour lui-même, il ne savait quoi répondre.

     Les deux frères restaient assis sans rien dire. Fiodor ouvrit sa montre8 et l’examina très longuement, avec une attention soutenue, comme s’il voulait surprendre le mouvement de l’aiguille, et l’expression de son visage parut étrange à Laptiev.

     Une clochette annonça le dîner. Laptiev passa à la salle à manger, cependant que son frère demeurait dans le cabinet. La discussion avait pris fin, mais Iartsev énonçait, sur le ton d’un professeur faisant cours :

     — Du fait de la différence des climats, des énergies, des goûts et des âges, l’égalité entre les hommes est physiquement impossible. Mais l’homme cultivé peut rendre inoffensive cette inégalité, exactement comme il l’a déjà fait pour les marais et les ours. Un savant a bien réussi à faire manger dans la même assiette un chat, une souris, un émerillon et un moineau, il faut espérer que l’éducation réalisera la même chose avec les humains. La vie va toujours de l’avant, la culture fait sous nos yeux d’immenses progrès et il est évident que le temps viendra où, par exemple, l’état actuel des ouvriers d’usine paraîtra aussi absurde que nous semble à présent le servage, époque où l’on échangeait des jeunes filles contre des chiens.

     — Ce ne sera pas de sitôt, vraiment pas, dit Kostia avec un sourire malicieux ; ce n’est pas demain la veille que Rothschild trouvera absurde l’or entassé dans ses caves, et d’ici là l’ouvrier peut toujours courber l’échine et avoir le ventre ballonné par la faim. Non, mon petit vieux. Il faut lutter, et non attendre. Si un chat mange dans la même assiette qu’une souris, vous croyez que c’est consciemment ? Allons donc ! On l’y a forcé.

     — Nous sommes riches, Fiodor et moi, notre père est millionnaire, c’est un capitaliste, il faut lutter contre nous ! dit Laptiev en se passant la main sur le front. Lutter contre nous – contre moi –, comme cela ne m’entre pas dans la tête ! Je suis riche, mais qu’est-ce que cet argent m’a apporté, jusqu’à présent, qu’est-ce que cette puissance m’a donné ? En quoi suis-je plus heureux que vous ? J’ai eu une vie de forçat dans mon enfance, et l’argent ne m’a pas épargné les verges. Lorsque Nina est tombée malade et quand elle est morte, mon argent ne l’a pas secourue. Si l’on ne m’aime pas, je ne peux pas contraindre à m’aimer, fût-ce en dépensant cent millions.

     —  Vous pouvez cependant faire beaucoup de bien, dit Kiche.

     — Où voyez-vous du bien ? Vous m’avez hier sollicité pour un mathématicien qui cherche un poste. Croyez bien que je ne suis pas en mesure de faire pour lui davantage que vous-même. Je peux lui donner de l’argent, mais ce n’est pas ce qu’il désire. J’ai demandé une fois à un musicien célèbre une place pour un violoniste pauvre, voici ce qu’il m’a répondu : « C’est parce que vous n’êtes pas musicien que vous vous adressez précisément à moi. » Je vous répondrai de même : vous vous tournez vers moi pour un secours avec tant d’assurance parce que vous n’avez jamais été dans la situation d’un homme riche.

     — Pourquoi cette comparaison avec un musicien célèbre ? Je ne comprends pas ! dit Ioulia Sergueïevna en rougissant. Que vient faire ici le musicien célèbre ?

     Ses traits frémirent de haine, et elle baissa les yeux pour dissimuler ce sentiment. Tous les convives, et pas seulement son mari, avaient saisi cette expression sur son visage.

     — Que vient faire ici le musicien célèbre ? reprit-elle en baissant la voix. Il n’est rien de plus facile que d’aider un homme pauvre.

     Il y eut un silence. Piotr servit des gélinottes auxquelles personne ne toucha, on s’en tint à la salade. Laptiev ne se souvenait plus de ce qu’il avait dit, mais il était clair à ses yeux que ce n’étaient pas ses mots qui avaient été odieux à sa femme, mais le fait qu’il se fût mêlé à la conversation.

     Après le dîner, il repartit dans son cabinet ; tendu, le cœur battant, s’attendant à de nouvelles humiliations, il écoutait ce qui se passait dans la salle. La discussion y reprit ; puis Iartsev se mit au piano et chanta une romance sentimentale. Il savait tout faire : chanter, jouer, même faire des tours de magie.

     — Je suis prête à tout ce qui vous plaira, messieurs, mais je ne veux pas rester à la maison, dit Ioulia. Allons quelque part.

     On décida d’aller faire un tour dans la banlieue, et l’on envoya Kiche au club des marchands louer une troïka9. Laptiev ne fut pas invité, étant donné qu’il n’aimait pas sortir de la ville et qu’il avait son frère en ce moment chez lui ; mais il l’interpréta comme le signe qu’il les ennuyait, qu’il était absolument de trop dans cette jeune et joyeuse société. Et son dépit, son amertume furent si grands qu’il faillit en pleurer ; il en venait à trouver du plaisir à se voir traité de façon aussi peu aimable, dédaigné, tenu pour un mari ennuyeux et borné, un sac d’or, il avait l’impression qu’il aurait encore davantage de plaisir si sa femme le trompait cette nuit même avec son meilleur ami, pour ensuite le lui dire en face en le regardant haineusement… Il était jaloux d’elle, et sa jalousie s’étendait aux étudiants, aux acteurs, aux chanteurs, à Iartsev, jusqu’au premier venu, et il souhaitait passionnément, à présent, qu’elle lui fût infidèle pour de bon, il désirait la surprendre avec quelqu’un et ensuite s’empoisonner, se défaire à jamais de ce cauchemar. Fiodor buvait du thé en avalant bruyamment. Mais voilà qu’il se disposait à s’en aller.

     — Notre vieux doit avoir de l’amaurose, dit-il en mettant sa pelisse. Sa vision devient très mauvaise.

     Laptiev enfila aussi sa pelisse et sortit. Après avoir accompagné son frère jusqu’au monastère de la Passion, il prit un fiacre et se fit conduire chez Iar10 .

     « Et l’on appelle cela le bonheur conjugal ! se dit-il en se moquant de lui-même. L’amour ! »

     Il avait les dents qui claquaient, sans qu’il sût si c’était de jalousie ou d’autre chose. Chaz Iar, il fit le tour des tables, écouta dans la salle un chansonnier ; il n’avait préparé aucune phrase pour le cas où il rencontrerait son monde, et il était d’avance persuadé que, se trouvant nez à nez avec sa femme, il se contenterait de sourire d’un air pitoyable et bête, et tous comprendraient le sentiment qui l’avait obligé à venir. La lumière électrique, la musique bruyante, l’odeur de la poudre de riz, le regard des dames qui le croisaient, tout lui donnait la nausée. Il s’arrêtait près des portes des cabinets particuliers, tâchant de voir et d’entendre ce qui s’y passait, il avait l’impression de jouer, de concert avec le chansonnier et les dames, quelque rôle vil et méprisable. Puis il se fit conduire à Strielna10 sans y rencontrer personne des siens, et ce fut seulement au moment où sa voiture, ayant rebroussé chemin, s’arrêtait de nouveau devant chez Iar qu’une troïka la dépassa à grand bruit ; le cocher, ivre, poussait des cris et l’on entendait Iartsev rire aux éclats : « Ha ! Ha ! Ha ! »

     Laptiev revint chez lui après trois heures. Ioulia Sergueïevna était déjà couchée. En voyant qu’elle ne dormait pas, il s’approcha d’elle et lui dit rudement :

     — Je comprends votre répulsion, votre haine, mais vous pourriez m’épargner devant des tiers, cacher vos sentiments.

     Elle s’assit sur le lit, les jambes pendantes. À la lueur de la veilleuse11, elle avait de grands yeux noirs.

     — Je vous demande pardon, dit-elle.

     L’émotion et le tremblement qui lui agitait tout le corps l’empêchait d’ajouter un seul mot, il restait debout devant elle, silencieux. Elle tremblait aussi et avait l’air d’une criminelle attendant qu’on lui demande de se justifier.

     — Que je souffre ! dit-il enfin en portant ses mains à sa tête. Je suis comme en enfer, je deviens fou !

     — Et moi, je ne souffre pas ? demanda-t-elle d’une voix tremblante. Dieu seul sait ce que je ressens.

     — Tu es ma femme depuis six mois déjà, sans qu’il y ait dans ton âme la moindre étincelle d’amour, le moindre espoir, la moindre éclaircie ! Pourquoi m’as-tu épousé ? reprit Laptiev au désespoir. Pourquoi ? Quel démon t’a poussée dans mes bras ? Qu’espérais-tu ? Que désirais-tu ?

     Elle le regardait avec effroi, exactement comme si elle avait peur qu’il ne la tuât.

     — Est-ce que je te plaisais ? Est-ce que tu m’aimais ? poursuivit-il, s’étranglant. Non ! Alors quoi ? Quoi ? Dis-le : quoi ? cria-t-il. Ô maudit argent ! Maudit argent !

     — Non, je le jure devant Dieu ! s’écria-t-elle en faisant un signe de croix ; sous l’injure, elle s’était toute recroquevillée, et il l’entendit pleurer pour la première fois. Je le jure devant Dieu, ce n’est pas pour ça ! répéta-t-elle. Je ne pensais pas à l’argent, je n’en ai pas besoin, je me suis simplement dit que refuser ta demande serait une mauvaise action. Je craignais de gâcher ta vie et la mienne. Et maintenant, je souffre de mon erreur, j’en souffre atrocement !

     Elle éclata en sanglots et il comprit à quel point elle souffrait ; ne sachant que dire, il se laissa tomber sur le tapis devant elle.

     — Assez, ça suffit, balbutia-t-il. Je t’ai offensée parce que je t’aime à la folie – il lui embrassa soudain la jambe et l’étreignit avec passion. Ne serait-ce qu’une étincelle d’amour ! balbutia-t-il. Allons, mens-moi ! Mens ! Ne dis pas que c’était une erreur !

     Mais elle pleurait toujours, et il sentait qu’elle endurait ses caresses comme la conséquence inévitable de son erreur, et c’était tout. Et, comme un oiseau, elle avait ramenée sous elle la jambe qu’il avait embrassée,. Il eut pitié d’elle.

Elle se recoucha et se cacha sous la couverture, il se déshabilla et se coucha également. Au matin, ils étaient tous les deux gênés et ne savaient pas quoi dire, et il eut même l’impression qu’elle s’appuyait à peine sur la jambe qu’il avait embrassée.

     Un peu avant le déjeuner, Panaourov vint faire ses adieux. Ioulia éprouva une irrésistible envie de revoir sa terre natale, de rentrer chez elle ; ce serait bien agréable, songea-t-elle, de partir, de souffler un peu, à l’écart de cette vie conjugale embarrassante et de ce sentiment permanent d’avoir mal agi. Il fut décidé au déjeuner qu’elle partirait avec Panaourov et séjournerait deux ou trois semaines chez son père, tant que ça ne lui pèserait pas.

 

  1. Pour Gavrilovitch, fils de Gabriel.
  2. Ancienne licence. Plus proche du mastère actuel en France.
  3. Sur le mode de la Realschule allemande : https://www.eurorekruter.com/systeme-scolaire-education-et-formation-en-Allemagne.html
  4. Il signe Ia, ce qui, en russe, est une lettre – c’est la dernière lettre de l’alphabet.
  5. Une vieille note de Denis Roche signale qu’il s’agit de faux castor.
  6. Dans le texte : « Piotr, tu n’es pas un esturgeon », ce poisson se disant assiotr en russe…
  7. Troisième rang de la Table (le Tchin) de Pierre le Grand. Appelé « Votre excellence ».
  8. Montre gousset…
  9. Rappel : c’est un attelage à trois chevaux.
  10. Fameux restaurants avec chœurs tziganes, à la périphérie de Moscou.
  11. Celle devant les icônes.

 

 

 

XI

 

     Elle voyageait avec Panaourov dans un compartiment séparé. Il portait une casquette d’astrakan à la forme un peu étrange.

     — Oui, dit-il d’un ton posé, on ne m’a pas donné satisfaction à Pétersbourg – et il poussa un soupir. De belles promesses, mais rien de concret. Eh oui, ma chère. J’ai été juge de paix, membre éminent, puis président de l’assemblée des juges de paix, et pour finir conseiller de l’administration régionale ; il me semble avoir servi mon pays et avoir droit à quelque considération, mais sachez-le : je ne peux pas obtenir de mutation dans une autre ville…

     Panaourov ferma les yeux et hocha la tête.

     — Je suis méconnu, poursuivit-il comme s’il allait s’endormir. Je ne suis certes pas un administrateur de génie, mais je suis un homme honnête, correct, ce qui est rare de nos jours. Je l’avoue, j’ai parfois un peu trompé les femmes, mais je me suis toujours comporté en gentleman vis-à-vis du gouvernement russe. Mais laissons cela, dit-il en rouvrant les yeux ; parlons de vous. Qu’est-ce qui vous a pris d’aller soudain voir votre papa ?

     — Une petite brouille avec mon mari, dit Ioulia en regardant sa casquette.

     — Oui, il est un peu bizarre. Tous les Laptiev sont bizarres. Votre mari, encore, ça peut aller, mais son frère, Fiodor, est un parfait crétin.

     Panaourov poussa un soupir et demanda avec sérieux :

     — Avez-vous déjà un amant ?

     Ioulia le regarda avec étonnement et eut un sourire malicieux.

     — Dieu seul sait de quoi vous parlez.

     Vers dix heures et demie, ils descendirent pour dîner dans une grande gare. Lorsque le train repartit, Panaourov enleva son manteau et sa casquette, et s’assit à côté de Ioulia.

     — Vous êtes très gentille, je dois vous le dire, commença-t-il. Je vous demande pardon pour cette comparaison d’aubergiste, mais vous me faites l’effet d’un petit concombre fraîchement salé ; il sent encore la serre, si l’on peut dire, mais il contient déjà un peu de sel et sent un peu l’aneth. Vous allez devenir peu à peu une femme splendide, une femme d’une grâce merveilleuse. Si notre voyage avait eu lieu il y a cinq ans, soupira-t-il, je me serais fait un agréable devoir de me ranger parmi vos soupirants, mais à présent, hélas, je suis un invalide.

     Avec un sourire à la fois triste et bienveillant, il lui prit la taille.

     — Vous perdez la tête ! dit-elle en rougissant, effrayée au point d’en avoir froid aux mains et aux pieds. Laissez-moi, Grigori Nikolaïtch !

     — De quoi avez-vous peur, mignonne ? demanda-t-il avec douceur. Qu’y a-t-il d’effrayant ? C’est juste que vous n’avez pas l’habitude.

     Quand une femme protestait, cela signifiait simplement à ses yeux qu’il lui avait fait de l’effet et qu’il lui plaisait. Tenant Ioulia par la taille, il l’embrassa fortement sur la joue, puis sur les lèvres, absolument convaincu de lui faire grandement plaisir. Se remettant de sa peur et de sa confusion, Ioulia se mit à rire. Il l’embrassa encore une fois et et dit, en remettant son étrange casquette :

     — Voilà tout ce que peut vous donner un invalide. Un pacha turc, un bon petit vieux, se vit offrir ou, me semble-t-il, reçut en héritage tout un harem. Quand ses belles jeunes femmes se mirent en rang devant lui, il passa devant elles en donnant à chacune un baiser, et il leur dit : « Voilà tout ce que je suis maintenant en état de vous donner. » Je dis la même chose.     

     Tout cela lui semblait bête et singulier, et l’amusait. Elle eut envie de faire des gamineries. Montant sur la banquette et fredonnant, elle prit sur l’étagère une boîte de bonbons et lui lança un chocolat en criant :

     — Attrapez !

     Il attrapa le chocolat ; en riant très fort, elle lui lança un autre bonbon, puis un troisième qu’il attrapa et mit dans sa bouche en l’implorant des yeux, et Ioulia avait l’impression de voir dans sa figure, dans ses traits et dans son expression, bien des éléments féminins et enfantins. Et lorsque, hors d’haleine, elle se rassit sur la banquette et continua à le regarder en riant, il lui effleura la joue de deux doigts et dit en feignant le dépit :

     — Sale gamine !

     — Tenez, dit-elle en lui tendant la boîte. Je n’aime pas les sucreries.

     Il mangea tous les bonbons jusqu’au dernier et serra la boîte dans sa valise ; il aimait les boîtes avec des vignettes.

     — Maintenant, soyez sage, dit-il. Il est temps que l’invalide fasse dodo.

     Il sortit de son fourre-tout sa robe de chambre en tissu de Boukhara et un oreiller, se coucha et se couvrit avec la robe de chambre.

     — Bonne nuit, ma chérie, fit-il à mi-voix, et il poussa un grand soupir, comme s’il avait mal partout.

     Bientôt se fit entendre un ronflement. N’éprouvant aucune gêne, Ioulia se coucha également et s’endormit vite.

     Le lendemain matin, en traversant en voiture sa ville natale depuis la gare jusqu’à chez elle, elle trouva les rues vides, désertes, la neige lui sembla grise et les maisons petites, comme si quelqu’un avait marché dessus. Une procession vint à sa rencontre : accompagné de bannières, un mort était porté dans son cercueil ouvert.

     « Rencontrer un défunt est paraît-il un présage de bonheur », se dit-elle.

     Des affichettes blanches étaient collées sur les fenêtres de la maison qu’habitait naguère Nina Fiodorovna.

     Le cœur défaillant, elle pénétra dans la cour de sa maison et sonna. Une femme de chambre inconnue d’elle, replète et ensommeillée, portant une chaude veste doublée, lui ouvrit. En montant l’escalier, Ioulia repensa à la demande en mariage de Laptiev, faite dans ce même escalier, à présent sale et couvert d’empreinte de pas. En haut, dans le couloir glacé, attendaient les malades, qui n’avaient pas quitté leurs pelisses. Et, pour une raison qui lui échappait, son cœur battait très fort, l’émotion l’empêchait presque d’avancer.

     D’un teint de brique, les cheveux hérissés, son père, qui avait encore grossi, buvait du thé. En voyant sa fille, il se réjouit au point d’avoir les larmes aux yeux ; elle se dit qu’elle était la seule joie de ce vieillard et, émue, l’embrassa en l’étreignant avec force en lui disant qu’elle allait rester un bon moment, jusqu’à Pâques. S’étant changée dans sa chambre, elle alla dans la salle à manger pour boire du thé en sa compagnie ; les mains dans les poches, il marchait de long en large dans la pièce en fredonnant : « Rou-rou-rou », signe de quelque mécontentement.

     — Tu t’amuses bien, à Moscou, dit-il. J’en suis très content pour toi… Quant à moi, un vieillard n’a besoin de rien. Je crèverai bientôt, vous serez tous libres. C’est étonnant, ce que j’ai la peau dure, pour vivre encore ! C’est stupéfiant !

     Il se traita de vieil âne increvable que tout le monde chevauchait. On lui avait mis sur le dos le traitement de Nina Fiodorovna, la charge de ses enfants, son enterrement ; et ce fat sans cervelle de Panaourov ne voulait rien savoir, il lui avait même emprunté cent roubles sans les rembourser jusqu’à présent.

     — Emmène-moi à Moscou et mets-moi à l’asile. Je suis un fou, un enfant naïf, puisque je crois encore à la vérité et à la justice !

     Puis il reprocha à son mari son imprévoyance, puisqu’il n’achetait pas des maisons qui étaient à vendre dans des conditions si avantageuses. Ioulia sentait à présent qu’elle n’était pas l’unique joie de ce vieillard. Pendant qu’il s’occupait de ses malades et allait ensuite faire ses visites, elle erra dans toute la maison, ne sachant que faire et à quoi penser. Sa ville et sa maison lui étaient déjà devenues étrangères ; elle n’avait à présent aucune envie de sortir ni d’aller voir des connaissances, et repenser à ses anciennes amies et à sa vie de jeune fille n’éveillait en elle aucune mélancolie, elle ne regrettait pas le passé.

     Le soir venu, elle s’habilla plus élégamment et se rendit à la vigile. Mais il n’y avait à l’église que de simples gens, sa splendide pelisse et son chapeau magnifique ne produisirent aucun effet. Et il lui sembla que quelque chose avait changé, et dans l’église et en elle-même. Auparavant, elle aimait écouter réciter le canon et entendre les chantres entonner les hirmos1, par exemple : « Ma bouche s’ouvrira », elle aimait se déplacer lentement au sein de la foule en direction du prêtre se tenant au milieu de l’église, pour ensuite sentir sur son front l’huile sainte, à présent elle n’attendait que la fin de l’office. Et, en sortant de l’église, elle craignait déjà que des mendiants ne lui demandent l’aumône ; cela serait fastidieux de devoir s’arrêter pour fouiller dans ses poches, d’ailleurs elle n’avait pas sur elle de petites pièces de cuivre, elle n’avait que des roubles.

     Elle se mit au lit de bonne heure, mais s’endormit tard. Elle rêva de portraits inconnus et revit en rêve la procession funèbre du matin ; on apporta dans la cour de sa maison le cercueil ouvert avec son mort, qui fut laissé près de sa porte, avant d’être longuement balancé sur ses sangles et lancé à toute volée contre la porte. Ioulia se réveilla et se leva d’un coup, terrifiée. Effectivement, on frappait à la porte en bas et le fil de la sonnette bruissait le long du mur mais on n’entendait pas la sonnette.

     Le docteur se mit à tousser. Elle entendit la femme de chambre descendre, puis remonter.

     — Madame ! fit-elle en frappant à la porte. Madame !

     — Qu’y a-t-il ? demanda Ioulia.

     — Un télégramme pour vous !

     Une bougie à la main, Ioulia sortit de sa chambre. Derrière la femme de chambre se tenait le docteur qui avait enfilé un manteau par-dessus son linge de corps et tenait lui aussi une bougie.

     — La sonnette ne marche plus, dit-il en bâillant, à moitié endormi. Il y a longtemps qu’elle aurait dû être réparée.

     Ioulia décacheta le télégramme et lut : « Buvons à votre santé. Iartsev, Kotchévoï. »

     — Ah, les idiots ! dit-elle en se mettant à rire ; elle se sentit gaie, le cœur léger.

     Rentrée dans sa chambre, elle fit sans bruit sa toilette, s’habilla puis rempaqueta longuement ses affaires jusqu’à l’aube. À midi, elle repartit pour Moscou.

 

1. https://www.pagesorthodoxes.net/liturgie/acathistes-canons.htm

 

 

     

XII

 

     À la Semaine sainte, les Laptiev allèrent voir une exposition à l’École de peinture1. Ils s’y rendirent comme on le fait à Moscou, en emmenant toute la maisonnée, les deux fillettes, leur gouvernante et Kostia.

     Laptiev connaissait le nom de tous les peintres de réputation et ne manquait aucune exposition. Il lui arrivait, l’été, dans sa datcha, de peindre des paysages, il croyait avoir beaucoup de goût et pensait qu’avec un apprentissage, il aurait pu faire un bon peintre. À l’étranger, il entrait parfois chez les antiquaires, examinait les articles en prenant un air connaisseur et donnait son avis ; il achetait quelque objet sans discuter le prix demandé par l’antiquaire, après quoi cet achat traînait dans la remise, à l’abri dans sa caisse, avant de disparaître Dieu sait où. Ou encore, entré dans une boutique d’estampes, il regardait longuement et attentivement les tableaux et les bronzes en faisant diverses remarques, et achetait soudain quelque chromo ou une boîte contenant du papier de mauvaise qualité. Il avait chez lui de piètres tableaux, tous de grandes dimensions ; les bons étaient mal accrochés. Il avait plus d’une fois payé cher des choses qui s’étaient avérées des faux grossiers. Curieusement, lui qui était d’ordinaire timide dans la vie de tous les jours montrait, dans les expositions de peintures, une hardiesse et une assurance extraordinaires. D’où cela venait-il ?

     Comme le faisait son mari, Ioulia Sergueïevna regardait les tableaux à travers sa main fermée, ou dans des jumelles ; elle s’étonnait de voir les gens des tableaux avoir l’air de vivre et les arbres sembler réels ; mais elle n’y connaissait rien, elle trouvait qu’il y avait à l’exposition bien des tableaux identiques, et elle avait l’impression que le but de l’art était que les gens et les objets regardés à travers le poing parussent réels.

     — Ça, c’est une forêt peinte par Chichkine2, lui expliquait son mari. Il peint toujours la même chose… Tu remarqueras que la neige couleur lilas, ça n’existe pas… Et voici un garçon qui a le bras gauche plus court que le droit.

     Alors qu’ils ressentaient tous de la fatigue et que Laptiev était à la recherche de Kostia pour rentrer chez eux, Ioulia s’arrêta devant un petit paysage et lui jeta un regard indifférent. Au premier plan, un petit pont de rondins traversait une rivière, et sur l’autre rive, un sentier disparaissait dans l’herbe sombre, on voyait  un champ ; et puis, sur la droite, un bout de forêt avec un feu non loin : on gardait sans doute là les chevaux pour la nuit. Dans le lointain mouraient les lueurs du crépuscule.

     Ioulia s’imagina en train de marcher sur le petit pont, puis de suivre le sentier, toujours plus loin, le silence régnait autour d’elle, troublé par le cri des râles des genêts à moitié endormis, au loin clignotait le feu. Et brusquement, sans qu’elle sût pourquoi, elle eut l’impression que ces nuages qui s’étiraient dans le rouge du ciel, elles les avait déjà vus et revus dans un passé lointain, elle se sentit seule, elle eut envie d’aller sur ce sentier, d’y marcher encore et encore ; et, du côté du crépuscule, reposait le reflet de quelque chose de céleste, d’éternel.

     — Que c’est bien peint ! dit-elle, s’étonnant que le tableau lui fût soudain devenu intelligible. Regarde, Aliocha ! Vois-tu comme c’est paisible ?

     Elle s’efforçait d’expliquer pourquoi ce paysage lui plaisait tant, mais ni son mari ni Kostia ne la comprenaient. Elle continuait à regarder le paysage en souriant tristement, et le fait que les autres n’y voyaient rien de particulier la troublait ; puis elle parcourut de nouveau les salles en examinant les tableaux, elle avait envie de les comprendre et, dans cette exposition, il ne lui semblait déjà plus voir beaucoup de tableaux identiques. Rentrée chez elle, lorsqu’elle fit pour la première fois attention au grand tableau accroché au-dessus du piano à queue, elle éprouva de l’animosité envers la toile et dit :

     — Un vrai plaisir, d’avoir de pareils tableaux !

     Après quoi, les corniches dorées, les miroirs vénitiens à fleurs et les tableaux du genre de celui accroché au-dessus du piano, de même que les digressions de son mari  et de Kostia à propos de l’art, éveillèrent en elle un sentiment d’ennui, de dépit et parfois même de haine.

     La vie s’écoulait de jour en jour, banale, n’annonçant rien de particulier. La saison théâtrale avait déjà pris fin, la tiédeur revenait. Il faisait toujours un temps superbe. Un matin, les Laptiev se rendirent au tribunal d’arrondissement pour écouter Kostia, qui plaidait en tant qu’avocat commis d’office. Ils s’attardèrent à domicile et arrivèrent au tribunal alors que l’on commençait à interroger les témoins. Un réserviste était accusé de vol avec effraction. De nombreuses blanchisseuses témoignaient ; d’après leurs dépositions, l’inculpé venait souvent voir leur patronne, la gérante de la blanchisserie ; la veille de l’Exaltation de la Croix4, il était venu tard et avait commencé à demander de l’argent pour acheter de quoi boire un coup en vue de soigner sa gueule de bois, mais personne ne lui en avait donné ; il était alors parti, mais était revenu une heure plus tard avec de la bière et des pains d’épices à la menthe pour les employées. On avait bu et chanté presque jusqu’à l’aube, et au matin on s’était aperçu que le cadenas de l’accès au grenier était cassé et que du linge avait disparu : trois chemises d’hommes, une jupe et deux draps. Kostia demandait avec ironie à chacune d’elles si elle n’avait pas bu de la bière apportée par l’accusé la veille de l’Exaltation. Il voulait évidemment suggérer que les blanchisseuses s’étaient volées elles-mêmes. Il prononça sa plaidoirie sans s’émouvoir le moins du monde, en regardant sévèrement les jurés.

     Il expliqua en quoi consistaient le vol avec effraction et le vol simple. Il parla de façon très détaillée, avec persuasion, révélant une extraordinaire aptitude à dire longuement et avec sérieux ce que tout le monde savait depuis longtemps Et on avait du mal à comprendre ce qu’il voulait, au juste. Un juré ne pouvait tirer de sa longue plaidoirie que la conclusion suivante : « Il y a bien eu effraction, mais pas vol, puisque les blanchisseuses

ont bu elles-mêmes l’argent provenant du linge, et s’il y a eu vol, c’est sans effraction. » Mais il apparut qu’il disait exactement ce qu’il fallait, car sa plaidoirie toucha les jurés ainsi que le public, elle plut beaucoup. Lorsque le verdict d’acquittement fut prononcé, Ioulia fit signe de la tête à Kostia, pour lui serrer ensuite fortement la main.

     En mai, les Laptiev partirent en villégiature aux Sokolniki. À ce moment-là, Ioulia était déjà enceinte.

 

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89cole_de_peinture,_de_sculpture_et_d%27architecture_de_Moscou
  2. Paysagiste russe : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ivan_Chichkine
  3. L’éreintement de Laptiev par l’auteur (lui-même ami intime du peintre Isaac  Levitan) est à rapprocher du jugement sévère que Laptiev portait, au chapitre IV, sur les tableaux de son futur beau-père…
  4. https://www.egliserusse.eu/blogdiscussion/Exaltation-de-la-Croix-vivifiante_a408.html
  5. Voir la note 3 du premier chapitre.

 

 

 

XIII

 

     Plus d’une année s’était écoulée. Aux Sokolniki1, non loin de la voie de chemin de fer de Iaroslav, Ioulia et Iartsev étaient assis dans l’herbe ; étendu un peu à l’écart, les mains sous la tête, Kotchévoï regardait le ciel. S’étant bien promenés, ils attendaient tous les trois le train des datchas de six heures pour rentrer à la maison prendre le thé.

     — Les mères voient quelque chose d’extraordinaire dans leur progéniture, ainsi le veut la nature, disait Ioulia. Une mère reste des heures entières à côté du petit lit, à contempler avec ravissement les petites oreilles, les petits yeux et le petit nez de son enfant. Si un étranger embrasse l’enfant, elle croit, la pauvre, que cela fait vivement plaisir à cet étranger. Une mère ne parle que de son enfant. Je connais cette faiblesse et je me surveille mais, c’est vrai, mon Olia2est extraordinaire. La façon dont elle regarde, en tétant Et comme elle rit ! Elle n’a que huit mois mais, ma parole, je n’ai pas vu des yeux aussi intelligents même à des enfants de trois ans.

     — Dites-moi au passage, demanda Iartsev, qui aimez-vous davantage : votre mari ou votre enfant ?

     Ioulia haussa les épaules.

     — Je n’en sais rien, dit-elle. Je n’ai jamais aimé intensément mon mari, et Olia est au fond mon premier amour. Vous savez, ce n’est pas par amour que j’ai épousé Alexeï. Avant, j’étais bête, je souffrais, je me disais tout le temps que j’avais gâché sa vie et la mienne, mais maintenant, je vois qu’on n’a nul besoin d’amour, tout cela n’est que sornettes.

     — Mais, si ce n’est pas l’amour, quel est donc le sentiment qui vous lie à votre mari ? Pourquoi vivez-vous avez lui ?

     — Je ne sais pas… Ce doit être l’habitude. J’ai du respect pour lui, je m’ennuie lorsqu’il reste longtemps absent, mais ce n’est pas de l’amour. C’est un homme intelligent et honnête, et cela suffit à mon bonheur. Il a beaucoup de bonté et de simplicité…

     — Aliocha est intelligent, Aliocha est bon, dit Kostia en relevant paresseusement la tête ; mais, chère amie, pour savoir qu’il est intelligent, bon et intéressant, il faut avoir mangé avec lui trois pouds de sel3… Et que voir dans sa bonté et son esprit ? Il se fendra d’autant d’argent qu’il vous en faudra, ça il peut le faire, mais quand il faut montrer du caractère, tenir tête à un insolent, un effronté, là il perd contenance et le courage lui manque. Les gens comme votre aimable Alexis4 sont d’excellentes gens, mais complètement inaptes à la lutte. Et plus généralement, ils ne sont bons à rien.

     Le train se montra enfin. Une vapeur absolument rose sortait de la cheminée et montait au-dessus du bois, et le soleil illumina d’un coup si fortement deux des fenêtres du dernier wagon que cela faisait mal aux yeux de les regarder.

     — Allons prendre le thé ! dit Ioulia Sergueïevna en se levant.

     Elle avait grossi, ces derniers temps, et sa démarche était un peu indolente, c’était désormais celle d’une dame.

     — Tout de même, dit Iartsev en la suivant, ce n’est pas bon de se passer d’amour. Nous ne faisons que parler d’amour, c’est le seul thème des livres, mais nous aimons peu nous-mêmes et, vraiment, c’est mauvais.

     — Des sornettes, tout cela, Ivan Gavrilytch, dit Ioulia. Là n’est pas le bonheur.

     Ils prirent le thé dans un petit jardin où fleurissaient le réséda, le tabac et les giroflées, et où s’ouvraient des glaïeuls précoces. Iartsev et Kotchévoï lisaient sur le visage de Ioulia Sergueïevna que celle-ci traversait une période d’équilibre, de tranquillité d’âme, qu’elle avait présentement tout ce dont elle avait besoin, et ils se sentaient à leur tour l’âme merveilleusement en paix. Sur n’importe quoi, on s’exprimait avec intelligence et à-propos. Les pins étaient magnifiques, embaumant l’air, comme jamais auparavant, d’une délicieuse odeur de résine, la crème était excellente, et Sacha était une fillette intelligente et jolie…

     Après le thé, Iartsev chanta des romances en s’accompagnant au piano, tandis que Ioulia et Kotchévoï, assis, l’écoutaient en silence ; seule Ioulia se levait parfois et sortait sans faire de bruit pour aller voir son enfant et Lida, cette dernière étant couchée avec de la fièvre depuis deux jours et ne mangeant rien.

     Iartsev chantait : « Mon ami, mon tendre ami5… »

     — Non, mesdames et messieurs, dit-il en secouant la tête, je ne comprends pas ce que vous avez contre l’amour ! Si je n’étais pas pris quinze heures par jour, je tomberais infailliblement amoureux.

     Ils dînèrent sur la terrasse ; il faisait beau et chaud, mais Ioulia se couvrait de son châle en se plaignant de l’humidité. Lorsqu’il se mit à faire sombre, elle commença, sans comprendre ce qui n’allait pas, à ne plus être dans son assiette ; elle avait des frissons et pria ses hôtes de rester un peu plus longtemps ; elle leur faisait servir du vin et ordonna, après le dîner, de servir du cognac, pour qu’ils ne partent pas. Elle n’avait pas envie de rester seule avec les enfants et les domestiques.

     — Nous, les dames en villégiature, nous montons un spectacle pour les enfants, dit-elle. Nous avons tout – et le théâtre, et les acteurs, il ne nous manque que la pièce6. On nous en a envoyé une vingtaine, mais pas une seule ne nous va. Vous qui aimez le théâtre et connaissez l’histoire, dit-elle en s’adressant à Iartsev, écrivez-nous donc une pièce historique.

     — Ma foi, c’est faisable.

     Ayant bu tout le cognac, Iartsev et Kotchévoï s’apprêtèrent à partir. Il était près de onze heures, ce qui, en villégiature, est tard.

     — Quelle obscurité, on n’y voit goutte ! disait Ioulia en les reconduisant au-delà du portail. Et je me demande comment vous allez rentrer, messieurs. Tout de  même, qu’il fait froid !

     Elle s’emmitoufla plus étroitement et revint vers le perron.

     — Mon Alexeï joue sans doute aux cartes quelques part ! cria-t-elle. Bonne nuit !

     Au sortir des pièces éclairées, on n’y voyait rien. Iartsev et Kostia, tâtonnant comme des aveugles, arrivèrent jusqu’à la voie ferrée et la traversèrent.

     — On ne verrait même pas le diable, dit la voix de basse de Kostia qui s’arrêta pour regarder le ciel. Ces étoiles, là-haut, on dirait exactement des piécettes de quinze kopecks toutes neuves ! Gavrilytch7 !

     — Comment ? répondit Iartsev, quelque part.

     — Je dis qu’on n’y voit rien. Où êtes-vous ?

     Sifflotant, Iartsev s’approcha de lui et l’attrapa par le bras.

     — Ohé, des datchas ! cria soudain Kostia à pleins poumons. On tient un socialiste !

     Pompette, il se montrait toujours turbulent, il criait, avait des prises de bec avec les sergents de ville et les cochers, chantait, riait de façon effrénée.

     — Nature, tu peux aller au diable ! s’écria-t-il.

     — Allons, allons, tenta de le calmer Iartsev. Pas de ça. Je vous en prie.

     Bientôt, les deux amis s’habituèrent à l’obscurité et commencèrent à distinguer les hautes silhouettes des pins celles des poteaux télégraphiques8. Des coups de sifflet leur parvenaient de temps en temps des gares de Moscou, et les fils du télégraphe bourdonnaient plaintivement. Le petit bois n’émettait, quant à lui, aucun bruit, et ce silence recelait quelque chose de fier, de puissant, de mystérieux, et l’on avait maintenant, de nuit, l’impression que les cimes de pins atteignaient presque le ciel. Les deux amis retrouvèrent leur trouée, et la suivirent. Il y régnait une obscurité complète, et ils ne savaient qu’ils marchaient bien dans l’allée que grâce à une longue bande de ciel semée d’étoiles et en sentant sous leur pieds de la terre damée. Ils allaient côte à côte en silence, en ayant tous les deux l’impression que des gens venaient à leur rencontre. Ils se sentaient dégrisés. L’idée traversa l’esprit de Iartsev que peut-être les âmes des tsars, des boyards9 et des patriarches de Moscou flottaient à présent dans ce bois, il se retint de le dire à Kostia.

     Quand ils débouchèrent du bois, arrivant à la barrière, le jour pointait à peine. Toujours silencieux, Iartsev et Kotchévoï suivaient la chaussée qui longeait des datchas à bas prix, des cabarets et des dépôts de bois ; sous le pont du croisement, ils baignèrent dans une agréable humidité imprégnée d’une odeur de tilleuls, puis une rue longue et large s’ouvrit devant eux, déserte et sans lumière… C’était déjà l’aube quand ils arrivèrent à l’étang Krasny. 

     — Moscou est une ville qui aura encore beaucoup à souffrir, dit Iartsev en regardant le monastère Saint-Alexis.

     — Qu’est-ce qui vous fait penser cela ?

     — Une idée comme ça. J’aime Moscou.

     Iartsev et Kostia étaient tous les deux natifs de Moscou et ils l’adoraient, regardant avec une hostilité étrange les autres villes ; ils étaient convaincus que Moscou était une ville admirable, et la Russie un pays admirable. En Crimée, au Caucase ou à l’étranger, ils s’ennuyaient, jugeant ces contrées sans agrément ni confort, tandis qu’ils trouvaient agréable et salubre le temps gris de Moscou,. Ces jours où une pluie froide bat les vitres et où le crépuscule survient tôt, donnant aux murs des maisons et aux églises une triste teinte brune, ces jours où l’on ne sait quoi mettre pour sortir, de telles journées étaient pour eux agréablement excitantes.

     À la fin, près de la gare, ils prirent un fiacre.

     — En effet, ce serait bien d’écrire une pièce historique, dit Iartsev ; mais sans les Liapounov et les Godounov10, plutôt à l’époque de Iaroslav ou de Monomaque11… Je déteste toutes les pièces historiques russes, sauf le monologue de Pimène12. Lorsqu’on a affaire à quelque source historique et même en lisant un manuel d’histoire russe13, on a l’impression que tout, en Russie, est talentueux, fort, intéressant, mais quand je vois au théâtre une pièce historique, la vie russe commence à m’apparaître plate, morbide et peu originale.

     Les amis se quittèrent du côté de la rue Dmitrovka, et Iartsev se fit conduire chez lui rue Nikitskaïa. Il sommeillait, dodelinant de la tête, songeant à sa pièce. Brusquement retentissent dans sa tête un bruit effrayant, un cliquetis, des cris dans une langue incompréhensible comme le kalmouk14 ; apparaît un village en proie aux flammes et, tout autour, des forêts couvertes de givre que l’incendie colore en rose pâle, de façon si nette, même dans le lointain, que l’on peut distinguer le moindre petit pin ; et des sauvages, les uns à cheval, les autres à pied, courent et galopent à travers le village, ils sont aussi rouges, hommes et montures, que lla lueur de l’incendie qui monte vers le ciel.

     « Ce sont les Polovtsy15 » se dit Iartsev.

     L’un d’eux, un vieillard effrayant, tout brûlé, la figure ensanglantée, attache à sa selle une jeune fille à la blanche figure russe. Le vieillard crie frénétiquement quelque chose et la jeune fille a le regard intelligent et triste… Iartsev secoua la tête et se réveilla.

     « Mon ami, mon tendre ami… » se mit-il à chanter.

     En payant la course, puis en montant l’escalier chez lui, il n’arrivait pas à reprendre ses esprits et voyait toujours les flammes attaquer les arbres et la fumée envahir la forêt qui crépitait ; fou de peur, un énorme sanglier courait dans le village… Et la jeune fille liée à la selle regardait tout cela…

     Quand il entra chez lui, il faisait jour. Sur le piano, deux bougies achevaient de se consumer auprès d’une partition ouverte. Portant une robe noire à large ceinture, un journal dans les mains, madame Rassoudine était étendue sur le divan et dormait profondément. Elle avait dû jouer longtemps en attendant le retour de Iartsev, et avait fini par s’endormir.

     « Comme elle devait être épuisée ! » pensa-t-il.

     Il lui retira doucement le journal des mains et la couvrit d’un plaid, éteignit les bougies et passa dans sa chambre. En se couchant, il songeait à la pièce historique et l’air continuait à lui trotter dans la tête : « Mon ami, mon tendre ami… »

     Deux jours plus tard, Laptiev passa en coup de vent lui dire que Lida souffrait de diphtérie et que Ioulia Sergueïevna l’avait attrapée, ainsi que le bébé ; et l’on reçut cinq jours après la nouvelle que Lida et Ioulia se rétablissaient, mais que la petite était morte, et que les Laptiev, fuyant leur datcha des Sokolniki, rentraient en ville.

 

  1. Voir la note 3 du premier chapitre.
  2. Diminutif d’Olga.
  3. Le poud fait un peu plus de seize kilos. Donc, il faut avoir très souvent mangé en sa compagnie, le fréquenter depuis une éternité.
  4. Transcription en russe du prénom français.
  5. Extrait d’une romance d’Anton Rubinstein (voir la note 1 du chapitre VII), sur des vers de Pouchkine (La nuit). Signalé par Denis Roche.
  6. Tchékhov est en train d’écrire La mouette
  7. Patronyme seul : familièrement, par amitié ou même en signe de respect.
  8. Ces poteaux télégraphiques que l’on retrouve un peu partout chez l’auteur…
  9. Anciens nobles, du temps des « tsars de Moscou », avant Pierre le Grand.
  10. Début du dix-septième siècle pour le premier (« Temps des troubles »), fin du dix-huitième pour le second (voir La fille du capitaine, de Pouchkine).
  11. Grands-Princes de la Rus’ de Kiev, début du onzième siècle pour le premier, du douzième pour le second. Personnages des romans historiques d’Alexis Tolstoï (Alexeï Konstantinovitch Tolstoï, écrivain et dramaturge du dix-neuvième siècle, à ne pas confondre avec l’écrivain russe A.T. de la période soviétique) signalait Denis Roche.
  12. Dans Boris Godounov, de Pouchkine, dont Moussorgski fera un opéra –  note de Denis Roche.
  13. À commencer par la monumentale Histoire de l’Empire de Russie, de Nicolas Karamzine, parue en 1818.
  14. https://fr.wikipedia.org/wiki/Kalmoukie
  15. Peuple semi-nomade dont le territoire s’étendait sur une partie de la future
    Russie : 
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Coumans ; le compositeur Alexandre Borodine leur redonnera vie dans son opéra Le prince Igor : https://fr.wikipedia.org/wiki/Danses_polovtsiennes

 

 

 

XIV

 

     Laptiev ne voyait plus d’agrément à demeurer longtemps chez lui. Sa femme allait souvent au pavillon en disant qu’il lui fallait faire travailler les fillettes, mais il savait qu’elle la faisait seulement pour aller pleurer chez Kostia. Vint le neuvième jour, puis le vingtième, puis le quarantième1, et il lui fallait sans cesse se rendre au cimetière Saint-Alexis pour y suivre l’office des morts, et ensuite passer tristement tout le restant de la journée à penser uniquement à cette malheureuse enfant et à dire diverses platitudes pour consoler son épouse. Il ne se montrait plus que rarement à l’entrepôt et ne s’occupait que de bienfaisance, s’inventant des démarches à effectuer, heureux de pouvoir être dehors toute la journée au nom de quelque raison de bien peu d’importance. Ces derniers temps, il se disposait à partir à l’étranger pour y étudier l’aménagement des asiles de nuit, et il se distrayait à cette idée.

     C’était un jour d’automne. Ioulia venait de partir au pavillon pour y pleurer, tandis que Laptiev, allongé sur un canapé, se demandait où il pourrait bien se rendre. Juste à ce moment, Piotr annonça madame Rassoudine. Très content, Laptiev se leva d’un bond et alla à la rencontre de sa visiteuse imprévue, son ancienne amie qu’il avait déjà commencé à oublier. Elle n’avait nullement changé depuis le soir où il l’avait vue pour la dernière fois, elle était restée la même.

     — Polina ! dit-il en lui tendant les mains. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes pas vus ! Si vous saviez ce que je suis content de vous voir ! Entrez, soyez la bienvenue !

     Madame Rassoudine lui arracha à moitié le bras en le saluant, entra dans le cabinet sans quitter ni son manteau ni son chapeau, et s’assit.

     Je ne reste qu’un instant, dit-elle. Je n’ai pas de temps à perdre en futilités. Veuillez vous asseoir et m’écouter. Cela m’est absolument égal que vous soyez ou non content de me voir, puisque je ne fais nul cas de l’attention bienveillante de messieurs les hommes. Si je viens vous voir, c’est parce que je suis allée aujourd’hui en cinq endroits pour essuyer partout un refus, et que par ailleurs, l’affaire est urgente. Écoutez – dit-elle en le regardant bien en face –, cinq étudiants que je connais, des gens bornés et stupides, mais indéniablement pauvres, n’ont pas réglé leurs frais d’inscription et l’on est en train de les exclure. Votre fortune vous impose de vous rendre sur-le-champ à l’Université et de payer pour eux.

     — Avec plaisir, Polina.

     — Voici leurs noms, dit-elle en lui tendant un papier. Partez à l’instant même, vous aurez le temps ensuite de jouir de votre bonheur conjugal.

     À ce moment se fit entendre un frôlement derrière la porte du salon : sans doute un chien qui se grattait. Madame Rassoudine rougit et bondit.

     — Votre dulcinée nous écoute ! dit-elle. Que c’est vilain !

     Laptiev se sentit froissé pour Ioulia.

     — Elle n’est pas là, elle est au pavillon, dit-il. Et ne parlez pas ainsi d’elle. Nous avons perdu une enfant et elle a énormément de chagrin.

     — Vous pouvez la rassurer, dit madame Rassoudine avec un sourire railleur ; elle en aura encore une bonne dizaine; tout le monde a bien assez d’esprit pour mettre des enfants au monde2.

     Laptiev se souvint d’avoir entendu cela, ou quelque chose d’approchant, à maintes reprises autrefois, et se répandit sur lui, comme un parfum, la poésie du passé : celle de sa libre solitude, du temps où il était célibataire et se croyait encore jeune et capable de faire tout ce qu’il voulait, ce temps où n’existaient ni l’amour pour sa femme, ni le souvenir de son enfant.

     — Allons-y ensemble, dit-il en s’étirant.

     Quand ils arrivèrent à l’Université, Laptiev se rendit au secrétariat, tandis que madame Rassoudine restait l’attendre à la porte ; il revint un peu plus tard et lui remit les cinq quittances.

     — Où allez-vous, maintenant ? demanda-t-il.

     — Chez Iartsev.

     — Je viens avec vous.

     — Mais vous allez l’empêcher de travailler.

     — Non, je vous assure ! dit-il en la suppliant du regard.

     Elle portait un chapeau noir garni de crêpe très semblable à une coiffure de deuil et un manteau très court et râpé dont les poches bâillaient. Son nez semblait plus long qu’autrefois, et elle avait le visage blême, en dépit du froid. Laptiev avait plaisir à la suivre, lui obéissant et l’écoutant ronchonner. Tout en marchant, il pensait à elle. « Quelle force intérieure doit posséder cette femme, se disait-il, pour, tout en étant laide, gauche, agitée, toujours mal habillée et mal coiffée, ayant toujours l’air d’un sac, avoir quand même du charme ! »

     Chez Iartsev, ils passèrent par l’escalier de service, puis par la cuisine où les accueillit la cuisinière, vieille femme proprette aux boucles grises ; très gênée, elle leur fit un doux sourire qui fit ressembler sa petite figure à un gâteau, et leur dit :

     — Je vous en prie, m’sieurs’dames.

     Iartsev n’était pas chez lui. Madame Rassoudine se mit au piano et entreprit de difficiles et fastidieux exercices, après avoir enjoint à Laptiev de ne pas la déranger. Assis à l’écart, il évita de la distraire par ses bavardages, feuilletant en silence Le messager de l’Europe3. Ayant joué un couple d’heures – c’était sa dose quotidienne –, elle mangea un morceau à la cuisine et partit donner ses leçons.  Laptiev lut la suite d’un roman, puis resta assis un bon moment sans lire, ne ressentant pas d’ennui, heureux qu’il fût déjà trop tard pour rentrer déjeuner chez lui.

     «  Ha ! ha ! ha ! » Le rire de Iartsev résonna soudain, et le voilà qui fit son entrée, éclatant de santé, gaillard, les joues rouges, portant un habit tout neuf aux boutons brillants. « Ha ! ha ! ha ! »

     Les deux amis déjeunèrent ensemble.  Puis Laptiev s’étendit sur le divan, Iartsev s’assit près de lui et alluma un cigare. Le jour baissa.

     — Il faut croire que je commence à vieillir, dit Laptiev. Depuis la mort de ma sœur Nina, je pense souvent, allez savoir pourquoi, à la mort.

     On se mit à parler de la mort, de l’immortalité de l’âme, du bonheur que ce serait, en effet, de ressusciter et de s’envoler ensuite quelque part sur Mars, d’être éternellement oisif et heureux, et surtout, de penser sur un mode particulier, autrement que sur terre.

     — On n’a pas envie de mourir, dit à mi-voix Iartsev. Aucune philosophie ne peut me réconcilier avec la mort, et je la vois simplement comme la disparition. On a envie de vivre.

     — Vous aimez la vie, Gavrilytch ?

     — Oui, je l’aime.

     — Eh bien moi, je n’arrive absolument pas à me comprendre sous ce rapport. Tantôt je broie du noir, tantôt je reste indifférent. Je suis timide, je n’ai pas confiance en moi, j’ai une conscience poltronne, je n’arrive pas à me faire à la vie, à m’en rendre maître. Un autre dit des bêtises ou se comporte comme un fripon, le tout le plus joyeusement du monde, et moi, il m’arrive tout de même de faire le bien très consciemment, et cela ne fait que me procurer de l’inquiétude ou me laisser complètement indifférent. Tout cela vient, Gavrilytch, c’est ainsi que je l’explique, de ce que je suis un esclave, petit-fils de serf5. Avant que nous autres, êtres boueux, trouvions notre vrai chemin, plus d’un parmi nous y aura laissé ses os !

     — Tout cela est bel et bon, mon cher, soupira Iartsev. Cela ne fait que montrer une fois de plus combien la vie russe est riche et diverse. Ah, comme elle est riche ! Je vous le dis, chaque jour qui passe, je suis davantage convaincu que nous sommes à la veille d’un très grand triomphe, et je voudrais vivre assez pour le voir et y prendre part moi-même. Croyez-le ou non, selon moi, elle est remarquable, la génération montante. Quand je fais cours à mes élèves, en particulier aux filles, je me régale. Merveilleux enfants !

     Iartsev s’approcha du piano et plaqua un accord.

     — Je suis chimiste, je pense en chimiste et je mourrai chimiste, poursuivit-il. Mais mon avidité me fait craindre de mourir sans m’être rassasié, et la chimie ne me suffit pas, j’entreprends aussi l’étude de l’histoire russe, de l’histoire de l’art, de la pédagogie, de la musique… Cet été, votre femme m’a dit d’écrire une pièce historique, et maintenant j’ai très envie d’écrire ; j’ai l’impression que je pourrais rester assis trois jours de suite à écrire, sans me lever, sans cesser d’écrire. Les images m’épuisent, ma tête en est remplie et je sens mon sang battre dans mon cerveau. Je ne veux pas du tout créer quelque chose d’extraordinaire, une grande œuvre, je désire simplement  vivre, rêver, espérer, ne rien rater… La vie est courte, mon cher, il faut la vivre le mieux possible.

      À la suite de cette conversation entre amis qui dura jusqu’à minuit, Laptiev se mit à passer presque tous les jours voir Iartsev. Une sorte d’attraction l’y menait. Il avait coutume de venir vers le soir, il s’étendait sur le divan et attendait patiemment le retour de Iartsev, sans éprouver le moindre ennui. Rentrant de ses cours, Iartsev commençait par déjeuner, puis se mettait au travail, mais Laptiev lui posait une question et la conversation s’engageait, Iartsev n’était plus d’humeur à travailler, et les deux amis se séparaient à minuit, très contents l’un de l’autre.

     Mais cela fut de courte durée. Un jour, arrivé chez Iartsev, Laptiev n’y trouva que madame Rassoudine assise au piano et faisant ses exercices. Elle le regarda avec une froideur proche de l’hostilité et lui demanda, sans lui tendre la main :

     — Dites-moi, je vous prie : quand cela finira-t-il ?

     — Quoi donc ? demanda Laptiev, qui ne comprenait pas.

     — Vous venez ici tous les jours et empêchez Iartsev de travailler. Iartsev ne traficote pas, c’est un savant, chaque minute de sa vie est précieuse. Il faut tout de même le comprendre et montrer un peu de tact !

     — Si vous pensez que je le gêne, dit avec douceur Laptiev, troublé, je cesserai mes visites.

     — Vous feriez bien. Allez-vous en, il peut rentrer à l’instant et vous trouver ici.

     Le ton sur lequel cela fut dit et le regard indifférent de madame Rassoudine achevèrent de troubler Laptiev. Elle n’avait plus aucun sentiment pour lui, en dehors du désir de le voir partir au plus vite – quelle différence avec son amour passé ! Il sortit sans lui serrer la main, il se disait qu’elle allait l’appeler pour lui dire de revenir, mais les gammes reprirent et, descendant lentement l’escalier, il comprit qu’il était désormais un étranger pour elle.

     Trois ou quatre jours plus tard, Iartsev vint passer la soirée chez lui.

     — J’ai une nouvelle pour vous, dit-il en riant. Polina Nikolaïevna a déménagé pour s’installer chez moi.

     Il se troubla un peu et continua plus bas :

     — Et alors ? Évidemment, nous ne sommes pas amoureux l’un de l’autre, mais je crois que… ça n’a pas d’importance. Je suis heureux de pouvoir lui offrir un refuge et la tranquillité, ainsi que la possibilité de ne pas travailler au cas où elle tomberait malade, quant à elle, il lui semble qu’en se mettant avec moi, elle mettra de l’ordre dans ma vie et que, influencée par elle, je deviendrai un grand savant. C’est ce qu’elle pense. Libre à elle de le penser. Les Méridionaux ont un dicton à eux : le mirage enrichit le songe-creux. Ha ! ha ! ha !

     Laptiev se taisait. Iartsev déambula dans le cabinet, regarda les tableaux qu’il avait vu cent fois et dit avec un soupir :

     — Eh oui, mon ami. Je suis de trois ans votre aîné, et il est bien tard pour songer au véritable amour et, au fond, une femme comme Polina Nikolaïevna est pour moi comme découvrir un trésor ; et bien sûr je vivrai heureux avec elle jusqu’à ma vieillesse mais j’ai en moi comme un regret et un désir inexplicables, j’ai l’impression d’être couché dans une vallée du Daghestan6 et de voir en rêve un bal. Bref, l’homme n’est jamais satisfait de ce qu’il a.

     Il alla au salon et se mit à chanter des romances comme si de rien n’était, tandis que Laptiev, resté dans son cabinet, les yeux fermés, s’efforçait de comprendre pourquoi madame Rassoudine s’était mise avec Iartsev. Puis il s’attrista à la pensée qu’il n’existait pas de liens solides et durables, il ressentait du dépit à voir Polina Nikolaïevna se mettre avec Iartsev, en même temps qu’il regrettait que son sentiment pour sa femme ne fût déjà plus ce qu’il avait été.   

 

  1. Rites de deuil.
  2. Paraphrasant une sortie de Tchatski dans Du malheur d’avoir trop d’esprit, célèbre pièce d’Alexandre Griboïédov (Acte III, scène 3).
  3. Revue mensuelle.
  4. Voir la note 6 du chapitre précédent.
  5. Rappelons que c’était le cas de Tchékhov, dont le grand-père avait acheté son affranchissement vingt ans avant le décret d’émancipation des serfs (1861).
  6. Allusion au poème Le rêve, de Mikhaïl Liermontov.

 

 

 

XV

 

         Assis à son bureau, Laptiev lisait en se balançant ; Ioulia lisait aussi dans le cabinet. N’ayant apparemment rien à se dire, ils étaient silencieux depuis le matin. Il la regardait parfois à travers son livre et se disait : « Se marier par amour, par passion, ou se marier sans nul amour, y a-t-il une différence ? » Et l’époque où il était jaloux, où il souffrait et se tourmentait lui paraissait maintenant lointaine. Il était allé  entretemps à l’étranger, et se reposait à présent de ce voyage, comptant retourner au printemps en Angleterre, où il s’était beaucoup plu.

     Ioulia Sergueïevna s’était habituée à son chagrin, elle n’allait plus pleurer au pavillon. Cet hiver, elle ne courait pas les magasins, ne se montrait ni au théâtre ni au concert, elle restait chez elle. N’aimant pas les vastes pièces, elle était toujours dans le cabinet de son mari ou dans sa chambre, où se trouvaient les icônes qu’elle avait reçues en dot et, au mur, le paysage qui lui avait tant plu à l’exposition. Elle ne dépensait presque rien pour elle, déboursant à présent aussi peu qu’autrefois, chez son père.

     L’hiver s’écoulait sans joie. Tout Moscou jouait aux cartes, et quand on inventait d’autres distractions, comme de chanter, de réciter ou de dessiner, c’était encore plus ennuyeux. Et vu qu’à Moscou il y avait peu de gens de talent et que c’étaient toujours les mêmes chanteurs et les mêmes récitants qui participaient aux soirées, on en avait peu à peu assez, et le plaisir de l’art se muait, chez beaucoup de gens, en une monotone et morne obligation.

     En plus de cela, il ne se passait pas un jour, chez les Laptiev, sans un chagrin.  Le vieux Fiodor Stiépanytch ne se montrait plus à l’entrepôt, car il y voyait trop mal, les oculistes disaient qu’il serait bientôt aveugle ; sans qu’on sût pourquoi, Fiodor également cessa de venir à l’entrepôt, il restait tout le temps chez lui à écrire quelque chose. Panaourov avait été nommé dans une autre ville et promu au rang de conseiller d’État effectif, il logeait à présent à l’hôtel « Dresde » et venait presque chaque jour demander de l’argent à Laptiev. Kiche était enfin sorti de l’Université et, en attendant que les Laptiev lui trouvent un emploi, passait chez eux des journées entières en racontant de longues et ennuyeuses histoires.  Tout cela était énervant, fatigant et causait un désagrément quotidien.

     Piotr entra dans le cabinet pour annoncer l’arrivée d’une dame inconnue. Sur la carte qu’il tendit se lisait : « Joséphina Iossifovna Milan ».

     Ioulia Sergueïevna se leva avec nonchalance et sortit du cabinet en boitillant un peu parce qu’elle avait la jambe engourdie. Dans l’entrée apparut une dame maigre, très pâle, avec des sourcils sombres, entièrement vêtue de noir. Elle serra ses mains sur sa poitrine et dit d’une voix suppliante :

     — Monsieur Laptiev, sauvez mes enfants !

     Le bruit de ces bracelets et les plaques de poudre de riz sur ce visage n’étaient pas inconnus à Laptiev ; il reconnut la dame chez qui il avait commis l’inconvenance d’aller déjeuner, avant son mariage. C’était la seconde épouse de Panaourov.

     — Sauvez mes enfants ! répéta-t-elle, et son visage eut un frémissement qui le fit paraître vieux et le rendit pitoyable, avec ses yeux soudain rougis. Vous seul pouvez nous sauver, et j’ai dépensé mes derniers sous pour venir à Moscou m’adresser à vous ! Mes enfants vont mourir de faim !

     Elle esquissa le mouvement de se mettre à genoux. Effrayé, Laptiev la retint en lui saisissant les bras.

     — Asseyez-vous, asseyez-vous, murmura-t-il en lui offrant un siège. Je vous en prie, asseyez-vous.

     — Nous ne pouvons plus acheter de pain, nous n’avons plus d’argent, dit-elle. Grigori Nikolaïtch part occuper son nouveau poste, mais il ne veut pas nous prendre avec lui, les enfants et moi ; et l’argent que vous avez la générosité de nous envoyer, il le garde pour lui seul. Que faire? Que faire ? Pauvres, malheureux enfants !

     — Calmez-vous, je vous en prie. Je vais donner l’ordre au bureau d’envoyer cet argent à votre nom.

     Elle éclata en sanglots, puis se calma, et il s’aperçut que les larmes avaient creusé de petits sillons sur ses joues poudrées, et qu’il lui poussait des moustaches.

     — Vous êtes infiniment généreux, monsieur Laptiev. Mais soyez notre ange gardien, notre bonne fée, persuadez Grigori Nikolaïtch de ne pas nous abandonner, de nous prendre avec lui. Je l’aime, voyez-vous, je l’aime à la folie, il est ma félicité.

     Laptiev lui donna cent roubles et lui promit de parler à Panaourov ; en la reconduisant au vestibule, il redoutait à tout moment qu’elle ne se remît à sangloter ou ne se jetât à genoux.

     Après elle, Kiche arriva. Puis Kostia, avec un appareil photographique. Il s’était dernièrement entiché de photographie et photographiait tout le monde, à la maison, plusieurs fois par jour ; cette nouvelle occupation lui valait bien des déboires, il en avait même maigri.

     Fiodor arriva avant le thé du soir. S’étant assis dans un coin du cabinet, il ouvrit un livre et regarda longuement une page, visiblement sans la lire. Après quoi il passa un long moment à boire du thé ; sa figure était rouge. Laptiev se sentait un poids en sa présence, même son silence lui était désagréable.

     — Tu peux féliciter la Russie pour l’apparition d’un nouveau publiciste, dit Fiodor. Blague à part, j’ai accouché, frère, d’un petit article, un essai de plume, pour ainsi dire, et je te l’ai apporté. Lis-le, mon ami, et donne-moi ton avis. Sois sincère.

     Il sortit un cahier de sa poche et le tendit à son frère. L’article s’intitulait : « L’âme russe » ; l’article était ennuyeux, il manquait de style, c’était le genre d’article qu’écrivent les gens dépourvus de talent et remplis en secret d’amour-propre ; son idée essentielle était la suivante : l’intellectuel a le droit de ne pas croire au surnaturel, mais il a l’obligation de cacher cette incrédulité, pour ne tenter personne et ne pas ébranler la foi chez les autres ; pas d’idéalisme sans la foi, et l’idéalisme a pour mission de sauver l’Europe et de montrer à l’humanité le vrai chemin à suivre1.

     — Mais tu n’as pas précisé de quoi il fallait sauver l’Europe, dit Laptiev.

     — Cela se comprend tout seul.

     — Rien ne se comprend, fit Laptiev en marchant avec agitation. On ne comprend pas pourquoi tu as écrit ça. Enfin, ça te regarde.

     — Je veux l’éditer en brochure.

     — Ça te regarde.

     Ils restèrent silencieux quelques instants. Fiodor poussa un soupir et dit :

     — Il est profondément triste, infiniment triste que toi et moi, nous pensions différemment. Ah, Aliocha, Aliocha, mon cher frère, nous sommes tous les deux Russes, tous les deux orthodoxes et nous sommes tous les deux des gens aux vues larges ; nous conviennent-elles, toutes ces petites idées judéo-allemandes2 ? Nous ne sommes pas, toi et moi, de quelconques fripons, mais des représentants d’une glorieuse race de marchands.

     — De quelle glorieuse race de marchands parles-tu ? dit Laptiev en contenant son irritation. Glorieuse race ! les propriétaires terriens faisaient fouetter notre grand-père et le premier petit fonctionnaire venu lui flanquait sur le museau. Le grand-père battait notre père, et celui-ci nous a battus, toi et moi. Que nous a apporté ta glorieuse race ? Quels nerfs et quel sang avons-nous reçus en héritage ? Cela fait presque trois ans que tu tiens des raisonnements de sacristain, que tu dis toutes sortes d’imbécillités, et ce que tu viens d’écrire est un délire de serf ! Et moi, moi ? Regarde-moi… Ni souplesse ni hardiesse, ni volonté forte ; j’ai peur à chaque pas, comme si je m’attendais à être fouetté, je me montre timide devant des nullités, des idiots, des bourriques qui me sont incomparablement inférieures et pour l’intelligence et pour le sens moral ; j’ai peur des concierges, des suisses, des sergents de ville, des gendarmes, j’ai peur de tout le monde parce qu’une mère traquée m’a mis au monde et que je suis terrorisé depuis mon enfance. Ô, si Dieu voulait seulement que cette glorieuse race de marchands finît avec nous !

     Ioulia Sergueïevna entra dans le cabinet et s’assit devant le bureau.

     — Vous discutiez de quelque chose ? dit-elle. Je ne vous dérange pas ?

     — Non, sœurette, répondit Fiodor, notre discussion porte sur les principes. Tu dis que cette race est ceci et cela, en attendant, cette race a créé une affaire valant des millions. Cela compte, c’est quelque chose !

     — Une affaire valant des millions, tu m’en diras tant ! Un homme sans beaucoup d’esprit, sans grandes capacités, devient par hasard mercanti et s’enrichit, il vend au jour le jour sans aucune méthode, sans but précis, sans même une passion pour l’argent, il fait du commerce machinalement, et c’est l’argent qui vient à lui plutôt que l’inverse. Il passe toute sa vie à son affaire, l’aimant seulement parce qu’elle lui permet de commander à ses employés et de tourner en ridicule ses clients. Il est marguillier d’une église pour commander aux chantres et les faire se courber devant lui ; il est curateur d’une école parce que cela lui plaît de se dire que l’instituteur est son subordonné et qu’il peut jouer au chef devant lui. C’est un marchand qui n’aime pas tant commercer que commander, et votre entrepôt n’est pas un établissement commercial, mais une prison où l’on pratique la torture ! Oui, pour votre genre de commerce, il vous faut des commis dépersonnalisés, infortunés, et vous les formez vous-mêmes en les forçant dès l’enfance à s’incliner bien bas devant vous pour une bouchée de pain, et dès l’enfance vous les habituez à l’idée que vous êtes leurs bienfaiteurs. Tu ne prendrais pas à l’entrepôt quelqu’un sortant de l’Université, n’est-ce pas ?

     — Les gens sortant de l’Université ne font pas l’affaire, chez nous.

     — C’est faux ! s’écria Laptiev. Pur mensonge !

     — Excuse-moi, dit Fiodor en se levant, mais j’ai l’impression que tu craches dans le puits où tu puises ton eau. Tu hais notre affaire, mais tu jouis des revenus qu’elle procure.

     — Aha, nous y voilà ! dit Laptiev, se mettant à rire et regardant son frère avec colère. Oui, si je n’appartenais pas à votre glorieuse race, si j’avais pour un sou de volonté et de cran, il y a longtemps que j’aurais repoussé ces revenus pour aller gagner mon pain moi-même. Mais dans votre entrepôt, vous m’avez dès l’enfance enlevé ma personnalité ! Je vous appartiens !

     Fiodor regarda sa montre et prit congé précipitamment. Il baisa la main de Ioulia et sortit, mais au lieu de regagner le vestibule, il alla au salon, puis dans la chambre à coucher.

     — J’ai oublié la disposition des pièces, dit-il, très gêné. Drôle de maison. C’est une drôle de maison, n’est-ce pas ?

     En mettant sa pelisse, il avait l’air abasourdi et son visage exprimait une souffrance. Laptiev ne ressentait plus de colère ; il prit peur et, en même temps, éprouva de la pitié pour Fiodor, et il sentit se réveiller en lui cette bonne et chaude affection pour son frère qu’il avait cru voir s’éteindre au cours de ces trois années, et il ressentit un vif désir de lui exprimer cette affection.

     — Viens déjeuner chez nous demain, Fédia3, dit-il en lui mettant la main sur l’épaule. Entendu, tu viendras ?

     — Oui, oui. Mais donnez-moi de l’eau.

     Laptiev courut lui-même à la salle à manger, attrapa dans le buffet le premier objet qui lui tomba sous la main – une grande chope – y versa de l’eau et l’apporta à son frère. Fiodor se mit à boire avidement, mais mordit soudain la chope, on entendit un grincement, suivi de sanglots. L’eau coula sur sa pelisse et sur sa redingote. Et Laptiev, qui n’avait jamais vu d’homme pleurer, se tenait à côté de lui, effrayé et désemparé, ne sachant que faire. Il regarda avec désarroi Ioulia et la femme de chambre enlever la pelisse de Fiodor et ramener celui-ci dans l’appartement ; il les suivit en éprouvant un sentiment de culpabilité.

     Ioulia fit s’étendre Fiodor et se mit à genoux à côté de lui.

     — Ce n’est rien, lui dit-elle pour l’apaiser ; ce sont vos nerfs…

     — Ma chère amie, dit-il, c’est tellement pénible pour moi ! Je suis malheureux, malheureux… mais je le cachais, je le cachais tout le temps !

     Il la prit par le cou et lui murmura à l’oreille :

     — Toutes les nuits, je vois ma sœur Nina. Elle vient s’asseoir dans un fauteuil près de mon lit…

     Une heure plus tard, dans le vestibule, il avait de nouveau le sourire en remettant sa pelisse, et il était gêné pour la femme de chambre. Laptiev le raccompagna en voiture rue Piatnitskaïa.

     — Viens déjeuner demain, lui répéta-t-il en chemin, le tenant par le bras – et à Pâques, nous irons ensemble à l’étranger. Tu as absolument besoin de changer d’air, tu files un mauvais coton.

     — Oui, oui, d’accord… Et nous prendrons sœurette avec nous.

     Rentré chez lui, Laptiev trouva sa femme très nerveuse, surexcitée. Ce qui était arrivé à Fiodor l’avait secouée, elle n’arrivait pas du tout à se calmer. Elle ne pleurait pas, elle était très pâle et s’agitait dans son lit. Ses doigts froids agrippaient la couverture, l’oreiller, les mains de son mari. Elle avait de grands yeux épouvantés.

     — Ne me quitte pas, ne me quitte pas, lui disait-elle. Dis-moi, Aliocha, pourquoi ai-je cessé de prier ? Qu’est devenue ma foi ? Ah, pourquoi avoir parlé de religion devant moi ?  Vous avez jeté le trouble dans mon esprit, toi et tes amis. Je ne prie plus.

     Il lui mit des compresses sur le front, essaya de lui réchauffer les mains, lui fit boire du thé, elle se serrait contre lui, effrayée…

     Au matin, lasse, elle s’endormit ; assis à côté d’elle, Laptiev lui tenait la main. De la sorte, il ne put s’endormir. Toute la journée, il fut fourbu, hébété, il n’arrivait à penser à rien et errait sans énergie d’une pièce à l’autre.    

 

  1. Thèmes débattus en Russie pendant tout le dix-neuvième siècle.
  2. Rappelons que Tchékhov est dreyfusard, contrairement à son éditeur Souvorine.
  3. Diminutif de Fiodor.

            

 

 

XVI

 

     Les médecins déclarèrent que Fiodor souffrait d’une maladie mentale. Laptiev ignorait ce qui se passait rue Piatnitskaïa, et le sombre entrepôt où ne se montraient plus ni le vieux ni Fiodor lui faisait l’effet d’un caveau. Quand sa femme lui disait qu’il devait absolument aller chaque jour et à l’entrepôt et rue Piatnitskaïa, ou bien il se taisait, ou alors il se mettait à parler avec véhémence de son enfance, de ce passé qu’il ne pouvait pardonner à son père, et disait qu’il haïssait l’entrepôt comme la rue Piatnitskaïa, etc.

     Un dimanche matin, Ioulia se rendit elle-même rue Piatnitskaïa. Elle trouva le vieux Fiodor Stiépanytch, dans la salle même où, pour son arrivée, on avait célébré le Te Deum. Vêtu de sa veste de toile, sans cravates, en pantoufles, il était assis immobile dans un fauteuil et clignait de ses yeux aveugles.

     — C’est moi, votre belle-fille, dit-elle en s’approchant de lui. Je suis venue vous voir.

     D’émotion, sa respiration se fit lourde. Émue de le voir seul et malheureux, elle lui baisa la main et lui tâta son visage et sa tête puis, semblant convaincu que c’était bien elle, fit un signe de croix au-dessus de sa tête.

     — Merci, merci, dit-il. Voilà que j’ai perdu mes yeux, je ne vois rien… Je distingue un peu la fenêtre, le feu aussi, mais ni les gens ni les objets. Oui, je deviens aveugle, Fiodor est tombé malade, et maintenant ça va mal, sans l’œil du maître. En cas de désordre, il n’y a personne pour prendre des sanctions ; les gens vont se croire tout permis. Et qu’a donc Fiodor ? Il a pris froid ? Moi, je n’ai jamais été malade et je ne me suis jamais soigné. Je n’ai jamais vu de médecin.

     Et le vieillard, selon son habitude, commença à se vanter. Pendant ce temps, les domestiques se hâtaient de mettre le couvert dans la salle, y disposant des hors-d’œuvre1 et des bouteilles de vin. Il y avait une dizaine de bouteilles, et l’un d’elles avait l’allure de la tour Eiffel. On servit tout un plat de pâtés brûlants qui exhalaient une odeur de poisson et de riz cuit.

     — Je prie ma chère visiteuse de venir à table, dit le vieillard.

     Elle le prit par le bras, l’amena à la table et lui versa de la vodka.

     — Je viendrai vous voir demain, lui dit-elle, et j’aurai avec moi vos petites filles, Sacha et Lida. Elles vous plaindront et vous montreront de la tendresse.

     — C’est inutile, ne les amenez pas. Elles sont illégitimes.

     — Comment ça, illégitimes ? Leur père et leur mère étaient mariés.

     — Sans mon consentement. Je ne leur ai pas donné ma bénédiction et je ne veux pas les connaître. Que Dieu veille sur elles.

     — Vous dites de drôles de choses, Fiodor Stiépanytch, dit Ioulia en soupirant.

     — L’Évangile dit que les enfants doivent craindre et respecter leurs parents.

     — Rien de tel. L’Évangile dit que nous devons pardonner même à nos ennemis.

     — Dans une affaire comme la nôtre, pas de pardon. Si l’on pardonne à tout le monde, on est flambé au bout de trois ans.

     — Mais pardonner, avoir une parole gentille, montrer de la douceur à quelqu’un, même s’il est coupable – c’est au-dessus des affaires, au-dessus de la richesse.

     Ioulia désirait adoucir le vieillard, l’ouvrir à la pitié, éveiller en lui le repentir, mais il écoutait tout ce qu’elle disait avec la condescendance que montrent les adultes en écoutant parler les enfants.

     — Fiodor Stiépanytch, dit résolument Ioulia, vous êtes vieux et Dieu va bientôt vous rappeler à lui ; il ne vous demandera pas comment vous avez mené votre commerce et si vos affaires marchaient bien, mais ceci :  avez-vous montré de la bienveillance ? N’avez-vous pas fait preuve de dureté envers les gens plus faibles que vous, comme vos domestiques ou vos employés ?

     — J’ai toujours été le bienfaiteur de mes employés, et ils doivent éternellement prier pour moi, dit le vieillard avec conviction ; mais, ému par la sincérité du ton de Ioulia et voulant lui faire plaisir, il dit :

     — Bon, amenez demain mes petites filles. Je leur ferai acheter des cadeaux.

     La mise du vieil homme était peu soignée, et il avait de la cendre de cigare sur la poitrine et sur les genoux ; visiblement, personne ne lui nettoyait les bottes, ni les vêtements. Le riz des petits pâtés n’était pas assez cuit, la nappe sentait le savon, les domestiques faisaient du bruit en marchant. Le vieillard avait l’air abandonné, toute la maison de la rue Piatnitskaïa sentait l’abandon, et Ioulia en éprouva de la honte pour elle-même et pour son mari.

     — Je viendrai vous voir demain sans faute, dit-elle.

     Elle fit le tour des pièces et ordonna de ranger la chambre du vieux et d’y allumer la veilleuse devant les icônes. Fiodor était assis dans sa chambre, tenant ouvert un livre qu’il ne lisait pas ; Ioulia conversa un peu avec lui et ordonna également de faire sa chambre, puis elle descendit chez les commis. Au milieu de la pièce où mangeaient les employés, un grand poteau de bois non peint étayait le plafond pour éviter qu’il ne s’écroule ; dans cette partie de l’immeuble, les plafonds étaient bas, les murs tapissés de papier bon marché, il y avait une odeur de fumée et des relents de cuisine. Comme on était dimanche, tous les commis étaient là, assis sur leurs lits à attendre le repas. À son entrée, ils bondirent pour se lever et répondirent craintivement à ses questions, la regardant par en-dessous comme des détenus.

     — Seigneur, comme vous êtes mal logés ! dit-elle en levant les bras au ciel. Vous ne vous sentez pas à l’étroit ?

     — À l’étroit, mais dans nos droits, fit Makeïtchev. Nous vous sommes reconnaissants de vos bienfaits et élevons nos prières vers le Dieu de miséricorde.

     — La vie et l’ambition de chacun se correspondent, dit Potchatkine.

     Voyant que Ioulia ne le comprenait pas, Makeïtchev se hâta d’expliquer :

     — Nous sommes de petites gens et devons vivre conformément à notre état.

     Elle examina le logis des apprentis et inspecta la cuisine, fit la connaissance de l’économe et continua à être très mécontente.

     Rentrée à la maison, elle dit à son mari :

     — Nous devons au plus vite nous installer rue Piatnitskaïa. Et tu iras à l’entrepôt tous les jours.

     Après quoi, ils restèrent assis l’un à côté de l’autre au cabinet, sans rien dire. Il avait le cœur lourd et n’avait pas plus envie d’aller rue Piatnitskaïa qu’à l’entrepôt, mais il devinait les pensées de sa femme et ne se sentait pas la force de la contredire. Il lui passa la main sur la joue et dit :

     — J’ai comme l’impression que notre vie est finie et que commence à présent pour nous une semi-existence de grisaille. J’ai pleuré en apprenant que la maladie de Fiodor était incurable ; lui et moi avons passé ensemble notre enfance et notre jeunesse, à l’époque je l’aimais de toute mon âme, et soudain, c’est la catastrophe, il me semble qu’en le perdant je romps définitivement avec mon passé. Et maintenant que tu m’as dit que nous devions absolument aller nous installer rue Piatnitskaïa, il me semble n’avoir devant moi aucun avenir.

     Il se leva et alla à la fenêtre.

     — Quoi qu’il en soit, il faut dire adieu aux idées de bonheur, dit-il en regardant la rue dehors. Il n’y a pas de bonheur. Je ne l’ai jamais connu et il faut croire qu’il n’y en a pas du tout. Et cependant j’ai été heureux une fois dans ma vie, lorsque j’étais assis, en pleine nuit, sous ton ombrelle. Te souviens-tu, tu avais oublié ton ombrelle chez Nina ? demanda-t-il en se tournant vers sa femme. J’étais amoureux de toi et je me souviens d’être resté toute la nuit sous cette ombrelle, éprouvant un sentiment de félicité.

     Il y avait dans le cabinet, près de la bibliothèque, une commode en acajou avec des bronzes, dans laquelle Laptiev conservait divers objets inutiles, y compris cette ombrelle. Il la prit et la tendit à sa femme.

     — La voici.

     Ioulia regarda l’ombrelle, la reconnut et eut un sourire mélancolique.

     — Je me rappelle, dit-elle. Lorsque tu m’as déclaré ton amour, tu l’avais dans les mains. Et, voyant qu’il s’apprêtait à partir, elle lui dit :

     — Si tu le peux, rentre de bonne heure, s’il te plaît. Sans toi, je m’ennuie.

     Ensuite, dans sa chambre, elle resta un long moment à contempler l’ombrelle2.    

 

  1. Les zakouski : le mot est d’ailleurs passé en français ; zakousit’ signifie manger un morceau, manger sur le pouce.
  2. Comme me l’a signalé Anne Guérin-Castell – que je remercie pour sa relecture du texte –, il y aurait une étude à faire du temps, de la durée, chez Tchékhov : il a ici contracté en trois ans ce qui pourrait ailleurs demander trente ans…

 

 

 

XVII

 

     À l’entrepôt, malgré la complexité des affaires et l’énormité du roulement de fonds, il n’y avait pas de comptable, et les livres tenus par un employé au bureau demeuraient incompréhensibles. Il arrivait chaque jour à l’entrepôt des commissionnaires allemands et anglais avec lesquels les commis discutaient de politique et de religion ; venait aussi au bureau un gentilhomme pitoyable, perdu de boisson et malade, qui traduisait la correspondance venant de l’étranger ; les commis l’appelaient la demi-portion et lui servaient du thé  avec du sel en guise de sucre. En gros, tout ce négoce paraissait à Laptiev une machine très bizarre.

     Il allait tous les jours à l’entrepôt et tâchait d’y introduire de nouvelles règles ; interdisant de fouetter les apprentis et de se gausser des clients, il s’emportait lorsque les commis envoyaient dans une province quelconque des marchandises défraîchies et en mauvais état, faisant passer avec de joyeux rires ces invendus pour des affaires nouvelles et fort à la mode. C’était lui, désormais, qui était à la tête de l’entrepôt, mais comme par le passé, il ignorait quelle était sa fortune et si les affaires marchaient bien, quels étaient les appointements des principaux commis, etc. Potchatkine et Makeïtchev le trouvaient jeune et inexpérimenté, ils lui cachaient beaucoup de choses et, chaque soir,tenaient conciliabule à voix basse avec le vieil aveugle.

     Un jour, au début du mois de juin, Laptiev et Potchatkine allèrent manger ensemble à la taverne Boubnov, histoire de parler affaires. Entré chez eux à l’âge de huit ans, Potchatkine était un vieil employé des Laptiev. Il était leur familier, on lui faisait entièrement confiance et lorsque, en quittant l’entrepôt, il sortait de la caisse toute la recette, dont il bourrait ses poches, cela n’éveillait aucun soupçon. Il jouait le premier rôle à l’entrepôt comme à la maison des employés, et faisait office de marguillier de l’église à la place du vieux. Sa dureté envers les subordonnés lui valait, chez les commis et les apprentis, le surnom de Maliouta Skouratov1.

     Quand ils entrèrent à la taverne, il fit signe à un garçon et lui dit :

     — L’ami, donne-nous une demi-curiosité et vingt-quatre désagréments2.

     Un peu plus tard, le garçon apporta sur un plateau une demi-bouteille de vodka et plusieurs assiettes avec des hors-d’œuvre variés.

     — Mon cher, lui dit Potchatkine, donne-nous une portion du grand maître de la calomnie et de la médisance, avec de la purée de pommes de terre.

     Ne comprenant pas, le garçon se troubla et voulut dire quelque chose, mais Potchatkine lui adressa un coup d’œil sévère et dit :

     — Hormis2 !

     Ayant intensément réfléchi, le garçon alla consulter les autres serveurs et finit tout de même par comprendre, il apporta une portion de langue. Quand ils eurent bu chacun deux petits verres et mangé des hors d’œuvre, Laptiev demanda :

     — Dites-moi, Ivan Vassilytch, est-il vrai que nos affaires aient un peu chuté, ces dernières années ?

     — Absolument pas.

     — Dites-moi franchement, sincèrement, quel était notre revenu, quel est-il à présent, et donnez-moi le montant de notre fortune. On ne peut pas se mouvoir dans les ténèbres. On a récemment fait les comptes, à l’entrepôt mais, vous m’excuserez, je n’y crois pas, à ces comptes ; vous jugez nécessaire de me cacher quelque chose et ne dites la vérité qu’à mon père. Vous avez dès votre jeune âge pris l’habitude des ruses politiques, et vous ne pouvez plus vous en passer. Mais à quoi cela sert-il ? Aussi, je vous demande d’être sincère. Où en sont vraiment nos affaires ?

     — Tout dépend des fluctuations du crédit, répondit Potchatkine après réflexion.

     — Qu’entendez-vous par là ?

     Potchatkine se mit à expliquer, mais Laptiev ne comprit rien et envoya chercher Makeïtchev. Ce dernier se montra aussitôt, avala quelques hors-d’œuvre, fit une courte prière et commença par déclarer posément, de sa voix profonde de baryton, que les employés avaient le devoir de prier jour et nuit pour leurs bienfaiteurs.

     — Fort bien, permettez-moi seulement de ne pas me considérer comme votre bienfaiteur, dit Laptiev.

     — Chacun doit se rappeler qui il est, et être pénétré de sa condition. Vous êtes, par la grâce divine, notre père et bienfaiteur, et nous sommes vos esclaves.

     — J’en ai assez, à la fin ! se fâcha Laptiev. Soyez donc à présent, je vous prie, mon bienfaiteur et expliquez-moi où en sont nos affaires. Veuillez ne pas me prendre pour un gamin, autrement je ferme l’entrepôt dès demain. Mon père est aveugle, mon frère à l’asile, mes nièces encore jeunes, moi, je déteste le négoce et je ne demande qu’à m’en aller, mais personne ne peut me remplacer, vous le savez vous-même. Laissez tomber les ruses politiques, pour l’amour de Dieu !

     On alla faire les comptes à l’entrepôt. On poursuivit dans la soirée à la maison, avec l’aide du vieux lui-même ; en initiant son fils à l’aspect secret de ses affaires, il parlait sur un ton suggérant qu’il ne pratiquait pas le commerce, mais la sorcellerie. Il s’avéra que le revenu croissait d’un dixième environ chaque année, et que la fortune des Laptiev, en s’en tenant à l’argent et aux titres, s’élevait à six millions de roubles.

     Lorsque, passé minuit, les comptes faits, Laptiev sortit prendre l’air, il était sous le charme de ces chiffres. La nuit était paisible, la lune brillait, on étouffait ; les murs blancs des maisons sur l’autre rive de la Moskova, les lourds portails cadenassés, le silence et les ombres noires, cet ensemble  donnait une impression de forteresse, il n’y manquait qu’une sentinelle avec un fusil. Laptiev alla dans le petit jardin et s’assit sur un banc non loin de la palissade le séparant du jardin de la  maison voisine. Le merisier à grappes était en fleurs. Laptiev se rappela que, du temps de son enfance, ce merisier était de la même hauteur et tout aussi noueux qu’à présent, il n’avait pas du tout changé depuis lors. Chaque endroit du jardin et de la cour lui rappelait un passé lointain. Dans son enfance aussi, on pouvait, comme maintenant, voir toute la cour baignée par la lune à travers les arbres déplumés, et les ombres se montraient aussi sévères et aussi mystérieuses, un chien noir était couché comme jadis au milieu de la cour et, chez les commis, les fenêtres étaient grandes ouvertes, tout comme autrefois. Et c’étaient là des souvenirs sans joie.

     Derrière la palissade, dans la cour voisine, de légers pas se firent entendre.

     — Ma chérie, mon aimée… murmura une voix masculine tout près de la palissade, si près que Laptiev percevait une respiration.

     Voilà qu’on s’embrassait. Laptiev était persuadé que les millions et l’établissement, pour lesquels il n’éprouvait pas d’attirance, allaient lui gâcher la vie et feraient définitivement de lui un esclave ; il se voyait s’habituer peu à peu à sa situation, entrer petit à petit dans le rôle de directeur d’une firme commerciale, s’abêtir, vieillir et finalement mourir comme meurent les bourgeois, en sale rosse aigrie flanquant le cafard à son entourage. Mais qu’est-ce qui l’empêchait donc d’abandonner ces millions en même temps que toute l’affaire et de quitter ce jardinet et cette cour qu’il haïssait depuis son enfance ?

     Le chuchotement et les baisers derrière la palissade le troublaient . Il gagna le milieu de la cour, déboutonna sa chemise et se mit à regarder la lune, il lui semblait qu’il allait à l’instant se faire ouvrir le portillon pour sortir et ne plus jamais revenir ; il sentit son cœur se serrer délicieusement en pressentant la liberté, il riait de plaisir en songeant comme sa vie pourrait être merveilleuse, poétique et peut-être même sainte…

     Mais il restait planté là, il ne partait pas et se demandait : « Mais qu’est-ce qui me retient donc ici ? » Et il éprouvait du dépit autant contre lui-même que contre ce chien noir qui se roulait sur les pierres au lieu de s’enfuir dans les champs et les bois, en joyeuse liberté. Manifestement, la même chose les empêchait, lui comme le chien, de quitter la cour : l’habitude de la servitude, l’accoutumance à l’état d’esclave…

     Le lendemain, à midi, il partit rejoindre sa femme et, pour ne pas s’ennuyer, invita Iartsev à venir avec lui. Ioulia Sergueïevna était en villégiature à Boutovo, et cela faisait cinq jours qu’il n’était pas allé la voir. À la gare, les deux amis prirent une calèche, et Iartsev chanta pendant tout le trajet, s’extasiant sur le temps magnifique qu’il faisait. La datcha était située non loin de la gare, dans un grand parc. Au début de la grande allée, à une vingtaine de pas du portail, Ioulia était assise sous un vieux et large peuplier, les attendant. Elle portait une élégante robe légère de couleur crème et garnie de dentelles, et tenait la vieille ombrelle que l’on sait. Iartsev la salua et se dirigea vers la datcha où résonnaient les voix de Sacha et de Lida, tandis que Laptiev s’asseyait à côté de Ioulia pour lui parler des affaires.

     — Pourquoi es-tu resté si longtemps sans venir ? demanda-t-elle sans lâcher sa main. Je reste assise ici des journées entières à regarder si tu n’arrives pas. Je m’ennuie sans toi.

     Elle se leva et lui passa ma main dans les cheveux, promenant avec curiosité son regard sur sa figure, ses épaules, son chapeau.

     — Sais-tu, je t’aime, dit-elle en rougissant. Tu m’es cher. Te voici arrivé, je te vois et je ne sais même pas à quel point je suis heureuse. Eh bien, causons. Raconte-moi quelque chose.

     Elle lui déclarait son amour, et lui avait l’impression d’être marié avec elle depuis déjà une dizaine d’années, et il avait envie de déjeuner. Elle lui enlaça le cou, et la soie de sa robe vint lui chatouiller la joue ; il écarta avec ménagement son bras, se leva et partit vers la datcha, n’ayant pas dit un seul mot. Les fillettes accouraient à sa rencontre.

     « Comme elles ont grandi ! se disait-il. Et que de changements, durant ces trois années… Mais il reste bien à vivre treize, ou trente ans… L’avenir nous réserve encore quelque chose ! Qui vivra verra. »

     Il étreignit Sacha et Lida qui s’étaient pendues à son cou, et dit :

     — Le grand-père vous passe le bonjour… L’oncle Fédia va bientôt mourir, l’oncle Kostia3 a écrit d’Amérique, il vous dit bonjour aussi. Il s’ennuie à l’Exposition4 et rentrera bientôt. Et l’oncle Aliocha a faim.

     Puis il s’assit sur la terrasse et vit sa femme remonter tranquillement l’allée et se diriger vers la datcha. Elle était songeuse, et une charmante expression de tristesse se lisait sur son visage, des larmes brillaient dans ses yeux. Ce n’était plus la jeune fille pâle de figure, mince et frêle de naguère, mais une femme adulte, vigoureuse et belle. Et Laptiev remarqua l’émerveillement avec lequel Iartsev l’observait qui approchait, et la façon dont cette nouvelle et belle expression du visage de Ioulia se reflétait sur celui de Iartsev, lui aussi triste et ravi. Il avait l’air de la voir pour la première fois de sa vie. Et tandis qu’ils déjeunaient sur la terrasse, Iartsev avait un sourire heureux et timide, et continuait à regarder Ioulia et son joli cou. Laptiev le suivait involontairement des yeux en pensant qu’il restait peut-être à vivre encore treize, trente ans… Et que leur réservait l’avenir ? Qu’est-ce qui les attendait ?

     Et il se disait :

     « Qui vivra verra ».

 

  1. Homme de main d’Ivan le Terrible : https://fr.wikipedia.org/wiki/Maliouta_Skouratov
  2. Revoir le chapitre V : Potchatkine a son propre vocabulaire.
  3. Ami proche de la famille, c’est aussi un « oncle » pour les petites.
  4. Sans doute celle-ci : https://fr.wikipedia.org/wiki/Exposition_universelle_de_1893

 

 

Répertoire général des traductions de ce blog : https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

 

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