Un héros de notre temps (Mikhaïl Lermontov)

Voici, présentées l'une après l'autre, les cinq nouvelles constituant le roman...

 Bella :      (pdf, 121.9 kB)

 

 

 

Maxime Maximytch :       (pdf, 51.2 kB)

 

 

Tamagne (plus la préface de l'auteur) :     (pdf, 93.9 kB)

 

 

La princesse Mary :    (pdf, 205.2 kB)

 

 

 Le fataliste :    (pdf, 50.3 kB)

 

 

Rappel du répertoire général des traductions :    https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

 

 Pour une adaptation graphique du roman de Lermontov :

https://blogs.mediapart.fr/celine-wagner/blog/100919/un-heros-de-notre-temps-un-roman-graphique-chapitre-1-bela

 

 

 

Pour introduire à la lecture de ce roman formé d'un cycle de cinq nouvelles,  voici quelques notes sur l'auteur, prises en lisant la biographie que lui consacra Henri Troyat...

 

La famille de Lermontov aurait une lointaine origine écossaise : Lermont.

L'accent tombant sur la première syllabe, la prononciation est Liermontov, mais je vais donc observer la graphie habituelle : Lermontov...

 

Et l'on retombe, dès l'adolescence de Lermontov, sur l'affreux tsar Nicolas Ier.... Celui dont Herzen arrosa la mort, en 1855.

Pas étonnant, du reste : Herzen était né deux ans avant Lermontov, en 1812...

 

Ayant écrit, après la mort de Pouchkine,  un poème vengeur mettant en pièces l'entourage du tsar, Lermontov se retrouve chassé des hussards de la Garde et muté chez les Dragons, expédié au Caucase. Ce qui donnera naissance au roman. Il a seulement vingt-deux ans. Ayant perdu sa mère puis son père, ayant longtemps vécu sous la coupe d'une grand-mère possessive, amoureux déçu et homme rancunier, Lermontov s'est endurci chez les Junkers et joue les cyniques avec conviction. Il a la mort dans l'âme, seules ses tentatives littéraires l'ont fait survivre jusqu'à présent. Il voue une admiration sans borne à un Pouchkine qu'il n'a jamais rencontré, et qui fut comme lui un temps exilé au Caucase...

Le nom de Petchorine (l'accent tombe sur la deuxième syllabe, si bien que l'on prononce entre Piétchorine et Pitchorine...) a déjà été utilisé pour représenter l'auteur dans des écrits antérieurs; Comme Soljénitsyne le fera plus d'un siècle plus tard, Lermontov romance des épisodes de sa vie.

 

Balloté par des sentiments contradictoires, jouet de passions tristes, Mikhaïl Lermontov avait la mort dans l'âme. Celle-ci ne s'allégeait que lorsqu'il "galopait sur un cheval fougueux, dans l'herbe haute, face au vent du désert". Ou lorsqu'il "escaladait le pic neigeux (Montagne de la Croix) jusqu'au sommet, ce qui n'est pas si facile ; de là, on découvre la moitié de la Géorgie, très distinctement ; je ne me risquerai pas à expliquer ou à décrire l'impression extraordinaire que j'ai ressentie : pour moi, l'air des montagnes est un baume. Au diable le spleen !"

C'est un jeune homme de vingt-trois ans. Il lui reste moins de quatre ans à vivre.

 

H. Troyat donne du cas Lermontov une version différente de celle que j'avais en tête. En fait, sa grand-mère a tiré tellement de sonnettes et ennuyé tant de gens qu'en définitive on lui a pardonné. Mais, de retour à Saint-Pétersbourg et ayant déjà une certaine notoriété, il est promené dans les salons comme un caniche et ne supporte pas ce beau monde qui lui fait sentir qu'il n'est, tout de même qu'un petit hussard (lieutenant) tournant un peu trop – en fait il cherche vainement à échapper à l'ennui qui le ronge– autour de jeunes femmes de la haute aristocratie. Et il ne cache pas son mépris. De nouveaux ennuis en perpective...

 

La bonne société complotant contre lui à la faveur d'un duel un peu semblable à celui de Pouchkine mais s'étant terminé moins tragiquement, Lermontov est renvoyé dans le Caucase. En chemin, il fait halte à Moscou et y rencontre Gogol (mai 1840) qui l'a invité pour une soirée littéraire. 

Gogol venait de lire le roman tout juste édité, Un héros de notre temps, et l'avait aimé.

En 1839, Tourguéniev avait aperçu Lermontov à une soirée, sans avoir de discussion avec lui.

 

Lermontov est un artiste. Il parle plusieurs langues. Il joue du piano et du violon. Il dessine et peint : en montagne, il s'installe souvent pour croquer un paysage. Ces couleurs se retrouvent dans son écriture, aussi bien dans ses vers que dans sa prose.

Le critique Bélinski n'aimait pas beaucoup l'homme – on peut le comprendre, vu l'oursin agressif et provocateur qu'était Lermontov, en plus d'être rancunier et méchant à l'occasion –, mais avait une grande admiration pour l'écrivain. Ils avaient été tous les deux étudiants à Moscou, en même temps que Herzen, du reste. 

 

Le Dr Verner de La princesse Mary (mais c'est à la fin du roman, ce sera pour plus tard), c'est le Dr Mayer qu'il rencontra en 1837. Voir Troyat, pages 137-138.

 

Lermontov s'ennuie, sauf quand il galope, escalade ou écrit. Il est méprisant et rancunier. Il n'a de vraie faiblesse que pour la grand-mère qui l'a élevé, et qu'il ménagera jusqu'à sa mort à lui. Elle lui survivra de quelques années.

C'était sa grand-mère maternelle, Élisabeth Arséniev – apparentée aux Stolypine, très grande famille noble. Le père, Iouri Lermontov, est d'origine moins "haute", et c'est plus un raté qu'autre chose. Mais c'est son nom que l'écrivain va rendre célèbre...

La grand-mère était une forte femme, pleine de ressources et d'initiatives. Possessive, également. Mais Lermontov n'aura aimé qu'elle, ainsi qu'une jeune femme qu'il ne daignera pas épouser, le bonheur n'est pas pour lui : Varinka Lopoukhine, dont la sœur aînée, Marie Lopoukhine (au départ, c'est son frère, Alexis Lopoukhine, avec qui il s'était lié d'amitié : l'oursin avait tout de même quelques amis), échangera toute une correspondance avec lui pendant quelques années.

 

Un héros de notre temps est formé de l'enchaînement de cinq nouvelles (Bella, Maxime Maximytch, Taman', la Princesse Mary et le Fataliste). Le personnage qui les relie est Piétchorine, montrant ses différentes facettes dans la longueur du récit. Il incarne l'auteur, et c'est le narrateur au bout d'un certain temps, par le biais de son journal.

Le livre est diversement apprécié. Biélinski est dithyrambique, un autre critique le juge répugnant. C'est aussi l'avis du tsar Nicolas, en ce qui concerne la seconde partie : il juge l'auteur dépravé et lui souhaite bon voyage.

Lermontov va rejoindre son poste, en première ligne...

 

De juillet à octobre 1840, il participe à des combats contre les Tchétchènes, avec une bravoure assez suicidaire. Proposé pour être décoré, il ne le sera pas en raison de l'hostilité de Nicolas – voir ci-dessus.

Un junker ayant été blessé, il l'a remplacé à la tête d'un détachement de cosaques, ce qui sera reproché à ses chefs.

L'intéressé l'ignore et espère qu'on lui permettra de rentrer à Saint-Pétersbourg et de quitter l'uniforme...

Pour le moment, tout ce que sa grand-mère a obtenu en faisant intercéder des gens, c'est une permission pour aller la voir en janvier 1841. Lermontov se met aussitôt en route, avec l'idée de faire prolonger cette permission, voire de donner sa démission. La vie militaire et les batailles, c'est bien joli, mais ça l'empêche d'écrire; Dernièrement, il a seulement écrit quelques poésies et retouché son grand poème, Le Démon, auquel il travaille par intermittences depuis une dizaine d'années.

Ce démon "hésite entre l'obscurité et la lumière, entre le fini et l'infini, entre la négation et la foi. S'il en est ainsi, la tragédie du démon est une projection dans l'éternité du tourment que le poète éprouvait sur la terre."  (H. Troyat, L'étrange destin de Lermontov)

Ce dédoublement, que Piétchorine évoquera, existe bien chez Lermontov : le même homme se saoule comme une brute avec ses camardes junkers, risque sa vie pour défendre l'honneur d'un Pouchkine qu'il n'a jamais rencontré, se comporte comme un goujat avec une femme et voue un amour malheureux à une autre...

"Il se venge du monde, parce qu'il n'est pas de ce monde ; il se venge des hommes, parce qu'il n'est pas tout à fait un homme... Les bêtes distinguent l'odeur humaine. Ainsi, les hommes sentaient en Lermontov une odeur qui le dénonçait comme étant d'une autre race." (Dimitri Merejkovski, Compagnons éternels, cité par HT)

D'ailleurs, Lermontov écrit lui-même :

"Je suis un étranger sur terre et dans le ciel."

 

La mort de Lermontov

 

 Lermontov passe son temps à désobéir et n'en fait qu'à sa tête, pour le regretter ensuite, mais il a le chic pour se mettre tout le monde à dos, à commencer par les hauts fonctionnaires de l'entourage du tsar, et de Nicolas lui-même, voir plus haut.

Ayant reçu une permission pour aller voir sa grand-mère, il se dépêche de se rendre à un grand-bal et de danser avec la comtesse qui le donne,  ce qui étonne et agace le grand-duc Michel Pavlovitch, le dernier à lui montrer quelque indulgence. La comtesse le fait sortir par la porte de service, et les autorités (Kleinmichel, Benkendorf...) jugent son comportement provocateur. Un parent lui conseille d'expurger Le Démon et de le faire parvenir au prince héritier, le futur Alexandre II. Mais le poème est moyennement apprécié. 

Lermontov a obtenu une prolongation de son congé et espère que sa grand-mère arrivera à lui faire obtenir sa mise à la retraite (ou du moins en disponibilité), il se voit déjà éditeur. Pour tout potage, il reçoit l'ordre de quitter Pétersbourg dans les quarante-huit heures..

Soirée d'adieu chez les Karamzine (écrivain, historien, ami de Pouchkine). Il est sombre. Une voyante lui a prédit qu'une autre démission l'attend, plus définitive. Il rencontre à cette soirée la veuve de Pouchkine, la belle (et médiocre) Nathalie. Ils sympathisent.

Il part le 15 avril 1841. Sa grand-mère intervient derechef en sa faveur à l'occasion du mariage du prince-héritier. Rien à faire. Il est définitivement indésirable à Saint-Pétersbourg, sa place est "en première ligne, sous les balles des montagnards" (Troyat, p 213).

Il passe par Moscou et y retrouve de vieux amis également en partance pour le Caucase, ainsi que le poète allemand Bodensted, son futur traducteur. Se montre d'abord assez grossier, charmant le lendemain : tout Lermontov..

Il quitte Moscou avec son vieil ami Alexis Stolypine (qu'il surnomme Mongo). Le dégel rend les routes mauvaises, ils mettent quinze jours à atteindre Stavropol. Il doit gagner la forteresse de Choura, espère y obtenir une permission pour aller prendre les eaux (contre les rhumatismes, il l'a déjà fait), en attendant de pouvoir démissionner – il ne sait pas que c'est fichu de ce côté-là.

Ils rencontrent un officier de remonte qui a pour destination Piatigorsk, loin des premières lignes, et ville de cure thermale. Tentant ! Lermontov persuade son compagnon de voyage et ils partent pour Piatigorsk. Là-bas, ils se font délivrer un certificat médical pour justifier leur présence dans la ville d'eaux. Mais il y a trop de blessés, le supérieur de Lermontov fait connaître son désaccord. Lermontov renvoie un autre avis médical et compte sur la lenteur des transmissions. En effet, il va gagner assez de temps pour se faire tuer.

À Piatigorsk, il rejoint un groupe d'amis, dont Léon Pouchkine, le frère cadet du poète, qui était en service au Caucase au moment du funeste duel de ce dernier. Soirées, bals... Il retrouve aussi un ancien camarade de l'École des junkers (élèves officiers), un certain Nicolas Martynov, un parfait crétin doté d'une ambition certaine. Bel homme, il prend la pose avec son poignard et se prépare à séduire toute la gent féminine. Lermontov, bon dessinateur, le caricature et le ridiculise en deux temps trois mouvements. L'autre est furieux.

Pendant ce temps-là, les "uniformes bleus" (la police) se multiplient dans le coin, les potespétersbourgeois de Lermontov le font surveiller. Bien sûr, notre poète a trouvé moyen de se fâcher avec une partie de la haute société locale. Ce qui va donner du grain à moudre aux émissaires de Pétersbourg : on va lui monter une affaire. Un premier prétendant au duel (ce sont tous des jeunes gens) est abordé, mais il a de l'amitié pour Lermontov, c'est raté. Les instigateurs du complot se tournent alors vers Nicolas Martynov et lui font comprendre que de hauts protecteurs apprécieraient qu'il venge son honneur en les débarrassant de l'encombrant poète...

Le 13 juillet, rebelote, nouvelle caricature. Martynov fait savoir qu'il en a assez. Lermontov hausse les épaules : tu veux de battre ? Eh bien, soit. Il se prépare, comme dans un autre duel passé, à tirer en l'air, mais l'autre, lui ne va pas du tout tirer en l'air. Lermontov est hanté par l'idée qu'il va mourir, ce qui ne l'effraie pas. Le duel a lieu le 15 juillet en fin d'après-midi. En sueur, Martynov n'arrive pas à tirer, il vise, il vise... Éclair, coup de tonnerre, coup de feu... Lermontov, qui s'était mis de profil, s'écroule, traversé d'une balle du flanc droit au flanc gauche. Il est mort.

Il est enterré deux jours plus tard, son supérieur ayant décidé (contre la cabale qui se poursuivait) de lui faire donner une sépulture chrétienne. Il est enterré au cimetière de Piatigorsk – sa grand-mère, qui mourra quatre ans plus tard, aura réussi entre temps à faire revenir ses restes pour les déposer sous une dalle dans la chapelle de Tarkhany, auprès de sa mère.

Le tsar a infligé une punition légère à Martynov : trois mois d'arrêt de forteresse et pénitence religieuse. Quelques années plus tard, le Saint-Synode lève la pénitence. Martynov épouse la fille d'un commandant de la région de Kiev qui lui donne plein d'enfants. Il est riche, il cherche en vain à se justifier pour la postérité : la stature de Lermontov, poète mort à vingt-six ans, croît sans cesse. Il devient, en Russie, l'un des plus grands écrivains du siècle.  

 

 

 

 

 

 

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