À la propriété (Anton Tchékhov)

Un petit récit de 1894, Anton Tchékhov. Toujours le même brio chez l'auteur...

À la propriété

(Anton Tchékhov)

     

     À son habitude, Tchékhov s’inspira, pour écrire ce court récit qui parut – sans guère intéresser la critique – le 28 août 1894 dans la revue Les Nouvelles russes, de choses vues ou vécues. Ici, d’une mésaventure arrivée à sa sœur Maria Pavlovna, quelques années plus tôt : d’après le témoignage d’Alexandre Lazarev-Grouzinski*, écrivain et ami proche de Tchékhov (https://www.facebook.com/notes/435807080733549/), ils virent tous les deux un soir Maria Pavlovna revenir en larmes d’une soirée chez un certain Kisseliev. Elle leur raconta que ce dernier avait ironisé sur « l’appétence des enfants de paysans et de cuisinières pour les études ; au lieu de favoriser cela avec indulgence, les autorités feraient bien mieux de les chasser des écoles et des lycées. » Le tout dit avec une grande rudesse et une extrême grossièreté. Il ne savait peut-être pas que le grand-père de Tchékhov était un ancien serf ayant acheté sa liberté, mais ne pouvait ignorer l’origine modeste de l’auteur… Le commentaire dépité de ce dernier, s’adressant à sa sœur fut :

« Tu avais vraiment besoin d’aller écouter cet imbécile  ! »

  • Le lien donné renvoie à l’intéressant site « Fous d’Anton Tchékhov ».

———————————————————————————————

     Pavel Ilitch Rachévitch marchait doucement dans son cabinet, foulant  les tapis ukrainiens dont le sol était revêtu et projetant une ombre longue et étroite sur le mur et le plafond ; Meyer, son hôte, un juge d’instruction, était assis sur un sofa turc et, une jambe repliée sous lui, fumait tout en l’écoutant. La pendule marquait déjà onze heures, et l’on entendait, dans la pièce voisine, mettre le couvert pour le souper.

     « Tout ce que voulez, monsieur1, le porcher Mitka est peut-être, du point de vue de la fraternité, de l’égalité, et cætera, l’égal de Goethe ou de Frédéric le Grand ; mais placez-vous sur le terrain scientifique, ayez le courage de regarder les faits en face, et cela deviendra pour vous une évidence que le sang bleu2 n’est pas un préjugé, une invention de bonne femme. Le sang bleu, mon cher, a sa justification historico-naturelle, le nier est à mon avis aussi étrange que de nier les bois d’un cerf. Il faut tenir compte des faits ! Vous êtes juriste et n’avez tâté d’aucune science autre que les sciences humaines, vous pouvez encore vous bercer d’illusions au sujet de l’égalité, de la fraternité, et cætera ; je suis quant à moi un incorrigible darwinien, et pour moi les mots de race, d’aristocratisme et de sang bleu ne sont pas des mots creux. »

     Rachévitch était excité et s’enflammait en parlant. Ses yeux brillaient, son pince-nez3 ne tenait pas sur son nez, il haussait les épaules d’un geste nerveux, clignait de l’œil et, en prononçant le mot « darwinien », se regarda d’un air crâne dans la glace et peigna sa barbe argentée de ses deux mains. Il portait un veston râpé très court et un pantalon étroit ; la rapidité de ses mouvements, son air gaillard et ce veston étriqué ne lui allaient pas trop, et l’on aurait dit que sa grosse et belle tête aux longs cheveux avait été adjointe au torse d’un jeune homme grand, maigre et maniéré. Lorsqu’il écartait largement les jambes, sa longue ombre ressemblait à des ciseaux.

     Il aimait bien parler, et il avait toujours l’impression de dire quelque chose de nouveau et d’original. En présence de Meyer, il ressentait une étonnante animation et un extraordinaire afflux d’idées. Le juge lui était sympathique et l’inspirait par sa jeunesse, sa santé, ses excellentes manières, son sérieux et surtout par la cordialité qu’il lui témoignait, ainsi qu’à sa famille. D’ordinaire, les gens qui connaissaient Rachévitch ne l’aimaient pas, l’évitaient, et il savait qu’on racontait qu’il avait fait mourir sa femme par ses discours et que, derrière son dos, on l’appelait le Haineux et le Crapaud. Seul Meyer, homme là depuis peu et sans préventions à son égard, venait volontiers et fréquemment le voir, il avait même dit quelque part que Rachévitch et ses filles étaient les seules gens du district chez qui il se sentait aussi bien que chez des parents. Il plaisait aussi à Rachévitch en tant que jeune homme pouvant être un bon parti pour Génia, sa fille aînée.

     À présent, se délectant de ses pensées et du son de sa voix, et jetant des regards satisfaits sur Meyer, cet homme très correct, nanti d’un embonpoint modéré et à l’élégante coupe de cheveux, Rachévitch rêvait de caser sa fille en la mariant à un brave homme, et ainsi tous les soucis relatifs à sa propriété seraient transférés à son gendre. Des soucis fort désagréables ! Il devait des intérêts à la banque, deux termes déjà, avec d’autres arriérés et les amendes cela faisait en tout plus de deux mille roubles !

     « Il ne fait pas de doute pour moi, reprit Rachévitch avec de plus en plus d’animation, que si un Richard Cœur de Lion ou un Frédéric Barberousse, mettons, si un tel homme est courageux et magnanime, son fils héritera de ces qualités en même temps que de ses circonvolutions et de ses bosses cérébrales ; et si l’éducation et l’exercice entretiennent ce courage et cette magnanimité chez le fils, et si celui-ci épouse une princesse également brave et généreuse, ces qualités seront transmises à son petit-fils, et ainsi de suite, jusqu’à devenir une caractéristique de l’espèce, s’incarnant pour ainsi dire organiquement en chair et en os. Grâce à la sévère sélection sexuelle observée d’instinct par les familles nobles, qui se gardaient des mésalliances et évitaient que les jeunes nobles n’allassent épouser Dieu sait qui, les hautes qualités morales se transmettaient de génération en génération dans toute leur pureté, se conservaient et l’exercice les perfectionnait et les élevait toujours. Ce que l’humanité possède de bon, nous le devons précisément à la nature et à la marche judicieuse et juste des choses de l’histoire naturelle, isolant soigneusement, au cours des siècles, le sang bleu du sang ordinaire. Oui, mon cher, ce n’est pas le premier cochon venu, ce n’est pas un fils de cuisinière qui nous a donné la littérature, la science, les arts, le droit, le sens de l’honneur et du devoir… Tout cela, l’humanité le doit exclusivement au sang bleu et, en ce sens, du point de vue de l’histoire naturelle, un méchant Sobakiévitch4, du seul fait qu’il soit noble, est plus utile et se situe plus haut que le meilleur des marchands, ce dernier eût-il fait construire quinze musées5. Tout ce que vous voulez, monsieur1 ! Et si je ne tends pas la main au premier cochon venu ni n’invite à ma table un fils de cuisinière6, je préserve, par ma conduite, ce qu’il y a de meilleur sur terre et j’exécute l’une des plus hautes prescriptions de la mère nature qui nous mène à la perfection… »

     Rachévitch s’arrêta et se peigna la barbe à deux mains ; sur le mur, son ombre ressemblant à des ciseaux s’arrêta elle aussi.

     « Prenez par exemple notre mère la Russie, poursuivit-il, les mains dans les poches et se tenant tantôt sur ses talons, tantôt sur la pointe des pieds. Qui sont ses meilleurs fils ? Prenez nos plus éminents peintres, écrivains, compositeurs… Qui sont-ils ? Mon cher, c’étaient tous des représentants du sang bleu. Pouchkine, Gogol, Lermontov, Tourguéniev, Gontcharov, Tolstoï n’étaient pas des enfants de sacristain !

     — Gontcharov était d’une famille de marchands, dit Meyer.

     — Et alors ? Les exceptions ne font que confirmer la règle. D’ailleurs, il y a de quoi  sérieusement discuter, quant au génie de Gontcharov. Mais laissons les noms et revenons aux faits. Que pourrez-vous me dire, cher monsieur, à propos de ce fait éloquent : aussitôt que les gens sortis de rien se sont glissés là où ils n’étaient jusqu’alors pas admis, vous remarquerez que c’est avant tout la nature elle-même qui a pris la défense des intérêts supérieurs de l’humanité et qui a, la première, déclaré la guerre à cette horde. En effet, lorsqu’un homme de peu s’assoit dans un traîneau qui n’est pas le sien, il commence à s’aigrir, à s’étioler, il se met à perdre la raison et à dégénérer, et vous ne rencontrerez nulle part autant de neurasthéniques, de gens souffrant d’infirmités psychiques, de phtisiques et d’avortons que chez ces mignons-là. Ils meurent comme mouches d’automne. Sans cette dégénérescence, c’en serait depuis longtemps fini de notre civilisation, il n’en resterait pas pierre sur pierre7. Faites-moi la grâce de me dire ce que cette invasion nous a apporté, jusqu’à présent. Qu’est-ce que les gens d’origine obscure ont amené avec eux ? »

     Rachévitch prit un air mystérieusement épouvanté et reprit :

     « Jamais notre science et notre littérature ne sont tombés aussi bas que maintenant ! Les gens d’aujourd’hui, cher monsieur, n’ont ni idées ni idéaux, et leur activité est tout entière remplie de cette seule pensée : comment mieux écorcher, à qui enlever sa dernière chemise. Tous ces gens qui, de nos jours, posent aux avant-gardistes et se prétendent honnêtes, on peut les acheter pour un rouble, et l’intellectuel contemporain a ceci de particulier que, lorsque vous discutez avec lui, il vous faut agripper votre poche, sans quoi il vous tirera votre portefeuille – Rachévitch fit un clin d’œil et éclata de rire. Ma parole, il vous le tirera ! continua-t-il joyeusement d’une petite voix grêle. Et la moralité ? Qu’en est-il de la moralité ? – Rachévitch regarda derrière lui, vers la porte. On ne s’étonne plus, maintenant, de voir une femme dévaliser son mari et l’abandonner : des bagatelles, tout cela ! De nos jours, mon cher, une gamine de douze ans songe à prendre un amant, et tous ces spectacles d’amateurs et ces soirées littéraires ne sont imaginés que pour agrafer plus aisément un riche fermier et se faire entretenir par lui… Les mères vendent leurs filles et l’on demande sans détours au mari à quel prix il vend sa femme, on peut même marchander, mon cher… »

     Meyer, tout le temps resté silencieux et assis sans bouger, se leva soudain et regarda sa montre.

     « Excusez-moi, Pavel Ilitch, dit-il, il est temps que je rentre chez moi. »

     Mais Pavel Ilitch, qui n’en avait pas terminé, l’étreignit et le força à se rasseoir sur le sofa en jurant de ne pas le laisser repartir avant d’avoir soupé. De nouveau assis, Meyer l’écoutait, mais il regardait déjà Rachévitch avec inquiétude et perplexité, comme s’il commençait seulement à le comprendre à présent. Des taches rouges apparurent sur son visage. Et lorsque la femme de chambre entra enfin pour dire que ces demoiselles priaient ces messieurs de passer à table, il poussa un petit soupir et sortit le premier du cabinet.

     Dans la pièce voisine, les filles de Rachévitch étaient déjà à table : Génia et Iraïda, âgées la première de vingt-quatre ans et la seconde de vingt-deux ans, ayant toutes les deux les yeux noirs, le teint très pâle, la même taille. Génia laissait flotter ses cheveux, tandis qu’Iraïda les coiffait en hauteur. Avant de manger, elles avalèrent chacune un petit verre d’une liqueur forte, comme par mégarde, comme si c’était la première fois de leur vie, et toutes les deux se sentirent gênées et éclatèrent de rire.

     « Pas de gamineries, les filles », dit Rachévitch.

     Génia et Iraïda parlaient français entre elles, et s’adressaient en russe à leur père et à leur hôte. Se coupant l’une l’autre la parole et mélangeant le russe et le français, elles se mirent à raconter vite comment précisément à cette époque, en août, les années précédentes, elles partaient dans leur institution, et comme c’était gai. Elles n’avaient plus maintenant nulle part où aller, et devaient rester été comme hiver à la propriété, sans la quitter. Ce que ça pouvait être ennuyeux !

     « Pas de gamineries, les filles », répéta Rachévitch.   

     Lui, il avait envie de parler. Si d’autres que lui parlaient en sa présence, il en éprouvait quelque chose comme de la jalousie.

     « C’est comme ça, mon cher, recommença-t-il en regardant affectueusement le juge. Par bonté et par simplicité, et aussi de peur qu’on nous soupçonne d’être d’un autre temps, nous fraternisons avec, passez-moi l’expression, n’importe quelle canaille, nous prêchons l’égalité et la fraternité avec des paysans enrichis et des tenanciers de bistrot ; mais si nous daignions y réfléchir un peu, nous verrions à quel point notre bonté est criminelle. Nous avons fait que la civilisation ne tient plus qu’à un cheveu. Mon cher !  Ce que nos ancêtres ont mis des siècles à produire sera profané et détruit, aujourd’hui ou demain, par ces nouveaux Huns…

     Après le souper, tout le monde passa au salon. Génia et Iraïda allumèrent les bougies placées sur le piano à queue, préparèrent des partitions… Mais leur père parlait toujours, on ne savait quand il s’arrêterait. Elles regardaient déjà avec un dépit anxieux leur égoïste de père, chez qui le plaisir de bavasser et de briller par son esprit passait visiblement avant le bonheur de ses filles. Meyer – l’unique jeune homme à fréquenter cette maison – y venait, elles le savaient, pour la douce présence féminine qu’il trouvait en leur compagnie, mais l’infatigable vieillard avait mis le grappin sur lui et ne le lâchait pas d’une semelle.

     « À l’instar des chevaliers occidentaux qui ont repoussé l’agression mongole, nous devons nous aussi, avant qu’il ne soit trop tard, nous unir et frapper ensemble notre ennemi, poursuivait Rachévitch d’un ton de prédicateur, la main droite levée. Que j’apparaisse aux gens d’origine obscure non comme Pavel Ilitch, mais tel un puissant et redoutable Richard Cœur de Lion. Arrêtons de les ménager, ça suffit ! Convenons tous que si l’un de ces rustres sortis de nulle part s’approche un tant soit peu de nous, nous lui balancerons en pleine gueule l’expression de notre mépris : “Arrière ! Reste à ta place8 !” continua Rachévitch avec enthousiasme, son doigt replié fiché en l’air devant lui. En pleine gueule ! En pleine gueule !

     — Cela, je ne le puis, fit Meyer en se détournant.

     — Pourquoi donc ? demanda vivement Rachévitch,  sentant venir une longue et intéressante discussion. Pourquoi donc ?

     — Parce que je suis moi-même un petit-bourgeois9. »

     Ayant dit cela, non seulement Meyer rougit, mais son cou se gonfla et des larmes brillèrent dans ses yeux.

     « Mon père était un simple ouvrier, ajouta-t-il d’une voix rude et saccadée, mais je ne vois rien de mal là-dedans. »

     Atrocement gêné, abasourdi et comme pris la main dans le sac, Rachévitch regardait Meyer avec désarroi sans savoir quoi dire. Génia et Iraïda avaient rougi et restaient penchées sur leurs partitions ; le manque de tact de leur père leur faisait honte. Une minute s’écoula en silence, la honte devenait insupportable, lorsque ces mots résonnèrent, prononcés à contretemps par une voix tendue et quelque peu douloureuse :

     « Oui, je suis un petit-bourgeois et j’en suis fier. »

     Puis Meyer prit congé, trébuchant maladroitement contre les meubles, et passa rapidement dans le vestibule, bien que ses chevaux ne fussent pas encore prêts.

     « Vous allez rouler dans l’obscurité, marmonnait Rachévitch, qui l’avait suivi.  La lune se lève tard, en ce moment. »

     Ils se tenaient tous les deux sur le perron, dans le noir, attendant qu’on amenât les chevaux. Il faisait frais.

     « Une étoile filante… dit Meyer en s’emmitouflant dans son manteau.

     — Il y en a beaucoup, en août. »

     Quand la voiture fut avancée, Rachévitch regarda le ciel avec attention et dit avec un soupir :

     « Un phénomène digne de la plume de Flammarion10… »

     Ayant raccompagné son hôte, il fit un tour dans le jardin, gesticulant dans les ténèbres, se refusant à croire qu’il venait de se produire un malentendu aussi singulier et aussi bête. Il se sentait honteux et mécontent de lui. Primo, il était extrêmement imprudent et indélicat de sa part de soulever cette maudite question du sang bleu sans s’être informé au préalable, pour savoir à qui il avait affaire ; semblable mésaventure lui était déjà arrivée par le passé ; un jour, dans un wagon, il s’était mis à vomir les Allemands, et il était apparu ensuite que ses interlocuteurs étaient tous allemands. Secundo, il comprenait que Meyer ne viendrait plus chez lui. Ces intellectuels sortis du peuple étaient d’un amour-propre maladif, têtus et rancuniers.

     « Pas bon, pas bon… » marmonnait Rachévitch en crachant ; il se sentait de la gêne et du dégoût, comme s’il avait mangé du savon. « Ah, pas bon ! »

     Du jardin, on voyait à travers la fenêtre Génia qui se tenait, au salon, auprès du piano, les cheveux flottant, très pâle, effarée, parlant à toute vitesse… Iraïda marchait de long en large, pensive ; voilà qu’elle se mettait à parler, rapidement elle aussi, l’air indignée. Elles parlaient toutes les deux à la fois. Il n’y avait pas moyen d’entendre le moindre mot, mais Rachévitch devinait de quoi elles parlaient. Génia se plaignait sâns doute que les gens corrects eussent tous perdu l’habitude de leur rendre visite à cause des propos que tenait leur père, lequel venait aujourd’hui de les couper de leur unique ami et fiancé possible ; ce dernier, à présent n’avait plus, dans tout le district, un seul endroit où il pût se détendre. Quant à Iraïda, vu sa façon de lever les bras au ciel avec désespoir, elle devait parler de l’ennui de vivre, de sa jeunesse perdue…

     Revenu dans sa chambre, Rachévitch s’assit sur son lit et commença lentement à se déshabiller. Il se sentait abattu, et l’impression d’avoir mangé du savon continuait à le torturer. Il avait honte. Une fois dévêtu, il regarda ses longues jambes décharnées de vieillard et se souvint que dans le district on l’appelait le Crapaud, et qu’il éprouvait de la honte après chaque discussion un peu longue. Par une sorte de fatalité, il débutait un entretien gentiment, doucement, avec les meilleures intentions du monde, se présentant comme un vieil étudiant, un idéaliste, un Don Quichotte, mais, sans qu’il s’en rendît compte, les choses tournaient peu à peu à l’injure et à la calomnie, le plus étonnant étant de le voir critiquer avec la plus grande sincérité la science, les arts et les mœurs sans avoir lu un seul livre depuis vingt ans, ni être allé plus loin que le chef-lieu de région, et en ignorant pour l’essentiel ce qui se passait dans le monde. S’il s’asseyait pour écrire quelque chose, fût-ce une lettre de félicitations, les injures envahissaient la lettre. C’était fort étrange, vu qu’il était en fait un homme sentimental, larmoyant. N’avait-il pas en lui un diable haïssant et calomniant malgré lui ?

     « Pas bon… soupirait-il, allongé sous la couverture. Pas bon ! »

     Les filles ne dormaient pas non plus. On entendait des rires et des cris, comme si l’on poursuivait quelqu’un : Génia faisait une crise de nerfs. Un peu plus tard, Iraïda se mit à son tour à sangloter. À plusieurs reprises, la femme de chambre passa en courant dans le couloir, pieds nus…

     « Quelle histoire, Seigneur… marmonnait Rachévitch en soupirant et en se retournant dans son lit. Pas bon ! »

     Un cauchemar vint l’oppresser. Il était tout nu, grand comme une girafe, et se tenait au milieu de la chambre, disant, son doigt replié fiché en l’air devant lui :

     « En pleine gueule ! En pleine gueule ! En pleine gueule ! »

     Il se réveilla, épouvanté, et se souvint aussitôt du malentendu qui s’était produit la veille, et se rappela que Meyer, bien sûr, ne reviendrait plus. Il se souvint aussi qu’il fallait verser les intérêts à la banque, marier ses filles, manger, boire, et puis se rappelèrent à lui les maladies, la vieillesse, les désagréments, et l’hiver qui approchait, et le bois qui manquait…

     Il était plus de neuf heures. Rachévitch s’habilla lentement, but du thé et mangea deux grandes tartines de pain beurré. Ses filles ne vinrent pas prendre le thé ; elles ne voulaient pas le voir, et cela le blessait. Il resta un moment étendu sur le sofa dans son cabinet, puis s’assit à son bureau et se mit à écrire aux filles une lettre. Sa main tremblait, ses yeux le picotaient. Il leur écrivait qu’il était vieux, inutile, aimé de personne, il demandait aux filles de l’oublier et, à sa mort, de l’enterrer dans un simple cercueil de pin, sans cérémonie, ou encore d’envoyer son cadavre à Kharkov, pour l’amphithéâtre d’anatomie. Il sentait que chacune de ses lignes respirait la méchanceté et le cabotinage, mais il ne pouvait s’arrêter, il écrivait, il écrivait…

     « Crapaud ! » entendit-on soudain dans la pièce voisine ; c’était la voix de sa fille aînée, une voix sifflante et indignée. « Crapaud ! »

     « Crapaud ! lui fit écho la cadette. Crapaud ! »

  1. Monsieur seulement indiqué par son initiale sifflante, en russe, accolée au mot précédent : marque de respect de la part d’un inférieur, plus ou moins grande ironie autrement.
  2. En russe : l’os blanc. Et, plus loin, le sang ordinaire, celui des roturiers, était rendu, en russe par : l’os noir.
  3. Le mot est écrit en français dans le texte.
  4. Personnage assez répugnant (son nom signifie d’ailleurs : fils de chien) des Âmes mortes.
  5. Allusion au don que fit le marchand Trétiakov de sa galerie d’art à la ville de Moscou en 1892 :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Galerie_Tretiakov
  6. J’ai remodelé la phrase en conservant l’idée.
  7. Luc, 21-6 : « Les jours viendront où il ne restera pas pierre sur pierre de ce que vous voyez, tout sera détruit. »
  8. L’expression russe renvoie le grillon à son emplacement de prédilection dans la maison, entre le foyer et l’ouverture du four.
  9. Entre la noblesse et les moujiks : marchands, artisans et autres professions urbaines, dont les enseignants et le clergé.
  10. L’astronome-vulgarisateur était un auteur très connu en Russie.

Répertoire général des traductions de ce blog :

https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.