Le Veau d'or (Ilf et Petrov), chapitre 17

La suite du feuilleton, avec un intermède religieux. L'automobile suscite des convoitises...

Chapitre 17

Le retour du fils prodigue

 

 

     Le Grand Combinateur n’aimait pas les prêtres catholiques. Il éprouvait les mêmes sentiments négatifs à l’égard des rabbins, des dalaï-lamas, des popes, des muezzins, des chamans et autres serviteurs du culte.

     « Je suis moi-même porté sur la tromperie et le chantage, disait-il. Ainsi, je m’emploie à l’heure actuelle à soutirer une grande somme d’argent à un citoyen récalcitrant. Mais je n’accompagne pas ces activités discutables de chants, ni du mugissement de l’orgue, ni d’incantations idiotes en latin ou en slavon. Je préfère absolument travailler sans encens ni clochettes astrales. »

     Et pendant que Balaganov et Panikovski racontaient en s’interrompant l’un l’autre les malheurs survenus  au chauffeur de l’« Antilope », le vaillant cœur d’Ostap débordait de colère et de dépit.

     Les prêtres avaient mis le grappin sur l’âme d’Adam Kozlewicz à l’auberge, dans la cour de laquelle l’« Antilope » était garée dans une purée de fumier, entre des fourgons allemands attelés à une paire de chevaux et des étals à fruits moldaves. Le prêtre Kuszakowski fréquentait l’auberge pour avoir des discussions d’ordre moral avec les colons catholiques allemands. Ayant aperçu l’« Antilope », le serviteur du culte en fit le tour et tâta un pneu du doigt. En bavardant avec Kozlewicz, il apprit qu’Adam Casimirovitch appartenait à l’Église Catholique romaine, mais ne s’était pas confessé depuis une vingtaine d’années. Ayant dit et répété : « Ce n’est vraiment pas bien, pan Kozlewicz », le père Kuszakowski s’en alla en relevant des deux mains sa jupe noire et en enjambant les flaques de bière mousseuse.

     Le lendemain, avant le jour, alors que les conducteurs des fourgons amenaient au petit marché de Kochary de médiocres trafiquants surexcités, à raison de quinze personnes par fourgon, le père Kuszakowski se montra de nouveau. En compagnie, cette fois, d’un autre prêtre, Aloysius Moroszek. Tandis que Kuszakowski allait saluer Adam Casimirovitch, le père Moroszek examinait attentivement l’automobile : il ne se contenta pas de tâter un pneu du doigt mais appuya même sur la trompe, qui fit entendre les sons de la matchiche. Après quoi, les prêtres, ayant échangé un regard, abordèrent Kozlewicz de part et d’autre et commencèrent à le mystifier. Cela dura toute la journée. Dès que Kuszakowski se taisait, Moroszek prenait la relève. À peine ce dernier s’arrêtait-il pour essuyer la sueur sur son front que Kuszakowski entreprenait de nouveau Adam. Kuszakowski levait parfois vers le ciel un index jaune, cependant que Moroszek égrenait son chapelet. C’était parfois Kuszakowski qui dévidait son chapelet, tandis que l’index de Moroszek montrait le ciel. À plusieurs reprises, les deux prêtres se mirent à chanter doucement en latin et, vers le soir, Adam Casimirovitch commençait déjà à chanter avec eux. Et les deux pères coulèrent un regard intéressé en direction de l’automobile.

     Quelque temps plus tard, Panikovski remarqua que le propriétaire de l’« Antilope » avait changé. Adam Casimirovitch prononçait d’obscures paroles à propos du royaume des Cieux. Ce que Balaganov confirma. Kozlewicz se mit alors à disparaître pour de longues périodes, avant de quitter finalement l’auberge avec la voiture.

     «  Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ? »  s’indigna le Grand Combinateur.

     Ils voulaient le faire, mais redoutaient la colère du capitaine. Ils avaient espéré que Kozlewicz reprendrait ses esprits et reviendrait de lui-même.  Mais à présent, ils n’avaient plus cet espoir. Les prêtres avaient définitivement mis le grappin sur lui. Pas plus tard que la veille, le coursier et le Délégué aux sabots avaient fortuitement rencontré Kozlewicz. Il attendait dans sa voiture devant une église catholique. Ils n’eurent pas le temps de s’approcher de lui, déjà le père Aloysius Moroszek sortait de l’église en compagnie d’un jeune garçon couvert de dentelles.

     «  Imaginez, Bender, dit Choura, toute la coterie a pris place dans notre « Antilope », le pauvre Kozlewicz a ôté sa casquette, le garçon a agité une clochette et ils sont partis. Cela faisait pitié, de regarder notre Adam. Nous ne reverrons pas l’“ Antilope”. »

     Le Grand Combinateur mit en silence sa casquette de capitaine à la visière vernie et se dirigea vers la sortie.

     « Fount, dit-il, restez ici ! N’acceptez de cornes ou de sabots sous aucun prétexte. Si du courrier arrive, jetez-le dans la corbeille. La secrétaire le triera plus tard. Compris ? »

     Lorsque le président-pour-la-prison ouvrit la bouche pour répondre (ce qui lui prit exactement cinq minutes), les Antilopiens orphelins étaient déjà loin. Le capitaine ouvrait la marche en faisant des pas de géant. De temps en temps, il tournait la tête et murmurait : « Ces mélancoliques ont laissé perdre le délicat Kozlewicz ! Je vous désavoue tous ! Ah, ce clergé, le régulier comme le séculier ! » Le mécanicien de bord marchait en silence, faisant mine de croire que ces reproches ne s’adressaient pas à lui. Panikovski bondissait comme un singe, entretenant à petit feu un sentiment de vengeance à l’égard des ravisseurs de Kozlewicz, bien qu’il eût une grosse grenouille froide sur le cœur. Il craignait les prêtres catholiques, les curés en noir, et leur attribuait bien des pouvoirs magiques.

     La succursale entière du Comptoir des cornes et des sabots arriva dans cet ordre au pied de l’église. L’« Antilope » vide stationnait devant la grille en fer faite de spirales et de croix entrelacées. L’église était énorme. Pointue et piquante, elle s’enfonçait dans le ciel comme une arête de poisson. Elle vous restait dans la gorge. Les briques rouges et vernissées, les tuiles des toits en pente, les drapeaux de fer-blanc, les contreforts aveugles et les belles idoles de pierre dans leurs niches les abritant de la pluie, tout ce gothique déployé comme une parade militaire s’abattit d’un coup sur les Antilopiens. Ils se sentirent tout petits. Ostap grimpa dans l’automobile, huma l’air et dit avec dégoût :

« Pouah ! Quelle abomination ! Notre « Antilope » est déjà imprégnée de l’odeur des cierges, des troncs pour la construction d’églises et des grosses bottes de curés. Il est bien sûr plus agréable de circuler en auto qu’en fiacre, pour aller dire la messe. Et gratuitement, qui plus est ! Eh bien, désolé, chers Pères, nos offices à nous sont plus importants !

     En prononçant ces paroles, Bender franchit la grille et, passant au milieu d’enfants jouant à la marelle sur l’asphalte décorée à la craie, gravit les marches de granit de l’escalier digne d’une banque menant aux portes du temple. Sur les épais battants renforcés de lames d’acier, des saints en bas-reliefs placés dans des petits carrés s’envoyaient des baisers ou tournaient leurs mains dans toutes les directions, ou encore se divertissaient en lisant de gros livres sur lesquels le graveur consciencieux avait même ciselé de petites lettres latines. Le Grand Combinateur tira sur la porte qui refusa de bouger. À l’intérieur, on entendait les doux sons d’un harmonium.

     « Bourrage de crâne ! cria Ostap en redescendant les marches. Ça y va fort. Aux sons suaves de la mandoline. »

     « Nous devrions peut-être partir ? demanda Panikovski, faisant tourner son chapeau dans ses mains. C’est le temple de Dieu, quand même. Ça ne se fait pas. »

     Sans lui accorder la moindre attention, Ostap s’approcha de l’« Antilope » et se mit à presser la trompe avec impatience. Il fit entendre la matchiche jusqu’à ce qu’un cliquetis de clés se fît entendre derrière les grosses portes. Les Antilopiens levèrent la tête. Les battants de la porte s’ouvrirent et les saints, dans leurs petits carrés de chêne, reculèrent lentement à l’intérieur. Adam Casimirovitch sortit de l’obscurité du portail et parut sous le haut porche lumineux. Il était pâle. Sa moustache de chauffeur était humide et pendait lamentablement. Il avait un bréviaire dans les mains. Deux prêtres le soutenaient, un de chaque côté. À gauche, le père Kuszakowski, à droite le père Aloysius Moroszek. Les yeux des deux prêtres dégoulinaient d’onction.

     « Hé, Kozlewicz ! lui cria d’en bas Ostap. Vous n’en avez pas marre ? »

     «  Bonjour, Adam Casimirovitch », dit d’un air détaché Panikovski, en se cachant tout de même derrière le dos du capitaine.

     Balaganov leva la main en signe de salut et fit une grimace qui voulait dire : « Adam, assez plaisanté ! »

     Le corps du chauffeur de l’« Antilope » fit un pas en arrière, mais son âme, serrée de près par les regards acérés de Kuszakowski et de Moroszek qui l’encadraient, recula bien plus loin. Kozlewicz regarda ses amis avec tristesse  et baissa les yeux.

     Débuta une grande lutte ayant pour enjeu l’âme immortelle du chauffeur.

     — Dites, les chérubins et les séraphins ! dit Ostap, lançant la controverse en défiant ses adversaires. Dieu n’existe pas !

     — Si, il existe, répliqua le père Aloysius Moroszek en faisant à Kozlewicz un rempart de son corps.

     — Des voyous, voilà tout, marmonna le père Kuszakowski.

     — Que nenni, poursuivit le Grand Combinateur. Et il n’a jamais existé. C’est un fait médical.

     — J’estime cette discussion déplacée, dit rageusement Kuszakowski.

     — Et s’approprier la voiture, ce n’est pas déplacé ? s’écria sans tact Balaganov. Adam ! Ils veulent juste prendre  l’« Antilope ».

     En l’entendant, le chauffeur leva la tête et questionna du regard les prêtres. Ceux-ci s’en aperçurent et s’efforcèrent de tirer Kozlewicz en arrière, faisant siffler leurs soutanes en soie.

     — Alors, au sujet de Dieu ? insista le Grand Combinateur.

     Les prêtres durent entamer la discussion. Les enfants cessèrent de sauter à cloche-pied et se rapprochèrent.

     — Comment pouvez-vous soutenir que Dieu n’existe pas, commença Aloysius Moroszek avec chaleur, alors que c’est Lui qui a créé tout ce qui vit !

     — Je sais, je sais, dit Ostap. Je suis moi-même un vieux catholique et un vieux latiniste. Puer, socer, vesper, gener, liber, miser, asper, tener.

     Ces exceptions latines, qu’Ostap avait apprises par cœur en troisième année du lycée privé Iliadi et restées depuis lors absurdement dans sa tête, eurent un effet magnétique sur Kozlewicz. Son âme rejoignit son corps, ce qui eut pour conséquence que le chauffeur avança un peu, avec timidité.

     — Mon fils, dit Kuszakowski avec un regard chargé de haine pour Ostap, vous vous égarez, mon fils. Les miracles du Seigneur sont là pour témoigner…

     — Cessez vos blagues, curé ! dit sévèrement le Grand Combinateur. Moi aussi, j’ai accompli des miracles. Il y a seulement quatre ans, dans un patelin, de jouer les Jésus-Christ plusieurs jours de suite. Et tout s’est bien passé. J’ai même nourri quelques milliers de fidèles avec cinq pains. Pour ce qui est de les nourrir, je les ai nourris, mais ce fut une sacrée bousculade !

     La controverse se prolongea sur ce mode étrange. Sans être convaincants, les joyeux arguments d’Ostap avaient un effet extrêmement vivifiant sur Kozlewicz. Une rougeur apparut sur les joues du chauffeur, et sa moustache se releva peu à peu.

     « Vas-y ! lui criait-on pour l’encourager. Cela venait de derrière les spirales et les croix de la grille, où s’était amassée une bonne foule de curieux. Parle-leur du pape et de sa croisade. »

     Et Ostap parla aussi du pape. Il stigmatisa la mauvaise conduite d’Alexandre Borgia, mentionna sans rime ni raison Séraphin de Sarov et s’étendit particulièrement sur l’Inquisition et ses persécutions à l’encontre de Galilée. Il s’emporta au point d’accuser Kuszakowski et Moroszek d’être directement responsables des malheurs du grand savant. Ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Entendant parler de la terrible destinée de Galilée, Adam Casimirovitch posa vite son bréviaire sur une marche et alla tomber dans l’étreinte, vaste comme une porte cochère, de Balaganov. Panikovski était là, qui caressait les joues rugueuses du fils prodigue. L’air était rempli de joyeux baisers.

     « Pan Kozlewicz ! se mirent à gémir les prêtres. Où allez-vous ? Revenez à vous, pan ! »

     Mais les héros de la course automobile s’installaient déjà dans la voiture.

     « Vous voyez, cria Ostap aux prêtres affligés en reprenant sa place de capitaine, je vous l’avais bien dit, que Dieu n’existe pas. C’est un fait scientifique. Adieu, les prêtres ! Jusqu’au revoir, ô Pères ! »

     Accompagnés des cris approbateurs de la foule, l’« Antilope » s’éloigna, et bientôt les drapeaux de fer-blanc et les tuiles des toits en pente ne furent plus visibles. Pour fêter cet heureux événement, les Antilopiens firent halte devant un comptoir à bière.

     — Eh bien, merci, vieux frères, dit Kozlewicz, une lourde chope à la main. J’étais mal parti. Les prêtres m’avaient bourré le crâne. Surtout Kuszakowski. Oh il est malin, ce diable-là ! Le croirez-vous, il me forçait à jeûner ! Sinon, je n’irais pas au Ciel, voilà ce qu’il me disait. 

     — Le Ciel ! dit Ostap. Le Ciel est à l’abandon, de nos jours. Il n’est plus d’époque. Les temps ont changé. Les anges réclament la terre, à présent. On est bien sur terre : nous avons les services publics, et le planétarium où l’on peut observer les étoiles en écoutant des conférences antireligieuses.

     Après la huitième chope, Kozlewicz en commanda une neuvième qu’il leva bien haut au-dessus de sa tête et, ayant suçoté sa moustache de chauffeur, il demanda :

     — Dieu n’existe pas ?

     — Non, répondit Ostap.

     — Pas du tout ? Eh bien, à notre santé !

     Et il continua de boire en prononçant avant chaque nouvelle chope :

     « Dieu existe-t-il ? Non ? Eh bien, à notre santé ! »

     Panikovski buvait comme les autres, mais ne prenait pas position à propos de Dieu. Il ne voulait pas être mêlé à cette affaire litigieuse.

 

 

     La succursale de Tchernomork de l’Office Arbatéen de stockage des cornes et des sabots acquit, avec le retour du fils prodigue et de l’« Antilope », le brillant qui lui manquait. La voiture stationnait à présence en permanence devant la porte de l’ancienne arche de Noé des marchands. Bien sûr, elle était loin de valoir une Buick bleu ciel ou une Lincoln allongée, voire même un coupé Ford, mais c’était tout de même, aux dires d’Ostap, une voiture, une automobile, un véhicule capable, malgré tous ses défauts, de circuler à l’occasion en ville sans devoir recourir à des chevaux.

     Ostap travaillait avec ardeur. S’il avait réellement consacré son énergie au stockage des cornes et des sabots, on peut faire l’hypothèse que l’industrie des fume-cigarettes et celle des peignes auraient été approvisionnées en matière première au moins pour le siècle en exercice. Mais le directeur du bureau s’occupait de bien autre chose.

   Abandonnant Fount et Berlaga, qui apportaient des renseignements intéressants mais ne menant pas directement à Koreïko, Ostap projeta, pour le bien de la cause, de se lier d’amitié avec Zossia Sinitski pour éclaircir, entre deux baisers polis la nuit sous les acacias, la question relative à Alexandre Ivanovitch, pas tant à sa personne qu’à ses finances. Mais une longue surveillance effectuée par le Délégué général aux sabots montra qu’il n’y avait pas d’amour entre Zossia et Koreïko et que ce dernier, suivant l’expression de Choura, faisait du surplace.

     «  Lorsqu’il n’y a pas d’amour, commentait Ostap en soupirant, on ne parle pas d’argent. Mettons la demoiselle de côté. »

     Et tandis que Koreïko se souvenait avec un sourire de l’escroc à la casquette de milicien qui avait essayé de façon pitoyablement inférieure de le faire chanter, le directeur de la succursale parcourait la ville dans une automobile jaune, à la recherche de gens, des gens de peu comme de grands personnages, que l’employé millionnaire avait oubliés depuis longtemps mais qui, eux, se souvenaient très bien de lui. À plusieurs reprises, Ostap téléphona à Moscou à un affairiste de ses connaissances, expert en secrets commerciaux. Il arrivait à présent au bureau des lettres et des télégrammes qu’Ostap séparait vivement du reste du courrier, lequel continuait à regorger d’invitations, de demandes de cornes et d’admonestations au sujet du stockage poussif des sabots. Certains télégrammes et certaines lettres rejoignirent la chemise aux lacets de bottines.

     Fin juillet, Ostap fit une expédition au Caucase. L’affaire exigeait la présence du Grand Combinateur dans une petite république viticole.

     Le jour du départ du directeur, un événement scandaleux se produisit à la succursale. Panikovski, qu’on avait envoyé prendre un billet au port, en lui donnant trente roubles, revint une demi-heure plus tard ivre, sans argent ni billet.  Il n’avait aucune excuse à fournir, il se contentait de retourner ses poches, qui pendaient comme des blouses de billard, en riant à tout bout de champ. Il trouvait tout drôle : et la colère du capitaine, et le regard de reproche de Balaganov, et le samovar dont on lui avait confié la charge, et Fount somnolant à son bureau, le panama sur le nez. Et lorsque le regard de Panikovski tomba sur les bois de cerf, ornement qui faisait la fierté du bureau, il fut pris d’un tel rire qu’il tomba par terre et s’endormit bientôt, un joyeux sourire à ses lèvres violettes.

     « Nous sommes à présent un établissement authentique, dit Ostap. Nous avons notre propre dilapideur de fonds, faisant aussi office de portier pochard. Deux types qui donnent de la réalité à toutes nos entreprises.

     En l’absence d’Ostap, Aloysius Moroszek et Kuszakowski se montrèrent à plusieurs reprises sous les fenêtres du comptoir. En voyant les pères, Kozlewicz allait se cacher dans le coin de l’office le plus éloigné. Les prêtres ouvraient la porte, jetaient un coup d’œil à l’intérieur et appelaient à voix basse :

     « Pan Kozlewicz ! Pan Kozlewicz ! Entends-tu la voix du Père céleste ? Reviens à toi, pan ! »

     En disant cela, le père Kuszakowski levait un doigt vers le ciel, tandis que le père Aloysius Moroszek égrenait son chapelet. Alors Balaganov sortait, allant à la rencontre des serviteurs du culte et leur montrant en silence un poing ayant la couleur du feu. Et les prêtres repartaient avec un regard de regret pour l’« Antilope ».

     Ostap revint au bout de deux semaines. Le comptoir au grand complet vint l’accueillir. Tout en haut de la paroi noire du vapeur en train d’accoster, le Grand Combinateur regarda ses subordonnés avec une tendre amitié. Il sentait l’agneau grillé et le vin d’Iméréthie.

     À la succursale de Tchernomorsk, outre l’employée qui avait été engagée avant le départ d’Ostap, se trouvaient maintenant deux jeunes gens portant des bottes. C’étaient des étudiants envoyés pour leur stage pratique par un lycée technique voué à l’élevage.

     — Voilà qui est très bien, dit Ostap sans aucun enthousiasme. Voici la relève. Seulement, chers camarades, chez moi on travaille. J’imagine que vous savez que les cornes, autrement dit ces excroissances recouvertes de poils ou d’une couche dure de corne, sont des appendices poussant sur le crâne, principalement celui des mammifères ?

     — Nous le savons, firent les étudiants d’une voix résolue. Ce qu’il nous faut, c’est de la pratique.

     Il fallut se débarrasser des étudiants à l’aide d’un procédé compliqué et assez coûteux. Le Grand Combinateur les envoya en mission dans les steppes de Kalmoukie pour y organiser des points de stockage. L’office y laissa dans les six cents roubles, mais il n’y avait pas d’autre issue : les étudiants les auraient gênés pour terminer une affaire qui  avançait fort bien.

     Lorsque Panikovski apprit à combien revenait l’histoire des étudiants, il prit Balaganov à part et chuchota avec irritation :

     «  Moi, on ne m’envoie pas en mission. Et on ne me donne pas de congé. Il faut que j’aille me soigner à Iéssentouki. Et je n’ai pas de jours de congé, ni de vêtements de travail. Non, Choura, ces conditions ne me vont pas. En plus, j’ai appris que les salaires sont meilleurs à « Hercule ». Je vais me faire embaucher là-bas comme coursier. Je vais le faire, je t'en donne ma parole de gentilhomme ! »

     Le soir, Ostap fit revenir Berlaga.

     «  À genoux ! » cria Ostap avec la voix de Nicolas Ier dès qu’il aperçut le comptable.

     La conversation prit néanmoins une tournure amicale et dura deux heures. Après quoi, Ostap ordonna d’amener le lendemain matin l’« Antilope » à l’entrée d’« Hercule ».

 

        

 

Notice synthétique

 

     Déjà exceptionnels en URSS au plan religieux puisque la majorité des croyants de la partie européenne était orthodoxe, les prêtres catholiques symbolisaient, entre les deux guerres, l’opposition politique de deux pays voisins vigoureusement antisoviétiques, la Pologne et la Lituanie. Accusés d’espionnage et activités contre-révolutionnaires, des prêtres catholiques avaient été jugés et condamnés entre 1925 et 1929. Sur la xénophobie anticatholique, voir un peu plus tard Alexandre Nievski, le très beau film d’Eisenstein et de Prokofiev, en 1938 (note d’A. Préchac).

     A. Préchac signale que le point de vue des auteurs sur les religions établies rejoint celui des chrétiens évangéliques, notamment russes, qui n’ont aucune estime pour les « serviteurs du culte » qu’ils tiennent pour des imposteurs, une sorte de mafia – et Panikovski va prêter aux prêtres polonais des pouvoirs magiques… On peut aussi penser à Dostoïevski (La légende du grand Inquisiteur) et aux ennuis que Tolstoï eut avec l’Église…

    Rappel : pan = monsieur en polonais.   

    L’enfilade de mots latins est, dans le texte, simplement transcrite en russe.

     Le lycée privé Iliadi était un établissement tenu par un certain I. R. Rappoport. De nos jours, c’est l’école N° 68 à Odessa.

     Mes recherches m’ont amené à trouver le prototype d’Ostap Bender, personnage ayant réellement existé et mené une vie aventureuse comme ce fut parfois le cas en URSS : il s’agit d’Ossip (Ostap) Benyaminovitch Chor (1899-1978), né à Nikopol dans une famille juive, ayant entrepris des études diverses, vite abandonnées, et rêvant d’Amérique du Sud. Son père mourut quand il avait deux ans à peine, et sa mère alla s’installer à Odessa avec ses deux enfants, Ossip et son frère Nathan. Ossip se retrouva à travailler pour la Tchéka, de même que Nathan, par ailleurs poète ! Le deuxième fut tué, et le premier quitta la Tchéka. Il rencontra Valentin Kataïev, à qui il raconta ses aventures, et Kataïev proposa à son frère cadet de faire du personnage le sujet d’un livre (ce sera Les Douze Chaises). Le petit frère en question avait pour nom de plume Ievguéni Petrov… Tout ceci trouvé sur Wikipedia en russe, et donné sous réserve.

     A. Préchac voit dans les propos insolents d’Ostap (également un peu plus loin, à propos du Ciel) une parodie des conversations d’athées de l’époque. I. Chtcheglov signale un parallèle littéraire entre le quasi-rapt du chauffeur par les prêtres catholiques et l’enlèvement d’Aramis par des Jésuites dans Les Trois Mousquetaires

     Parle-leur du pape et de sa croisade : il s’agit de la « croisade antibolchevique » de Pie XI – Pie XII dans mon édition, mais c’est une coquille – à l’époque des effroyables persécutions contre les croyants (8 100 prêtres, moines et nonnes fusillés en tant que tels pour la seule année 1922, rapporte Nikita Struve). Les journaux pratiquaient l’amalgame et présentaient le pape comme le défenseur de l’impérialisme occidental (note due à I. Chtcheglov).

     À propos de Séraphin de Sarov :

https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9raphin_de_Sarov

     Le régime en fit abusivement un symbole de l’obscurantisme tsariste. Il fut en effet canonisé en 1903, en présence de Nicolas II. Son exhumation, lors de la canonisation, avait entraîné un scandale chez les fidèles : comme celui de Zossima dans Les frères Karamazov [Livre VII, Aliocha, chapitre 1, L’odeur délétère], le corps de Séraphin s’était décomposé après sa mort alors que, selon la tradition populaire, il aurait dû rester intact. Le doute s’était alors installé dans de nombreux esprits mal affermis, tandis que les athées triomphaient (note d’I. Chtcheglov).     

     Les gémissements des prêtres à l’adresse du chauffeur sont en polonais et grossièrement transcrits en cyrillique. De même lorsqu’ils viendront chuchoter à l’entrée de la succursale.     

     La « petite république viticole », c’est celle qui vit, au chapitre 5, Koreïko prendre soin de la centrale hydro-électrique…

     À propos de l’Iméréthie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Im%C3%A9r%C3%A9thie

     Dans les steppes de Kalmoukie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Kalmouks

     Iéssentouki : https://fr.wikipedia.org/wiki/Iessentouki

     «  À genoux ! lui cria Ostap avec la voix de Nicolas Ier » : I. Chtcheglov signale que c’est une allusion à un fait relaté dans ses mémoires par Herzen, qui le tenait de Davydov. Le tsar se serait ainsi adressé à la foule, qui s’exécuta. On trouve en effet cette histoire au chapitre 6 du premier tome de Passé et Médiations, mais I. Chtcheglov fait une confusion : cela ne se produisit pas en 1825 au lendemain de l’insurrection manquée des Décembristes, mais après une émeute en 1830 à Novgorod, en pleine guerre de Pologne.
(Passé et Médiations, tome 1, pp 167-168).

 

Répertoire général des traductions de ce blog :

https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

 

 

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