M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 21 déc. 2021

L'Eau de framboise (Ivan Tourguéniev)

Voici le troisième récit des "Mémoires d’un chasseur", après "Kalinytch et le Putois" et "Iermolaï et la meunière"… Un récit portant moins sur la chasse que sur le servage et la piètre condition des humbles de l’époque.

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     Voici le troisième récit des Mémoires d’un chasseur, après Kalinytch et le Putois et Iermolaï et la meunière… Un récit portant moins sur la chasse que sur le servage et la piètre condition des humbles de l’époque.

     Remarque à propos de la traduction : c’est une fois encore une traduction « à la française », même s’il m’est arrivé de conserver, pour l’intérêt de l’image, une tournure russe. J’ai consulté la vieille traduction d’Ély Halpérine-Kaminsky, ainsi que celle, plus savante, notamment dans ses notes, d’Henri Mongault.

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     Début août, la chaleur est souvent insupportable. À cette époque, de midi à trois heures, l’homme le plus décidé et le plus concentré est hors d’état de chasser, et le chien le plus fidèle se met à « lécher les éperons du chasseur », c’est-à-dire à le suivre au pas en clignant douloureusement des yeux et en tirant une langue démesurée, et, en réponse aux reproches de son maître, à remuer humblement la queue, l’air confus, sans se porter en avant. C’est précisément par une telle journée qu’il m’arriva de chasser. Longtemps je résistai à la tentation de m’étendre quelque part à l’ombre un moment ; longtemps mon infatigable chien continua à fourrager dans les taillis, alors que, visiblement, lui-même n’attendait rien de valable de son activité fébrile. La chaleur étouffante me contraignit enfin à songer à préserver nos dernières forces et conserver nos derniers moyens. Je me traînai tant bien que mal jusqu’à l’Ista1, la petite rivière dont mes indulgents lecteurs ont déjà entendu parler, en descendis la berge escarpée et marchai dans le sable jaune et humide en direction de la source connue dans les environs sous le nom d’« Eau de framboise ». Cette source sort d’une fente de la berge devenue peu à peu un ravin étroit mais profond, et l’eau va se jeter dans la rivière vingt pas plus loin, avec un gai et bruyant gazouillis. Des bosquets de chênes ont poussé sur les pentes du ravin ; le velours vert d’une herbe rase entoure la source, dont les rayons du soleil n’atteignent presque jamais l’humidité fraîche et argentée. J’arrivai à la source, un puisoir en écorce de bouleau gisait dans l’herbe, laissé là pour le bien de tous par quelque moujik de passage. Je me désaltérai, m’étendis à l’ombre et regardai autour de moi. Près de la baie, marquée en permanence de rides en surface, formée par la source tombant en cascade dans la rivière, deux vieillards étaient assis, qui me tournaient le dos. L’un d’eux, grand et solide, portant un caftan vert foncé très propre et une casquette rembourrée, pêchait à la ligne ; l’autre, petit et maigre, en surtout de moukhoïar2 rapiécé et tête nue, tenait sur ses genoux un pot contenant des vers et passait de temps en temps la main sur sa petite tête chenue, comme pour la protéger du soleil. En le regardant avec plus d’attention, je reconnus en lui un certain Stiopouchka3 de Choumikhino. Que le lecteur me permette de le lui présenter.

     À quelques verstes4 de mon village se trouve le gros bourg de Choumikhino, avec son église en pierres portant le nom des saints Côme et Damien4. Une vaste demeure seigneuriale se pavanait autrefois en face de cette église, entourée de diverses dépendances, d’offices, d’ateliers, d’écuries, de caves, de hangars, de bains, de cuisines passagères, de pavillons pour hôtes et d’autres pour les régisseurs, de serres, d’escarpolettes pour le peuple, et d’autres bâtiments encore, plus ou moins utiles. De riches propriétaires vivaient dans ce château, et la vie s’y déroulait harmonieusement, jusqu’à ce qu’un incendie vienne, un beau matin, détruire de fond en comble cette félicité. Les maîtres partirent vers un autre nid ; la propriété se retrouva déserte. Le vaste emplacement incendié se métamorphosa en un potager encombré ça et là de monceaux de briques et de débris des anciennes fondations. Avec les poutres intactes, on construisit à la hâte une petite izba, couverte avec des planches de barque achetées une dizaine d’années plus tôt pour édifier un pavillon dans le style gothique, et on y installa le jardinier Mitrophane avec sa femme Aksinia et leurs sept enfants. On assigna à Mitrophane la tâche de fournir la table seigneuriale, à cent-cinquante verstes de là, en salades et en légumes ; Aksinia fut chargée de veiller sur une vache du Tyrol achetée à grands frais à Moscou, mais malheureusement inapte à la reproduction, et n’ayant par conséquent, depuis qu’on en avait fait l’acquisition, jamais donné de lait ; on lui remit aussi un canard huppé gris cendré, unique volatile survivant ; en raison de leur jeune âge, les enfants ne reçurent aucune fonction, ce qui ne les empêcha pas, du reste, de s’adonner à la paresse la plus complète. Il m’était arrivé de passer à deux reprises la nuit chez ce jardinier ; en passant, je lui achetais des concombres qui se distinguaient même l’été, Dieu sait pourquoi, par leur grande taille, leur mauvais goût aqueux et l’épaisseur de leur peau jaune. C’est chez lui que je vis pour la première fois Stépouchka. En dehors de Mitrophane et de sa famille, et du vieux Guérassime, le bedeau de l’église sourd qui vivait par charité dans un cagibi chez l’épouse borgne d’un soldat6, il ne restait aucun serviteur à Choumikhino, car ce Stiopouchka que j’ai l’intention de présenter au lecteur ne pouvait passer pour un serviteur, pas plus d’ailleurs qu’on ne pouvait le tenir pour un être humain.

     Tout homme possède une situation sociale, quelle qu’elle soit, ainsi que des relations, quelles qu’elles soient ; tout serviteur reçoit chaque mois, sinon des gages, du moins des vivres ; Stiopouchka ne recevait absolument rien, n’avait aucune famille et son existence n’était connue de personne. Cet homme n’avait même pas de passé ; il n’était jamais question de lui ; il avait sans doute échappé au recensement. Selon d’obscures rumeurs, il aurait servi autrefois comme valet de chambre ; mais qui était-il, d’où venait-il, de qui était-il le fils, comment s’était-il retrouvé au service des seigneurs de Choumikhino et de quelle façon s’était-il procuré le caftan de moukhoïar qu’il portait depuis une éternité, où vivait-il et de quoi – personne n’en avait la moindre idée et, à vrai dire, personne ne s’en souciait. Le vieux Trophimytch, qui connaissait la généalogie de tous les domestiques en remontant jusqu’à la quatrième génération, crut se souvenir que Stiopouchka était parent d’une femme turque que son défunt maître, le brigadierAlexeï Romanytch avait daigné ramener d’une campagne, dans ses fourgons. Même les jours de fête, ces jours où tous sont invités, selon la vieille coutume russe, à partager le pain et le sel et à déguster des petits pains au sarrasin avec de la vodka, même ces jours-là Stiopouchka n’apparaissait pas auprès des tables dressées et des tonneaux, ne saluait personne, ne venait pas baiser la main du maître ni boire d’un trait, sous l’œil du seigneur, à la santé du maître, le verre rempli  par la main grasse de l’ intendant ; tout juste si quelque bonne âme, passant devant le pauvre hère, lui donnait un reste de pâté. Le dimanche de Pâques, on lui donnait le baiser traditionnel, mais sans qu’il eût retroussé sa manche graisseuse, pas plus qu’il ne sortait de sa poche de derrière son petit œuf rouge pour l’apporter, esssouflé et clignant de l’œil, aux jeunes maîtres ou même à la dame leur mère. L’été, il habitait un réduit derrière le poulailler, et allait l’hiver dans l’entrée d’une étuve ; les jours de grand froid, il passait la nuit dans le fenil. On s’était habitué à le voir, on lui donnait même à l’occasion un coup de pied, mais personne ne lui adressait la parole, lui-même semblait n’avoir jamais ouvert la bouche. Après l’incendie, cet être abandonné s’était réfugié, ou, comme on dit à Orel, s’était « serré » chez le jardinier Mitrophane. Celui-ci ne l’avait pas touché, ne lui avait pas dit d’habiter chez lui, mais ne l’avait pas non plus chassé. Du reste, Stiopouchka ne vivait pas tant chez le jardinier que sur le potager. Il allait et venait sans faire le moindre bruit : il éternuait et toussait dans sa main, avec crainte ; il s’affairait et se démenait sans cesse à la dérobée, à la façon d’une fourmi – et tout cela pour de la nourriture, uniquement pour de la nourriture. Et, de fait, s’il ne s’était pas soucié de sa pitance depuis le matin jusqu’au soir, mon Stiopouchka serait mort de faim. C’est très mauvais, de ne pas savoir le matin de quoi l’on se nourrira le soir ! Tantôt Stiopouchka, assis près de la palissade, rongeait un gros radis, suçait une carotte ou émiettait pour lui un trognon de chou sale ; tantôt il traînait un seau d’eau en poussant des gémissements, ou bien il faisait du feu sous un petit pot dans lequel il jetait comme de noirs débris tirés de son sein ; ou alors, dans son réduit, il donnait des coups avec un bout de bois, enfonçant un clou et fabriquant une planche pour y entreposer du pain. Et tout cela en silence, en cachette : en un rien de temps, il avait disparu. Voilà que soudain, il s’absentait pour deux jours ; bien entendu, personne ne remarquait son absence… Hop, il était de nouveau là, il disposait furtivement des copeaux sous un petit trépied, près de la palissade. Il avait un visage menu, de petits yeux jaunes, des cheveux atteignant ses sourcils, un petit nez pointu, de grandes oreilles transparentes comme celles des chauves-souris et toujours une barbe datant de quinze jours, ni plus ni moins. Tel était le Stiopouchka que je rencontrai au bord de l’Ista en compagnie d’un autre vieillard.

     Je m’approchai, les saluai et m’assis près d’eux. Je reconnus le compagnon de Stiopouchka : c’était Mikhaïlo Savéliev, un affranchi du comte Piotr Ilitch*** qu’on surnommait Brouillard. Il habitait chez un aubergiste phtisique de Bolkhov chez qui je descendais assez souvent moi-même. Les voyageurs suivant la grande route d’Orel, jeunes fonctionnaires ou autres gens désœuvrés (les marchands enfoncés dans leurs duvets rayés ont autre chose à faire) peuvent, encore de nos jours, voir au bord de la route, à une faible distance du gros bourg de la Trinité, une énorme maison en boisà un étage complètement à l’abandon, avec son toit effondré et ses fenêtres condamnées. À midi, lorsque le temps est clair et ensoleillé, on ne peut rien imaginer de plus désolant que cette ruine. C’est ici que vivait autrefois le comte Piotr Ilitch, grand seigneur du siècle passé, célèbre pour son hospitalité. Toute la province était passée chez lui, y avait dansé et participé à de merveilleuses réjouissances au son assourdissant de son orchestre personnel et du crépitement des feux de Bengale et des chandelles romaines ; et, sans doute, plus d’une vieille femme, passant maintenant devant cette demeure seigneuriale à l’abandon, pousse un soupir et se rappelle le passé et la jeunesse enfuie. Pendant longtemps le comte festoya et se promena avec un sourire aimable au milieu de la foule de ses obséquieux invités ; mais son patrimoine, par malheur, fondit et vint à lui manquer. Complètement ruiné, il gagna Pétersbourg pour y chercher une place et, ayant vainement attendu une réponse positive, mourut dans une chambre d’hôtel. Brouillard, son majordome, avait été affranchi du vivant du comte. C’était un homme de quelque soixante-dix ans, au visage régulier et agréable. Il souriait presque tout le temps, comme seuls sourient, de nos jours, les gens du temps de Catherine9 : avec une majesté débonnaire ; en parlant, il ouvrait et fermait les lèvres avec lenteur, fermait à demi les yeux d’un air caressant, et il lui arrivait de nasiller. Il se mouchait et aspirait une prise de tabac avec la même lenteur, comme s’il accomplissait une besogne.

     — Alors, Mikhaïlo Saviélitch10, tu as pris du poisson ?

     — Voyez mon panier : deux perches et cinq chevesnes… Montre-les, Stiopa.

     Stiopouchka me tendit le panier.

     — Comment vas-tu, Stépane ? lui demandai-je.

     — M… m… mais bi… bien, petit père, tout doucement, répondit Stépane en hésitant, comme s’il avait un poud11 sur la langue. 

     — Mitrophane va bien ?

     — M… mais certainement, petit père.

     Le pauvre diable se détourna.

     — Ça mord mal, dit Brouillard. Il fait trop chaud ; les poissons se sont mis à l’ombre des arbrisseaux, ils dorment… Mets donc un ver, Stiopa. (Stiopouchka attrapa un ver, le mit dans sa main, tapa deux fois dessus, l’accrocha à l’hameçon, cracha dessus et le donna à Brouillard.) Merci, Stiopa… Mais vous, petit père, dit-il en s’adressant à moi, vous chassez12 ?

     — Comme tu vois.

     — Je vois, monsieur13… Et votre chien, c’est un aglais, ou un fourlandais14 ?

     Le vieux aimait à l’occasion se faire valoir ; nous aussi, semblait-il dire, nous avons fréquenté le monde !

     — J’ignore de quelle race il est, mais c’est un bon chien.

     — Je vois, monsieur… Et vous chassez aussi au chien courant ?

     — J’ai deux meutes.

     Brouillard hocha la tête en souriant.

     — C’est bien ça : les uns sont amateurs de chiens, les autres n’en veulent pas, même gratis. Moi, avec mon simple bon sens, je vois les choses comme ça : les chiens, il convient d’en avoir, mais c’est davantage une question de rang, pour ainsi dire… Et puis, c’est pour que tout soit en ordre :  les chevaux, les piqueurs, tout, quoi. Le défunt comte – Dieu ait son âme ! – n’avait jamais été, il faut le reconnaître, un grand chasseur, mais il entretenait des chiens et, deux fois par an, daignait chasser. Les piqueurs se rassemblent dans la cour, portant des caftans rouges à galons et sonnant de la trompe ; Sa Seigneurie sort et on lui amène un cheval ; Sa Seigneurie monte en selle, le premier veneur lui chausse les étriers, ôte sa chapka et lui présente dedans l’extrémité des rênes. Sa Seigneurie fait claquer son fouet et les piqueurs lancent les chiens en avant à grands cris. Son écuyer suit le comte, tenant avec une laisse de soie les deux chiens préférés du seigneur et y veillant… Et cet écuyer se tient tout en haut d’une selle cosaque, il est rougeaud et il faut voir comme il roule des yeux… Il y avait bien sûr des invités, pour l’occasion. C’était divertissant, et puis on rendait honneur au comte… Ah, l’asiatique, il m’a échappé ! ajouta-t-il soudain en tirant sur sa ligne.

     — À ce qu’on dit, le comte a bien profité de la vie ? demandai-je.

     Le vieillard cracha sur son ver et lança sa ligne.

     — On sait bien, monsieur, que c’était un grand seigneur. Les tout premiers personnages de Pétersbourg, on peut le dire, venaient chez lui. Ils mangeaient en portant leurs cordons bleus16. Ça, il savait recevoir ! Il m’appelait : « Brouillard, il me faut pour demain des sterlets vivants : ordonne qu’on s’en procure, tu m’entends ? » – « J’entends, Votre Seigneurie. » Il faisait venir de Paris des caftans brodés, des cannes, des parfums, de l’adecologne de première qualité, des tabatières et des tableaux, mais alors, des grands… Donnait-il un banquet, Seigneur, maître de ma vie17 ! En avant les fi d’artifice18 et les promenades en voiture ! On tirait même au canon. Rien que les musiciens, il y en avait quarante. Il avait un maître de chapelle allemand, qui fit un peu trop le fier, il prétendait manger à la table des maîtres, alors Sa Seigneurie ordonna de le congédier, en disant : « Même sans lui, mes musiciens connaissent leur affaire. » C’est le maître qui décide, on le sait bien. On se mettait à danser, on dansait jusqu’à l’aube — le plus souvent des lacossaise-matradoure19… Eh… eh… eh… tu es pris, mon ami ! (le vieux retira de l’eau une petite perche.) Tiens, Stiopa. Le maître était comme doit l’être un maître, reprit le vieillard en lançant de nouveau sa ligne, et c’était aussi un homme bon. Il lui arrivait de nous battre, mais il oubliait aussitôt après. Une chose : il entretenait des matresses. Oh, ces matresses, Dieu me pardonne ! Ce sont elles qui l’ont ruiné; Et il les prenait toujours de basse condition. Qu’est-ce qu’il leur fallait de plus, on se le demande ? Eh bien non, il leur fallait ce qu’il y avait de plus cher dans toute l’Europie ! C’est vrai qu’un maître a le droit de vivre selon son bon plaisir, seulement, il ne faut pas se ruiner. Il y en avait une en particulier : elle s’appelait Akoulina20 ; elle est morte, Dieu ait son âme ! C’était une fille de peu, la fille d’un aide-policier de Sitovo, une vraie gale ! Elle giflait le comte. Elle l’avait complètement ensorcelé. J’ai un neveu à qui elle a rasé le front21 : il avait renversé du chécolat sur sa robe neuve… et elle a fait raser le front à d’autres. Oui… C’était tout de même le bon temps ! ajouta le vieillard avec un profond soupir, avant de baisser les yeux et de se taire.

     — À ce que je vois, votre maître était sévère ? dis-je après un court silence.

     — C’était la manière, à cette époque, petit père, répliqua le vieux en hochant la tête.

     — Cela ne se fait plus, de nos jours, observai-je sans le quitter des yeux.

     Il me jeta un regard en biais.

     — De nos jours, c’est mieux, bien entendu, marmonna-t-il, et il relança au loin sa ligne.

     Nous étions assis à l’ombre ; mais, même à l’ombre, on étouffait. La chaleur lourde et torride semblait figer l’air ; le visage brûlant cherchait avec angoisse quelque vent, mais il n’y avait pas de vent. Le soleil restait immuable dans le ciel d’un bleu un peu foncé ; en face de nous, sur l’autre rive, jaunissait un champ d’avoine envahi ça et là par l’armoise, sans qu’on pût y voir bouger un épi. Un peu plus bas, le cheval d’un moujik se tenait dans la rivière avec de l’eau jusqu’aux genoux, s’éventant paresseusement de sa queue mouillée ; de temps en temps, un gros poisson montait à la surface sous le couvert d’un buisson, lâchait quelques bulles d’air et replongeait sans bruit vers le fond, laissant derrière lui une légère houle. Les grillons stridulaient dans l’herbe roussie ; les cailles paraissaient carcailler à contrecœur ; les autours planaient au-dessus des champs, s’arrêtant souvent sur place en battant rapidement des ailes, la queue en éventail. Écrasés par la chaleur, nous restions assis sans bouger. Un bruit retentit soudain dans le ravin derrière nous : quelqu’un descendait vers la source. Me retournant, je vis un moujik d’environ cinquante ans, tout empoussiéré, en chemise et en sandales de tille, une besace et un armiak22 sur le dos. Il s’approcha de la source, but avec avidité et se releva.

     — Tiens, Vlass ! s’exclama Brouillard après l’avoir bien regardé. Salut, frère. D’où viens-tu donc ?

     — Salut, Mikhaïla Saviélitch, fit le moujik en s’approchant de nous. Je viens de loin.

     — Tu étais passé où ? lui demanda Brouillard.

     — À Moscou, voir le maître.

     — Dans quel but ?

     — J’avais quelque chose à lui demander.

     — Quoi donc ?

     — Qu’il diminue ma redevance, ou qu’il me mette à la corvée, qu’il m’installe ailleurs, quoi… Mon fils est mort, alors à moi tout seul, je n’y arriverai pas.

     — Ton fils est mort ?

     — Il est mort. Le défunt était cocher à Moscou, ajouta le moujik après une pause ; et il faut bien dire que c’est lui qui payait ma redevance.

     — Tu es donc à la redevance, à présent ?

     — À la redevance.

     — Et qu’a dit ton maître ?

     — Le maître ? Il m’a flanqué dehors ! « Comment oses-tu, qu’il m’a dit, venir me voir ? J’ai un intendant, pour cela ; tu dois d’abord en informer l’intendant… Et où veux-tu que je te mette ? Commence par me payer tes arriérés. » Il était très en colère.

     — Bon, alors tu es revenu ?

     — Oui, revenu. Je voulais me renseigner, savoir si mon fils n’avait pas laissé quelque bien, mais ça n’a rien donné. J’ai dit à son patron : « Je suis le père de Philippe. » Et il m’a fait : « Qu’est-ce que j’en sais ? Et puis ton fils n’a rien laissé ; c’est lui qui me devait. » Alors je suis parti.

     Le moujik nous racontait tout cela avec un sourire moqueur, comme s’il parlait de quelqu’un d’autre, mais une petite larme roulait dans ses yeux rétrécis, et ses lèvres tremblaient.

     — Alors, à présent, tu rentres chez toi ? 

     — Où irais-je ? Évidemment, chez moi. Peut-être bien que ma femme, à l’heure actuelle, a faim à en siffler dans son poing.

     — Mais tu devrais… dit soudain Stiopouchka qui se troubla, se tut et se mit à fouiller dans son pot.

     — Iras-tu voir l’intendant ? reprit Brouillard après avoir regardé non sans étonnement Stiopa.

     — Qu’est-ce que j’irais y faire ?… J’ai des arriérés. Mon fils a été souffrant pendant un an, avant de mourir, il n’a même pas pu payer pour lui… Chez moi, c’est demi-mal : il n’y a rien à prendre chez nous… Tu pourras toujours faire le malin, ça n’y changera rien : il n’y a rien à tirer de moi ! (le moujik se mit à rire.) Oh, tu pourras toujours finasser, Kintilian23 Sémionytch, tu verras…

     Vlass rit de nouveau.

     — C’est mauvais, ça, frère Vlass, dit posément Brouillard.

     — Mauvais en quoi ? Non… (La voix manqua à Vlass.) Quelle chaleur ! reprit-il en s’essuyant le visage de sa manche.

     — Qui est votre maître ? demandai-je.

     — Le comte***, Valérian Pétrovitch.

     — Le fils de Piotr Ilitch ?

     — Le fils de Piotr Ilitch, répondit Brouillard. Le défunt avait donné de son vivant à son fils le village de Vlass24.

     — Et il est en bonne santé ?

     — En bonne santé, Dieu merci, répliqua Vlass. Il est tout rouge, avec une figure toute ronde, à présent.

     — Vous voyez, petit père, reprit Brouillard en s’adressant à moi : la redevance, pour lui, ce serait bien à côté de Moscou, mais là…
     — Et la taille25 est de combien ?

     — Quatre-vingt-quinze roubles, pour la taille, murmura Vlass.

     — Vous voyez bien ; et il y a très peu de terre, c’est surtout la forêt seigneuriale.

     — Et elle est vendue, à ce qu’on dit, observa le moujik.

     — Vous voyez bien… Donne-moi donc un ver, Stiopa… Alors, Stiopa ? Tu dors, ou quoi ?

     Stiopouchka se secoua. Le moujik s’assit près de nous. Nous retombâmes dans le silence. Sur l’autre rive, quelqu’un entonna une chanson d’une tristesse infinie… Le pauvre Vlass était tout à son chagrin…

     Une demi-heure plus tard, nous nous séparâmes.

Notes

  1. Rivière de quelques dizaines de kilomètres de long dans la région d’Orel. Affluent de l’Oka. Voir le récit précédent, Iermolaï et la meunière.
  2. Tissu asiatique, fait de cotonnade et de soie ou de laine.
  3. L’un des diminutifs (avec Stiopa, rencontré plus loin) de Stépane, qui correspond à notre Stéphane (ou Étienne). L’accent porte sur la première syllabe, d’où la transformation du « e » en « io ».
  4. La verste faisait un peu plus d’un kilomètre.
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%B4me_et_Damien
  6. Soldat  non encore libéré. Les temps de service étaient très longs.
  7. Grade intermédiaire entre colonel et général dans l’armée russe aux XVIIIe et XIXe siècles.
  8. Distraction chez H. Mongault, qui la voit en pierres…
  9. Catherine II, dite « la grande ».
  10. Son nom de famille comme son patronyme viennent de Saviéli, une des formes russifiées de Saül. Un peu bizarre.
  11. Un peu plus de seize kilos.
  12. Le texte russe comporte des formules de politesse qu’il serait lourd de traduire, par exemple : « Vous daignez chasser ? »
  13. Seulement indiqué par le fameux sifflement final, initiale de « monsieur ».
  14. Pour anglais et courlandais. Brouillard veut montrer qu’il a vu du monde, mais il estropie les termes.
  15. https://fr.wikipedia.org/wiki/Chien_courant
  16. Pas une décoration de chef, mais le cordon du grand ordre de Saint-André :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Ordre_de_Saint-Andr%C3%A9
  17. Début d’une prière orthodoxe.
  18. L’ancien majordome continue à estropier les mots. H. Mongault signale l’extraordinaire engouement pour les feux d’artifice en Russie au XVIIIe siècle.
  19. Écossaise. La matradoure est une vieille danse mentionnée dans Les Âmes mortes.
  20. Ce prénom n’était plus guère en vogue que dans les basses classes, d’après H. Mongault. Akoula signifie requin…
  21. C’est-à-dire qu’il s’est retrouvé soldat, en punition. Les nouvelles recrues étaient tondues. Les paysans portaient les cheveux longs. Ceux qui étaient incorporés étaient tondus pour être reconnus aussitôt en cas de désertion (cette dernière précision trouvée chez H. Mongault).
  22. Manteau de gros drap, caftan de cocher.
  23. Quintillien, estropié. Il s’agit sans doute de l’intendant.
  24. C’est-à-dire le village où habite Vlass, village qui est la propriété du seigneur, âmes (chefs de famille) comprises…
  25. Autre impôt. Une étude savante :
    https://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2018-2-page-109.htm

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Répertoire général des traductions de ce blog :

https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

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La clique de « Kliniken » vue par Julie Duclos
Quinze ans après Jean-Louis Martinelli, Julie Duclos met en scène « Kliniken » du dramaturge suédois Lars Noren. Entre temps l’auteur est décédé (en 2021), entre temps les guerres en Europe ont continué en changeant de pays. Immuable, la salle commune de l’hôpital psychiatrique où se déroule la pièce semble jouer avec le temps. Troublant.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Un poète palestinien : Tawfik Zayyad
Cette poésie simple, émouvante, populaire et tragique a circulé d'abord sous les tentes des camps de réfugiés, dans les prisons avant d'être lue, apprise et chantée dans toute la Palestine et dans tout le monde arabe.
par mohamed belaali
Billet de blog
La comédie des catastrophes
Au Théâtre de la Bastille, le collectif l'Avantage du doute dresse un hilarant portrait de la société contemporaine pour mieux en révéler ses maux. De l’anthropocène au patriarcat, de la collapsologie aux comédiennes mères ou non, du besoin de tendresse des hommes, « Encore plus, partout, tout le temps » interroge les logiques de puissance et de rentabilité par le biais de l’intime.
par guillaume lasserre
Billet de blog
La chanson sociale, comme levier d’empowerment Bernard Lavilliers en concert
Dans la veine de la chanson sociale française, l’artiste Bernard Lavilliers transmet depuis plusieurs décennies la mémoire longue des dominés, leurs souffrances, leurs richesses, la diversité des appartenances et propose dans ses narrations festives et musicales. Balzac disait que «Le cabaret est le Parlement du peuple ». En quoi la chanson sociale est-elle un levier de conscience politique ?
par Béatrice Mabilon-Bonfils