M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 25 mars 2020

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Le garçon en caoutchouc (Dmitri Grigorovitch)

Voici le dernier texte important de Grigorovitch, datant de 1883. Trois ans plus tard, l'auteur, homme généreux, joua un certain rôle dans la destinée de Tchékhov...

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

      Dmitri Vassiliévitch Grigorovitch (1822-1899) est un écrivain russe qui eut son heure de gloire approximativement entre 1845 et 1855, avant d’être éclipsé par les auteurs majeurs, Tourguéniev, Tolstoï, Gontcharov et Dostoïevski, notamment. Des auteurs de moindre envergure prirent même sa place, durant les années soixante, dans l’ombre qui restait. Cet écrivain qui se situait dans le courant appelé « L’École naturelle » – pour laquelle l’individu est déterminé par les conditions matérielles de son milieu – et s’inspirait de Gogol, a donné des essais de type ethno-sociologique, comme son étude des joueurs d’orgue de Barbarie à Saint-Pétersbourg, des romans où il a étudié la condition des paysans, tantôt sous l’angle de la brutalisation des mœurs liée au servage, tantôt pour dégager des traits caractéristiques de la paysannerie russe, des nouvelles portant sur les classes moyennes de Saint-Pétersbourg. Ses romans paysans lui ont valu à la fois les foudres des Slavophiles pour qui le moujik serait l’élément fondateur d’une humanité nouvelle et l’ironie de gens lui conseillant de laisser ce thème à ceux qui venaient de ce milieu. Peu lui importait, apparemment. De même qu’il supporta son éclipse sans amertume. Il avait très tôt connu le poète-éditeur Niékrassov et le critique Biélinski. Il s’était lié d’amitié avec Dostoïevski avant de rentrer à l’École centrale d’ingénieurs de Saint-Pétersbourg, il le retrouva à cette même école. De mère française, Grigorovitch avait appris le français davantage que le russe : chez lui, on parlait français. Dostoïevski l’aidera et lui fera découvrir la littérature russe. Très sociable alors que Fiodor est plutôt solitaire, Grigorovitch va l’aider à son tour en lui faisant rencontrer Niékrassov et Biélinski et en soutenant avec enthousiasme le premier roman de Dostoïevski, Les pauvres gens

     Les années passent, Grigorovitch est secrétaire de la Société de soutien aux beaux-arts et il est connu pour ses démarches en faveur des jeunes peintres… Il sort de son silence en 1883 pour écrire sa dernière nouvelle, Le garçon en caoutchouc, dont le pauvre héros, Piétia, a le même prénom que celui de la nouvelle rédigée vers 1855, Une famille déplacée (ou Les Transplantés), où se voyait d’après ce qu’on peut lire dans la monumentale Histoire de la littérature russe (Nivat-Etkin et alii), l’influence de Dickens, qui le fascinait.

     Il ne produira plus rien, mais il continue à lire avec passion ce qui paraît. C’est ainsi que les petits récits plus ou moins drolatiques d’un certain Antocha Tchékhontié lui tombent sous l’œil. Il les lit tant et plus, se renseigne, va montrer ces textes à des directeurs de revue… Il va rejouer, quarante ans plus tard, le rôle de bon génie qu’il a exercé lors des débuts de Dostoïevski.

     Le vingt-cinq mars 1886, Tchékhov reçoit une lettre d’affectueuse engueulade de la part de Grigorovitch. Celui-ci a soixante-cinq ans à quelques jours près, l’autre en a vingt-six. Grigorovitch lui promet la plus haute destinée littéraire pour peu qu’il prenne son talent au sérieux, qu’il ne le gâche pas en parsemant de cynisme ses textes et en jouant les dilettante, à commencer par ce ridicule pseudonyme que Grigorovitch déteste, au point de menacer de télégraphier aux éditeurs le vrai nom de l'auteur, en cas de publication d'un recueil : quand on se respecte, on signe de son nom. Et l’on écrit avant tout le reste, quitte à endurer la faim…

     Anton Pavlovitch lui répond le surlendemain que sa lettre l’a « frappé comme la foudre ». Il avait déjà reçu un mot d’encouragement de la part de Souvorine (qui l’éditera par la suite dans sa revue), mais là, c’était comme si le gouverneur lui « avait enjoint de quitter la ville dans les vingt-quatre heures ». Il est prêt à endurer la faim, il connaît, mais il a hélas besoin de dormir de temps en temps. C’est qu’il est médecin et prend cela au sérieux. Il lui faudra du temps pour sortir de son ornière. Il n’évoque pas Platonov, cette pièce écrite quelques années plus tôt, qu’il n’est pas arrivé à faire jouer et qu’on retrouvera en 1920 dans un coffre de banque. Il espère se mettre au travail un peu plus sérieusement à l’été, quand il aura un peu de loisir, éviter le cynisme, etc. Bref, il est fou de joie. Il termine en disant qu’il n’a que vingt-six ans et espère avoir encore le temps de faire quelque chose, même s’il sait que le temps passe vite. Cette dernière remarque est poignante, car la première hémoptysie est survenue plus d’un an auparavant, faisant comprendre au jeune médecin qu’il était tuberculeux. Mais il tient parole : deux ans plus tard, il aura écrit cette magnifique nouvelle, La Steppe, et puis viendront Lueurs, Le Duel

Je rajoute aussi tout en bas une version pdf du texte 

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Le garçon en caoutchouc

(Dmitri Vassiliévitch Grigorovitch)

   « … Quand je suis né, j’ai pleuré ; par la suite, chaque jour de ma vie m’a expliqué pourquoi j’avais pleuré à ma naissance. »

I

     Tempête de neige ! Tempête de neige ! Et si soudainement, si brusquement !!! Jusque là, il faisait très beau. À midi, il gelait un peu ; le soleil, scintillant de façon aveuglante sur la neige et obligeant tout le monde à cligner des yeux, ajoutait à la gaieté et à la bigarrure de la foule fêtant, dans les rues de Saint-Pétersbourg, le cinquième jour du Carnaval2. Cela dura presque jusqu’à trois heures, avant la venue du crépuscule, et soudain une nuée arriva, le vent se leva et il se mit à tomber une neige si dense que, les premières minutes, on ne pouvait plus rien distinguer dans la rue.

     L’agitation et la bousculade se faisaient plus particulièrement sentir sur la place devant le cirque. Le public sorti du spectacle de la matinée pouvait à peine se frayer un chemin au milieu de la foule qui s’écoulait en revenant des tréteaux du Champ-de-Mars2. C’était un pêle-mêle de gens, de chevaux, de traîneaux et de voitures. Dans le tumulte, des exclamations impatientes retentissaient de toutes parts, on entendait les remarques mécontentes et grognonnes des personnes prises au dépourvu par la tempête. Il y en eut même qui se fâchèrent pour de bon et injurièrent copieusement la bourrasque.

     Parmi ces derniers, il convient de mettre au premier rang les responsables du cirque. Et en effet, si l’on considérait le spectacle en soirée et le public qu’on en attendait, la tempête pouvait aisément lui faire du tort. Le Carnaval a incontestablement la vertu mystérieuse d’éveiller en l’homme le sentiment du devoir qui est le sien de consommer des crêpes et de se rendre la vie plus agréable grâce à toutes sortes de réjouissances et de spectacles ; mais d’un autre côté, l’expérience enseigne aussi que le sentiment du devoir peut s’affaiblir et lâcher prise pour des raisons bien moins sérieuses qu’un changement du temps. Quoi qu’il en soit, sur place, la tempête rendait incertaine la réussite de la représentation vespérale ; la crainte naissait même que la caisse du cirque ne souffrît de façon substantielle si le temps ne s’améliorait pas vers huit heures.

     Telles étaient à peu près les réflexions du régisseur du cirque, qui suivait des yeux la foule se pressant vers la sortie. Après la fermeture des portes donnant sur la place, il traversa la salle de spectacle en direction des écuries.

     On avait déjà éteint le gaz dans la salle. En passant entre la rambarde et le premier rang des fauteuils, le régisseur n’arrivait à distinguer, dans l’obscurité, que l’arène du cirque prenant la forme d’une tache ronde vaguement jaunâtre ; tout le reste – les rangées de fauteuils vides, l’amphithéâtre, les galeries supérieures – s’enfonçait dans les ténèbres, noircissant par endroits de façon indistincte, se perdant ailleurs dans une obscurité brumeuse fortement imprégnée de l’odeur aigre-douce des écuries, une odeur d’ammoniaque, de sable humide et de sciure. Sous la coupole, l’air était déjà devenu si dense qu’il devenait difficile de distinguer les contours des fenêtres du haut ; obscurcies de l’extérieur par le ciel gris, à moitié aveuglées par la neige, elles filtraient le jour comme à travers une gelée, laissant passer ce qu’il fallait de lumière pour renforcer l’obscurité dans la partie basse du cirque. Dans toute l’étendue de ce vaste espace sombre, la seule clarté venait d’une raie dorée, toute en longueur entre les demi-draperies pendues sous l’emplacement de l’orchestre ; ce rayon perçait la brume, se perdait et resurgissait à l’autre extrémité, du côté de la sortie en jouant sur les dorures et le velours framboise de la loge du milieu.

     Derrière la draperie laissant ainsi passer ce filet de lumière, des voix se faisaient entendre, ainsi qu’un piétinement de chevaux ; il s’y joignait de temps à autre les aboiements impatients des chiens savants qu’on enfermait aussitôt la représentation terminée. C’était là-bas que se concentrait à présent la vie du bruyant personnel qui, une demi-heure plus tôt, avait animé l’arène du cirque durant la matinée. Le gaz ne brûlait plus que là-bas, éclairant des murs de brique hâtivement blanchis à la chaux. Au bas de ces murs, le long de couloirs arrondis, s’amoncelaient des décorations repliées, des barrières et des tabourets peints, des échelles, des brancards portant des matelas et des tapis, des drapeaux bigarrés enroulés ; à la lueur du gaz se dessinaient nettement, accrochés aux murs, des cerceaux entrelacés de fleurs artificielles ou recouverts d’un fin papier de Chine ; à côté brillait une longue perche dorée et se remarquait  un rideau bleu brodé de paillettes qui décorait le support lors de la danse sur la corde raide. Bref, se trouvaient là tous les objets et tous les dispositifs qui évoquent à l’imagination des hommes volant à travers l’espace, des femmes s’évertuant à sauter à travers un cerceau pour retomber les pieds joints sur le dos d’un cheval lancé au galop, les enfants faisant des culbutes à travers les airs ou suspendus par les pieds sous la coupole.

     En dépit du fait que tout, à cet endroit, rappelait les fréquents et effrayants cas de contusions, de côtes et de jambes cassées, de morts liées à des chutes, du fait que la vie humaine n’y tenait en permanence qu’à un fil et qu’on jouait avec elle comme avec une balle, les gens rencontrés dans ce couloir plein de lumière et dans les loges y attenant étaient pour la plupart joyeux, on entendait surtout là des blagues, des rires et des sifflements.

     Il en était ainsi en ce moment.

     Dans le grand passage reliant le  couloir intérieur aux écuries, on pouvait voir presque tous les membres de la troupe. Les uns avaient déjà eu le temps de se changer et se tenaient en mantilles et en chapeaux à la mode, en vestons et en pardessus ; d’autres venaient juste d’enlever leur blanc de céruse et leur fard rouge et d’enfiler à la hâte un paletot sous lequel apparaissaient leurs jambes serrées d’une culotte de couleur et leurs pieds chaussés de souliers brodés de paillettes, d’autres encore prenaient leur temps et se pavanaient dans le costume qu’ils portaient pendant le spectacle.

     Parmi ces derniers, attirait particulièrement l’attention un homme de petite taille portant un tricot rayé lui couvrant tout le corps, avec deux grands papillons cousus sur la poitrine et dans le dos. Son visage recouvert d’une épaisse couche de céruse, avec des sourcils tracés en équerre à travers son front et des ronds rouges sur ses joues, n’auraient pas permis de lui donner un âge s’il n’avait pas, en ôtant sa perruque sitôt la représentation terminée, découvert  une large calvitie lui traversant le crâne.

     Il évitait visiblement ses collègues et ne se mêlait pas à leurs conversations. Il ne remarquait pas que nombre d’entre eux se poussaient du coude avec des clins d’œil facétieux lorsqu’il passait à proximité.

     En voyant entrer le régisseur, il recula, se détourna rapidement et fit quelques pas en direction des loges ; mais le régisseur s’empressa de l’arrêter.

     « Edwards, attendez un instant ; vous aurez bien le temps de vous déshabiller ! » dit-il en jetant un regard aigu au clown qui s’arrêta visiblement à contrecœur. « Attendez, je vous prie ; je dois juste discuter un peu avec frau3 Braun… Où est madame Braun ? Faites-là venir ici… Ah, frau Braun ! » s’écria le régisseur en s’adressant à une petite femme boiteuse, déjà plus de première jeunesse, portant un manteau qui avait vu passer les ans lui aussi, et un chapeau encore plus vieux que le manteau.

     Frau Braun ne fut pas seule à s’approcher : une fillette d’une quinzaine d’années, maigrichonne, avec des traits fins et de beaux yeux expressifs, l’accompagnait.

     Elle aussi était pauvrement vêtue.

     — Frau Braun, dit précipitamment le régisseur en jetant de nouveau un regard inquisiteur au clown Edwards, monsieur le directeur n’est pas content de vous, aujourd’hui ; de vous ou, ce qui revient au même, de votre fille, il est très mécontent !… Votre fille est tombée trois fois, aujourd’hui, et si maladroitement la troisième fois qu’elle a effrayé le public !

     — Moi-même, j’ai eu peur, dit d’une petite voix frau Braun. Il m’avait semblé que Malkhène4 était tombée sur le côté…

     — Ah, c’est-du-chi-qué ! Il faut répéter davantage, voilà tout ! Le fait est que ce n’est pas possible ; vous touchez cent vingt roubles par mois pour votre fille…

     — Mais, monsieur le régisseur, Dieu m’est témoin, c’est entièrement la faute du cheval qui ne faisait que perdre la mesure ; tandis que Malkhène sautait à travers le cerceau, le cheval a encore changé de pas et Malkhène est tombée… Tout le monde l’a vu, tout le monde vous le dira…

     Tout le monde l’avait vu, en effet, mais tout le monde se taisait. Celle qui était la cause de cette explication se taisait aussi ; elle profita d’un moment où le régisseur ne la regardait pas pour lui jeter un coup d’œil timide.

     — C’est bien connu, dans ces cas-là, c’est toujours la faute du cheval, fit le régisseur. Votre fille va pourtant le monter ce soir.

     — Mais elle ne travaille pas, ce soir…

     — Elle travaillera, madame ! Elle devra travailler !… proféra le régisseur avec irritation. Vous n’êtes pas au programme, c’est exact, reprit-il en montrant une feuille de papier couverte d’écriture et accrochée au mur au-dessus de la planche couverte de craie servant aux artistes à essuyer leurs semelles avant leur entrée en piste, mais c’est égal ; le jongleur Lind est subitement tombé malade, votre fille va remplacer son numéro.

     — J’avais l’intention de la laisser se reposer ce soir, dit frau Braun en baissant définitivement la voix. C’est le Carnaval : on joue deux fois par jour ; la fillette est bien fatiguée…

     — La première semaine du carême est là pour cela, madame ; et, pour finir, le contrat stipule de façon claire, je crois, que les artistes sont tenus de se produire tous les jours et de remplacer leurs collègues en cas de maladie… De façon claire, je crois ; et puis enfin, frau Braun : je trouve honteux d’élever des objections lorsqu’on touche cent vingt roubles par mois, tout bonnement honteux !…

     Après cette réponse tranchante, le régisseur tourna le dos à frau Braun. Mais, avant d’aborder Edwards, il le scruta de nouveau du regard.

     Pour un œil expérimenté, l’air affaibli du clown ainsi que l’ensemble de sa mine, avec ses papillons dans le dos et sur la poitrine, ne présageaient rien de bon ; ils indiquaient clairement au régisseur qu’Edwards était entré dans une période cafardeuse, après quoi, brusquement, il se saoulerait à mort ; on pourrait alors dire adieu à tout ce qu’on misait sur le clown – ce qui se justifiait pleinement vu qu’Edwards était le premier personnage de la troupe, le grand favori du public, l’amuseur numéro un, inventant à chaque représentation ou presque un nouveau truc propre à faire se tordre de rire les spectateurs applaudissant frénétiquement. Bref, c’était l’âme du cirque, son grand ornement et sa principale attraction.

     Seigneur ! Qu’aurait pu dire Edwards en réponse à ses collègues qui se flattaient souvent devant lui de leur notoriété auprès du public, se vantant d’avoir fait le tour des capitales de l’Europe ! De Paris à Constantinople, de Copenhague à Palerme, pas un seul cirque d’une grande ville où l’on n’eût point applaudi Edwards, où son image, dans son costume aux papillons, n’eût point été imprimée sur les affiches ! À lui seul, il pouvait remplacer toute une troupe : il excellait comme cavalier, comme funambule, gymnaste ou jongleur, il était passé maître dans l’art de dresser les animaux — tant les chevaux que les chiens, les singes ou les pigeons –, et, en tant que clown, qu’amuseur, il ne se voyait pas de rival. Mais ses accès de spleen et d’ivrognerie le poursuivaient partout.

     Tout était fichu, dans ces moments-là. Il pressentait toujours l’approche de la maladie ; le cafard s’emparant de lui n’était rien de plus que la conscience intime qu’il avait de l’inutilité de la lutte ; Il s’assombrissait, évitait les gens. Cet homme d’acier souple se changeait en loque – ce qui réjouissait les envieux et éveillait la compassion de ceux, parmi les artistes de valeur, qui reconnaissaient son prestige et l’aimaient : il faut bien avouer qu’ils n’étaient pas nombreux. L’attitude d’Edwards froissait l’amour-propre de la majorité, car il ne traitait pas différemment un artiste de premier plan, fameux, qui rejoignait la troupe et un simple mortel d’origine obscure. Il était même évident qu’il préférait ce dernier.

     Lorsqu’il était bien portant, on le voyait sans cesse en compagnie de l’un ou de l’autre des enfants de la troupe ; à défaut d’enfant, il s’occupait d’un chien, d’un singe, d’un oiseau, etc ; ses attachements étaient très soudains, et très vifs. Il s’y livrait à chaque fois avec d’autant plus d’obstination qu’il devenait plus taciturne vis-à-vis de ses camarades, les fuyant et s’assombrissant toujours plus.

     La direction du cirque pouvait encore compter sur lui durant la première phase de sa maladie. Les représentations n’avaient pas encore cessé de lui faire de l’effet. Sortant de sa loge dans son maillot aux papillons, portant une perruque rousse, la figure maquillée de blanc et de rouge et les sourcils tracés perpendiculairement, on le voyait encore s’encourager en rejoignant ses camarades et en se préparant à paraître dans l’arène.

     Écoutant les premières salves d’applaudissements, les « bravo ! », les sons venus de l’orchestre, il revenait progressivement à la vie, s’animait pour ainsi dire, et il suffisait que le régisseur criât : « En avant, les clowns ! » pour qu’il s’élançât impétueusement sur la piste, devançant tous les autres ; et dès cet instant, au milieu des explosions de rire et des bravos enthousiastes, il n’arrêtait pas de pousser des cris larmoyants et de faire d’aveuglantes culbutes, son corps n’étant plus, à la lumière du gaz, que le scintillement d’une rotation incessante…

     Mais la représentation s’achevait, on éteignait le gaz, et tout disparaissait comme par enchantement ! Sans son costume, démaquillé, Edwards avait seulement l’air d’un homme en proie à l’ennui, évitant soigneusement les discussions et les conflits. Cela durait quelques jours, après quoi venait la maladie proprement dite ; là, plus rien n’aidait : il oubliait alors tout ; il oubliait ses affections, il oubliait jusqu’au cirque qui, avec sa piste éclairée et son public applaudissant, était le seul intérêt de son existence. Il disparaissait entièrement, tout y passait, il buvait ses économies, vendant pour boire non seulement son maillot aux papillons, mais encore sa perruque et ses souliers à paillettes.

     On comprend à présent pourquoi le régisseur, qui observait depuis le début du Carnaval la mélancolie grandissante du clown, le regardait avec tant d’inquiétude. S’approchant de lui et lui prenant le bras avec ménagement, , il l’entraîna à l’écart.

     — Edwards, dit-il en baissant la voix et sur un ton tout à fait amical, nous sommes vendredi, aujourd’hui ; il ne reste que samedi et dimanche – deux jours en tout ! Vous pouvez bien attendre, hein ?… Je vous le demande, le directeur vous en prie également… Pensez au public, enfin ! Vous savez à quel point il vous aime ! Deux jours ! ajouta-t-il en lui attrapant le bras qu’il fit légèrement osciller.  À propos, vous vouliez me parler du garçon en caoutchouc, reprit-il, visiblement surtout pour distraire Edwards, car il  savait que ces derniers temps le clown avait témoigné une sollicitude particulière au gamin, ce qui était également l’indice de l’approche de la maladie : vous disiez qu’il avait l’air de travailler moins bien. Cela n’a rien d’étonnant : le garçon est aux mains d’un sombre idiot, d’un imbécile qui ne peut que l’abîmer ! Que lui arrive-t-il ?

     Sans dire un mot, Edwards se tâta les reins de la main, puis se tapota la poitrine.

     — Le garçon ne va pas bien ici et là, dit-il en détournant le regard.

     — Néanmoins, nous ne pouvons pas renoncer à lui maintenant ; il est à l’affiche ; jusqu’à dimanche, nous n’avons personne pour le remplacer ; qu’il travaille encore deux jours, il pourra alors se reposer, dit le régisseur.

     — Il peut aussi ne pas le supporter, répliqua le clown d’une voix sourde.

     — Pourvu seulement que vous, vous teniez bon, Edwards ! Pourvu seulement que vous ne nous abandonniez pas ! reprit vivement le régisseur avec même de la tendresse dans la voix et en se remettant à imprimer un balancement au bras d’Edwards.

     Mais le clown ne répondit que par une sèche poignée de mains, lui tourna le dos et s’en alla se déshabiller.

     Il s’arrêta cependant quand il passa devant la loge du garçon en caoutchouc, ou, plus exactement, la loge de l’acrobate Becker, puisque le garçon était seulement l’élève de celui-ci. Ayant ouvert la porte, Edwards pénétra dans une pièce très petite et basse, aménagée sous la première galerie des spectateurs ; la chaleur et la touffeur y étaient insupportables ; une odeur de tabac, de pommade et de bière se mêlait à l’air des écuries réchauffé par le gaz ; d’un côté, on pouvait admirer une petite glace dans un cadre en bois couvert de poudre ; auprès de lui, au mur recouvert d’un papier peint crevassé un peu partout, pendait un maillot ayant l’air d’une peau humaine écorchée ; plus loin s’avançait sur un clou de bois une chapka pointue en feutre, avec une plume de paon sur le côté ; des pourpoints bariolés, brodés de paillettes et des pièces d’habits ordinaires s’amoncelaient dans un coin sur une table. Une autre table et deux chaises en bois complétaient ce mobilier. Sur l’une des chaises siégeait Becker, parfaite image de Goliath.  La force physique se donnait à voir dans chacun de ses muscles, dans la charpente de ses os, dans son cou courtaud aux veines gonflées, de sa petite tête ronde frisottée et fort pommadée. Il semblait moins avoir été coulé dans un moule que taillé dans un matériau grossier, à l’aide d’un instrument lui-même sommaire ; bien qu’il parût ne pas avoir quarante ans, il semblait lourd et pataud – ce qui ne l’empêchait pas le moins du monde de s’estimer le plus bel homme de la troupe et de penser que son apparition sur la piste dans son maillot couleur chair causait le naufrage des cœurs féminins. Becker avait déjà ôté son costume, il était en chemise et, assis, se rafraîchissait en buvant une chope de bière.

     Sur l’autre chaise se tenait un garçon maigrichon d’une huitaine d’années, également frisé mais blond et entièrement nu. Il n’avait pas encore perdu l’échauffement dû à la représentation ; on voyait briller la sueur ça et là sur ses membres fluets, ainsi qu’au creux de sa poitrine ; le petit ruban bleu lui ceignant le front et retenant ses cheveux était trempé ; de grandes plaques de transpiration couvraient le maillot qui gisait sur ses genoux. Le garçon était assis, immobile et timide , comme puni ou s’attendant à être puni.

     Il leva les yeux seulement quand Edwards entra dans la loge.

     — C’est pour quoi ? dit Becker sans aménité en regardant le clown d’un air mi-fâché, mi-railleur.

     — Ça va, Karl, répliqua Edwards d’une voix conciliante, ce qui lui coûtait visiblement un certain effort. Fais plutôt cela : laisse-moi le garçon jusqu’à sept heures ; de quoi faire une promenade avec lui avant la représentation… Je l’emmènerai sur la place voir les tréteaux…

     La figure de l’enfant s’anima nettement, mais il n’osa pas se manifester.

     — Ça ne doit pas être, dit Becker. Je ne le permettrai pas ; il a mal travaillé aujourd’hui.

     Des larmes brillèrent dans les yeux du garçon ;  ayant jeté à la dérobée un regard à Becker, il se dépêcha de les ouvrir tout grands pour que celui-ci ne remarquât rien.

     — Il travaillera mieux ce soir, reprit Edwards en cherchant toujours à amadouer l’autre. Écoute-moi donc : pendant que le garçon se rafraîchira, je ferai apporter de la bière du buffet…

     — J’en ai, de la bière, pas besoin de toi ! l’interrompit grossièrement Becker.

     — Eh bien, comme tu veux ; mais le garçon serait plus gai ; s’ennuyer ne vaut rien à notre métier ; tu le sais toi-même : la joie donne de la force et de la vivacité…

     — Ça me regarde ! trancha Becker, visiblement de mauvaise humeur.

     Edwards ne fit plus d’objections. Il jeta un autre coup d’œil  à l’enfant qui s’efforçait toujours de ne pas pleurer, hocha la tête et sortit de la loge.

     Karl Becker but le reste de sa bière et ordonna au garçon de s’habiller. Quand ils furent tous les deux prêts, l’acrobate prit sur la table une cravache qu’il fit siffler en l’air, cria : « Marche ! » et s’en fut dans le couloir en poussant son élève devant lui.

     En les voyant sortir au-dehors, on avait sans le vouloir l’impression d’un poussin chétif et déplumé accompagné d’un énorme verrat bien engraissé…

     Une minute plus tard, le cirque était vide ; il n’y restait que les garçons d’écurie occupés à étriller les chevaux pour la représentation du soir.

  1. Un Mardi Gras étalé sur une semaine, avant le début du Grand Carême de Pâques.
  2. Ce terrain reçut, depuis le début du XVIIIe siècle, diverses appellations, dont celle de « Prairie de l’Impératrice » que l’on trouve dans le texte russe.
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Champ_de_Mars_(Saint-P%C3%A9tersbourg)
  3. Transcrit de l’allemand dans le texte russe.
  4. Elle réapparaître au chapitre VI sous le nom d’Amalia. Malkhène est donc un diminutif.

II

     L’élève de Becker s’appelait « le garçon en caoutchouc » seulement sur les affiches ; son véritable prénom était Piétia1; il eût d’ailleurs été plus exact de l’appeler : le malheureux garçon.

     Son histoire était très courte ; du reste, on ne voit pas comment elle aurait pu être longue et compliquée alors qu’il avait seulement huit ans !

     Ayant perdu sa mère avant d’avoir cinq ans, il s’en souvenait cependant fort bien. Il pouvait voir devant lui se tenir une femme maigre aux cheveux blonds, un peu clairsemés et toujours mal peignés qui tantôt le caressait en lui remplissant la bouche de tout ce qui lui tombait sous la main, oignons, morceaux de pâté en croûte, de hareng ou de pain, tantôt lui tombait dessus sans crier gare, lui criant dessus et se mettant à le frapper sans regarder où ni avec quoi. Piétia n’en repensait pas moins souvent à sa mère.

     Il ignorait bien sûr les détails concernant sa famille. Il ne savait pas que sa maman était ni plus ni moins qu’une Finnoise, bonne mais très fantasque, allant de maison en maison en qualité de cuisinière, chassée de partout en partie en raison d’une faiblesse de cœur exagérée et de perpétuelles histoires d’amour, en partie pour le peu de soin avec lequel elle traitait la vaisselle, qui semblait se casser par pur caprice entre ses mains.

     Elle réussit un jour à tomber sur une bonne place ; là encore, elle la lâcha. Moins de deux semaines après son entrée en fonction, elle annonça qu’elle allait épouser un soldat en congé temporaire. Aucune exhortation ne put ébranler sa résolution. Les Finnois sont des gens têtus, à ce qu’on dit. Mais son fiancé, pour être Russe, se distinguait probablement par une égale obstination. Il avait en outre, de son côté, des raisons bien plus sérieuses. Portier dans une grand maison, il pouvait dans une certaine mesure se considérer comme un homme clairement établi à demeure. À vrai dire, son logement sous l’escalier n’était pas d’un grand confort : le plafond y était mansardé au point qu’un homme de haute taille pouvait difficilement se tenir debout en-dessous ; mais il y a des gens qui sont encore plus à l’étroit ; et puis, quand l’appartement est gratuit, on ne fait pas le difficile.

     Raisonnant ainsi, le suisse n’arrivait pas à se décider, jusqu’au jour où il eut l’occasion d’acheter à très bas prix un samovar au marché Apraxine. Ses hésitations trouvèrent là un terrain plus ferme. S’occuper d’un samovar n’était en effet, en quelque sorte, pas une affaire d’homme ; la machine réclamait visiblement un autre moteur ; une maîtresse de maison s’imposait d’elle-même, pour ainsi dire.

     Anna (ainsi s’appelait la cuisinière) présentait aux yeux du suisse des avantages particuliers : d’abord, il la connaissait déjà un peu ; ensuite, le fait qu’ils étaient voisins – elle habitait la maison d’à côté – facilitait grandement leurs entretiens et lui faisait donc gagner du temps, ce temps précieux aux employés.

     La demande en mariage fut faite, acceptée avec joie, la noce eut lieu et Anna déménagea pour s’installer chez son mari sous l’escalier.

     Ce fut une vie de coq en pâte les deux premiers mois. Le samovar bouillonnait du matin au soir, et la vapeur passant sous le montant de la porte s’élevait en nuages vers le plafond. Ensuite cela devint quelconque ; les choses finirent par se gâter quand ce fut le temps des couches et juste après, bon gré mal gré, celui du baptême. Pour la première fois, la pensée vint plus ou moins au portier qu’il s’était un peu hâté de se ligoter lui-même avec les liens du mariage. En homme franc, il exprima ouvertement ses sentiments. Et ce furent des reproches, des gros mots, le début des disputes. En fin de compte, le portier perdit sa place  au motif que le vacarme perpétuel sous l’escalier et les cris du nouveau-né importunaient les locataires.

     Ce dernier point était assurément injuste. Le bébé était né si chétif, si débile qu’on n’espérait guère le voir survivre même une journée : sans la blanchisseuse Varvara2, une compatriote d’Anna qui, sitôt l’enfant né, s’était empressée de l’élever dans ses bras et de le secouer jusqu’à ce qu’il poussât un cri et se mît à pleurer, le nouveau-né aurait fort bien pu justifier ce pronostic. Il faut ajouter que l’air sous l’escalier n’était  vraiment pas assez salubre pour redonner en une journée des forces à l’enfant et développer ses poumons au point que ses cris pussent déranger qui que ce soit. Toute l’affaire, en vérité,  se résumait au désir d’éloigner ces parents agités.

     Un mois plus tard, le portier fut réclamé à sa caserne et le soir même tout le monde savait que son régiment partait en campagne, et lui avec.

     La séparation proche donna lieu à un rapprochement des époux ; lors des adieux, les larmes coulèrent en abondance, la bière encore davantage.

     Mais, une fois le mari parti, les tourments reprirent pour trouver une place. C’était seulement plus difficile, à présent ; presque personne ne voulait prendre Anna avec son enfant. Une année s’écoula de la sorte, tant bien que mal.

     Anna fut un jour convoquée à la caserne, on lui annonça que son mari avait été tué et on lui délivra un passeport de veuve.

     Comme chacun se le figurera sans peine, cela n’améliora nullement sa situation. Certains jours, elle n’avait pas de quoi acheter du hareng et du pain pour elle et son enfant ; sans les braves gens qui fourraient parfois une tranche de pain ou une pomme de terre dans la main de l’enfant, il aurait à coup sûr complètement dépéri et serait mort d’inanition. Le sort eut enfin pitié d’Anna. Grâce à la compassion de sa compatriote Varvara, elle entra comme blanchisseuse chez des fabricants de bouchons du côté de la rivière Noire3.

     Là, elle put réellement pousser un soupir de soulagement. Là, le garçon ne dérangeait personne ; il pouvait suivre sa mère partout en s’accrochant comme il voulait au bas de sa jupe.

     C’était particulièrement agréable l’été, lorsque, vers le soir, l’activité de la fabrique s’arrêtait, que le bruit cessait, il ne restait alors que les femmes en service chez les patrons. Fatiguées par le travail dans la chaleur de la journée, les femmes descendaient au train de bois flottant sur la rivière, s’asseyaient sur des bancs et se mettaient à tailler une bavette tout à loisir, pimentant ce bavardage de rires et de saillies.

     Dans le feu de la discussion, bien peu voyaient l’ombre couvrir graduellement les saules de la berge, tandis que le soleil couchant se faisait toujours plus éclatant ; pas plus qu’elles ne voyaient soudain se faufiler, de derrière le coin de la datcha voisine, un rayon de soleil oblique qui attrapait brusquement la cime des arbres et le bord des palissades, et le tout venait se refléter, en compagnie d’un nuage, dans l’eau dormante ; au même moment, des hordes de cousins apparaissaient dans la chaleur de l’air au-dessus de la rivière, et leur redescente inquiète vers l’eau annonçait le même beau temps pour le lendemain.

     Ce fut sans conteste la période la plus heureuse de la vie du garçon qui n’était pas encore en caoutchouc, mais juste un garçon ordinaire, comme tous les autres. Que de fois, par la suite, il devait reparler de la rivière Noire au clown Edwards ! Mais Piétia parlait vite et avec entrain ; Edwards comprenait à peine le russe ; de là naissaient sans cesse toutes sortes de malentendus. S’imaginant que le garçon lui racontait un rêve merveilleux et ne sachant quoi dire, Edwards se contentait habituellement  de lui caresser les cheveux à rebrousse-poil et de rire d’un air bon enfant.

     Ainsi, Anna vivait de façon très supportable ; mais une année passa, puis une autre, et la voilà qui annonça de nouveau de façon inopinée qu’elle se remariait. « Hein ? Comment ? Avec qui ? » entendit-on de tous les côtés. Il s’avéra cette fois que le futur était un apprenti tailleur. Comment et où ils avaient fait connaissance, personne ne le savait. À la vue du fiancé, la stupéfaction fut générale et définitive : l’homme était grand comme un dé à coudre, complètement ratatiné, avec un visage jaune comme un oignon trop cuit, boitant de surcroît du pied gauche, bref, le parfait crevard.

     Personne n’y comprenait rien. Celui qui pouvait le moins comprendre, c’était bien sûr Piétia. Il pleura amèrement en quittant la rivière Noire, et sanglota encore plus fort à la noce de sa mère lorsque, à la fin des ripailles, l’un des invités attrapa son beau-père par la cravate et entreprit de l’étrangler, tandis que sa mère se jetait sur eux en criant pour les séparer.

     Quelques jours à peine suffirent pour que ce fût le tour d’Anna de regretter sa hâte à se ligoter elle-même avec les liens du mariage. Mais les regrets venaient trop tard, la chose était faite. Le tailleur passait la journée à son atelier, il ne rentrait dans son cagibi que le soir, toujours accompagné d’amis dont le meilleur était celui qui s’apprêtait à l’étrangler lors de la noce. Chacun d’eux apportait à tout de rôle de la vodka, une beuverie commençait qui se terminait en général en pugilat. Dans la bagarre, Anna recevait toujours sa part de beignes, de même que l’enfant, au passage. Une vraie galère ! Le pire, pour Anna, était que son mari, sans qu’on sût pourquoi, avait pris Piétia en grippe ; il l’avait regardé de travers dès le premier jour et, dès qu’il était saoul, menaçait d’aller le noyer dans une trouée dans la glace de la rivière.

     Comme le tailleur disparaissait des jours entiers d’affilée, buvant tout son argent, il ne restait pas de quoi acheter un bout de pain ; pour assurer sa subsistance ainsi que celle de son enfant, Anna allait travailler à la journée. Elle confiait alors le garçon à une vieille femme habitant la même maison qu’elle ; l’été, la vieille vendait des pommes, et l’hiver, place Siennaya, elle faisait commerce de pommes de terre cuites, prenant soin de couvrir d’un torchon la marmite en fonte sur laquelle elle s’asseyait commodément  lorsque le froid était vif au dehors. Elle traînait partout avec elle  Piétia, qui l’aimait et l’appelait  grand-mère.

     Au bout de quelques mois, le mari d’Anna disparut complètement ; les uns disaient l’avoir vu à Kronstadt, d’autres assuraient qu’il avait clandestinement modifié son passeport et était allé s’établir à Chlisselbourg4, à « Chliouchino », comme on disait le plus souvent.

     Au lieu d’éprouver du soulagement, Anna se sentit alors complètement épuisée. Elle devint comme folle, le visage amaigri, le regard inquiet, la poitrine creusée, toute décharnée ; ajoutez à cette allure pitoyable qu’elle avait complètement usé ses vêtements ; elle n’avait plus rien à se mettre, ni à engager ; elle n’avait que des loques sur elle. Pour finir, elle disparut à son tour. On réussit à savoir que la police l’avait ramassée dans la rue, à bout de forces, en pleine inanition. On l’amena à l’hôpital. Sa compatriote, la blanchisseuse Varvara, lui rendit visite et rapporta aux gens de sa connaissance qu’Anna ne reconnaissait plus personne et qu’elle allait d’un jour à l’autre rendre son âme à Dieu.

     Ce qui se produisit.

     Au nombre des souvenirs de Piétia, il y avait aussi le jour de l’enterrement de sa mère. Les derniers temps, il l’avait peu vue et s’était quelque peu déshabitué d’elle ; il la regrettait néanmoins  et pleurait – à vrai dire, il pleurait surtout à cause du froid. C’était une rude matinée de janvier ; du ciel bas et gris tombait une petite neige froide ; poussée par les rafales de vent, elle venait piquer les visages comme de petites aiguilles et courait par vagues dans la rue gelée.

     Suivant le cercueil entre la grand-mère et la blanchisseuse Varvara, Piétia sentait une douleur insupportable lui comprimer les doigts et les orteils ; même sans cela, du reste, il aurait eu du mal à suivre le train des autres marcheurs ; il était vêtu de bric et de broc : des bottes d’occasion dans lesquelles ses pieds flottaient comme dans des barques ; un petit manteau impossible à passer sans en avoir relevé les pans pour les attacher à la ceinture, un chapeau obtenu en sollicitant un concierge, qui glissait et lui descendait sur les yeux à chaque instant, l’empêchant de voir la route. Par la suite, étroitement familiarisé avec la fatigue des jambes et du dos, il se souvenait tout de même de l’épuisement ressenti en accompagnant la défunte.

     En revenant du cimetière, la grand-mère et Varvara eurent une longue discussion pour savoir que faire du garçon, désormais. Bien sûr, il était fils de soldat, il fallait en faire un cantoniste5, conformément à la loi, mais comment s’y prendre ? Qui, en fin de compte, allait se charger des démarches en courant partout ? C’était uniquement l’affaire de gens disposant de temps et en outre à l’esprit pratique. Le garçon poursuivit son existence, ballotté à droite et à gauche, d’une vieille à l’autre. On ne sait quel destin eût été le sien si la blanchisseuse Varvara ne s’en était pas de nouveau mêlée.   

  1. Diminutif de Piotr : Pierre.
  2. Correspond à notre Barbara.
  3. Village proche de Saint-Pétersbourg, au bord d’un affluent de la Néva. Note trouvée sur le site de la Bibliothèque russe et slave, et retrouvée sur Wikipedia.
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Chlisselbourg
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Cantoniste

III

     En rendant visite à la grand-mère, chez qui elle trouvait le garçon, Varvara prenait parfois ce dernier quelques jours chez elle.

     Elle habitait rue Mokhovaïa1, au sous-sol de la deuxième cour2 d’une grande maison. Sur la même cour, mais au-dessus, logeaient quelques membres de la troupe d’un cirque voisin ; ils occupaient des chambres voisines, en enfilade dans un couloir sombre. Varvara les connaissaient tous très bien pour laver sans arrêt leur linge. En montant chez eux, elle traînait souvent Piétia avec elle. Ils savaient tous l’histoire de l’enfant, qu’il était orphelin de père et de mère, sans famille ni clan. En discutant avec eux, Varvara exprima à plusieurs reprises l’idée que, voilà, ce serait une bonne chose que l’un de ces messieurs ait pitié de l’orphelin et le prenne en apprentissage. Mais personne ne s’y décidait, chacun avait visiblement ses propres soucis en quantité suffisante. Une seule personne ne disait ni oui ni non, il lui arrivait même de regarder attentivement le garçon. Il s’agissait de l’acrobate Becker.

     Il faut croire qu’entre Varvara et lui se tinrent en même temps comme des pourparlers secrets et plus précis à ce sujet, car un jour, ayant guetté le moment où tous les autres messieurs étaient partis à la répétition et où il ne restait plus que Becker sur place, Varvara se hâta de conduire Piétia en haut et alla tout de suite dans la chambre de l’acrobate.

     Becker avait l’air d’attendre quelqu’un. Assis sur une chaise, il fumait une pipe de porcelaine au tuyau recourbé et orné de glands ; sur sa tête se pavanait un petit bonnet plat brodé de perles, incliné sur le côté ; sur la table devant lui se trouvaient trois bouteilles de bière, deux vides et une tout juste entamée.

     Le visage boursouflé de l’acrobate, ainsi que son épais cou de taureau, étaient tout rouges ; l’assurance et le maintien de Becker ne laissaient aucun doute sur le fait que même ici, chez lui, il était rempli du sentiment de sa propre beauté. Il était clair que ses camarades se moquaient de lui seulement par jalousie !

     Ayant l’habitude de se montrer en beauté au public, il prit une pose même devant la blanchisseuse.

     — Eh bien voilà, Karl Bogdanovitch, voici le garçon ! dit Varvara en faisant avancer Piétia.

     Il faut noter que leur dialogue avait lieu dans un drôle de charabia. Varvara écorchait les mots en les prononçant à la finnoise ; Becker mugissait davantage qu’il ne parlait, cherchant des mots en russe qui, chez lui, sortaient moitié en allemand, moitié dans une langue absolument inconnue.

     Ils arrivaient néanmoins à se comprendre.

     — Bien, dit l’acrobate, mais pas possible à moi comme ça ; il faut déshabiller le gâçon…

     Jusque là, Piétia se tenait immobile, jetant de timides coups d’œil à Becker ; les derniers mots le firent reculer et agripper fortement la jupe de la blanchisseuse. Mais lorsque Becker réitéra ses exigences et que Varvara, l’ayant fait tourner vers elle, entreprit de le déshabiller, Piétia se cramponna convulsivement à elle, se mit à crier et à se débattre comme un poulet sous le couteau du cuisinier.

     — Qu’est-ce qui te prend ? Quel petit idiot, vraiment ! De quoi as-tu peur ? Déshabille-toi donc, mon petit père… ce n’est rien… regarde-toi, petit bêta ! répétait la blanchisseuse en s’efforçant de faire lâcher prise au garçon tout en s’empressant de déboutonner son pantalon.

     Mais le garçon ne se laissait absolument pas faire : saisi par la peur, il se tortillait comme une anguille et glissait au sol en remplissant toute la bâtisse de ses cris.

     Karl Bogdanovitch perdit patience. Posant sa pipe sur la table, il s’approcha du garçon et, sans prêter attention au fait que celui-ci se débattait de plus belle, ll l'attrapa vivement dans ses bras. Piétia n’eut pas le temps de s’en apercevoir que déjà il se sentait coincé entre les gros genoux de l’acrobate. En un clin d’œil, ce dernier lui enleva sa chemise et son pantalon ; après quoi il le souleva comme un fétu, le plaça, nu, en travers de ses genoux et se mit à lui palper la poitrine et les côtés, appuyant du pouce aux endroits qui ne le satisfaisaient pas d’emblée, et envoyant une tape au garçon à chaque fois que celui-ci, en se tordant, l’empêchait de poursuivre l’opération.

     La blanchisseuse plaignait Piétia : Karl Bogdanovitch appuyait très fort à tel et tel endroit ; d’un autre côté, elle avait peur d’intervenir dans la mesure où c’était elle qui avait  amené le garçon, et où l’acrobate lui avait promis de se charger de son éducation s’il s’avérait de quelque utilité. Debout devant le garçon, elle essuyait précipitamment les larmes qu’il versait, en essayant de le convaincre de ne pas avoir peur, de le persuader que Karl Bogdanovitch ne lui ferait aucun mal, qu’il se bornerait à l’examiner !…

     Mais quand l’acrobate plaça soudain l’enfant sur ses genoux en lui faisant présenter son dos et qu’il se mit à lui arquer les épaules en arrière, faisant à nouveau pression avec ses doigts entre les omoplates du garçon, quand la maigre poitrine nue du garçon fit brusquement saillie, les côtes en avant et que sa tête se rejeta en arrière, l’enfant semblant mourir de douleur et d’effroi, Varvara ne put y tenir ; elle se précipita pour le reprendre. Elle n’en eut même pas le temps, Becker lui rendit Piétia qui revint aussitôt à lui et continua simplement à trembler et à s’étouffer dans ses sanglots.

     — Assez, petit père, assez ! Tu vois, on ne t’a rien fait !… Karl Bogdanovitch voulait juste t’examiner… répétait la blanchisseuse en multipliant les caresses à l’enfant.

     Elle jeta un coup d’œil à la dérobée à Becker, qui acquiesça de la tête et se reversa un verre de bière.

     Deux jours plus tard, la blanchisseuse eut besoin de déployer beaucoup de ruse pour passer définitivement le garçon à Becker. Ni les nouvelles chemises d’indienne, achetées par Varvara de ses propres deniers, ni les pains d’épice à la menthe ne firent l’affaire, pas plus que les exhortations ou les cajoleries. Piétia avait peur de crier, comme sa remise avait lieu dans la chambre que nous savons ; il pressait étroitement son visage éploré contre le bas de la jupe de la blanchisseuse et s’accrochait éperdument, désespérément, à ses mains à chaque pas qu’elle faisait vers la porte pour le laisser seul avec Karl Bogdanovitch.

     Tout cela finit par ennuyer l’acrobate. Il attrapa le garçon par le col, le détacha de la jupe de Varvara et, dès que la porte claqua derrière elle, il plaça l’enfant devant lui et lui ordonna de le regarder bien en face.

     Piétia continuait à trembler comme sous l’effet de la fièvre ; son visage émacié et maladif parut se ratatiner ; il y passa comme l’expression pitoyable et rabougrie d’un vieillard.

     Becker lui prit le menton, lui ramena le visage de son côté et répéta son ordre.

     — Bon, gâçon, ‘coute, dit-il en brandissant un index menaçant sous le nez de Piétia, quand tu veux là-bas… (il indiqua la porte), ce sera ici ! (il montra le bas du dos), und fest! und fest ! ajouta-t-il en le relâchant pour boire le reste de sa bière.

     Le jour même, il l’amena au cirque. On s’y affairait, faisant en hâte des préparatifs de départ.

     Le lendemain, la troupe entière se transportait à Riga avec les chevaux et les bagages pour la saison estivale.

     Au début, la nouveauté et la variété des impressions effrayèrent Piétia davantage qu’elles n’éveillèrent sa curiosité. Il se tapit dans un coin comme un petit animal sauvage, regardant les gens passer devant lui en courant et en traînant des objets mystérieux pour lui. La tête blonde de ce garçon inconnu attira l’attention de certains, mais on avait autre chose à faire ! Et tous passaient leur chemin.

     Ce dernier détail redonna un peu de courage à Piétia ; ayant repéré du regard l’un ou l’autre coin, il profitait d’un moment où il n’y avait personne à proximité pour y courir.

     Il atteignit ainsi, de proche en proche, les écuries. Seigneur, que de chevaux il y avait là ! Luisant sous la lumière du gaz, leurs dos s’étiraient en rangées allant se perdre dans l’épaisse obscurité au loin sous les voûtes ; Piétia fut particulièrement frappé par la vue de certains chevaux à peine plus grands que lui.

     Toutes ces impressions étaient si fortes qu’il lui arriva à plusieurs reprises de se réveiller en criant, la nuit ; mais, n’entendant à côté de lui que les puissants ronflements de son maître, il se rendormait.

     Pendant dix jours, le temps que le cirque arrive à Riga, Piétia fut livré à lui-même. Dans son wagon, les gens qui l’entouraient n’étaient plus tout à fait des étrangers ; il avait eu le temps de s’habituer à beaucoup d’entre eux ; c’étaient souvent des gens joyeux qui plaisantaient, chantaient et ne lui inspiraient aucune frayeur. Certains, comme le clown Edwards, lui tapotaient même la joue en passant, et une femme lui donna même une fois une tranche d’orange. Bref, il commençait un peu à s’acclimater, et se serait même trouvé tout à fait bien si tout autre que Karl Bogdanovitch l’eût pris avec lui. Il ne pouvait absolument pas se faire à ce dernier ; devant lui, Piétia se taisait aussitôt, se recroquevillant et cherchant juste le moyen de ne pas se mettre à pleurer.

     Le début de son instruction lui fut particulièrement pénible. Après les premiers essais, Becker fut convaincu qu’il ne s’était pas trompé au sujet du garçon ; Piétia était léger comme une plume et souple au niveau des articulations ; il manquait bien sûr de force musculaire pour manœuvrer ces qualités innées, mais ce n’était pas un grand mal. Becker  ne doutait pas que la vigueur ne s’acquît dans les exercices. Son élève confirmait en partie cette conviction. Un mois après qu’il eut chaque jour, matin et soir, fait asseoir le garçon par terre en l’obligeant à se courber jusqu’à ce que sa tête rejoignît ses pieds, Piétia se trouva à même d’exécuter lui-même la manœuvre sans l’aide de son précepteur. Il lui était incomparablement plus difficile de se courber en arrière pour que sa nuque touchât ses talons ; petit à petit, cependant, il s’y habitua également. En prenant son élan, il commençait aussi à sauter avec adresse par-dessus une chaise ; cependant, lorsque Becker exigeait de son élève qu’il ressautât de l’autre côté de la chaise en retombant non sur les pieds mais sur les mains, les jambes en l’air, il y arrivait rarement ; Piétia dégringolait la figure en avant ou tombait sur la tête, au risque de se rompre le cou.

     Echecs et contusions n’étaient d’ailleurs que pour une petite part dans son chagrin ; la plus grosse part venait des bourrades dont le gratifiait à chaque fois Becker, lequel oubliait que ce genre d’exercice ne profitait qu’à ses muscles à lui, qui n’en avaient nul besoin. 

     Les muscles du garçon restaient aussi minces qu’auparavant. Il fallait visiblement les renforcer.

     On apporta une échelle double dans la pièce occupée par Becker ; en travers, à une certaine hauteur, une barre était disposée horizontalement. Au commandement de Becker, Piétia devait prendre son élan, attraper la barre de ses mains et y rester suspendu, au début cinq minutes, puis dix – et cela plusieurs fois par jour. La variété de la chose venait de ce qu’il fallait parfois simplement rester accroché, et d’autres fois jeter tout son corps en arrière et passer ses jambes entre la barre et sa tête. Le but de l’exercice était de s’accrocher à la barre avec l’extrémité des pieds, et d’y rester ainsi suspendu par les pieds après que les mains avaient brusquement lâché prise. La difficulté principale résidait dans le fait de devoir conserver un visage tout à fait souriant, une expression agréable à voir, tout en étant suspendu la tête en bas ; cela pour faire bonne impression sur un public qui ne devait en aucun cas soupçonner l’effort que représentait la tension des muscles, la douleur ressentie dans les articulations aux épaules et la crispation de la poitrine comprimée.

     Ces résultats s’obtenaient souvent accompagnés de plaintes enfantines si déchirantes que les collègues de Becker faisaient irruption chez lui et lui enlevaient le garçon des mains.

     C’étaient alors des jurons et des disputes qui, parfois, ne faisaient qu’empirer les choses pour Piétia. D’autres fois, cependant, cette intervention étrangère se terminait plus paisiblement.

     C’était le cas quand le clown Edwards s’en mêlait. Il avait l’habitude d’arranger l’affaire avec de la bière et une collation. Dans la conversation entre camarades qui s’ensuivait, Edwards s’efforçait à chaque fois de prouver que la méthode d’enseignement de Becker ne valait rien, que par la peur et les coups, on n’obtient rien, non seulement avec des enfants, mais même lorsqu’on dresse des chiens ou des singes ; que la peur inspire  à coup sûr de la timidité, et que la timidité est le premier ennemi du gymnaste, car elle lui retire l’assurance et l’intrépidité sans lesquelles on ne peut que se claquer les tendons, se casser le cou ou se briser les vertèbres du dos.

     Il lui arrivait souvent de citer le cas de l’acrobate Risley, qui avait tellement fait peur à ses enfants avant une représentation que lorsqu’il les lança en l’air avec ses pieds, les enfants firent deux culbutes en l’air avant de retomber directement sur le sol en chutant lourdement.

     — On se précipita pour les relever, ajoutait Edwards en s’exprimant aussi par gestes, on les releva bien, mais tous deux étaient fertig4! finis ! Morts tous les deux ! Cet imbécile de Risley se brûla ensuite la cervelle, de chagrin, mais à quoi bon ? Il ne pouvait pas ressusciter ses enfants : fertig ! fertig !…

     Chose étrange : à chaque fois qu’Edwards, échauffé par la discussion et la bière, se mettait à montrer comment exécuter tel ou tel tour, Piétia réussissait l’exercice avec beaucoup d’adresse et d’entrain.

     Dans la troupe, tout le monde connaissait l’élève de Becker. Pour finir, ce dernier lui procura un costume de clown sorti de la garde-robe du cirque et, lui barbouillant la figure de blanc et lui collant deux taches de rouge sur les joues, il se mit à l’emmener dans l’arène durant les représentations ; parfois, pour faire un essai, Becker le soulevait brusquement en lui attrapant les jambes, l’obligeant à courir dans le sable sur les mains. Piétia bandait toutes ses forces, mais elles le trahissaient souvent ; ayant parcouru une certaine distance sur les mains, il ressentait une faiblesse au niveau des épaules et sa tête allait se ficher dans le sable, ce qui provoquait toujours une joyeuse hilarité chez les spectateurs.

     Il aurait incontestablement fait davantage de progrès sous la direction d’Edwards ; son développement prenait visiblement du retard entre les mains de Becker. Piétia continuait comme au premier jour à avoir peur de son précepteur. Venait s’y mêler un autre sentiment qu’il ne pouvait s’expliquer mais qui grandissait en lui graduellement, entravant ses pensées et ses sensations, le faisant pleurer  à chaudes larmes la nuit, allongé sur son petit matelas et écoutant ronfler l’acrobate.

     Becker ne faisait strictement rien pour s’attacher un peu le garçon. Même les fois où il arrivait à celui-ci de réussir quelque tour, Becker ne lui adressait jamais la moindre parole caressante ; il se contentait de le regarder avec condescendance du haut de son énorme torse.

     Au bout de plusieurs mois en compagnie de Piétia, il semblait avoir pris la veille le garçon avec lui. Alors qu’il se faisait soigneusement friser tous les jours chez le coiffeur du cirque, peu importait à Becker, visiblement, qu’il reste juste des loques des deux chemises offertes par la blanchisseuse au garçon, que ce dernier garde parfois deux semaines sur lui le même linge, que son cou et ses oreilles ne soient pas lavés et que ses petites bottes bâillent et éclusent l’eau et la boue des rues. Les camarades de l’acrobate, Edwards plus que d’autres, lui en faisaient souvent le reproche ; pour toute réponse, Becker sifflait avec impatience et donnait un coup de cravache sur son pantalon.

     Il instruisait sans relâche Piétia, continuant à le punir à chaque fois que quelque chose clochait. Il faisait pire que cela.

     Un jour, alors que la troupe rentrait déjà à Saint-Pétersbourg, Edwards fit cadeau à Piétia d’un petit chien. Le garçon était ravi ; il parcourait les écuries et les couloirs en le montrant à tout le monde, et ne faisait qu’embrasser le petit museau humide et rose.

     Irrité lors d’une représentation de ce que le public ne l’avait pas rappelé, Becker, qui revenait dans le couloir intérieur, vit le chien dans les bras de Piétia ; il le lui arracha et l’envoya promener de la pointe de son soulier ; le chiot se cogna la tête contre le mur et retomba les pattes étendues.

     Piétia éclata en sanglots et se précipita vers Edwards qui sortait à ce moment de sa loge.

     Becker, enragé de n’entendre qu’invectives autour de lui, écarta Piétia d’Edwards tout en flanquant au garçon une gifle magistrale.

     — Schwein ! Cochon !… pouah !…  fit Edwards en crachant d’indignation.

     Mais à quoi bon en dire davantage !

     En dépit de sa légèreté et de sa souplesse, Piétia était moins, comme nous l’avons dit plus haut, le garçon en caoutchouc que le garçon malheureux.

  1. La rue moussue…
  2. Sans doute la cour de derrière.
  3. Et fort !
  4. Prêt, fini.

IV

     Situées au sud, les chambres d’enfant, dans la maison du comte Listomirov, donnaient sur un jardin. L’ emplacement était merveilleux ! Chaque fois qu’il y avait du soleil, ses rayons entraient du matin au soir par les fenêtres ; seule la partie basse de ces dernières étaient garnies de rideaux de taffetas bleu destinés à protéger la vue des enfants d’un excès de lumière. Dans le même but, des tapis également bleu s’étalaient dans toutes les pièces, tapissées de papiers peints de couleur point trop claire.

     Dans l’une des pièces, le bas des murs était littéralement encombré de jouets ; ils formaient des groupes pittoresques et variés, d’autant que chacun des enfants avait le sien.

     Des livres et des cahiers anglais tout bariolés, des lits de poupée, des images, des commodes, des cuisines en miniature, de petits services en porcelaine, des moutons et des chiens sur roulettes – c’étaient les possessions des fillettes ; des tables avec des soldats de plomb, un attelage de trois chevaux de carton gris aux yeux terribles à fleur de tête et couverts de grelots, attelés à une calèche, un grand bouc blanc, un Cosaque à cheval, un tambour et une trompette en cuivre dont les sons faisaient le désespoir de miss Bliks1, une Anglaise – c’était celles du sexe masculin. Cette pièce s’appelait « la salle de jeu ».

     À côté, c’était la salle d’études, et plus loin la chambre à coucher aux rideaux toujours baissés, seulement levés lorsque tournait le système de ventilation destiné à purifier l’air. On pouvait, sans s’exposer à un brusquement changement d’air, passer de cette pièce à un cabinet de toilette au sol également recouvert d’un tapis mais dont le bas des murs était tendu d’une toile cirée ; d’un côté s’y trouvait un vaste lavabo de marbre garni d’une grande faïence anglaise ; plus loin brillaient deux baignoires blanches aux robinets de cuivre en forme de têtes de cygne ; à côté s’élevait un poêle hollandais2 avec un placard couvert de carreaux de faïence dans lequel chauffaient en permanence des serviettes. Tout à côté, au mur tapissé de toile cirée, pendaient à des rubans toute une rangée d’éponges petites ou grandes avec lesquelles miss Bliks lavait matin et soir les enfants de la tête aux pieds, ce traitement faisant rougir leurs corps délicats.

     Le mercredi de la semaine de Carnaval3, une gaieté particulière régnait dans la salle de jeu, remplie des cris enthousiastes des enfants. Rien d’étonnant à cela ; voici ce qu’on venait, entre autres choses, de leur dire : « Mes chéris, depuis le début du Carnaval, vous avez été sages et gentils ; nous sommes mercredi ; si vous continuez comme cela, vendredi soir on vous amènera au cirque ! »

     Ces mots avaient été prononcés par la tante Sonia4 – la sœur de la comtesse Listomirov –, demoiselle d’environ trente-cinq ans, forte femme brune dotée d’une ombre de moustache mais aussi de magnifiques yeux orientaux, extraordinairement bons et doux ; elle portait en permanence une robe noire, s’imaginant par là dissimuler quelque peu une corpulence qui commençait à l’ennuyer. La tante Sonia vivait chez sa sœur et consacrait sa vie aux enfants de celle-ci, qu’elle aimait de toutes les ressources de son cœur, ces provisions de tendresse qui s’y étaient accumulées sans qu’elle ait pu les dépenser.

     Les enfants, qui au début l’écoutaient attentivement, s’étaient rués sur elle avant qu’elle ait fini de leur faire cette promesse ; l’un s’accrochait à sa robe, l’autre redoublait d’efforts pour grimper sur ses genoux, une troisième avait réussi à lui mettre ses bras autour du cou et lui couvrait le visage de baisers ; cet assaut s’accompagnait d’ovations si bruyantes, de tels cris de joie, que miss Bliks entra dans la pièce par un côté de la porte à deux battants, tandis qu’accourait de l’autre une jeune Suissesse engagée comme maîtresse de musique pour la fille aînée de la maison ; à leur suite se montra la nourrice portant le nouveau-né emmitouflé d’une couverture ornée de dentelles tombant jusqu’au sol.

     — What is going on here5 ?… demanda miss Bliks avec étonnement.

     Son aspect était celle d’une dame de haute taille, guindée, à la poitrine excessivement forte, aux joues rouges et portant comme des taches de cire à cacheter, et au cou d’un rouge de betterave.

     La tante Sonia expliqua aux arrivantes ce qui avait causé cette joie.

     Ce furent de nouvelles exclamations et de nouveaux cris accompagnés de sauts, de pirouettes et d’autres manifestations de gaieté, plus ou moins expressives. Dans ces transports de joie enfantine, le plus surprenant fut Paf – un garçon de cinq ans, seul enfant mâle des Listomirov ; il était toujours péniblement apathique, mais là, impressionné par les récits et par ce qui l’attendait au cirque, il se mit soudain à quatre pattes, leva la jambe gauche et, faisant férocement tournoyer sa langue contre sa joue, regardant les assistants de ses petits yeux kirghizes, contrefit le clown.

     — Miss Bliks ! Relevez-le, relevez-le tout de suite, le sang va lui affluer à la tête ! dit aussitôt la tante Sonia.

     Nouveaux cris et nouvelles gambades autour de Paf, qui ne voulait pas du tout se relever et s’entêtait à lever tantôt une jambe, tantôt l’autre.

     — Les enfants, les enfants… assez ! On dirait que vous ne voulez plus être raisonnables… plus obéir, dit la tante Sonia, surtout contrariée de ne pas savoir se fâcher. Mais non, elle ne savait pas, elle ne le pouvait absolument pas !

     Elle adorait « ses enfants », selon sa propre expression. Il faut dire qu’ils étaient réellement très gentils.     

     Viérotchka, l’aînée des fillettes, avait huit ans ; après elle venait Zina, âgée de six ans ; puis le garçon qui en avait, comme nous l’avons dit, cinq. Son nom de baptème était Pavel6, mais il récoltait, l’un après l’autre, divers surnoms : Baby, Bulle, Marmot, Petit Pain et enfin Paf – appellation qui persistait. Potelé, court sur pattes, le garçon avait le corps blanc et mou comme de la crème, était de tempérament extrêmement flegmatique et placide ; il avait une tête en forme de boule et un visage rond, seulement remarquable par ses petits yeux kirghizes qui s’ouvraient complètement lorsqu’on servait le dîner ou qu’on parlait de nourriture. Ces petits yeux, en général somnolents, s’animaient aussi avec inquiétude le matin et le soir, au moment où miss Bliks prenait Paf par la main, l’emmenait dans le cabinet de toilette , le déshabillait entièrement et, l’ayant placé sur une toile cirée, se mettait à le laver énergiquement à l’aide d’une énorme éponge pleine d’eau ; lorsqu’à la fin de l’opération miss Bliks plaçait l’éponge sur la tête du garçon pour la presser fortement, faisant couler des filets d’eau sur le corps passé du blanc au rose, les yeux de Paf non seulement s’étrécissaient, mais laissaient couler des flots de larmes, en même temps que s’échappait de sa poitrine un tout petit piaulement qui ne marquait aucune irritation mais ressemblait au petit cri qu’on tire d’une poupée en lui appuyant sur le ventre. Du reste, tout s’achevait avec cet innocent piaulement. Paf se taisait aussitôt l’éponge disparue, et miss Bliks pouvait alors l’essuyer à sa guise avec une serviette chaude et rêche, elle pouvait lui envelopper la tête et le travailler, le pétrir en tous sens – Paf opposait aussi peu de résistance qu’un morceau de pâte entre les mains d’un boulanger. Il lui arrivait même souvent de s’endormir entre deux serviettes rêches et chaudes avant que miss Bliks n’ait eu le temps de le mettre dans son lit entièrement recouvert d’un filet et garni d’un rideau de mousseline décoré en hauteur d’un nœud de ruban bleu.

     On ne saurait dire que ce garçon fût particulièrement intéressant, mais il était inévitable de s’y arrêter en tant qu’unique porteur mâle du nom des comtes Listomirov, pouvant peut-être, comme le faisait parfois remarquer de façon légitime son père, le regard perdu dans le lointain et laissant pendre sa tête de côté avec mélancolie : « Jouer à l’avenir un rôle éminent au sein de sa patrie, qui sait ? »

     Il est en général malaisé de préjuger l’avenir mais, quoi qu’il en soit, dès que leur fut promis le spectacle au cirque, Viérotchka, l’aînée, ne fut plus qu’attention et surveilla d’un œil sagace la conduite de son frère et de sa sœur.

     Au premier signe de mésentente entre eux, elle accourait, avec un coup d’œil à la majestueuse miss Bliks ; elle se hâtait de chuchoter quelque chose à Zizi et à Paf et, les embrassant à tout de rôle, parvenait toujours à instaurer la paix et la concorde.

     Cette Viérotchka était à tous égards une enfant adorable : mince, délicate et avec cela aussi fraîche qu’un œuf nouvellement pondu, des veines bleues aux tempes et au cou, une légère rougeur aux joues et, sous de longs cils, de grands yeux gris-bleu au regard direct et marquant une attention au-dessus de son âge ; mais le plus bel ornement de Viérotchka était sa chevelure de couleur cendrée, douce comme la plus délicate des soies et si épaisse que miss Bliks avait fort à faire, le matin, pour la mettre en ordre, et cela lui prenait du temps. Paf avait beau, évidemment, être le préféré du père et de la mère en tant qu’unique représentant d’une grande lignée, on peut dire que Viérotchka était la préférée de toute la parentèle, des amis et même des domestiques ; outre le fait qu’elle était mignonne, on l’aimait pour son caractère extraordinairement doux, pour sa rare absence de tout caprice, pour son amabilité, sa bonté, pour sa finesse et son intelligence peu communes. À quatre ans, elle entrait déjà au salon de l’air le plus sérieux et, quel que fût le nombre d’étrangers s’y trouvant, elle allait gaiement voir chacun, tendant sa main et présentant sa joue. On se comportait avec elle d’une façon particulière, différente de celle dont on usait avec les autres enfants. En dépit de la vieille habitude, chez les comtes Listomirov, de raccourcir  de diverses façons le prénom des enfants, et de les affubler de sobriquets plus ou moins fantastiques, on ne l’appelait pas autrement que Viérotchka. Viérotchka elle était, Viérotchka elle restait.

     Que dire, comme tous les mortels, elle avait ses faiblesses, ou plus exactement une faiblesse, mais même cette faiblesse complétait harmonieusement son caractère et son apparence. La faiblesse de Viérotchka, consistant à composer des fables et des contes, apparut pour la première fois quand elle eut cinq ans. Entrée un jour au salon, elle annonça soudain à la cantonade qu’elle avait écrit une petite fable et, sans se troubler le moins du monde, elle se mit aussitôt à raconter avec une grande conviction l’histoire d’un loup et d’un garçon, avec de visibles efforts pour faire rimer quelques mots. Dès lors, une fable succédait à une autre et, malgré l’interdiction du comte et de la comtesse d’exciter par des récits de contes l’imagination d’une fillette déjà nerveuse et impressionnable, Viérotchka continuait à improviser. Miss Bliks dut plus d’une fois se lever la nuit en entendant un étrange chuchotement derrière le rideau de mousseline au-dessus du lit de Viérotchka. Ayant pu se convaincre que la fillette, au lieu de dormir, prononçait des paroles incompréhensibles, l’Anglaise la sermonnait avec sévérité en lui enjoignant de s’endormir tout de suite - ordre auquel Viérotchka se soumettait avec sa douceur habituelle.

     Bref, c’était cette même Viérotchka qui, entrant en coup de vent au salon et y trouvant sa mère en compagnie de notre illustre poète Tiouttchev7, refusait absolument d’admettre que ce vieillard chenu pût composer des vers ; sa mère et Tiouttchev lui-même le lui assurèrent en vain – Vierotchka n’en démordait pas ; regardant avec incrédulité le vieillard de ses grands yeux bleus, elle répétait :

     — Non, maman, cela ne se peut pas !…

     Ayant fini par remarquer que sa mère commençait à se fâcher, Viérotchka lui adressa un regard timide et dit à travers ses larmes :

     — Je croyais, maman, que seuls les anges écrivaient des vers…

     Depuis le moment, mercredi, où avait été formulée la promesse d’aller au cirque jusqu’au jeudi, le frère et la sœur de Viérotchka eurent une conduite exemplaire grâce au soin affectueux que celle-ci déploya, et à l’art qu’elle eut de les distraire. Il était particulièrement difficile de venir à bout de Zizi, fillette maladive et harassée de médications au nombre desquelles l’huile de foie de morue jouait un rôle important et donnait toujours lieu à des caprices et à des sanglots hystériques.

     Le jeudi de la semaine du Carnaval, la tante Sonia entra dans la salle de jeu. Elle déclara qu’elle allait faire un tour en ville et que, puisque les enfants avaient été raisonnables, elle avait l’intention de leur acheter des jouets.

     Les exclamations de joie et les baisers sonores emplirent à nouveau la pièce. Paf s’anima lui aussi, clignant de ses petits yeux kirghizes.

     — Allons, c’est bien, dit la tante Sonia, ce sera à votre goût ; pour toi, Viérotchka, une boîte à ouvrage – tu sais que papa et maman ne te permettent pas de lire des livres ; pour toi, Zizi, une poupée…

     — Une qui crie ! s’exclama Zizi.

     — Une qui crie, répéta la tante Sonia ; alors, et toi, Paf, que faut-il te prendre ? Que désires-tu ?

     Paf se mit à réfléchir.

     — Alors, dis-moi, qu’est-ce que je t’achète ?

     — Achète… achète un petit chien. Mais sans puces ! ajouta de façon inattendue Paf.

     Un rire général répondit à un tel souhait. La tante Sonia riait, la nourrice riait, même la raide miss Bliks riait en allant sur-le-champ s’occuper de Zizi et de Viérotchka qui commençaient à faire des bonds autour de leur frère et, débordantes d’hilarité, se mettaient à harceler le futur représentant de la famille.

     Après quoi, le trio se pendit de nouveau au cou de la bonne tante pour l’embrasser sur les joues et dans le cou, à les rendre tout rouges.

     — Bon bon, ça suffit, fit la tante avec un sourire affectueux ; je le sais, que vous m’aimez ; et moi, je vous aime beaucoup… beaucoup… beaucoup !… Donc, Paf, je vais te prendre un petit chien : sois juste sage et raisonnable ; il sera sans puces !…

  1. Je retranscris la transcription en russe de ce qui doit être miss Bleaks. Bleak signifiant morne
  2. Poêle de plus petites dimensions que le poêle russe de cuisine – ou d’izba – dans lequel on fait cuire les aliments et en haut duquel une plate-forme permet de dormir.
  3. Voir la note 1 du chapitre I.
  4. Sonia est le diminutif de Sophia, Sophie pour nous.
  5. Que se passe-t-il ici ?
  6. Paul, pour nous. Viérotchla est le diminutif de Viéra : Véra. Zina est le diminutif de Zinaïda : Zénaïde. Elle est aussi appelée plus loin Zizi.
  7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Fiodor_Tiouttchev

V

     Le vendredi attendu avec tant d’impatience arriva enfin.

     Un quart d’heure avant le déjeuner, la tante Sonia entra dans la « petite » salle à manger, ainsi appelée pour la distinguer de l’autre, où se donnaient parfois de grands dîners. On lui avait dit que le comte et la comtesse, ayant quitté leurs cabinets de toilette, s’y trouvaient déjà.

     La comtesse était assise dans un grand fauteuil rapproché de la table tout encombrée, à un bout, d’un service à thé et d’un samovar chuintant. Le vieux maître d’hôtel, à la mine grave d’un banquier bedonnant mais aux manières félines d’un diplomate plein de finesse, faisait sans bruit le tour de la table pour s’assurer que tout était en ordre. Deux autres valets, évoquant des membres du Parlement anglais, apportaient des plats sous des couvercles en argent.

     Le comte se promenait d’un air pensif un peu plus loin, près des fenêtres.

     — Tout de même, est-ce une bonne chose d’envoyer les enfants au cirque ? dit, tout en regardant son mari à la dérobée, la comtesse en s’adressant à la tante Sonia, une fois les premières salutations échangées.

     — Pourquoi cela ? répliqua gaiement la tante en s’installant à côté du samovar ; j’ai regardé l’affiche : il n’y aura pas de coups de feu aujourd’hui, ni rien de ce qui pourrait faire peur aux enfants – nos enfants ont vraiment été si gentils… On est obligé de les gâter ! De plus, on leur a déjà promis ce plaisir.

     — C’est juste, observa la comtesse avec un nouveau coup d’œil à son mari qui s’approchait à ce moment de la table pour y prendre sa place habituelle, mais je redoute toujours ces spectacles… Nos enfants sont si nerveux, si impressionnables…

     Cette dernière remarque fut accompagnée d’un autre regard lancé au comte. La comtesse voulait visiblement connaître l’opinion de son mari pour qu’il n’en résulte pas ensuite la conclusion habituelle, à savoir que tout, dans cette maison, se faisait sans l’en informer ni lui demander son avis.

     Mais le comte ne souffla mot.

     Il n’aimait nullement perdre du temps en vaines paroles. Il faisait plutôt partie des gens aimant à penser, à réfléchir – quand bien même, à vrai dire, à arriver à quelque conclusion  quant au caractère exact de ses pensées, dans la mesure où il se contentait davantage de faire des remarques à propos d’idées variées que de développer les idées en question.  À la moindre contradiction, il s’arrêtait le plus souvent, fût-ce au milieu d’une phrase, semblant se dire : « Inutile ! » Il avait l’habitude de se mettre de côté, pinçant avec nervosité les rares poils de sa moustache et s’enfonçant dans une rêverie attristée.

     Cette disposition rêveuse du comte s’accordait d’ailleurs au plus haut point avec son aspect, celui d’un homme interminablement long, éternellement affaibli et toujours mécontent de quelque chose. Afin de cacher la maigreur de ses jambes, il portait toujours des pantalons du même tissu épais – ce en quoi il avait tort ; en toute justice, il aurait même dû s’enorgueillir de la maigreur de ses jambes, puisque c’était l’un des caractères marquants qui distinguaient la lignée des comtes Listomirov.

     Pour compléter l’apparence du comte, ajoutons à cela un visage pâle et émacié, avec un nez légèrement de travers et de grands sourcils arqués et exagérément relevés sur un front étrangement fuyant entre des tempes aplaties, ainsi qu’une tête le plus souvent penchée de côté.

     On racontait de façon très injuste que son oisiveté chagrinait le comte, qu’il regrettait de ne pas avoir eu l’occasion de montrer ses capacités. Ces occasions s’étaient presque déjà présentées à lui alors qu’il avait à peine dix-neuf ans, lorsqu’un oncle attaché d’ambassade lui avait ouvert la carrière diplomatique. Les occasions d’une brillante carrière se présentèrent au cours de la vie du comte, placées avec art comme les bornes indiquant les verstes sur une grande route – mais en pure perte.

     Les premiers temps, le comte avait l’air prêt à passer à l’action et se montrait même éloquent ; mais très bientôt, contre toute attente, il se taisait et prenait de la distance, visiblement insatisfait de quelque chose. On en comprenait pas bien ses idées, ou ses activités n’étaient pas estimées à leur juste valeur ; il ne faisait que passer d’une heureuse occasion à une autre sans faire, en définitive, ce qui s’appelle une carrière – sauf à prendre en compte, évidemment, quelques décorations sur sa poitrine et un rang de courtisan élevé.

     Également injuste était l’opinion répandue que le comte, mélancolique et peu bavard en société, était chez lui extrêmement exigeant, un vrai despote.

     Le comte aimait seulement l’ordre. Ce trait inné chez lui allait, il est vrai, jusqu’au pédantisme, mais était en réalité fort innocent. Le comte exigeait que dans sa maison chaque chose restât définitivement à la place qu’elle avait un jour occupée ; l’objet le plus insignifiant avait son emplacement déterminé. Par exemple, si un porte-cigarettes, mis sur la table parallèlement à un crayon, se retrouvait écarté, le comte le remarquait aussitôt et les questions s’ensuivaient : qui l’avait déplacé ? dans quel but ? en vertu de quoi ? etc.

     Il déambulait toute le journée dans la maison, rangeant d’un air pensif un objet, puis un autre ; de temps en temps, il appuyait sur le bouton d’une sonnette électrique, appelant un valet de chambre auquel il montrait silencieusement un endroit où, selon lui, régnait le désordre. Le comte ne pouvait pas être un despote domestique pour la simple raison, aussi, qu’il se montrait aussi peu bavard chez lui que dans le monde. Même dans les discussions avec sa femme concernant les affaires de famille, il se bornait le plus souvent à trois expressions, et trois seulement : « Tu penses ? Tu crois ? Quelle idée1 ! »

     De toute la hauteur de ses longues jambes et de son long torse maigre, le comte tournait en permanence ses yeux éteints vers les brumes d’un horizon lointain, en poussant un soupir de temps à autre, tout en levant tantôt un sourcil, tantôt l’autre. La mélancolie ne quittait pas le comte, même lorsque son intendant en chef, à la fin de chaque mois, lui remettait au-dessus du comptoir une grosse somme d’argent. Il le comptait soigneusement, faisant tourner avec impatience le billet dont le numéro n’était pas à la même place, en haut ou en bas, que celui du précédent, enfermait la liasse dans un tiroir dont il mettait la clé dans sa poche et, s’approchant de la fenêtre en pinçant sa moustache, faisait toujours avec tristesse : « Oh-oh-oh ! », après quoi il se remettait à déambuler dans la maison, rangeant d’un air pensif tout ce qui ne lui semblait pas à sa place.

     Le comte prenait rarement position, même dans les cas touchant à de grands principes, à de grandes convictions sucées pour ainsi dire avec le lait dans l’enfance. S’il n’admettait point, par exemple, la possibilité de dîner autrement qu’en habit et en cravate blanche, même lorsqu’il était en tête-à-tête avec sa femme, s’il trouvait cela indispensable parce que cela… cela soutenait toujours… soutenait précisément… ; mais ce que cela soutenait, le comte ne le disait pas, il n’achevait jamais sa phrase.

     — Tu crois ? Tu penses ? Quelle idée !… C’est par ces mots, prononcés de façon interrogative ou distraitement, que finissaient d’ordinaire toutes ses explications avec sa femme et la tante Sonia. Puis il partait à la fenêtre, regardait les brumes de l’horizon lointain et sa poitrine laissait échapper quelques soupirs amenant toujours sa femme et la tante Sonia à conclure avec un sentiment d’affliction qu’il n’était pas de leur avis.

     Habituellement, c’était alors au tour de la tante Sonia de consoler sa sœur, femme autrefois très belle et fort gaie, mais à présent écrasée de chagrin après avoir perdu quatre enfants et terriblement épuisée par ses couches fréquentes, ce qui est en général le cas des femmes de mélancoliques.

     Midi sonna à la grande pendule de Boulle de la salle à manger.

     Au dernier coup, le comte s’approcha de la table comme s’il voulait dire quelque chose, mais il s’arrêta, poussa un soupir et leva mélancoliquement d’abord un sourcil, puis l’autre.

     — Pourquoi les enfants ne sont-ils pas là ? se hâta de demander la comtesse en regardant son mari, puis la tante Sonia ; miss Bliks sait que le comte aime que les enfants déjeunent toujours à midi précises ; dites à miss Bliks que le déjeuner est prêt depuis longtemps ! dit-elle au maître d’hôtel.

     Mais juste à cet instant, l’un des valets ouvrit toute grande la porte à deux battants et les enfants firent leur entrée dans la salle à manger, accompagnés de l’Anglaise et de la Suissesse.

     Le déjeuner se passa comme d’habitude en observant une stricte étiquette.

     Les nerfs affaiblis de la comtesse ne supportaient aucun chahut. Le comte détestait voir ses enfants se jeter à son cou, jouer et parler bruyamment ; toute manifestation forte d’un sentiment, peu importait lequel, éveillait en lui la sensation désagréable de sa gêne, de sa gaucherie intérieure.

     Cette fois-ci, au moins, le comte eut de quoi être satisfait. Avertis par Viérotchka, Zizi et Paf ne dirent pas un mot ; Viérotchka ne les quittait pas des yeux et prévenait avec soin chacun de leurs mouvements.

     À la fin du déjeuner, miss Bliks crut de son devoir de déclarer à la comtesse qu’elle n’avait jusqu’à présent jamais vu les enfants se comporter de façon aussi exemplaire que ces derniers jours. La comtesse répliqua que sa sœur le lui en avait déjà fait part, ce qui l’avait décidé à donner l’ordre de faire prendre un loge au cirque pour le soir.

     À cette nouvelle, Viérotchka, qui avait tenu bon si longtemps, ne put se dominer davantage. Quittant précipitamment sa chaise, elle se mit à étreindre la comtesse avec tant d’énergie qu’une seconde elle lui couvrit entièrement le visage de ses cheveux vaporeux ; elle s’élança de la même façon vers son père, qui se redressa aussitôt et, par précaution, se hâta d’écarter sa main gauche qui tenait un fume-cigarette avec sa cigarette fichée à l’intérieur. Viérotcha courut ensuite de son père à la tante Sonia pour l’embrasser indistinctement sur les yeux, les joues, le menton, le nez – partout où les lèvres de la fillette pouvaient atteindre la figure de sa tante. Zizi et Paf exécutèrent littéralement la même manœuvre, avec nettement moins d’exaltation, il faut dire.

     Pendant ce temps, Viérotchka s’était approchée du piano à queue sur lequel étaient posées des affiches ; posant la main sur l’une d’elles, elle tourna ses yeux bleus vers sa mère et, consumée d’impatience, dit d’une voix doucement interrogative :

     — Maman… je peux ?… Je peux prendre cette affiche ?

     — Tu peux.

     — Zizi ! Paf ! cria Viérotchka avec enthousiasme en secouant l’affiche, venez vite !… Je vais vous raconter ce que nous verrons aujourd’hui au cirque. Allons dans nos chambres !…

     — Viérotchka !… Viérotchka !… lui reprocha la comtesse d’une voix faible.

     Mais Viérotchka n’écoutait plus ; elle courait, poursuivie par sa sœur et son frère qu’une miss Bliks haletante et essoufflée peinait à rattraper.

     Dans la salle de jeu éclairée par un plein soleil, ce fut encore plus animé.

     L’affiche fut étalée sur une table basse débarrassée de ses jouets.

     Viérotchka insista pour que toutes les personnes présentes, y compris la tante Sonia, miss Bliks, la répétitrice de musique et la nourrice qui venait d’entrer avec le bébé, prennent place autour de la table. Il fut infiniment plus difficile de faire asseoir Zizi et Paf qui, se bousculant, faisaient impatiemment le siège de Viérotchka tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, grimpaient sur les tabourets et se couchaient sur la table en s’étalant, les coudes en avant, presque en plein sur l’affiche. Avec l’aide de la tante, tout finit par s’arranger.

     Rejetant en arrière ses cheveux cendrés, le cou tendu en avant et les mains posées sur les bords de l’affiche, Viérotchka commença avec solennité sa lecture.

     — Ma chérie, dit doucement la tante Sonia, pourquoi nous lire le nom du cirque et le jour du mois ? Nous savons déjà tout cela ; lis-nous plutôt la suite : en quoi consistera le spectacle…

     — Non,  ma petite âme de tante ; non, non, seulement ne me dérange pas, l’interrompit Viérotchka d’un ton convaincu et avec une vivacité extraordinaire. Laisse-moi, ma tante, mon petit ange !… Je lirai tout, absolument tout ce qui est imprimé ici… Eh bien, écoutez :

     — Exercice de haute volée sur un cheval non sellé. Exécuté par Mademoiselle… Ma tante, que signifie « de haute volée » ?    

     — Cela… signifie… Sûrement quelque chose de très intéressant… Vous verrez bien vous-même aujourd’hui ! répondit la tante, essayant de se tirer d’affaire.

     — Bon, très bien… À présent, écoutez tous ce qui suit :      Exercices d’équilibre au trapèze

     Viérotchka s’arracha à la lecture de l’affiche :

     — Qu’est-ce donc qu’un trapèze, ma tante ?… Ce sera quel tour ? demanda-t-elle.

     — Oui, quel tour ? ajouta impatiemment Zizi.

     — Quel tour ? dit à son tour Paf en regardant la tante Sonia de ses petits yeux kirghizes.

     — À quoi bon vous dire cela tout de suite ? Vous verrez vous-même, ce sera mieux…

     L’embarras de la tante grandissait ; elle était même un peu rouge, déjà.

     Vierotchka rejeta de nouveau ses cheveux en arrière, se pencha sur l’affiche et lut avec une fièvre particulière :

     — Le garçon en caoutchouc. Exercices aériens au bout d’une perche d’une hauteur de six archines2 !… Çà, ma petite âme de tante, tu dois nous le dire ! Tu dois nous le dire !… Qu’est-ce donc que ce garçon ? C’est un vrai garçon ? Un vivant ? Qu’est-ce que ça veut dire, « en caoutchouc » ?

     — On l’appelle sans doute ainsi parce qu’il est très souple… enfin, vous verrez vous-même…

     — Non, non, dis-le maintenant, raconte ce qu’il fera en l’air, au bout de sa perche… Comment s’y prendra-t-il pour le faire ?

     — Comment s’y prendra-t-il ? s’empressa d’ajouter Zizi.

     — Comment ? demanda brièvement Paf, la bouche ouverte.

     — Mes enfants, vous m’en demandez trop… Décidément, je ne peux pas vous l’expliquer. Vous aurez tout cela ce soir sous les yeux. Tu devrais continuer, Viérotchka : que lis-tu ensuite ?

     Mais la suite de la lecture fut moins animée ; l’intérêt avait visiblement faibli ; il se concentrait maintenant entièrement sur le garçon en caoutchouc ; le garçon en caoutchouc était devenu sujet à discussion, on faisait des hypothèses variées, on se disputait même.

     Zizi et Paf ne voulaient même pas écouter la suite du programme ; quittant leurs tabourets, ils se mirent à jouer bruyamment, se représentant ce qu’allait faire le garçon en caoutchouc. Paf se remit à quatre pattes et, levant comme un clown la jambe gauche et appuyant contre sa joue sa langue recourbée, regardait tout le monde de ses petits yeux kirguizes, ce qui provoquait à chaque fois les exclamations de la tante Sonia qui redoutait que le sang ne lui affluât à la tête.

     Ayant fini en toute hâte sa lecture de l’affiche, Viérotchka se joignit à sa sœur et à son frère.

     Une pareille gaieté n’avait encore jamais régné dans la salle de jeu.

     Dans sa descente vers les toits des pavillons voisins, derrière le jardin, le soleil éclairait le groupe des enfants en train de jouer, illuminait leurs visages réjouis et rouges de gaieté,  il se posait tour à tour sur les jouets multicolores semés un peu partout, se coulait sur le tapis moelleux et remplissait toute la pièce d’une chaude et douce lumière. Tout, ici, semblait baigner dans la joie et l’allégresse.

     La tante Sonia fut longtemps sans pouvoir s’arracher à son siège. Sa main soutenant sa tête, elle regardait les enfants en silence, sans faire d’observations, et un sourire doux, bien que pensif, ne quittait pas son bon visage. Elle avait depuis longtemps laissé en arrière les rêves à son propre sujet, s’était résignée aux déconvenues apportées par la vie. Ses anciens rêves comme son cœur, elle en faisait don aux enfants qui jouaient si joyeusement dans cette chambre, leur bonheur paisible la rendait heureuse…

     Il lui sembla soudain que l’obscurité avait envahi la pièce. Se tournant vers la fenêtre, elle vit qu’un grand nuage gris avait recouvert le ciel et elle aperçut des flocons duveteux voler près des fenêtres. Moins d’une minute plus tard, la neige empêchait de rien voir ; la tempête sévissait dans le jardin, cachant à la vue les arbres les plus proches.

     Le premier sentiment éprouvé par la tante Sonia fut la crainte que le mauvais temps n’empêchât de tenir la promesse faite aux enfants. Pareil sentiment devait aussi s’être emparé de Viérotchka, car elle courut tout de suite vers sa tante et, la fixant du regard, lui demanda :

     — Ça ne fait rien, ma tante ?… Nous irons au cirque ?…

     — Mais bien sûr… bien sûr ! se hâta de la rassurer la tante en l’embrassant sur la tête et en tournant son regard vers Zizi et Paf qui avaient brusquement arrêté de jouer.

     Mais dès cet instant, les jolis traits du visage de Viérotchka reflétèrent davantage de trouble que de joyeuse insouciance. Elle regardait sans arrêt par la fenêtre, passait d’une pièce à l’autre en demandant à tous ceux qui entraient si une telle tempête de neige pouvait se prolonger, s’il était possible qu’elle ne s’apaisât pas de toute la soirée. Chaque fois que la tante Sonia quittait les chambres d’enfant pour y revenir un peu après, elle trouvait sur son chemin les yeux bleus de sa nièce, des yeux scrutateurs qui l’interrogeaient anxieusement, en semblant lui dire : « Toi, ma tante, je sais bien qu’il n’y aura pas de problème avec toi, mais reste à voir ce qui se passera là-bas, ce que diront papa et maman… »

     Zizi la maigrichonne et ce lourdaud de Paf étaient bien plus confiants : ils exprimaient aussi de l’inquiétude, mais elle était d’un genre tout différent. Courant d’une pendule à l’autre en grimpant souvent sur les chaises pour mieux voir, ils importunaient sans arrêt la tante et miss Bliks en leur demandant quelle heure elles avaient à leurs montres. Tout arrivant se voyait accueillir par la même question :

     — Quelle heure est-il ?

     — Il est quatre heures passées.

     — Il sera bientôt sept heures ?

     — Bientôt. Attendez un peu.

     Au dîner des enfants, lil ne fut question que du temps au dehors et de l’heure qu’il pouvait bien être.

     La tante Sonia faisait de vains efforts pour orienter les pensées des enfants dans une autre direction et ramener un peu de calme. Quoique un peu inquiets, Zizi et Paf restaient encore confiants ; quant à Viérotchka, la nouvelle que la tempête se poursuivait avait visiblement accentué son anxiété. Dans la voix et l’expression du visage de sa tante, elle se rendait bien compte qu’il y avait quelque chose que la tante se refusait à dire.

     Toutes ces incertitudes inquiétantes se dissipèrent cependant instantanément lorsque la tante, qui avait de nouveau disparu pendant un quart d’heure, revint chez les enfants ; la figure rayonnante, elle annonça que le comte et la comtesse avaient donné l’ordre d’habiller les enfants et de les conduire au cirque.

     Un bruyant tourbillon s’éleva dans la chambre que nous savons, à présent éclairée par des lampes. Il fallut brandir la menace de laisser à la maison qui n’obéirait pas et ne se laisserait pas emmitoufler correctement.

     — Allons maintenant dire au revoir à papa et à maman, déclara la tante en prenant Viérotchka par la main et en laissant passer devant Zizi et Paf.

     Miss Bliks et la répétitrice de musique fermaient la marche.

     La cérémonie consistant à prendre congé ne dura pas longtemps.

     On conduisit bientôt les enfants au grand escalier, on vérifia attentivement la façon dont ils étaient couverts et on les fit enfin sortir sur le perron devant lequel stationnait un landau à quatre places à moitié couvert de neige. Un domestique à l’air majestueux, avec des galons sur son chapeau et sur sa livrée, et portant des favoris à l’anglaiseblanchis par la neige, se hâta d’ouvrir les portières. Mais en pareille circonstance, le grand rôle revenait au vieux portier grisonnant ; il devait prendre les enfants dans ses bras et les passer aux trois dames déjà assises ; et, il faut le dire, il s’acquitta de cette obligation non seulement avec les plus grands ménagements, mais encore avec les marques d’un émouvant sentiment de vénération attendrie.

     Les portières du landau claquèrent, le domestique sauta sur le siège du cocher, la voiture s’ébranla et disparut presque aussitôt dans la tempête.  

  1. En français dans le texte.
  2. L’archine faisait 0,71 m.
  3. En français dans le texte.

VI

     Au cirque, la représentation n’avait pas encore commencé. Mais, lors du Carnaval, on aime les réjouissances, c’est pourquoi le cirque était plein à craquer, notamment dans les galeries supérieures. Comme d’habitude, le public élégant se faisait attendre. De plus en plus fréquemment, cependant, on voyait paraître à la grande entrée des messieurs et des dames en manteaux ou en pelisses, des officiers et des familles au grand complet, avec les enfants, les parents et les gouvernantes. En entrant dans la salle vivement éclairée, toutes ces personnes venues du dehors commençaient par cligner des yeux et baisser les paupières, puis revenaient à elles et longeaient la balustrade, qui vers la droite, qui vers la gauche, pour gagner leurs fauteuils ou leurs places dans les baignoires.

     L’orchestre, pendant ce temps, faisait sonner toutes ses trompettes. Bien des gens venant d’acheter leur billet à la caisse se précipitaient, croyant que la représentation commençait. Mais l’arène circulaire, inondée d’une lumière venue d’en haut et des côtés, soigneusement ratissée, restait encore vide.

     Bientôt, au-dessus de l’étoffe recouvrant la rambarde, les baignoires offrirent le spectacle d’une foule compacte et bigarrée, composée d’un public varié. Par endroits, des toilettes éclatantes sautaient aux yeux. Mais au premier plan, les enfants formaient la majorité des spectateurs. C’était comme un parterre de fleurs répandues autour de la balustrade.

     Et la plus mignonne, parmi tous ces enfants, c’était quand même Viérotchka !

     Garni de duvet de cygne, son petit chapeau bleu en piqué de satin allait particulièrement bien à son visage rose tendre avec ses fossettes sur les joues et ses cheveux cendrés qui retombaient sur ses épaules couvertes d’une mantille bleue également en piqué. S’efforçant de rester tranquillement assise en public, comme une grande, elle ne pouvait cependant s’empêcher de se pencher vers Zizi et Paf pour leur chuchoter quelque chose, ni de regarder de ses yeux pleins de joie la tante Sonia assise derrière elle, à côté de la majestueuse miss Bliks et de la Suissesse.

     Zizi était habillée exactement comme sa sœur, mais à côté de celle-ci, on la remarquait moins, elle disparaissait, en quelque sorte ; de plus, en entrant au cirque, il lui avait semblé qu’on allait tirer des coups de feu et elle en gardait comme une expression aigre qui lui étirait le visage.

     Paf était le seul, on peut le dire, à rester lui-même ; il parcourait le cirque de ses petits yeux kirghizes en gonflant les lèvres. Non sans raison, un plaisantin le montra à ses voisins et l’appela « un propriétaire de Tambov ».

     D’un seul coup, l’orchestre accéléra le tempo. Le rideau devant l’entrée des écuries s’écarta  pour livrer passage à une vingtaine d’hommes vêtus de livrées rouges à galons, tous en bottes fortes, les cheveux frisés et luisant de pommade.

     Un murmure approbateur parcourut le cirque de haut en bas.

     Le spectacle commençait.

     À peine le personnel du cirque en livrée avait-il eu le temps de s’aligner comme d’habitude sur deux rangs qu’on entendit, venant des écuries, des couinements et des rires aigus, et une bande de clowns déboula dans l’arène en faisant des culbutes, en tombant sur les mains pour rebondir en l’air.

     Un clown portant de grands papillons sur la poitrine et le dos de son pourpoint devançait les autres. Les spectateurs reconnurent immédiatement leur préféré, Edwards.

     — Bravo Edwards ! Bravo ! Bravo ! entendit-on de tous côtés.

     Mais cette fois-ci, Edwards déçut les attentes. Il n’exécuta aucun tour extraordinaire ; ayant fait une fois ou deux la culbute sur la tête et fait le tour de l’arène, une plume de paon en équilibre sur le nez, il disparut rapidement. On cria et on applaudit tant et plus pour le rappeler, mais en vain.

     Pour le remplacer, on se hâta d’amener un gros cheval blanc, et mademoiselle Amalia accourut en faisant à la ronde de gracieuses révérences ; c’était la petite de quinze ans qui avait failli se tuer en matinée.

     Mais cette fois, tout se passa bien.

     Un jongleur prit la suite d’Amalia ; puis ce fut un clown dans un numéro de chiens dressés ; on dansa ensuite sur un mince fil de fer ; on amena un cheval d’une école d’acrobates, on fit galoper un cheval sans selle, sur deux chevaux sellés – bref, la représentation suivit son cours jusqu’à l’entracte.

     — Ma tante chérie, ça va être maintenant, le garçon en caoutchouc ? demanda Viérotchka.

     — Oui ; sur l’affiche, il est marqué : en deuxième partie… Eh bien, les enfants, vous vous amusez ?

     — Oh oui ! Beaucoup, beaucoup !… Beau-coup ! s’exclama Viérotchka avec enthousiasme. Mais elle s’arrêta net en croisant le regard de miss Bliks qui hochait la tête avec reproche et se mit à lui remettre en place sa mantille.

     — Alors, et toi, Zizi ?… et toi, Paf, tu t’amuses ?

     — Est-ce qu’on va tirer ? demanda Zizi.

     — Non, rassure-toi, c’est marqué : pas de coups de feu !

     On ne put rien obtenir de Paf ; depuis le début de l’entracte, toute son attention était absorbée par l’éventaire sur lequel un marchand ambulant proposait des friandises et des pommes.

     L’orchestre se remit à jouer, de nouveau s’avancèrent les vingt hommes en livrée rouge, sur deux rangs. La seconde partie du spectacle commença.

     — Ce sera quand, le garçon en caoutchouc ? ne cessaient de demander les enfants à chaque relève dans l’arène.

     — Mais tout de suite, le voici…

     En effet. Aux sons d’une valse joyeuse, le rideau s’écarta et la haute silhouette de l’acrobate Becker fit son apparition ; il tenait par la main un maigre blondinet.

     Ils étaient tous les deux en maillot couleur chair garni de paillettes. Derrière eux, deux serviteurs apportèrent une longue perche dorée ayant une tige de fer en travers à l’une de ses extrémités. De l’autre côté de la rambarde qui venait de se refermer en claquant derrière eux se groupèrent, comme c’est l’usage, les livrées rouges et une partie du personnel du cirque. On voyait parmi ces derniers la figure blanche  d’un clown avec des taches rouges sur les joues et un grand papillon sur la poitrine.

     S’étant avancés au centre de l’arène, Becker et le garçon s’inclinèrent dans toutes les directions, après quoi Becker appuya sa main droite contre le dos du garçon et l’envoya en l’air faire une culbute à trois reprises. Mais ce n’était, pour ainsi dire, qu’un préambule.

     S’étant à nouveau incliné, Becker leva la perche, la plaça perpendiculairement, assura son gros bout contre la ceinture dorée qui lui ceignait le ventre et se mit à mettre en équilibre l’autre extrémité portant la tringle à peine visible sous la coupole du cirque.

     Ayant ainsi amené la perche à un équilibre stable, l’acrobate murmura quelques mots au garçon qui commença par grimper sur ses épaules, puis étreignit la perche de ses membres fluents et se mit petit à petit à monter.

     Chaque mouvement du garçon faisait osciller la perche et se transmettait à Becker, qui continuait à assurer l’équilibre en s’appuyant tour à tour sur un pied puis sur l’autre.

     Un grand « bravo ! » résonna dans la salle quand le garçon atteint enfin l’extrémité de la perche et envoya d’en haut des baisers aux spectateurs.

     Puis tous se turent, à part l’orchestre qui jouait toujours sa valse.

     Sur ces entrefaites, le garçon, se retenant à la tige de fer, s’étira en appui sur les bras et commença tout doucement à recourber son corps, s’efforçant de faire passer ses jambes entre sa tête et la tringle ; un instant, on ne vit plus que ses cheveux blonds retombant en arrière et sa poitrine semée de paillettes et repliée de force.

     La perche se balançait d’un côté et de l’autre, et l’on voyait clairement les efforts que devait faire Becker pour la maintenir en équilibre.

     — Bravo ! Bravo ! retentit à nouveau la salle.

     — Assez ! Assez ! entendit-on ici ou là.

     Mais les cris et les applaudissements remplirent tout le cirque quand le garçon réapparut, assis sur la tringle, et envoya encore des baisers.

     Becker, sans quitter des yeux le garçon, murmura de nouveau quelque chose. Le garçon passa aussitôt à un nouvel exercice. Se tenant par les mains, il commença à abaisser précautionneusement ses jambes et à se mettre sur le dos. Le plus difficile l’attendait : il lui fallait, couché sur le dos, s’écarter de la tringle de façon que ses jambes fussent en équilibre avec sa tête, puis glisser d’un coup en arrière sur le dos et rester suspendu en l’air, seulement accroché par les jarrets.

     Tout marchait bien, cependant. Bien sûr, la perche oscillait fortement, mais le garçon en caoutchouc était déjà à mi-chemin ; on le voyait se courber en arrière toujours plus bas et commencer à glisser sur le dos.

     — Assez ! Assez ! Arrêtez ! Crièrent avec insistance plusieurs voix.

     Le garçon glissait toujours, descendant lentement la tête en bas…

     Quelque chose brilla soudain en tournoyant en l’air, et l’on entendit au même instant dans l’arène le bruit sourd d’une chute.

     Dans la salle, l’émotion fut aussitôt générale. Une partie du public se leva bruyamment des fauteuils ; des cris aigus de femmes éclatèrent ; des voix irritées demandèrent un docteur. L’agitation régnait aussi dans l’arène ; les domestiques et les clowns sautaient impétueusement la rambarde et venaient entourer Becker, le cachant brusquement à la vue. Des hommes attrapèrent quelque chose et, courbés, se hâtèrent de le ramener vers le rideau cachant l’entrée des écuries.

     Il ne resta dans l’arène que la longue perche dorée avec la tige de fer à une extrémité.

     On fit signe à l’orchestre qui s’était tu, et il se remit à jouer ; quelques clowns s’élancèrent sur la piste, faisant des culbutes et glapissant, sans que personne fasse attention à eux. De toutes parts, le public se pressait vers la sortie.

     Malgré l’agitation générale, bien des yeux remarquèrent une mignonne fillette blonde, en chapeau bleu et en mantille bleue, en train de sangloter hystériquement, enlaçant le cou d’une dame et ne cessant de crier à pleine gorge : « Ah, le petit garçon ! le petit garçon ! »

     La tante Sonia était très très embarrassée. D’une part, elle se trouvait elle-même extrêmement émue ; il lui fallait d’autre part calmer la fillette pleurant hystériquement, et aussi presser miss Bliks et la Suissesse qui lambinaient avec Zizi et Paf, enfin, il lui fallait s’habiller et chercher le valet.

     Tout finit néanmoins par s’arranger, on put regagner le landau.

     La tante Sonia escomptait que l’air frais et le trajet en voiture auraient un effet bénéfique, il n’en fut rien ; les difficultés ne firent que croître. Couchée sur ses genoux, Viérotchka continuait assurément à sangloter et à s’écrier sans arrêt : « Ah, le petit garçon ! le petit garçon ! », en outre Zizi se mit à se plaindre d’une crampe à la jambe, tandis que Paf pleurait la bouche ouverte, s’écroulant sur tout le monde en disant qu’il avait sommeil… Aussitôt après leur arrivée, le premier travail de la tante fut de déshabiller les enfants au plus vite et de les mettre au lit. Mais ses épreuves n’étaient pas terminées pour autant.

     En sortant de la chambre des enfants, elle rencontra sa sœur et le comte.

     — Eh bien ? Comment c’était ? Et les enfants ? demandèrent-ils.

     Des sanglots venant de la chambre se firent entendre à cet instant, ainsi que la voix de Viérotchka s’écriant encore : « Ah, le garçon ! le garçon ! »

     — Qu’y a-t-il ? s’enquit le comte, alarmé.

     La tante Sophie dut leur raconter tout ce qui était arrivé.

     — Ah mon Dieu1 ! s’écria la comtesse, devenue toute faible et se laissant tomber dans le fauteuil le plus proche.

     Le comte se redressa et se mit à déambuler dans la pièce.

     — Je le savais !… C’est toujours la même chose, avec vous ! Toujours ! dit-il en faisant bouger ses sourcils d’un air mi-fâché mi-affligé – c’est toujours pareil ! Toujours à imaginer je ne sais quel… cirque ; Hum ! Vraiment indispensable ! Quelle idée ! Un vaurien quelconque y rate son coup et tombe… (le comte était visiblement ému, car il avait pour principe de ne jamais employer d’expressions fortes, vulgaires)… rate son coup et tombe, beau spectacle pour les enfants ! Hum ! Nos enfants qui sont déjà si nerveux, Viérotchka qui est si impressionnable… Elle n’en dormira pas de la nuit.

     Ne faudrait-il pas envoyer chercher le docteur ? demanda timidement la comtesse.

     — Tu crois ? Tu penses ? Quelle idée ! répliqua le comte en haussant les épaules et en continuant à arpenter la pièce de ses longues jambes.

     Après avoir rassuré, non sans mal, sa sœur et le comte, la tante Sonia retourna dans la chambre des enfants.

     Le silence avait commencé à y régner.

     Mais deux heures plus tard, alors qu’il n’y avait plus aucune lumière dans la maison devenue définitivement calme, la tante Sonia jeta une veste sur ses épaules, alluma une bougie et alla de nouveau dans la chambre des enfants. Retenant son souffle, avançant avec précaution sur la pointe des pieds, elle s’approcha du lit de Viérotchka et souleva le rideau de mousseline.

     Ses cheveux cendrés éparpillés sur l’oreiller, sa main placée sous sa petite joue rougie, Viérotchka dormait ; mais son sommeil était agité. Sous sa fine chemise, sa poitrine se soulevait de façon irrégulière, ses lèvres entrouvertes remuaient convulsivement et, sur sa joue luisante des larmes versées, une petite larme était encore là, descendant lentement vers le coin de sa bouche.

     Attendrie, la tante Sonia fit au-dessus d’elle un signe de croix ; elle se signa aussi sous sa veste, laissa retomber le rideau et quitta la chambre lentement et sans bruit.

(1) En français dans le texte.

VII

     Bon, et là-bas ? Au bout de la rue des Caravanes1… Là où la masse noire du cirque se détache la nuit, mais la neige qui tombe fait qu’on ne la voit presque plus, à présent – que se passe-t-il, là-bas ?

     Il y fait également sombre, et le calme y règne aussi.

     Seule une veilleuse accrochée au mur, en-dessous des cerceaux entrelacés de fleurs artificielles, éclaire d’une faible lueur le couloir intérieur. Elle éclaire un matelas par terre, un de ces matelas qu’on dispose pour les acrobates sautant d’une certaine hauteur ; sur ce matelas gît un enfant aux côtes brisées et à la poitrine défoncée.

     La veilleuse l’éclaire de la tête aux pieds ; il est tout enveloppé de bandages ; sa tête l’est aussi et, sous le bandage, se voit le blanc des yeux, des yeux à demi-fermés et s’éteignant.

     Recouvrant tout, à droite, à gauche et jusqu’au plafond, une obscurité impénétrable et silencieuse.

     De temps en temps résonne un bruit de sabots venant de l’écurie, ou c’est, provenant d’un réduit éloigné, le cri plaintif d’un chien savant à qui l’on a écrasé une patte pendant la représentation en matinée.

     Des pas humains se font aussi entendre de temps à autre… Ils se rapprochent… Émerge de l’obscurité un homme à la tête chauve, au visage blanchi à la craie, avec des sourcils tracés perpendiculairement sur le front et des plaques rouges sur les joues ; le manteau jeté sur ses épaules permet de voir un grand papillon à paillettes cousu sur le devant de sa tenue ; il s’approche du garçon, se penche vers son visage, tend l’oreille, scrute…

     Mais il est visible que le clown Edwards n’est pas dans son état normal. Il n’a pas la force de tenir jusqu’à dimanche la promesse faite au régisseur, pas la force de lutter contre le spleen qui s’est emparé de lui, une force le tire vers sa loge, vers une table où se distingue mal un carafe de vodka presque vide. Il se redresse, secoue la tête et s’éloigne du garçon d’un pas mal assuré. Sa silhouette s’estompe peu à peu dans les ténèbres, elle finit par s’évanouir complètement – et de nouveau tout est silence et obscurité…

     Le lendemain matin, l’affiche du cirque n’annonçait plus les acrobaties du « garçon en caoutchouc ». Par la suite, son nom ne fut plus mentionné ; et pour cause : le garçon en caoutchouc n’était plus de ce monde.

(1) Nom datant du XVIIIème siècle : il s’y trouvait un caravansérail abritant, avec leurs cornacs, les éléphants offerts en 1741 à l’impératrice Iélizaviéta Piétrovna, fille de Pierre le Grand, par le shah de Perse, Nadir.

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