Des gens nerveux (Mikhaïl Zochtchenko)

Un petit texte de 1924, en relation avec le chapitre 13 du Veau d'or...

Des gens nerveux

(Mikhaïl Zochtchenko)

 

     Une rixe a récemment eu lieu dans notre appartement communautaire. Plutôt une bataille rangée qu’une rixe. À l’angle des rues Glazovaïa et Borovaïa.

     On s’est battu de grand cœur, cela va de soi. C’est tout juste si l’invalide Gavrilov ne s’est pas fait couper la cabèche.

     La cause principale de cette histoire, c’est que les gens sont extrêmement nerveux. Un rien les affecte. Ils s’emportent.  Et là, c’est la mêlée, dans une sorte de brouillard.

     Évidemment, à ce qu’on dit, depuis la guerre civile les gens ont à jamais les nerfs ébranlés. C’est peut-être vrai, mais l’idéologie ne fera pas repousser la tête de l’invalide Gavrilov.

     Ainsi, par exemple, une locataire, Maria Vassilievna Chtchiptsova, va dans la cuisine à neuf heures du soir et allume le réchaud à pétrole. C’est toujours vers cette heure-là, voyez-vous, qu’elle allume le réchaud. Elle boit du thé et se met des compresses.

     Elle va donc à la cuisine. Elle installe le réchaud devant elle et l’allume. Mais le réchaud ne veut rien savoir, il ne s’allume pas. 

     Elle se dit : « Qu’est-ce qu’il a, ce diable, à ne pas s’allumer ? Il est tout enfumé, ou quoi ? »

     Elle attrape de la main gauche une brosse métallique  et veut nettoyer le réchaud.

     Elle veut le nettoyer, elle tient la brosse métallique dans sa main gauche et une autre locataire, Daria Petrovna Kobylina, à laquelle appartient la brosse, le voit et lui dit :

     — Très chère Maria Vassilievna, au fait, reposez cette brosse.

     À ces mots, Chtchiptsova pique un fard, bien sûr, et répond :

     — Vous pouvez vous étrangler avec votre brosse, Daria Petrovna. Elle est répugnante, on n’a aucune envie de la prendre.

     À ces mots, Daria Petrovna Kobylina pique un soleil, bien sûr.

     La discussion s’engage entre elles. Le ton monte, ça fait du boucan.

     Le bruit fait venir le mari de Daria, Ivan Stepanovitch Kobyline, auquel appartient la brosse. Un homme bigrement costaud, bedonnant, même, mais c’est un nerveux, lui aussi.

     Ivan Stepanitch se montre donc et déclare :

     — Je travaille comme un éléphant pour trente deux roubles et des poussières à la coopérative, je fais des sourires aux clients, je leur pèse du saucisson et, avec les sous gagnés dans ce labeur, j’achète des brosses métalliques que je ne laisserai personne d’autre que moi utiliser,  pour rien au monde.

     Le bruit reprend, ainsi que la discussion autour de la brosse de métal. Tous les locataires, bien sûr, arrivent en se bousculant dans la cuisine. L’invalide Gavrilytch se pointe à son tour.

     — Quoi, du boucan et pas de bagarre ? dit-il.

     Ces paroles ont mis le feu aux poudres. La rixe a commencé.

     Or la cuisine, voyez-vous, est petite. Pour une bagarre, ce n’est pas l’endroit propice. On y est trop à l’étroit. C’est plein de casseroles et de réchauds. On n’a pas la place pour se retourner. Alors, dedans à douze… Vous voulez frotter le museau à l’un, vous tombez sur trois à la fois. Et y a plus moyen, on se cogne partout, on tombe. En plus, pour un unijambiste… Impossible de rester debout sur trois jambes.

     Malgré tout, l’invalide, une vraie chipie hargneuse, se jette dans la mêlée. Ivan Stepanytch, le propriétaire de la brosse métallique, lui crie :

     — Fuis la tentation, Gavrilytch. Tu vas y perdre la jambe qui te reste.

     Gavrilytch dit :

     — Eh bien, que je la perde ! Mais je ne peux pas m’en aller maintenant. Je n’ai plus aucune ambition.

     De fait, à cet instant, quelqu’un lui refait le portrait. Sans se démonter, il lui tombe dessus. Alors un autre lui flanque un coup de casserole sur la carafe.

     Paf, voilà l’invalide par terre. Il s’embête.

     Mais un parasite s’est précipité pour appeler la milice.

     Un milicien se montre. Et crie :

     — Préparez vos cercueils, tas de diables, je tire !

     Les gens ont repris leurs esprits seulement en attendant ces paroles fatales. Ils se sont dispersés, regagnant leurs chambres.

     « Pourquoi fichtre donc nous sommes-nous bagarrés, des citoyens respectables comme nous ? »

     Les gens ont regagné leurs chambres, sauf l’invalide Gavrilytch. Il est par terre, vous voyez, il s’embête. Et du sang dégouline de sa tête.

     Deux semaines plus tard, le tribunal s'est réuni.

     Et le juge s'est trouvé être également une personne nerveuse. Les gens ont été sévèrement condamnés.

 

 

Répertoire général des traductions de ce blog :

https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

 

 

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