M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 27 janv. 2022

Affaire de service (Anton Tchékhov)

Voici l'un des derniers récits rédigés en 1898 après le retour de Tchékhov, revenu de Nice. Un fait divers, l'auteur s'amuse à suggérer une histoire policière, mais le récit bifurque aussitôt, la description du monde russe de la fin du siècle se met en branle, par petites touches, description d'abord allusive, puis fort critique...

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Affaire de service

(Anton Tchékhov)

     Le récit (selon l’intitulé de l’auteur) parut début 1899 dans le supplément littéraire mensuel du journal La Semaine. On trouve la première allusion aux « causes actuelles » du suicide, que l’on retrouve ici dans la bouche du juge, dans les carnets de 1891 de l’écrivain. Deux ou trois ans plus tard, une autre note dans un carnet raconte brièvement que le docteur Tchékhov fut appelé pour faire l’autopsie d’un employé du zemstvo qui s’était suicidé après avoir dilapidé son argent – sans doute aux cartes… Lui avait donc une raison, mais l’auteur l’effacera dans le récit. On trouve dans les carnets préparant la nouvelle Trois années d’autres notes, par exemple les remarques sur la rudesse du climat et de la nature en Russie, qui sont reprises dans ce récit plus tardif.

     En novembre 1898, un collaborateur de La Semaine avait écrit avec humour à Tchékhov pour lui suggérer de donner un récit au supplément littéraire du journal, et Tchékhov avait promis de le faire ; il semble qu’il ait écrit ce texte entre le 15 et le 26 novembre et l’ait envoyé aussitôt en prévoyant de le corriger sur épreuve.

     Les motifs de suicide avaient été étudiés, avec des statistiques portant sur les années 1870-1885 à Moscou, par le docteur Rozanov, une vieille connaissance de Tchékhov. Après l’alcoolisme, Rozanov plaçait la neurasthénie comme principale cause du suicide inopiné, notamment chez les intellectuels.

     Il était arrivé à plusieurs reprises à Tchékhov de faire des autopsies, en compagnie d’un commissaire rural ou d’un juge d’instruction : le récit part donc de l’expérience vécue par l’auteur. Par ailleurs, en tant que membre du conseil sanitaire d’un zemstvo, il avait rencontré le garde champêtre prototype du personnage de Lochadine.

     Le récit fut très bien reçu par les lecteurs et la critique. Tolstoï apprécia l’art déployé par Tchékhov et lut avec enthousiasme l’histoire à ses hôtes, comme il le faisait souvent. Certains commentateurs relevèrent la dimension de critique sociale contenue à l’évidence dans le récit, sur le mode : « À la campagne, cela ne peut pas continuer comme ça ! » Un autre se montra plus sceptique quant à la sensibilité de l’intelligentsia : « Au bout de quelques années… Lyjine se transformera en un Startsev [le médecin de la nouvelle Ionytch*, rédigée elle aussi en 1898] se mettant à l’écart de la vie et s’intéressant davantage aux billets de banque. » On vanta aussi les qualités poétiques du texte, dont l’expédition en pleine tempête rappelait le Tolstoï de Maître et Serviteur

——————————————————————

     Un juge d’instruction suppléant et un médecin de district faisaient route vers le bourg de Syrnia pour une autopsie. En chemin, ils furent pris par une tempête de neige, tournèrent longuement en rond et n’arrivèrent que le soir, alors qu’il faisait déjà nuit, au lieu de se trouver sur place à midi comme ils l’espéraient. ils allèrent passer la nuit à l’izba du zemstvo1. Par hasard, le cadavre s’y trouvait justement, celui de l’agent d’assurances du zemstvo, Liessnitski, lequel, arrivé à Syrnia trois jours plus tôt et s’étant installé dans cette izba, avait réclamé un samovar avant de se brûler la cervelle, à la surprise générale ; cette circonstance, ce suicide plutôt étrange à côté d’un samovar et de hors-d’œuvre étalés sur la table, fournissait à beaucoup un motif pour soupçonner un assassinat ; une autopsie s’imposait.

     Dans l’entrée, le docteur et le juge firent tomber la neige de leurs vêtements en tapant des pieds, tandis que se tenait près d’eux le vieux garde-champêtre Lochadine2, tenant une lampe en fer-blanc qui répandait une forte odeur de pétrole.

     — Qui es-tu ? lui demanda le docteur.

     — L’ gard’ champêt’, répondit le vieillard.

     Il signait aussi comme ça, à la poste : l’ gard’ champêt’.

     — Et où sont les témoins ?

     — Sont sans doute allés boire leur thé, Votre Haute Noblesse3.

     À droite se trouvait une pièce propre, la « chambre des voyageurs » ou chambre des gens de qualité, à gauche c’était la pièce de service, avec un grand poêle et des soupentes. Suivis par le garde champêtre tenant sa lampe en hauteur, au-dessus de sa tête, le docteur et le juge entrèrent dans la chambre des voyageurs. Là, sur le plancher, aux pieds de la table, gisait un grand corps immobile, recouvert de blanc. Outre ce couvre-lit blanc, on voyait distinctement, à la faible lueur de la lampe, des caoutchoucs neufs, et tout, ici, était mauvais, pénible : et les murs sombres, et le silence, et ces caoutchoucs, et l’immobilité de ce corps sans vie. Un samovar depuis longtemps froid était sur la table, entouré d’emballages contenant sans doute les hors-d’œuvre.

     — Se brûler la cervelle dans l’izba du zemstvo, quel manque de tact ! lâcha le docteur. Quand l’envie vous prend de vous loger une balle dans la tête, on peut le faire chez soi, dans un hangar.

     Il se laissa tomber sur un banc tel qu’il était, en bonnet de fourrure, en pelisse et en bottes de feutre ; son compagnon, le juge, s’assit en face de lui.

     — Ces hystériques et ces neurasthéniques sont de grands égoïstes, poursuivit avec amertume le docteur. Lorsqu’un neurasthénique est dans la même pièce que vous, il fait du bruit avec son journal ; s’il dîne avec vous, il fait une scène à sa femme, sans se sentir gêné par votre présence ; et lorsqu’il lui prend l’envie de se tirer un coup de pistolet, il va le faire à la campagne, dans l’izba du zemstvo, pour donner aux gens davantage de tintouin. En toutes circonstances, ces messieurs ne pensent qu’à eux. Seulement à eux ! Voilà pourquoi les gens âgés n’aiment pas notre époque, cet « âge de nervosité ».

     — Les choses peu appréciées par les vieillards, ce n’est pas cela qui manque, dit le juge en bâillant. Vous expliquerez aux vieilles personnes la différence entre les suicides d’autrefois et ceux d’aujourd’hui. Jadis, l’homme « comme il faut » se brûlait la cervelle pour avoir dilapidé l’argent de l’État ; à présent, on se tue par ennui de vivre, par spleen… Qu’est-ce qui vaut mieux ?

     — L’ennui de vivre, le spleen, soit, reconnaissez tout de même qu’on pourrait aller se brûler la cervelle ailleurs que dans l’izba du zemstvo.

     — En voilà un malheur, dit le garde-champêtre ; un tel malheur, c’est un vrai châtiment. Les gens sont très inquiets, Votre Haute Noblesse, cela fait trois nuits qu’on ne dort pas. Les enfants pleurent. Les femmes ne vont pas à l’étable traire les vaches, elles ont peur… Des fois que le défunt leur apparaîtrait dans l’obscurité. Les femmes sont bêtes, c’est connu, mais les moujiks aussi, pour certains, ont peur. Au soir, on ne passe plus seul devant l’izba, il faut qu’on soit un troupeau. Et c’est pareil pour les témoins…

     Le docteur Startchenko, homme d’âge moyen à la barbe noire et portant lunettes, et le juge Lyjine, homme blond encore jeune qui n’avait fini ses études que depuis deux ans et avait plutôt l’air d’un étudiant que d’un fonctionnaire, restaient assis, méditant sans rien dire. Ils étaient contrariés d’être arrivés en retard. Il leur faudrait maintenant attendre jusqu’au matin, passer la nuit ici, alors qu’il n’était même pas six heures, ils avaient devant eux la perspective d’une longue soirée, suivie d’une longue nuit dans les ténèbres, de l’ennui, de l’inconfort de leurs lits, des cafards et du froid matinal ; et, prêtant l’oreille aux mugissements de la tempête dans le tuyau du poêle et au grenier, ils songeaient l’un comme l’autre à quel point tout cela était bien différent de la vie qu’ils auraient souhaitée pour eux-mêmes  et dont ils avaient rêvé autrefois, à quel point ils étaient loin des gens de leur âge, en train à présent de se promener en ville, dans des rues bien éclairées, sans même remarquer le mauvais temps, ou se préparant à aller au théâtre, ou encore en train de lire dans leur cabinet. Oh,ce qu’ils auraient donné rien que pour déambuler sur l’avenue Nevski4 ou, à Moscou, rue Petrovka, pour écouter un bon air ou passer une heure ou deux au restaurant…

     — Hou-hou-hou ! chantait la tempête au grenier, et quelque chose, dehors, battait avec fureur, sans doute l’enseigne au-dessus de l’izba. Hou-hou-hou !

     — Vous faites comme vous voulez, moi je n’ai pas l’intention de rester ici, dit Startchenko en se levant. Il n’est pas encore six heures, c’est trop tôt pour dormir, je vais aller quelque part. Von Taunitz n’habite pas loin, à peine à trois verstes5 de Syrnia. Je vais aller passer la soirée chez lui. Garde champêtre, va dire au cocher de ne pas dételer. Et vous, alors ? demanda-t-il à Lyjine.

     — Je ne sais pas. Je vais sans doute me coucher.

     Le docteur s’enveloppa de  sa pelisse et sortit. On l’entendit parler au cocher, puis ce fut le tintement des grelots des chevaux transis. Il était parti.

     — Barine6, passer la nuit ici, ce n’est pas pour toi, dit le garde champêtre ; va dans l’autre pièce. Elle n’est pas propre, mais ce n’est pas grave, pour une nuit. Je vais tout de suite rafler un samovar chez un moujik, ‘près quoi je t’amènerai du foin, tu pourras dormir, Votre Haute Noblesse, à la grâce de Dieu.

     Peu après, le juge était assis à la table de la pièce de service et buvait du thé, tandis que le garde champêtre Lochadine lui parlait en se tenant debout près de la porte. C’était un homme d’une soixantaine d’années, petit et très maigre, voûté, chenu, avec un sourire naïf sur la figure et des larmes dans les yeux, ses lèvres produisant un clappement perpétuel, comme s’il suçait une pastille. Il portait une demi-pelisse courte et des bottes de feutre et ne lâchait pas son bâton. La jeunesse du juge lui faisait visiblement pitié, c’était sans doute pour cela qu’il le tutoyait.

     — Le doyen7 Fiodor Makarytch a ordonné qu’on le prévienne de l’arrivée du commissaire ou du juge, dit-il. Du coup, il faut que j’y aille, à présent… Jusqu’au bureau du district, ça fait quatre verstes, avec la tempête, il s’est amoncelé plein de neige, c’est un coup à arriver seulement à minuit. Tu entends ces hurlements ?

     — Je n’ai pas besoin du doyen, déclara Lyjine. Il n’a rien à faire ici.

     Il regarda le vieillard avec curiosité et lui demanda :

     — Dis-moi, grand-père, ça fait combien de temps que tu es garde champêtre ?

     — Combien de temps ? Oh, ça fait déjà trente ans. J’ai commencé à marcher cinq ans après la liberté8, tu peux faire le compte. Depuis, je marche tous les jours; Même les jours de fête. C’est Pâques, les cloches sonnent, le Christ est ressuscité, moi je marche avec ma sacoche. Je vais chez le percepteur, à la poste, au bureau du commissaire, à celui du zemstvo, à la redevance, à la direction, chez les messieurs comme chez les moujiks, chez tous les chrétiens orthodoxes. Je porte les paquets, les convocations, les feuilles de taxes, les lettres, les formulaires en tout genre, les bordereaux, et vois-tu, mon bon monsieur, Votre Haute Noblesse, de nos jours, les formulaires, il y en a des jaunes, des blancs, des rouges, et il faut y mettre des chiffres, chaque barine, chaque pope ou chaque riche moujik doit sans faute écrire une dizaine de fois par an combien il a semé, récolté, combien de quarts9 ou de pouds de seigle, d’avoine, de foin, quel temps il a fait et quels insectes on a eus. Bien sûr, on écrit ce qu’on veut, c’est juste pour la forme, mais toi il faut que tu trottes, que tu distribues les feuilles, et ensuite que tu trottes pour les ramasser. Tiens, par exemple, le barine qui est ici, ça ne sert à rien de l’éventrer, tu le sais toi-même, c’est du temps perdu, c’est juste un coup à se salir les mains, mais tu as quand même fait l’effort de venir, Votre Haute Noblesse, pour la forme ; rien à faire. Ça fait trente ans que je marche pour la forme. L’été, ça va, il fait bon, l’air est sec, mais l’automne ou l’hiver, ce n’est pas commode. Il m’est arrivé de m’enfoncer dans la neige et de me geler, j’en ai vu de toutes sortes. Et des malveillants m’ont pris mon sac dans les bois, ils m’ont frappé, je suis même passé en justice…

     — En justice ? Pour quoi ?

     — Pour escroquerie.

     — Comment ça, pour escroquerie ?

     — Eh bien, voilà, le secrétaire Chrysanthe Grigoriev avait vendu à un entrepreneur des planches qui ne lui appartenaient pas, il l’avait trompé, quoi. J’avais assisté à l’affaire, on m’avait envoyé chercher de la vodka au cabaret ; bon, le secrétaire n’a pas partagé avec moi, il ne m’a même pas payé un coup à boire, seulement, vu notre pauvreté, nous avons l’air d’un homme à qui on ne peut pas se fier, qui ne vaut pas un clou, alors on nous a jugés tous les deux ; lui, on l’a envoyé en prison, et moi, grâce à Dieu, j‘ai été acquitté au nom de tous les droits. Au tribunal, on a lu un papier. Tout le monde était en uniforme, dans c'te tribunal. Et je vais te dire, Votre Haute Noblesse, notre travail, pour qui n’a pas l’habitude, c’est une chose terrible, Dieu vous en préserve, alors que pour nous ce n’est rien. Même que mes pieds me font mal quand je ne marche pas; Et rester au bureau du district, c’est pire, pour nous : il faut allumer le poêle pour le secrétaire, et lui apporter de l’eau, et cirer ses bottes.

     — Et combien touches-tu ? demanda Lyjine.

     — Quatre-vingt roubles par an.

     — Tu dois bien te faire des à-côté, non ?

     — Parlons-en, de nos à-côtés ! Les messieurs d’aujourd’hui donnent rarement un pourboire. De nos jours, les messieurs sont sévères, ils se vexent tout le temps. Tu amènes un papier à l’un : ça le vexe ; tu te décoiffes devant lui : ça le vexe. « Tu n’es pas entré par la porte de service, qu’il dit, ivrogne, tu pues l’oignon, abruti, fils de pute. » Bien sûr, il y en a aussi des bons, mais qu’attendre d’eux ? Ils ne font que se moquer de toi et te donner des surnoms. Monsieur Altoukhine, par exemple, c’est un brave homme, il a l’air de quelqu’un qui ne boit pas et qui a toute sa raison, eh bien, à peine il me voit qu’il se met à brailler des choses qu’il ne comprend pas lui-même. Il m’a collé un drôle de surnom. Il m’appelle…

     Le garde champêtre prononça un mot d’une voix si basse qu’il était incompréhensible.

     — Comment ? demanda Lyjine. Répète.

     — Administration10 ! répéta le garde champêtre à voix haute. Ça fait longtemps qu’il m’appelle comme ça, dans les six ans. Bonjour, administration ! Mais je le laisse dire, il peut m’appeler comme il veut, Dieu le garde ! une dame m’envoie parfois un petit verre de vodka et un morceau de pâté en croûte, bon, je bois à sa santé. Mais ce sont surtout les moujiks qui me donnent quelque chose ; les moujiks ont plus de cœur, ils craignent Dieu : l’un va me donner un bout de pain, l’autre de la soupe aux choux, un autre un coup à boire. Les starostes7 m’offrent le thé au cabaret. Les témoins sont partis tantôt boire le thé. « Lochadine, qu’ils m’ont dit, reste ici, remplace-nous, aie l’œil », et ils m’ont donné chacun un kopeck. Ils ont peur, ils n’ont pas l’habitude. Et hier, ils m’avaient donné une pièce de cinq altyns11 et payé un petit verre.

     — Alors, toi, ça ne te fait pas peur ?

     — Si, j’ai peur, barine, mais nous, c’est comme ça : le service, pas moyen d’en sortir. L’été dernier, j’emmenais en ville un détenu – et le voilà qui se met à me taper dessus, des coups, des coups à n’en plus finir ! Et, tout autour, des champs, des bois : où me sauver ? Et là, c’est pareil. Monsieur Liessnitski, je me le rappelle pas plus grand que ça, je connaissais son papa et sa maman. Je suis du village de Niédochtchotovo et eux, les messieurs Liessnitski, ils ne sont pas à plus d’une verste de chez nous, et même moins, d’une borne à l’autre. Il y avait chez monsieur Liessnitski sa sœur, une jeune fille pieuse et miséricordieuse. Souviens-toi, Seigneur, de l’âme de ton esclave12 Ioulia, pour elle éternelle mémoire. Elle ne s’est pas mariée et, à sa mort, a partagé tout son bien ; elle a légué cent déciatines13 au couvent et à nous autres, la communauté des paysans de Niédochtchotovo, deux cents, pour qu’on prie pour son âme, mais son frère, un barine, hein, a caché le papier, à ce qu’on dit, il l’a fait brûler dans son poêle et a gardé toute la terre pour lui. Il croyait, quoi, que ça lui profiterait, seulement, en ce monde, on ne vit pas longtemps de mensonges, mon vieux. Le barine ne s’est pas confessé pendant vingt ans, ça le mettait à l’écart de l’église, quoi, et il est mort sans s’être repenti, il a éclaté. Il était très très gros. Il a éclaté en long. Ensuite, le jeune barine, Sérioja14, on lui a absolument tout pris à cause des dettes ; bon, il n’est pas allé loin dans les sciences, il n’en était pas capable, et le président de la direction du zemstvo, son oncle, s’est dit : « Le Sérioja, je vais le prendre comme agent chez moi, qu’il s’occupe d’assurances, ça n’est pas sorcier. » Seulement, le jeune barine était fier, il voulait lui aussi vivre sur un plus grand pied, plus en vue, plus largement, c’était vexant, quoi, de se balader en chariot dans tout le district pour causer avec les moujiks ; il regardait toujours par terre, sans rien dire ; on lui criait à l’oreille : « Sergueï Serguéitch ! », il faisait : « Hein ? » et se remettait à regarder par terre. Et à présent, tu vois, il s’est tué. C’est tout de travers, ce n’est pas correct, Votre Haute Noblesse, on ne comprend pas ce que ça vient faire dans notre monde, Seigneur miséricordieux. Ton père était riche, toi tu es pauvre, il faut bien dire que c’est vexant, mais quoi, il faut s’y faire. Moi aussi, je vivais bien, Votre Haute Noblesse, j’avais deux chevaux, trois vaches, une vingtaine de moutons, et puis le moment est arrivé où je suis resté avec ma seule sacoche, et encore, elle n’est pas à moi mais à l’État, et maintenant, dans notre village de Niédochtchotovo, c’est pas pour dire, mais ma maison, c’est la pire. Mokeï avait quatre laquais, maintenant c’est lui qui est laquais. Pétrak avait quatre valets de fermes, à présent, c’est Pétrak qui est valet de ferme.

     — Qu’est-ce qui a fait que tu es tombé dans la misère ? demanda le juge.

     — Mes fils boivent comme des trous, il avalent la vodka en quantité incroyable.

     Lyjine l’écoutait en songeant que lui-même retournerait tôt ou tard à Moscou, tandis que ce vieillard resterait là pour toujours, continuant à aller et venir ; et combien en rencontrerait-il encore, de tels vieillards délabrés, aux cheveux n’ayant depuis longtemps pas vu un peigne, des vieux « ne valant pas un clou » et dans l’âme desquels, de façon étrange, cohabitaient solidement et en bonne entente la pièce de cinq altyns, le petit verre et la conviction profonde qu’« en ce monde, on ne vit pas longtemps de mensonges ». Puis il se lassa de l’écouter et lui ordonna de lui apporter du foin pour son lit. Dans la chambre des voyageurs se trouvait un lit en fer avec un oreiller et une couverture, il était possible de le faire venir ici, mais le défunt (qui s’était peut-être assis dessus avant de mourir) gisait depuis trois jours à côté, et il aurait maintenant été peu agréable d’y dormir…

     « Il n’est que sept heures et demie, se dit Lyjine en regardant sa montre. Quelle horreur ! »

     Il n’avait pas sommeil mais, pour se désennnuyer, pour tuer le temps d’une façon ou d’une autre, il s’allongea et se couvrit de son plaid. Clapant des lèvres et poussant des soupirs, Lochadine fit quelques allées et venues pour débarrasser et ranger la vaisselle, piétinant autour de la table. Il prit enfin sa petite lampe et sortit ; en suivant du regard ses longs cheveux blancs et son corps voûté, Lyjine eut cette pensée :

     « Un vrai sorcier d’opéra. »

     Il faisait noir. La lune devait être cachée derrière les nuages, car les fenêtres se dessinaient bien, et l’on voyait la neige sur les encadrements.

     — Hou-hou-hou ! chantait la tempête. Hou-hou-hou !

     — Mo-on-on Dieu ! gémit une femme au grenier, ou c’était seulement une impression. Mo-on-on Di-i-eu !

     — Badaboum ! Un coup, au-dehors, contre la cloison. Patatras !

     Le juge tendit l’oreille : pas de femme, c’était le vent qui mugissait. Il avait froid et mit sa pelisse sur son plaid. Tout en se réchauffant, il songeait combien tout cela – la tempête de neige, l’izba, le vieillard et le cadavre dans la pièce voisine – était éloigné de la vie à laquelle il aspirait, combien tout cela lui était étranger, à quel point c’était petit et sans intérêt. Si cet homme s’était tué à Moscou ou dans la banlieue de Moscou et qu’il ait eu à instruire l’affaire, cela aurait été intéressant, important, et peut-être même que cela l’aurait effrayé, de dormir non loin d’un cadavre ; mais ici, à mille verstes de Moscou, tout se retrouvait comme placé sous un autre éclairage, ce n’était pas la vie, ce n’étaient pas des gens, c’était quelque chose existant seulement « pour la forme », comme disait Lochadine, et dont il ne garderait pas le moindre souvenir, qu’il oublierait aussitôt que lui, Lyjine, aurait quitté Syrnia. La patrie, la véritable Russie, c’était Moscou, Pétersbourg, ici ce n’était que la province, une colonie ; lorsqu’on rêve de jouer un rôle, d’être populaire, d’être par exemple un juge instruisant des affaires particulièrement importantes ou un procureur de tribunal de district, un lion de la société, alors on pense immanquablement à Moscou. Si l’on doit vivre, que ce soit à Moscou, ici on n’a envie de rien, on accepte facilement son rôle insignifiant, on n’attend qu’une seule chose de la vie : l’occasion de partir, de s’en aller au plus vite.  En pensée, Lyjine se promenait dans les rues de Moscou, entrait chez des amis, rencontrait des parents, des collègues, et il éprouvait un doux serrement de cœur à la pensée qu’il avait vingt-six ans et que, s’il parvenait à s’arracher de cet endroit pour atterrir  à Moscou d’ici cinq ou dix ans, ce ne serait pas trop tard, il aurait encore toute la vie devant lui. En s’assoupissant, alors que ses pensées commençaient à s’embrouiller, il voyait en imagination les longs couloirs du Palais de Justice de Moscou et lui-même prenant la parole, il voyait ses sœurs, et un orchestre qui, étrangement, mugissait :

     — Hou-hou-hou !

     — Badaboum ! Patatras ! entendit-on de nouveau. — Boum !

     Il se souvint brusquement qu’un jour, alors qu’il bavardait avec le comptable, à la direction du zemstvo, un individu aux yeux et aux cheveux noirs, maigre et pâle, s’était approché du pupitre ; il avait aux yeux cette expression déplaisante qu’ont les gens ayant trop dormi après le déjeuner, et cela gâtait son profil fin et intelligent ; et les hautes bottes qu’il portait ne lui allaient pas, elles détonaient grossièrement. Le comptable l’avait présenté : « Notre agent de district ».

     « C’était donc Liessnitski… celui-là même qui… » pensait maintenant Lyjine.

     Il se rappela la voix douce de Liessnitski, se figura sa démarche, et eut l’impression que quelqu’un marchait maintenant à côté de lui, exactement de la même façon que Liessnitski.

     Il eut soudain peur, sa tête était gelée.

     — Qui est là ? demanda-t-il, alarmé.

     — L’ gard’ champêt’.

     — Qu’est-ce que tu veux ?

     — C’est pour vous demander, Votre Haute Noblesse. Vous avez dit tantôt que vous n’aviez pas besoin du doyen, mais j’ai peur, des fois qu’il se fâche. Il avait donné l’ordre d’aller le chercher. Si j’y allais ?

     — Fiche-moi la paix ! Tu m’ennuies… fit Lyjine, contrarié, et il se couvrit de nouveau.

     — Des fois qu’il se fâche… J’y vais, Votre Haute Noblesse. Reposez-vous bien !

     Et Lochadine sortit. Dans l’entrée, on toussotait et on parlait à mi-voix. Sans doute les témoins qui étaient revenus.

     « Nous renverrons demain un peu plus tôt ces pauvres diables… se dit le juge. Nous commencerons l’autopsie dès qu’il fera jour. »

     Il commençait à s’assoupir lorsque se firent soudain entendre des pas nullement intimidés, mais rapides et bruyants. La porte claqua, des voix résonnèrent, on frotta une allumette…

     — Vous dormez ? Vous dormez ? demandait d’une voix précipitée et irritée le docteur Starchenko, frottant allumette sur allumette ; il était tout couvert de neige et un air froid émanait de lui. Vous dormez ? Levez-vous, allons chez von Taunitz. Il a envoyé son équipage vous chercher. Allons-y, au moins vous souperez et vous dormirez à la façon d’un être humain. Voyez, je suis moi-même venu vous chercher. Les chevaux sont excellents, nous y serons dans vingt minutes.

     — Et quelle heure est-il ?

     — Dix heures et quart.

     Ensommeillé, mécontent, Lyjine enfila ses bottes, mit sa pelisse, se couvrit la tête de sa chapka et de son bachlyk15, et sortit derrière le docteur. Le froid n’était pas très vif, mais un vent fort et pénétrant soufflait, chassant le long de la rue des nuages de neige qui semblaient fuir, épouvantés ; au bas des palissades et aux abords des perrons s’amoncelaient déjà de hautes congères. Le docteur et le juge s’assirent dans le traîneau et le cocher, blanc de neige, se pencha au-dessus d’eux pour boucler la couverture. Tous les deux avaient très chaud.

     — Lance les chevaux !

     Ils traversèrent le village. « Creusant des sillons duveteux16… » pensait le juge avec indolence en regardant le bricolier avancer avec effort. Il y avait des lumières dans toutes les izbas, comme à la veille d’une grande fête : les paysans ne dormaient pas, ils avaient peur du mort. Le cocher se taisait, morose ; l’attente devant l’izba du zemstvo avait dû l’ennuyer, peut-être que lui aussi pensait au mort, à présent.

     — Chez Taunitz, quand on a su que vous étiez resté dormir à l’izba, tout le monde m’est tombé dessus en me demandant pourquoi je ne vous avais pas emmené avec moi.

     À la sortie du village, dans un tournant, le cocher cria tout à coup à pleins poumons :

     — Place !

     Une silhouette parut fugitivement, celle d’un homme à l’écart de la route, enfoncé dans la neige jusqu’aux genoux et qui regardait la troïka17 ; le juge vit un bâton terminé par un crochet, une barbe et une sacoche sur le côté, il eut l’impression que c’était Lochadine, il lui sembla même le voir sourire. La silhouette disparut.

     La route suivit d’abord la lisière d’un bois, avant d’emprunter une grande laie forestière ; les vieux pins défilaient, ainsi que de jeunes bouleaux et de jeunes chênes grands et noueux, s’élevant, solitaires, au milieu des clairières pratiquées par les coupes récentes, mais bientôt tout se fondit dans l’air et les nuages de neige ; le cocher disait qu’il voyait la forêt, le juge, quant à lui, ne distinguait rien en dehors du bricolier. Le vent lui soufflait dans le dos.

     Brusquement, les chevaux s’arrêtèrent.

     — Eh bien, qu’y a-t-il encore ? demanda avec irritation Startchenko.

     Sans rien répondre, le cocher descendit de son siège et se mit à tourner autour du traîneau en marchant sur les talons ; il formait des cercles de plus en plus larges en s’écartant toujours plus du traîneau, on aurait dit qu’il dansait ; il revint enfin et prit sur la droite.

     — Tu t’es égaré, hein ? demanda Startchenko.

     — Ce n’est ri-i-en…

     Il y eut comme un hameau, sans aucune lumière. Puis, de nouveeau la forêt, des champs, la route fut de nouveau perdue et le cocher descendit de son siège pour exécuter sa danse. La troïka s’élança dans une allée sombre, à grande vitesse, le bricolier fougueux donnant du sabot contre l’avant du traîneau. Le bruissement des arbres devenait sonore, effrayant, on n’y voyait goutte, c’était comme une course à l’abîme – et soudain la lumière éclatante d’un perron et de fenêtres éclairées vint éblouir les voyageurs, cependant que retentissaient des aboiements bienveillants et des voix… On était arrivé.

     Tandis qu’ils enlevaient leurs pelisses et leurs bottes de feutre dans le vestibule, on jouait en haut Un petit verre de Cliquot18 au piano, et l’on entendait des enfants taper des pieds. Les arrivants furent saisis d’une tiède odeur de vieille demeure seigneuriale, assurant chaleur, propreté et confort à l’intérieur, quel que soit le temps au-dehors.

     — Parfait, dit von Taunitz – un gros père au cou incroyablement épais et qui portait des favoris –, en serrant la main du juge. Parfait. Soyez le bienvenu, je suis enchanté de faire votre connaissance. Nous sommes en effet un peu collègues. J’ai été autrefois substitut, mais pas longtemps, deux ans seulement ; je suis venu ici m’occuper de ma propriété, j’y ai vieilli. Bref, un vieux birbe. Venez, je vous prie, continua-t-il en s’efforçant visiblement de ne pas élever la voix ; il monta avec ses invités.

     — Je n’ai pas de femme, reprit-il, elle est morte, et voici mes filles, je vous les présente.

     Et, se retournant, il cria vers le bas d’une voix tonitruante :

     — Dites à Ignace19 de tenir les chevaux prêts pour huit heures, demain !

     Ses quatre filles se trouvaient dans la salle de réception20 : de jolies jeunes filles toutes en robe grise et coiffées pareillement ; il s’y trouvait aussi leur cousine, une femme jeune et intéressante elle aussi, avec ses enfants. Startchenko, qui les connaissait, leur demanda tout de suite de chanter quelque chose, et deux des demoiselles se récrièrent longtemps, assurant qu’elles ne savaient pas chanter et n’avaient pas de partition, puis la cousine se mit au piano et elles chantèrent avec des voix qui tremblaient le duo de La Dame de pique21. On rejoua ensuite Un petit verre de Cliquot et les enfants se mirent à sautiller, battant la mesure avec leurs pieds. Startchenko les imita et tout le monde rit aux éclats.

     Les enfants dirent ensuite bonsoir et allèrent se coucher. Le juge riait, dansait le quadrille, flirtait et se demandait si tout cela n’était pas un rêve. La pièce de service, dans l’izba du zemstvo, le tas de foin dans un coin, le bruissement des cafards, le cadre misérable et répugnant, les voix des témoins, le vent, la tempête, le danger de se perdre en route, et soudain ces pièces magnifiques et pleines de lumière, les sons du piano, ces belles jeunes filles, ces enfants bouclés, ces rires joyeux et heureux – une telle métamorphose lui semblait relever d’un conte de fées, il était incroyable que de tels changements fussent possibles en l’espace de trois verstes, en une heure. De tristes pensées l’empêchaient de se réjouir, il se disait sans cesse qu’autour de lui, ce n’était pas la vie, seulement des bouts de vie, des fragments, que tout, ici, était fortuit, qu’on ne pouvait rien en conclure ; il plaignait même ces jeunes filles passant toute leur vie dans ce trou de province, loin des milieux cultivés où rien n’advient par hasard, où tout est réglé et réfléchi, où par exemple tout suicide est compréhensible, on peut l’expliquer et en dégager le sens dans le tourbillon d’ensemble de la vie. Il présumait que, si la vie aux alentours, dans ce trou perdu, lui était incompréhensible, s’il ne la voyait pas, cela signifiait qu’elle n’existait pas du tout.

     Au cours du souper, la conversation tomba sur Liessnitski.

     — Il laisse une femme et des enfants, dit Startchenko. J’interdirais le mariage aux neurasthéniques et, plus généralement, aux gens dont le système nerveux est détraqué ; je lleur enlèverais le droit et la possibilité de se reproduire, multipliant ainsi le nombre d’êtres semblables à eux. Mettre au monde des enfants souffrant des nerfs est un crime.

     — Malheureux jeune homme , dit von Taunitz en soupirant et en hochant la tête.   Comme il faut avoir souffert, et avoir ruminé ses souffrances, pour prendre finalement la décision de s’ôter la vie… une jeune vie. Un tel malheur peut survenir dans n’importe quelle famille, et c’est affreux. C’est difficile à supporter, c’est intolérable…

     Et les jeunes filles écoutaient toutes en se taisant, le visage grave, les yeux fixés sur leur père.  Lyjine sentit qu’il lui fallait dire quelque chose, mais il ne put rien trouver et se contenta de déclarer :

     — Oui, le suicide est un phénomène indésirable.

     Il se retrouva couché dans une chambre tiède, dans un lit moelleux, avec une couverture sous laquelle se trouvait un drap frais de tissu fin, mais quelque chose l’empêchait de jouir du confort ; peut-être était-ce la discussion prolongée qu’avaient, dans la pièce voisine, le docteur et von Taunitz, ainsi que la tempête qui, là-haut, au-dessus du plafond et dans le tuyau du poêle, la tempête faisait autant de bruit qu’à l’izba du zemstvo, mugissant tout aussi plaintivement :

     — Hou-hou-hou !

     Von Taunitz avait perdu sa femme deux ans plus tôt, et ne l’avait pas encore accepté : quel que fût le sujet de la conversation, il repensait à sa femme ; il ne restait plus rien, en lui, du substitut d’autrefois.

     « Pourrai-je un jour en arriver là ? » pensait Lyjine en s’endormant et en entendant à travers la cloison la voix retenue et rappelant celle d’un orphelin.

     Le sommeil du juge fut agité. Il avait trop chaud, se sentait mal à l’aise et rêvait qu’il n’était pas chez von Taunitz, couché dans un lit propre et douillet, mais qu’il était toujours sur son tas de foin dans l’izba du zemstvo, entendant les témoins parler à mi-voix ; il lui semblait que Liessnitski était tout près, à quinze pas de lui. il revit en rêve l’agent d’assurances, les cheveux noirs et le teint pâle, portant de hautes bottes poussiéreuses, s’approcher du pupitre du comptable. « Notre agent de district… » Il vit ensuite Liessnitski et le garde champêtre Lochadine marcher côte à côte dans la neige des champs, se soutenant l’un l’autre ; la tempête tourbillonnait autour d’eux, le vent leur soufflait dans le dos et ils allaient, fredonnant :

     « Nous marchons, nous marchons, nous marchons. »

     Le vieillard avait l’air d’un sorcier d’opéra, et ils chantaient tous les deux, en effet comme dans un opéra :

     « Nous marchons, nous marchons, nous marchons… Vous êtes au chaud, dans la clarté et la douceur, et nous, nous marchons dans le froid, en pleine tourmente, enfoncés dans la neige… Nous ne connaissons ni joie ni repos… Nous portons sur nos épaules tout le fardeau de la vie, de la nôtre comme de la vôtre… Hou-hou-hou ! Nous marchons, nous marchons, nous marchons… »

     Lyjine se réveilla et s’assit dans le lit. Quel songe trouble, quel mauvais rêve ! Pourquoi voir ensemble l’agent d’assurances et le garde champêtre ? En voilà une absurdité ! À présent, assis dans le lit, il sentait son cœur battre fort ; ayant pris sa tête dans ses mains, il lui semblait que l’agent d’assurances et le garde champêtre avaient bien quelque chose en commun. Ne vont-ils pas dans la vie côte à côte et se soutenant mutuellement ? Un lien invisible mais significatif et nécessaire existe entre eux, qui les lie aussi à Taunitz, et il lie tous les êtres entre eux ; dans cette vie, même dans le trou le plus désert, rien n’arrive jamais par hasard, tout est rempli d’une même idée commune, tout a une même âme et un seul but, et pour le comprendre, il de suffit pas de réfléchir et de penser, il faut certainement avoir en outre un don de pénétration qui n’est pas donné à tout le monde. L’infortuné torturé qui s’était suicidé, ce « neurasthénique », comme l’appelait le docteur, et le vieux moujik passant sa vie à courir de l’un à l’autre, ce sont des circonstances fortuites, des fragments de vie pour qui tient sa propre existence pour fortuite, et ce sont des parties d’un même organisme magnifique et doué de raison pour celui qui voit sa propre vie comme une partie de ce grand tout, pour celui qui comprend cela. Ainsi pensait Lyjine, c’était depuis longtemps sa pensée secrète, elle venait seulement de s’ouvrir pleinement et clairement à sa conscience.

     Il se recoucha et commença à s’assoupir ; et les voilà qui, de nouveau, allaient de concert en chantant :

     « Nous marchons, nous marchons, nous marchons… Nous prenons de la vie le plus pénible et le plus amer, nous vous laissons ce qu’elle a de gai et de léger, vous avez tout loisir, au souper, de disserter froidement et judicieusement des raisons pour lesquelles nous souffrons et périssons, et qui nous empêchent d’être aussi bien bien portants et satisfaits que vous. »

     Ce qu’ils chantaient lui était déjà venu à l’esprit, mais cette pensée se tenait à l’arrière-plan d’autres pensées, elle se montrait fugitivement et timidement, comme une lueur au loin par temps de brouillard. Il sentait ce suicide et l’affliction du moujik peser suer sa conscience ; qu’il était terrible d’accepter l’idée que ces gens soumis à leur destin avaient pris sur eux le plus pesant et le plus amer de la vie ! S’en accommoder et désirer pour soi-même une vie brillante et bruyante au milieu de gens heureux et satisfaits, rêver constamment d’une telle vie, c’est rêver de nouveaux suicides de gens écrasés par le travail et les soucis, ou de gens faibles et abandonnés, ces gens que l’on se contente d’évoquer parfois en soupant, objets de mécontentement ou de railleries, mais que l’on se garde de secourir… Et, de nouveau :

     « Nous marchons, nous marchons, nous marchons… »

     Comme si quelqu’un lui frappait les tempes à coups de marteau.

     Il avait mal à la tête lorsqu’il fut réveillé, tôt le lendemain matin, par le bruit ; dans la pièce voisine, von Taunitz disait à voix haute au docteur :

     — Vous ne pouvez pas partir maintenant. regardez donc le temps qu’il fait dehors ! Ne discutez pas, demandez plutôt au cocher : par un tel temps, il ne vous emmènerait pas pour un million.

     — Mais ça ne fait que trois verstes en tout, disait le docteur d’une voix suppliante.

     — Même une demi-verste. Quand c’est impossible, c’est impossible. Au-delà du portail, ce sera un enfer, vous perdrez aussitôt votre chemin. Vous aurez beau dire, je ne vous laisserai partir pour rien au monde.

     — Ça devrait se calmer ce soir, fit le moujik venu allumer le poêle.

     Et le docteur, dans la pièce voisine, se mit à parler de la dureté de la nature et de son influence sur le caractère du Russe, des longs hivers qui, en entravant la liberté de mouvement, arrêtent le développement intellectuel des gens, tandis que Lyjine écoutait sans plaisir ces considérations, regardait par la fenêtre les congères amoncelées contre la palissade, la poussière blanche qui remplissait tout l’espace visible, les arbres qui ployaient désespérément, tantôt à droite, tantôt à gauche, et écoutait la tempête hurler et cogner en pensant lugubrement :

     « Quelle morale y a-t-il à en tirer ? Ce n’est rien de plus qu’une tempête de neige… »

     On déjeuna22 à midi, puis on se mit à errer sans but dans la maison, en s’approchant des fenêtres.

     « Et Liessnitski qui gît toujours là-bas, se disait Lyjine en regardant la neige tourbillonner et tourner avec frénésie au-dessus des congères. Et les témoins qui attendent… »

     On parlait du temps, du fait que les tempêtes de neige duraient habituellement quarante-huit heures, rarement davantage. On dîna à six heures, puis on joua aux cartes, on chanta, on dansa, pour finir on soupa. La journée s’était écoulée, on alla se coucher.

     La nuit, vers le matin, tout se calma. En se levant, on vit par les fenêtres les saules dénudés rester parfaitement immobiles, leurs branches faiblement abaissées ; il faisait gris, le temps était calme, comme si la nature avait à présent honte de sa débauche, de ses nuits folles et du déchaînement de ses passions. Attelés l’un derrière l’autre, les chevaux attendaient devant le perron depuis cinq heures du matin. Lorsqu’il fit complètement jour, le docteur et le juge enfilèrent leur pelisse et sortirent après avoir pris congé de leur hôte.

     Devant le perron, à côté du cocher, se tenait le garde champêtre Ilia Lochadine, tête nue, sa vieille sacoche de cuir couverte de neige en bandoulière ; il avait le visage tout rouge et humide de sueur. Le valet, sorti pour installer les invités dans le traîneau et leur couvrir les jambes, le regarda d’un air sévère et lui dit :

     — Que fais-tu ici, vieux démon ? Fiche le camp !

     — Votre Haute Noblesse, les gens s’inquiètent, dit Lochadine avec un sourire naïf sur toute sa figure, se réjouissant visiblement de voir enfin ceux qu’il avait attendus si longtemps. Les gens sont très inquiets, les enfants pleurent… On vous a cru repartis en ville, Votre Noblesse. Soyez miséricordieux, nos bienfaiteurs…

     Sans répondre, le docteur et le juge prirent place dans le traîneau et partirent pour Syrnia.

Notes

  1. Bâtiment administratif local. C’est seulement un zemstvo de district, pas le zemstvo régional : https://fr.wikipedia.org/wiki/Zemstvo
  2. Ce qui veut dire : Ducheval… Lyjine, c’est Delamare.
  3. Et non pas Votre Excellence (rang au-dessus), comme traduit paresseusement dans la Pléiade.
  4. Nommée à tort « Perspective Nevski », à Saint-Pétersbourg.
  5. Rappel : la verste faisait un peu plus d’un kilomètre.
  6. Maître, nobliau, propriétaire, fonctionnaire : tout ce qui n’est pas moujik.
  7. Personnage exécutant les ordres de l’administration du zemstvo, intermédiaire vis-à-vis des moujiks.
  8. C’est-à-dire l’émancipation de 1861.
  9. Quart de seau. Le poud faisait près de 16,5 kg.
  10. Près de quarante ans avant Hôtel du Nord
  11. Ancienne pièce de trois kopecks. Il avait donc reçu quinze kopecks, le rouble en vaut cent.
  12. Début d’une prière pour les morts. Éternelle mémoire est l’équivalent byzantin du repos éternel romain.
  13. Mesure de terrain : la déciatine faisait un peu plus d’un hectare.
  14. Diminutif de Sergueï, Serge. Serguéitch, plus loin, est son patronyme : fils de Serge.
  15. Capuchon à deux pointes pouvant s’enrouler autour du cou.
  16. Eugène Onéguine, chapitre V, deuxième strophe.
  17. Les trois chevaux tirant le traîneau.
  18. En français dans le texte. Tiré du refrain de La Valse du Clquot (ou Clicquot) de L. Raynal, 1898.
  19. Dans le texte : Ignat. J’ai francisé.
  20. Grande salle, terme très courant chez Tchékhov, souvent traduit par « salon », ce qui est discutable, car un salon peut très bien se trouver à côté. Il faudrait alors parler de « grand salon » et de « petit salon ».
  21. Le duo de Pauline et Lisa dans l’opéra de Tchaïkovski tiré de la nouvelle de Pouchkine.
  22. Petit-déjeuner. Au réveil, un simple thé. Le grand repas est le « dîner ».

——————————————————————

Répertoire général des traductions de ce blog :

https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

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