En chariot (Anton Tchékhov)

Voici un très joli petit texte écrit à la fin de l'année 1897, après "Le Petchénègue" et "Dans son coin natal". Tolstoï loua le pittoresque du récit, même s'il émettait des réserves sur le contenu...

En chariot

(Anton Tchékhov)

     Le récit parut le 21 décembre 1897 dans le journal Les Nouvelles russes. Il fut édité ensuite en janvier 1898 dans le recueil de bienfaisance « Aide fraternelle aux Arméniens frappés par le malheur en Turquie » :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacres_hamidiens

     Le texte fut écrit à Nice, comme les deux précédents – Le Petchénègue et Dans son coin natal –, fin octobre, puis en novembre, cette fois. Encore un récit « à trois sous », c’est du moins ce qu’écrivait Tchékhov à l’écrivaine Éléna Chavrovna. Il considérait déjà ses deux récits précédents comme des choses sans importance…

     Les considérations de l’auteur sur la misère des pédagogues et des soignants fut reprise par la critique sociale, quelques années plus tard. Tolstoï, quant à lui, y voyait « de la rhétorique », tout en appréciant hautement le pittoresque du récit.

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     On était sorti de la ville vers huit heures et demie du matin.

     La chaussée était sèche et un magnifique soleil d’avril chauffait fortement, mais il y avait encore de la neige dans les bois et les fossés. Si peu de temps auparavant, c’était encore l’hiver, un hiver méchant, long et ténébreux, le printemps était brusquement arrivé, mais Maria Vassilievna, présentement assise dans son chariot, ne voyait rien de neuf ou d’intéressant dans la tiédeur de l’air, pas plus que dans la langueur des bois clairsemés que réchauffait le souffle du printemps, ou dans les noires bandes d’oiseaux volant dans la campagne au-dessus des flaques énormes comme des lacs, ou encore dans le ciel merveilleux, d’une profondeur infinie, où l’on aurait peut-être trouvé grand plaisir à se perdre. Cela faisait treize ans qu’elle était institutrice, et, durant toutes ces années, elle s’était rendue un nombre incalculable de fois en ville pour toucher ses appointements ; et, que ce fût le printemps, comme maintenant, ou une soirée pluvieuse d’automne ou encore l’hiver, ça lui était bien égal, elle n’avait à chaque fois qu’une hâte : arriver au plus vite chez elle.

     Elle avait l’impression de vivre dans ces contrées depuis fort longtemps, un siècle, et il lui semblait connaître chaque pierre et chaque arbre de la route menant de la ville à son école. C’était son passé et son présent, et elle ne pouvait s’imaginer d’autre avenir que l’école, le trajet jusqu’à la ville, le retour, de nouveau l’école, le trajet…

     Son ancien passé, avant qu’elle ne se fît institutrice, elle avait perdu l’habitude d’y repenser, elle l’avait presque oublié. Elle avait eu autrefois un père et une mère ; ils habitaient à Moscou, dans un grand appartement près de la Porte Rouge1, mais elle ne gardait de cette ancienne vie qu’un souvenir vague et flou, c’était comme un songe. Son père était mort quand elle avait dix ans, sa mère était morte peu après… Elle avait un frère officier avec qui, au début, elle correspondait, puis son frère avait perdu l’habitude de répondre à ses lettres, il avait cessé de lui écrire. Des vieilles affaires était seulement restée une photographie de sa mère, mais l’humidité régnant à l’école l’avait rendue terne, on ne distinguait plus à présent que les cheveux et les sourcils.

     Quand ils eurent parcouru trois verstes2, le vieux Sémione, qui menait le cheval, se retourna et dit :

     — En ville, on a arrêté un fonctionnaire. On l’a emmené. Paraît qu’il aurait tué à Moscou le maire Alexeïev3, avec l’aide d’Allemands.

     — Qui te l’a dit ?

     — On l’a lu dans les journaux, au cabaret, chez Ivan Ionov.

     Et ils gardèrent de nouveau le silence un long moment. Maria Vassilievna pensait à son école, aux examens qui auraient lieu bientôt, elle présentait quatre garçons et une fille. Et juste au moment où elle était en train d’y penser, elle fut dépassée par la calèche à quatre chevaux du propriétaire Khanov, celui-là même qui avait été examinateur dans son école l’année précédente. Arrivé à sa hauteur, il la reconnut et la salua..

     — Bonjour à vous ! dit-il. Vous rentrez chez vous ?

     Ce Khanov, un homme dans les quarante ans au visage défraîchi et à l’air veule,   commençait visiblement à vieillir, mais il était tout de même encore beau et plaisait aux femmes. Il habitait seul une grande propriété qui lui appartenait, n’avait jamais occupé aucun poste, et l’on disait à son sujet que, chez lui, il se contentait de faire les cent pas en sifflotant ou de jouer aux échecs avec son vieux valet4. On disait aussi qu’il buvait pas mal. Effectivement, l’année dernière, à l’examen, même les papiers qu’il avait apportés avec lui sentaient le parfum et le vin. Il était alors tout vêtu de neuf et avait beaucoup plu à Maria Vassilievna qui, assise à ses côtés,  se sentait fort troublée. Elle avait l’habitude d’avoir près d’elle des examinateurs froids et réfléchis, là où celui-ci ne se souvenait d’aucune prière, ne savait pas quelle question poser, s’était montré extrêmement poli et n’avait mis que des cinq5.

     — Je vais voir Bakvist, poursuivit-il à l’adresse de Maria Vassilievna, mais il paraît qu’il n’est pas chez lui ?

     On quitta la grand-route pour prendre un chemin vicinal, Khanov en tête et Sémione derrière lui. L’équipage de quatre chevaux suivait le chemin au pas, la lourde voiture s’extirpant difficilement de la boue. Sémione louvoyait, contournait le chemin tantôt en gravissant une butte, tantôt en passant par les prés, descendant souvent de son siège pour aller aider le cheval. Maria Vassilievna continuait à penser à son école, au problème qui serait posé lors de l’examen : serait-il facile, ou difficile ? Et elle était fâchée contre le bureau du zemstvo6, où la veille elle n’avait trouvé personne. Que de désordres ! Cela fait deux ans qu’elle demande le renvoi du gardien de l’école, qui ne fait rien, se montre grossier avec elle et bat les élèves, mais personne ne l’écoute ; il est difficile de trouver le président au bureau du zemstvo, et quand on arrive à mettre la main dessus, il vous dit, avec des larmes dans les yeux, qu’il n’a pas une minute ; l’inspecteur vient visiter l’école tous les trois ans et n’entend rien à son affaire, parce qu’il servait auparavant dans les taxes et a obtenu son poste par protection ; le conseil d’école se réunit très rarement, et on ne sait jamais où a lieu la réunion ; le curateur est un moujik inculte, le patron d’une tannerie, il est idiot, grossier et c’est un grand ami du gardien. Dieu seul sait à qui il faut s’adresser pour les attestations et les réclamations…

     « Il est beau, en effet » se dit-elle en jetant un coup d’œil à Khanov.

     Le chemin était de plus en plus mauvais… Ils entrèrent dans les bois. Là, il n’y avait plus moyen de prendre d’un côté ou de l’autre, les ornières étaient profondes et l’eau y coulait en gazouillant. Et des branches piquantes vous cinglaient la figure.

     — Que dites-vous du chemin ? demanda en riant Khanov.

     L’institutrice le regarda sans comprendre : que fait donc ici cet original ? À quoi peuvent lui servir, dans ce trou perdu, dans cette boue, dans cet ennui, son argent, son physique intéressant et son éducation raffinée ? Il ne perçoit ici aucun des avantages de la vie et se retrouve à suivre cet affreux chemin en allant au pas tout comme Sémione, et en subissant les mêmes incommodités. Pourquoi vivre ici, quand on a la possibilité d’habiter à Saint-Pétersbourg ou à l’étranger ? Et il semblerait que cela vaille la peine pour lui, homme riche, de faire de ce mauvais chemin une bonne route, pour de ne plus en souffrir et cesser de voir le désespoir peint sur les visages de Sémione et de son cocher à lui ; mais il se contente de rire, apparemment ça lui est égal, il n’a pas besoin d’une vie meilleure. Il est bon, doux et naïf, il ne comprenait pas la grossièreté de cette vie, tout comme, à l’examen, il ne connaissait pas les prières. Ses dépenses pour les écoles se limitent à leur fournir des globes terrestres, et il se croit sincèrement utile et se prend pour un éminent militant de la cause de l’instruction populaire. On en a bien besoin, de ses globes terrestres !

     — Tiens-toi, Vassilievna7 ! dit Sémione.

     Le chariot pencha fortement, il allait tomber d’un moment à l’autre ; quelque chose de lourd s’écroula sur les pieds de Maria Vassilievna : c’étaient ses emplettes. On escaladait une butte en suivant une pente raide, argileuse ; l’eau ruisselait bruyamment dans des fossés qui serpentaient, c’était comme si l’eau avait rongé la route : allez donc rouler là-dessus ! Les chevaux s’ébrouaient. Khanov descendit de sa calèche et marcha au bord du chemin dans son long pardessus. Il avait trop chaud.

     — Que dites-vous du chemin ? dit-il à nouveau, en se remettant à rire.

     — Et qui vous force à vous promener par un temps pareil ? dit rudement Sémione. Comme si vous pouviez pas rester chez vous !

     — C’est barbant, chez moi, grand-père. Je n’aime pas rester chez moi.

     À côté du vieux Sémione, il paraissait alerte et élancé, mais il y avait dans sa démarche quelque chose d’à peine perceptible qui signalait en lui un être déjà intoxiqué, affaibli et près de sa perte. Et au milieu de la forêt, soudain, il y eut comme une odeur de vin. Maria Vassilievna fut prise d’effroi et ressentit de la pitié pour cet homme en train de se perdre sans qu’on en sût la cause ou la raison, et il lui vint à l’idée que, étant sa femme ou sa sœur, elle aurait consacré toute sa vie, lui semblait-il, à le sauver. Être sa femme ? La vie est ainsi faite que lui vit tout seul dans une grande propriété tandis qu’elle vit toute seule dans un trou perdu, mais que la seule pensée de les rapprocher et de les rendre égaux semble absurde, impossible. Au fond, c’est toute la vie qui est ainsi faite, et les relations humaines sont tellement incompréhensibles qu’en y réfléchissant, l’angoisse vous prend, le cœur défaille.

     « Autre chose incompréhensible, se disait-elle, pourquoi Dieu donne-t-il cette beauté, cette gentillesse et ces bons yeux tristes à des gens faibles, malheureux, inutiles, pourquoi plaisent-ils tant ? »

     — Ici, nous allons prendre à droite, dit Khanov en remontant dans la calèche. Adieu ! Bonne journée !

     Elle se remit à penser à ses élèves, à l’examen, au gardien, au conseil d’école ; et, tandis que le vent apportait, sur la droite, le bruit de la calèche qui s’éloignait, ces pensées se mêlaient à d’autres. Elle avait envie de penser à de beaux yeux, à l’amour, à ce bonheur qui jamais ne serait…

     Être sa femme ? Le matin, il fait froid, il n’y a personne pour allumer les poêles, le gardien est allé on ne sait où ; les élèves sont arrivés dès l’aube, l’un après l’autre, en ramenant de la neige et de boue, ils font du bruit ; tout cela manque tellement de confort, d’agrément ! Son appartement de fonction ne comprend qu’une pièce, qui lui sert aussi de cuisine. Chaque jour, après le travail, elle a mal à la tête ; après le repas, c’est sous le cœur que ça la brûle. Il faut ramasser l’argent pour le bois de chauffage et pour le gardien auprès des élèves, et le donner au curateur, pour ensuite supplier ce dernier, ce moujik repu et impudent, de lui faire envoyer du bois, au nom du ciel ! La nuit, elle rêve d’examens, de moujiks, de congères. À vivre ainsi, elle a vieilli, elle a perdu de sa grâce, elle a enlaidi, elle est devenue gauche, maladroite, à croire qu’on lui a injecté du plomb, elle a peur de tout, en présence d’un membre du bureau du zemstvo ou du curateur de l’école, elle se lève et n’ose pas se rasseoir, et lorsqu’elle parle de l’un d’eux, c’est au pluriel8, avec déférence. Elle ne plaît à personne, et  sa vie s’écoule tristement, sans tendresse, sans la chaleur d’une amitié, sans relations intéressantes. Dans sa situation, que ce serait effrayant, de tomber amoureuse !

     — Tiens-toi, Vassilievna !

     Une nouvelle montée escarpée sur une butte…

     Elle est devenue institutrice par nécessité, sans ressentir la moindre vocation ; elle n’a jamais pensé à la vocation, ni à l’utilité de l’instruction, il lui a toujours semblé que le plus important, dans son activité, ce n’étaient ni les élèves ni l’instruction, mais les examens. Et quand aurait-elle le temps de penser à la vocation, à l’utilité de l’instruction ? Les maîtres d’école, les médecins pauvres, les aides-médecins9, pris par un travail énorme, n’ont même pas la consolation de se dire qu’ils sont au service du peuple et d’une idée, tant ils ont en permanence la tête pleine de pensées concernant le pain, le bois, les mauvaises routes et les maladies. Vie pénible, inintéressante, que supportaient seulement les chevaux de trait taciturnes dans le genre de Maria Vassilievna ; quant aux gens vifs, nerveux, impressionnables, ceux qui parlaient de leur vocation, qui se voyaient au service d’une idée, ils avaient tôt fait de s’épuiser et d’abandonner la partie.

     Pour passer au plus court et au plus sec, Sémione prenait tantôt par les prés, tantôt derrière les maisons ; mais ici, attention, les moujiks n’allaient pas le laissr passer, là c’était la terre du pope, qu’on ne pouvait traverser, et là Ivan Ionov avait acheté au seigneur un bout de terrain qu’il avait ceinturé d’un fossé. Il fallait sans cesse rebrousser chemin.

     On arriva à Nijnié-Gorodichtché9. Près du cabaret, sur la terre fumée où se trouvait encore de la neige sous la couche de fumier, se trouvaient des chariots : on transportait des bonbonnes de vitriol. Le cabaret était rempli de monde, rien que des cochers, cela sentait la vodka, le tabac et la peau de mouton. De bruyantes conversations se tenaient, la porte à poulie claquait. Dans la boutique, derrière la cloison11, un accordéon n’arrêtait pas de jouer. Assise, Maria Vassilievna buvait du thé, alors qu’à la table voisine, des moujiks tout en sueur à cause du thé absorbé et de la touffeur du cabaret, buvaient de la vodka et de la bière. Un pêle-mêle de voix se croisaient en désordre.

     — Écoute un peu, Kouzma ! Quoi encore ? Bénis-nous, Seigneur ! Ivan Démentytch, je peux le faire pour toi ! Mon parent, regarde donc !

     Un moujik de petite taille, à la barbe noire et au visage grêlé, depuis longtemps ivre, s’étonna soudain de quelque chose et lâcha de vilains jurons.

     — Qu’as-tu à jurer, toi là-bas ? l’interpella avec irritation Sémione, assis loin à l’écart. Tu peux pas voir qu’y a une demoiselle ?

     — Une demoiselle… le singea quelqu’un dans un autre coin.

     — Corbeau de porcherie12 !

     — Nous n’avons rien dit, fit le petit moujik, décontenancé. Excusez. Partant, nous en prenons pour notre argent, et la demoiselle pour le sien…Bonjour à vous !

     — Bonjour, répondit l’institutrice.

     — Nous vous remercions du fond du cœur.

     Maria Vassilievna buvait son thé avec plaisir et se sentait devenir aussi rouge que les moujiks, elle repensait au bois, au gardien…

     — Attends, mon parent ! fit quelqu’un à la table voisine. C’est la maîtresse d’école de Viazovié… on la connaît ! Une bonne demoiselle.

     — Une femme comme il faut !

     La porte à poulie claquait tant et  plus, laissant entrer les uns et sortir les autres.  Maria Vassilievna restait assise et pensait toujours aux mêmes choses, tandis que l’accordéon, derrière la cloison, jouait sans trêve. Les taches de soleil sur le plancher montèrent sur le comptoir, puis sur le mur et enfin disparurent ; le soleil déclinait donc, il était midi passé. À la table voisine, les moujiks se préparèrent à reprendre la route. Un peu chancelant, le petit moujik s’approcha de Maria Vassilievna et lui tendit la main ; en le voyant, les autres lui tendirent aussi la main pour lui dire adieu, et ils sortirent l’un derrière l’autre, la porte à poulie grinçant et claquant neuf fois.

     — Prépare-toi, Vassilievna ! lui cria Sémione.

     Ils repartirent. Au pas, de nouveau.

       On a construit une école ici, dans leur Nijnié-Gorodichtché, y a pas bien longtemps, dit Sémione en se retournant. Ah, misère, que de péchés !

     — Quoi donc ?

     — Paraît que le président s’est mis mille roubles dans la poche, le curateur mille aussi, et le maître d’école cinq cents.

     — L’école tout entière ne coûte que mille roubles. Calomnier les gens, ce n’est pas bien, grand-père. Des sornettes, tout ça.

     — Je ne sais pas… Je dis ce que j’ai entendu dire.

     Mais il était évident que Sémione ne croyait pas l’institutrice. Les paysans ne la croyaient pas ; ils pensaient depuis toujours qu’elle était trop payée – vingt et un roubles par mois, là où cinq auraient bien suffi –, et qu’elle gardait pour elle la plus grande partie de ce qu’elle ramassait auprès des élèves pour le bois et le gardien. Le curateur pensait exactement comme tous les moujiks, et lui-même prélevait quelque chose sur le bois et recevait des moujiks, en cachette des autorités, de l’argent pour sa curatelle.

     Dieu merci, on en avait fini avec la forêt, ce serait maintenant la plaine jusqu’à Viazovié. Et il ne restait que peu de chemin à faire : traverser la rivière, puis la voie ferrée, et on serait à Viazovié.

     — Par où passes-tu donc ? demanda Maria Vassilievna à Sémione. Prends à droite, par le pont.

     — Pourquoi donc ? Nous passerons bien ici. C’est pas bien profond.

     — Prends garde, le cheval pourrait se noyer.

     — Comment donc ?

     — Voilà Khanov qui passe sur le pont, dit Maria Vassilievna en apercevant de loin, sur la droite, la voiture à quatre chevaux. C’est bien lui, il me semble ?

     — Ou-oui. Il n’a pas dû trouver Bakvist. En voilà un corniaud, aie pitié de nous, Seigneur ! Pourquoi passer là-bas, par ici ça fait bien trois verstes de moins ?

     Ils approchèrent de la rivière. L’été, c’était un ruisseau de rien du tout qu’on traversait facilement à gué et qui se retrouvait habituellement à sec en août ; là, avec les grandes crues, c’était une rivière d’une largeur de six sagènes13, au cours rapide, au flot trouble et à l’eau froide ; on voyait des ornières sur la rive et au bord même de l’eau - des gens étaient donc passés ici.

     — Hue ! cria rageusement et avec inquiétude Sémione, agrippant fortement les rênes et agitant les coudes comme un oiseau bat des ailes. Hue !

     Le cheval entra dans l’eau jusqu’au ventre et s’arrêta ; mais tout de suite, bandant ses forces, il se remit à avancer, et Maria Vassilievna sentit aux jambes un froid coupant.

     — Hue ! cria-t-elle aussi en se soulevant de son siège. Hue !

     Ils sortirent sur la berge.

     — Qu’est-ce que c’est que ça, Seigneur, marmonnait Sémione en arrangeant les harnais. Une vraie malédiction, ce zemstvo…

     Les caoutchoucs et les souliers de Maria Vassilievna étaient pleins d’eau, le bas de sa robe était trempé, de même que le bas de sa pelisse et l’une de ses manches, l’eau en dégoulinait ; le plus contrariant, c’était que le sucre et la farine fussent mouillés, de désespoir, Maria Vassilievna frappait dans ses mains en répétant :

     — Ah, Sémione, Sémione… Quel homme tu fais, vraiment !…

     Au passage à niveau, la barrière était baissée : le rapide sortait de la gare. Maria Vassilievna se tenait debout près du passage, attendant que le train passât et toute tremblante de froid. On apercevait déjà Viazovié - l’école avec son toit vert et l’église, dont les croix brillaient, réfléchissant le soleil du soir ; les fenêtres de la gare étincelaient elles aussi, et une fumée rose sortait de la locomotive… Elle avait l’impression de voir tout trembler de froid.

     Voilà que le train arrivait ; la vive lumière faisait miroiter les vitres des wagons comme les croix de l’église, on en avait mal aux yeux. Sur la plate-forme de l’un des wagons de première classe se tenait une dame que Maria Vassilievna observa fugitivement : sa mère ! Quelle ressemblance ! Sa mère avait la même chevelure magnifique, exactement le même front, la même façon d’incliner la tête. Pour la première fois en treize ans, elle se représenta vivement, avec une netteté stupéfiante, sa mère, son père, son frère, leur appartement de Moscou, l’aquarium avec les petits poissons, tout jusqu’au moindre détail, elle entendit soudain le son du piano, la voix de son père, elle se sentit comme à cette époque, jeune, belle, élégante, dans une pièce chaude et lumineuse, au milieu des siens ; elle fut brusquement envahie d’un sentiment de joie et de bonheur, de ravissement elle se prit la tête à deux mains et s’écria d’une voix tendre et suppliante :

     — Maman !

     Et elle se mit inexplicablement à pleurer. Juste à ce moment Khanov arrivait dans sa calèche à quatre chevaux et, en le voyant, elle imagina un bonheur qu’elle n’avait jamais connu et lui fit un sourire en le saluant de la tête, comme une égale et une intime, et il lui sembla voir dans le ciel, un peu partout aux fenêtres et sur les arbres, briller son bonheur et son triomphe. Ni son père ni sa mère n’étaient morts, elle n’avait jamais été institutrice, tout cela n’était qu’un long rêve, pénible et étrange, à présent elle se réveillait…

     — Monte, Vassilievna !

     Et tout disparut d’un seul coup. La barrière se levait lentement. Grelottante, engourdie par le froid, Maria Vassilievna remonta dans le chariot. La calèche à quatre chevaux traversa la voie, et Sémione la suivit. Le garde-barrière ôta son chapeau.

     — Voilà Viazovié. Nous y sommes.

Notes  

  1. La Porte Rouge : ancienne porte solennelle datant du dix-huitième siècle, du côté de la place Lermontov, de nos jours. Il reste, en souvenir, une station de métro : https://fr.wikipedia.org/wiki/Krasnye_Vorota_(m%C3%A9tro_de_Moscou)
  2. La verste mesurait 1,1 km environ.
  3. Ce passage fut, par prudence, retiré des deux premières publications. Pédagogue et homme politique local très actif, Nikolaï Alexeïev avait été abattu en mars 1893 par un fou (selon Wikipedia). Le ministre de l’intérieur avait interdit en 1893 de donner des détails sur l’assassinat du maire.
  4. Il y a comme un souvenir d’Oblomov dans cette phrase.
  5. Les notes, en Russie, vont de 1 (nul) à 5 (excellent).
  6. Assemblée locale, élue au suffrage censitaire et dirigée par la noblesse du coin. Tchékhov avait travaillé comme coordinateur sanitaire pour le zemstvo de Mélikhovo. Il en parle très souvent.
  7. L’interpellation est moyennement polie.
  8. « Ils font ceci » pour parler de ce que fait une seule personne ; un peu l’analogue de la troisième personne (« Madame demande ») d’un domestique.
  9. Le feldscher est un infirmier aux fonctions étendues que l’auteur assassine souvent dans ses textes.
  10. Les Bas-Vestiges. On trouve deux villages portant ce nom ; il s’agit sans doute ici de celui qui est dans la région de Briansk.
  11. Le modèle est celui du café-épicerie.
  12. Les interpellations et interjections de cabaret sont très malaisées à traduire, et données ici sans garantie aucune.
  13. La sagène mesurait un peu plus de deux mètres, ce qui la fait souvent traduire en recourant à une vieille unité française, la toise, qui en était proche.

Répertoire général des traductions de ce blog :

https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

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