Le fataliste (Mikhaïl Lermontov)

La dernière nouvelle du cycle. Ainsi se termine «Un héros de notre temps». Adieu, Piétchorine...

Un héros de notre temps

 

Deuxième partie

(fin du journal de Piétchorine)

 

III

Le fataliste

 

     Il m’arriva une fois de passer deux semaines dans un village cosaque sur le flanc gauche1 ; il y avait sur place un bataillon d’infanterie ; les officiers se réunissaient le soir pour jouer aux cartes, tour à tour chez l’un ou chez l’autre.

     Un jour, lassés du boston et ayant jeté les cartes sous la table, nous restâmes fort longtemps chez le major S*** ; contrairement à l’ordinaire, la conversation était intéressante. On discutait du fait que la croyance musulmane, selon laquelle la destinée humaine est écrite dans les cieux, trouvait beaucoup d’adeptes chez nous aussi, les chrétiens ; chacun racontait divers cas extraordinaires pro ou contra.

     — Tout cela ne prouve rien, messieurs, dit le vieux major. Car personne, parmi vous, n’a été lui-même témoin de ces cas étranges que vous citez à l’appui de votre opinion…

     — Personne, bien sûr, répondirent beaucoup, mais nous l’avons entendu de gens dignes de foi…

     — En voilà, des bêtises ! dit quelqu’un. Où sont-ils, ces gens dignes de foi qui ont vu la liste sur laquelle est fixée l’heure de notre mort ?… Et si la prédestination existe, alors pourquoi nous avoir donné la faculté de juger et le libre-arbitre ? Pourquoi devons-nous rendre compte de nos actes ?

     À ce moment, un officier assis dans un coin de la pièce se leva et, s’étant approché de la table, promena un regard sereinement solennel sur toute l’assistance. Il était d’origine serbe, ce qu’indiquait clairement son nom.

     L’apparence du lieutenant Voulitch correspondait entièrement à son caractère. Sa haute taille, son visage basané, ses cheveux très bruns, ses yeux noirs et perçants, son nez grand mais régulier, apanage de sa nation, le sourire froid et triste flottant en permanence sur ses lèvres – tout ces éléments semblaient s’accorder pour lui donner l’air d’un être singulier, incapable de partager les idées et les passions de ceux que le destin lui avait donnés pour compagnons.

     Il était courageux, s’exprimait peu mais de façon tranchée ; il ne confiait à personne les secrets de son âme, pas plus que sa vie privée ; il ne buvait quasiment pas de vin et ne faisait jamais la cour aux jeunes filles cosaques, dont le charme est malaisé à concevoir pour celui qui ne les a pas vues. On disait cependant que la femme du colonel n’était pas indifférente à ses yeux expressifs ; mais il se fâchait pour de  bon quand on y faisait allusion.

     Il n’y avait qu’une passion qu’il ne tînt pas secrète : celle du jeu. Il oubliait tout auprès du tapis vert, en général pour perdre ; mais sa déveine incessante ne faisait qu’aiguillonner son acharnement. On racontait qu’une fois, lors d’une expédition, en pleine nuit, jouant sur son oreiller, il tenait la banque avec une chance incroyable. Soudain retentirent des coups de feu et on sonna l’alarme. Tous de bondir pour prendre leurs armes. « Joue ton va-tout ! » cria sans se lever Voulitch à l’un des pontes les plus enragés. « Va pour le sept » répondit l’autre en partant en courant. En dépit de l’agitation générale, Voulitch termina la donne. La carte sortit.

     Quand il se montra sur la ligne, une fusillade nourrie avait lieu. Voulitch ne se soucia ni des balles ni des sabres tchétchènes : il cherchait son heureux ponte.

     « Le sept est sorti ! » s’écria-t-il en l’apercevant enfin dans la ligne des tirailleurs qui commençaient à déloger du bois les ennemis ; et, s’étant rapproché, il tira sa bourse et son portefeuille, qu’il remit à l’heureux gagnant sans tenir compte des objections de ce dernier quant à l’opportunité du moment choisi pour le paiement. Une fois rempli ce désagréable devoir, il se lança en avant, entraînant les soldats derrière lui et, jusqu’à la fin de la bataille, fit le coup de feu avec le plus grand sang-froid contre les Tchétchènes.

     Lorsque le lieutenant Voulitch s’approcha de la table, tous se turent, attendant de lui quelque sortie originale.

     — Messieurs ! dit-il (sa voix était calme, quoique plus basse qu’à l’ordinaire), messieurs ! à quoi riment ces vaines discussions ? Vous voulez des preuves : je vous propose de faire l’essai sur vous-même, pour savoir si l’homme peut disposer librement de sa vie, ou bien si, pour chacun d’entre nous, est fixé à l’avance le moment fatidique… Qui veut essayer ?

     — Pas moi, pas moi ! entendit-on de tous les côtés. En voilà un original ! Il a de ces idées !…

     — Je propose un pari, dis-je en plaisantant.

     — Lequel ?

     — Je soutiens que la prédestination n’existe pas, dis-je en faisant tomber sur la table une vingtaine de tchervonietz3, tout ce que j’avais en poche.

     — Je tiens le pari, répondit Voulitch d’une voix sourde. Major, vous serez juge ; voici quinze tchervonietz, les cinq restants, vous me les devez et me ferez l’amitié de les joindre à ceux-ci.

     — Bien, dit le major ; seulement, à vrai dire, je ne vois pas de quoi il s’agit, ni comment  vous allez résoudre le litige…

     Sans piper mot, Voulitch s’en alla dans la chambre à coucher du major. Nous le suivîmes. Il s’approcha d’un mur où des armes étaient accrochées, et décrocha au hasard du clou où il pendait l’un des pistolets de calibre varié qui s’y trouvaient ; nous ne comprenions pas encore ; mais quand il leva le chien et versa de la poudre dans le bassinet, alors des cris involontaires fusèrent, et on le saisit par les bras.

     — Qu’as-tu l’intention de faire ? Écoute, c’est de la folie ! lui criait-on.

     — Messieurs, dit-il lentement en libérant ses bras, qui désire payer pour moi vingt tchervonietz ?

     Tous se turent et s’écartèrent.

     Voulitch revint dans l’autre pièce et s’assit à la table. Tout le monde le suivit : d’un geste, il nous invita à prendre place tout autour. On lui obéit en silence : il avait, à cet instant, acquis sur nous une sorte de pouvoir mystérieux. Je le regardai droit dans les yeux ; son regard tranquillement immobile soutint l’attention inquisitrice du mien et ses lèvres blanches eurent un sourire. Mais, malgré son sang-froid, il me sembla lire l’empreinte de la mort sur sa pâle figure : j’avais remarqué, et bien des vieux guerriers confirmaient mon observation, qu’il y a souvent, sur le visage de l’homme qui doit mourir dans quelques heures, la marque étrange d’un destin inévitable, si bien que des yeux avertis ont du mal à s’y méprendre.

     — Vous allez mourir aujourd’hui, lui dis-je.

     Il se retourna vivement vers moi, mais répondit lentement et calmement :

     — Peut-être que oui, peut-être que non…

     Puis, s’adressant au major, il demanda si le pistolet était chargé. Le major, troublé, ne comprit pas bien.

     — En voilà assez, Voulitch ! s’écria quelqu’un. Il est sûrement chargé, puisqu’il était accroché au chevet du lit… Drôle d’envie de plaisanter !…

     — Une plaisanterie stupide ! ajouta un autre.

     — Je parie cinquante roubles contre cinq que le pistolet n’est pas chargé ! s’écria un troisième.

     De nouveaux paris s’engagèrent.

     J’en eus assez de cette longue cérémonie.

     — Écoutez, dis-je, tirez-vous une balle, ou remettez le pistolet à sa place et allons dormir.

     — Bien sûr, allons dormir ! s’exclamèrent de nombreuses voix.

     — Messieurs, , dit Voulitch en appuyant le canon  du pistolet sur son front, je vous prie de rester à vos places.

     Tous se figèrent.

     — Monsieur Piétchorine, ajouta-t-il, prenez une carte et lancez-la en l’air.

     Je ramassai sur la table4, comme je m’en souviens maintenant, l’as de cœur, et le lançai en l’air : tout le monde retenait son souffle ; exprimant la peur ainsi qu’une vague curiosité, tous les regards couraient du pistolet à l’as fatidique qui, oscillant, redescendait lentement ; au moment où il toucha la table, Voulitch appuya sur la détente… sans résultat.

     — Dieu soit loué ! s’écrièrent de nombreux assistants ; il n’était pas chargé…

     — Voyons tout de même, dit Voulitch.

     Il releva le chien et visa une casquette accrochée au-dessus de la fenêtre ; le coup partit et la fumée remplit la pièce ! lorsqu’elle se fut dissipée, on décrocha la casquette : elle avait été traversée au milieu et la balle s’était logée profondément dans le mur.

     Trois minutes s’écoulèrent sans que personne pût prononcer un mot. Voulitch versa très tranquillement mes tchervonietz dans sa bourse.

     Les commentaires fantaisistes se donnèrent libre cours sur le fait de savoir pourquoi le coup n’était pas parti la première fois ; les uns soutenaient que le bassinet avait dû se trouver obstrué, d’autres chuchotaient que la poudre devait être humide et que Voulitch, ensuite, en avait remis ; mais j’affirmai que cette dernière supposition était fausse, car je n’avais, de tout ce temps, pas quitté les yeux le pistolet.

     — Vous êtes heureux au jeu, dis-je à Voulitch.

     — Pour la première fois de ma vie, répondit-il en souriant, content de lui ; cela vaut mieux que la banque ou le chtoss5.

     — Mais c’est un peu plus dangereux.

     — Alors, commencez-vous à croire à la prédestination ?

     — J’y crois… seulement, à présent, je ne comprends pas pourquoi il m’a semblé que vous deviez immanquablement mourir aujourd’hui…

     Cet homme qui s’était, si peu de temps auparavant, visé au front avec tant de calme rougit soudain et se troubla.

     — En voilà assez, dit-il en se levant ; notre pari a pris fin, et vos remarques me semblent à présent déplacées…

     Il prit sa chapka et sortit. Je trouvai cela étrange – et non sans raison !

     On se dispersa bientôt, chacun rentrant chez soi avec son interprétation des bizarreries de Voulitch et tous me taxant sans doute d’égoïsme pour avoir tenu le pari contre un homme voulant se brûler la cervelle ; comme si, sans moi, il allait manquer d’occasions propices !…

     Je regagnai mon domicile par les ruelles désertes du village ; la pleine lune, rouge comme la lueur d’un incendie, commençait à se montrer au-dessus de la dentelure des maisons ; les étoiles brillaient paisiblement au sein de la voûte bleu sombre du ciel et cela m’amusa de me souvenir qu’il s’était trouvé des sages, autrefois, pour croire que les astres prennent part à nos insignifiantes querelles pour un lopin de terre ou pour je ne sais quels droits imaginaires !…  Eh quoi ! Ces veilleuses, allumées selon eux dans le seul but d’éclairer leurs batailles et leurs triomphes, brillent avec leur éclat d’antan, tandis que leurs passions et leurs espérances se sont depuis longtemps éteintes, mourant avec eux-mêmes comme un petit feu allumé à la lisière d’une forêt par un voyageur négligent. Tout de même, quelle force donna à leur volonté la conviction que le ciel tout entier, avec ses habitants innombrables, les contemplait avec une sympathie, certes muette, mais immuable. !… Et nous, leurs pitoyables descendants, vagabonds errant sur la terre sans convictions ni fierté, sans plaisir ni effroi, en dehors de la peur involontaire qui nous étreint le cœur à la pensée de notre inévitable fin, nous sommes davantage incapables de grands sacrifices, que ce soit pour le bien de l’humanité ou même pour notre propre bonheur, car nous le savons impossible et passons avec indifférence d’un doute à un autre, comme nos ancêtres allaient d’une erreur à l’autre, mais sans avoir comme eux d’espoirs, ni même ce plaisir mal défini mais authentique que connaît l’âme dans toute lutte contre les hommes ou contre le destin.

     Et bien d’autres pensées du même genre me venaient à l’esprit ; je ne cherchais pas à les retenir, car je n’aime pas m’arrêter sur une idée abstraite. À quoi cela mène-t-il ?… Du temps de ma première jeunesse, j’étais un rêveur : j’aimais caresser les images tantôt sinistres, tantôt riantes que formait mon imagination inquiète et avide. Mais que m’en est-il resté ? seulement de la fatigue, comme après une nuit passée à lutter avec un spectre, et des souvenirs confus et pleins de regrets. Dans cette vaine lutte, j’ai épuisé en moi l’ardeur de l’âme et la constance de la volonté que requiert la vie réelle ; je suis entré dans cette vie en l’ayant déjà vécue en pensée, et cela m’a paru ennuyeux et laid, comme lorsqu’on lit une mauvaise imitation d’un livre connu de longue date.

     L’incident de la soirée m’avait fait une assez forte impression et m’avait énervé ; je ne sais pas exactement si, à présent, je crois ou non à la prédestination, mais ce soir-là, j’y croyais fermement : la preuve avait été frappante et, bien que je me fusse moqué à l’instant de nos ancêtres et de leur astrologie complaisante, je venais de tomber dans la même ornière qu’eux ; mais je m’arrêtai à temps, engagé sur cette route dangereuse et, ayant pour principe de ne rien rejeter définitivement et de ne croire à rien aveuglément, je mis de côté la métaphysique et commençai à regarder sous mes pieds. Précaution qui vint fort à propos : je fus bien près de tomber après avoir heurté quelque chose de mou et de corpulent, mais apparemment sans vie. En me penchant – la lune tombait en plein sur le chemin – et que vis-je ? un porc gisait devant moi, coupé en deux par un coup de sabre… À peine eus-je le temps de le distinguer que j’entendis un bruit de pas : deux Cosaques sortaient en courant d’une ruelle ; l’un d’eux s’approcha de moi et me demanda si je n’avais vu un Cosaque ivre lancé à la poursuite d’un cochon. Je leur déclarai que je n’avais pas croisé le Cosaque, et leur montrai l’infortunée victime de sa frénésie de bravoure.

     — Ah le brigand ! dit le second Cosaque. Dès qu’il se soûle au tchikhire6, il met en pièces tout ce qui lui tombe sous la main. Allons le chercher, Iéréméitch7, il faut l’attacher, autrement…

     Ils s’éloignèrent, et je poursuivis mon chemin avec beaucoup de prudence, pour arriver finalement à bon port.

     Je logeais chez un vieux sous-officier que j’aimais pour son bon caractère et surtout  pour sa mignonne fille, Nastia.

     Comme d’habitude, elle m’attendait près du portillon, enveloppée dans sa pelisse ; la lune éclairait ses jolies lèvres bleuies par le froid de la nuit. Elle sourit en me reconnaissant – mais ce n’était pas elle que j’avais en tête. « Au revoir, Nastia » dis-je en passant à côté d’elle. Elle voulait répondre quelque chose, mais se contenta de soupirer.

     Je fermai derrière moi la porte de ma chambre, allumai la bougie  et me jetai sur le lit ; mais cette fois le sommeil se fit attendre davantage que d’ordinaire. L’Orient commençait déjà à pâlir lorsque je m’endormis, mais il était écrit dans les cieux que je ne dormirais guère cette nuit-là. À quatre heures du matin, deux poings frappèrent à ma fenêtre. Je sautai sur mes pieds : qu’est-ce que c’est ?… « Lève-toi, habille-toi ! » me crièrent plusieurs voix. Je m’habillai en toute hâte et sortis. « Sais-tu ce qui est arrivé ? » me dirent d’une seule voix les trois officiers venus me voir ; ils étaient pâles comme la mort.

     — Quoi ?

     — Voulitch a été tué.

     Je demeurai cloué sur place.

     — Oui, tué, reprirent-ils. Partons au plus vite.

     — Où donc ?

     — Tu le sauras en chemin.

     Nous partîmes. Ils me racontèrent tout ce qui était arrivé, en y ajoutant diverses observations à propos de l’étrange prédestination qui l’avait sauvé d’une mort certaine une demi-heure avant de mourir. Voulitch marchait seul dans une rue obscure ; le Cosaque ivre ayant sabré le cochon avait surgi devant lui et serait peut-être passé à côté de lui sans le voir, si Voulitch, s’arrêtant soudain, n’avait dit : « Qui cherches-tu, l’ami ? » « Toi ! » avait répondu l’autre en le frappant de son sabre, le coup lui fendant l’épaule et arrivant presque jusqu’au cœur…

     Les deux Cosaques que j’avais croisés et qui filaient le tueur étaient arrivés juste à temps pour relever le blessé, mais celui-ci en était déjà à rendre le dernier soupir et n’avait prononcé que ces quelques mots : « Il avait raison ! » Je fus le seul à comprendre le sens obscur de ces paroles : elles s’adressaient à moi ; je lui avais sans le vouloir annoncé son triste destin ; mon instinct ne m’avait pas trompé, j’avais effectivement lu sur sa figure, lorsqu’il avait changé d’expression, la marque de sa fin prochaine.

     Le meurtrier s’était enfermé dans une cabane abandonnée à l’extrémité du village. C’est là que nous allions. De nombreuses femmes en pleurs couraient de ce côté. De temps en temps, un Cosaque attardé déboulait dans la rue, passait en vitesse son poignard à sa taille et nous dépassait en courant. L’agitation était effrayante.

     Nous voilà enfin en vue de la scène : il y a foule autour de la cabane dont la porte et les volets sont fermés de l’intérieur. Les officiers et les Cosaques discutent entre eux avec animation ; les femmes hurlent, se lamentent et maudissent. Parmi elles, je distinguai nettement le visage éloquent d’une vieille, qui exprimait un désespoir fou. Elle était assise sur une grosse bille de bois, les coudes sur les genoux, ses mains soutenant sa tête : c’était la mère de l’assassin. Par moments, ses lèvres remuaient – pour murmurer une prière, ou une malédiction ?

     Il fallait cependant se décider à faire quelque chose et à s’emparer du criminel. Mais personne ne se risquait en premier. Je m’approchai de la fenêtre et regardai par une fente du volet : blême, il était étendu par terre, un pistolet dans la main droite, son sabre ensanglanté à côté de lui. Il roulait des yeux effrayants tout autour ; il avait parfois un frisson et se prenait la tête, comme essayant vaguement de se rappeler ce qui s’était passé la veille. Je ne lus pas beaucoup de détermination dans ce regard inquiet et dis au major qu’il avait tort de ne pas ordonner aux Cosaques d’enfoncer la porte et de donner l’assaut, parce qu’il valait mieux le faire maintenant, avant que l’autre n’eût  repris ses esprits.

     À ce moment, un vieux  capitaine de Cosaques s’approcha de la porte et s’adressa à l’assassin en l’appelant par son nom ; l’autre lui répondit.

     — Tu as péché, frère Iéfimytch8, dit le capitaine ; il n’y a plus rien à faire, soumets-toi.

     — Je ne me soumettrai pas, répondit le Cosaque.

     — Crains Dieu ; tu n’es tout de même pas l’un de ces maudits Tchétchènes, tu es un honnête chrétien ; allons, si ton péché t’a fait perdre la tête, il n’y a rien à faire : tu n’échapperas pas à ton sort.

     — Je ne me soumettrai pas ! cria le Cosaque d’une voix menaçante, et on l’entendit lever le chien de son pistolet.

     — Hé, la mère, dit le capitaine à la vieille : parle à ton fils, peut-être qu’il t’écoutera… Il ne fait que provoquer la colère de Dieu. Et vois un peu ces messieurs qui attendent depuis deux heures déjà.

     La vieille le regarda fixement et secoua la tête.

     — Vassili Piétrovitch, dit le capitaine en s’approchant du major ; je le connais, il ne se rendra pas. Et si l’on enfonce la porte, il va faire beaucoup de victimes parmi les nôtres. Ne voulez-vous pas plutôt donner l’ordre de l’abattre d’un coup de fusil ? il y a une large fente dans le volet.

     Une étrange pensée me traversa l’esprit à ce moment : comme Voulitch, j’eus l’idée d’éprouver ma destinée.

     — Attendez, dis-je au major, je vais le prendre vivant.

     Ayant dit au capitaine d’engager conversation avec le meurtrier, et ayant placé devant la porte trois Cosaques prêts, sur un signal, à l’enfoncer et à venir à mon secours, je fis le tour de la cabane et m’approchai de la fenêtre fatidique. Mon cœur battait la chamade.

     — Ah, maudit que tu es ! criait le capitaine ; tu te moques de nous, c’est ça ?  Où crois-tu, peut-être, que nous ne viendrons pas à bout de toi ?

     Il se mit à cogner sur la porte de toutes ses forces ; moi, l’œil collé à la fente, j’épiais les mouvements du Cosaque qui ne s’attendait pas à une attaque venant de ce côté – et soudain, j’arrachai le volet et m’élançai à l’intérieur, tête baissée. Un coup de feu retentit à mon oreille, la balle arracha mon épaulette. Mais la fumée remplissant la pièce empêcha mon adversaire de trouvé le sabre placé à côté de lui. Je lui saisis les bras ; les Cosaques firent irruption, et en moins de trois minutes le criminel fut ligoté et emmené sous escorte. La foule se dispersa. Les officiers me félicitèrent – et il y avait certes de quoi !

     Après tout cela, comment ne pas devenir fataliste ? Mais qui sait avec certitude s’il est ou non convaincu de quelque chose ?… et nous prenons si souvent pour de la conviction ce qui vient d’une erreur de nos sens ou d’un égarement de notre raison !…

     J’aime douter de tout : cette disposition d’esprit n’empêche pas d’avoir un caractère résolu – au contraire, en ce qui me concerne, je me porte en avant avec plus de hardiesse lorsque j’ignore ce qui m’attend. C’est qu’il n'y a rien de pire que la mort – et la mort est inévitable !

     De retour au fort, je racontai à Maxime Maximytch tout ce qui m’était arrivé, et tout ce dont j’avais été le témoin, et j’exprimai le désir d’avoir son avis sur la prédestination ; au début, il ne comprit pas ce mot, mais je le lui expliquai comme je le pus et il me dit alors en hochant la tête avec gravité :

     — Oui, évidemment, monsieur9! C’est là, monsieur, une chose assez compliquée ! Du reste, ces pistolets asiatiques ratent souvent quand ils sont mal graissés ou qu’on ne presse pas la détente assez fort ; j’avoue ne pas aimer non plus les carabines tcherkesses ; elles ne sont pas à notre convenance, à nous les Russes – la crosse est trop petite, on risque de se brûler le nez… Leurs sabres, en revanche, je leur tire mon chapeau !…

     Il ajouta ensuite, après un instant de réflexion :

     — Oui, ce malheureux… Mais quel diable l’a poussé à causer en pleine nuit avec un ivrogne ?… Du reste, c’était visiblement écrit dans son destin…

     Je ne pus obtenir de lui davantage : il n’aime pas du tout les discussions métaphysiques.

 

 

FIN

 

(1) Flanc gauche du front du Caucase...
(2) Jeu de cartes en vogue au dix-neuvième siècle.
(3) Pièce d’or imitant le ducat européen. Voir Bella, page 5, note 4.
(4) Les cartes avaient été jetées sous la table, il y a là un mystère.
(5) Autre jeu de hasard aux cartes. Titre d’une nouvelle inachevée de Lermontov.
(6) Vin caucasien qui n’a pas fini de fermenter.
(7) 
Fils de Jérémie – forme russifiée.
(8) Pour Iéfimovitch, fils de Iéfime.
(9) Toujours une simple initiale de politesse. Voir Bella, page 4, note 2.

 

 



 

 

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Répertoire général des traductions de ce blog : https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

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