L'œil disparu (Mikhaïl Boulgakov)

Voici un extrait des "Récits d'un jeune médecin" de Mikhaïl Boulgakov. Avec un petit supplément...

     Le texte qui suit est tiré des « Récits d’un jeune médecin », autobiographiques et commencés alors que Boulgakov exerçait encore la médecine, ce qu’il fit brièvement pendant la première guerre mondiale, pour se consacrer peu après à la littérature, en vivant difficilement, ignoré de bien des gens, au point qu’A. Fadeïev, le piètre président de l’Union des écrivains, vint le voir en 1940, à la veille de sa mort, et s’aperçut peut-être qu’il avait raté quelqu’un…     

     Comme on trouvera dans le texte une allusion à une nouvelle de Tchékhov, Chirurgie, celle-ci est traduite à la suite...

 

 

 

 

L’œil disparu

(Mikhaïl Boulgakov)

 

 

     Une année avait donc passé1. Un an exactement que ma voiture s’était arrêtée devant ce même bâtiment. Le même voile de pluie qu’aujourd’hui s’accrochait alors aux fenêtres, les dernières feuilles, sur les bouleaux, jaunissaient tout aussi tristement qu’à présent. Rien n’avait changé aux alentours, semblait-il. Mais moi, j’avais fortement changé. Et j’allais célébrer cette soirée de remémorations dans une solitude absolue…

     Faisant grincer le plancher, je passai dans ma chambre et me regardai dans la glace. Oui, la différence était grande. Un an plus tôt, un visage glabre s’était reflété dans le miroir tiré de ma valise. La raie sur le côté ornait une tête qui avait alors vingt-trois ans. Aujourd’hui, la raie avait disparu. Les cheveux étaient rejetés en arrière sans autre prétention. On ne saurait séduire qui que ce soit avec une raie à trente verstes2 de la ligne de chemin de fer. Pareil pour ce qui est de se raser. Au-dessus de ma lèvre supérieure s’était solidement fixée une bande de poils pareille à une brosse à dents raide et jaunie, et mes joues étaient devenues si râpeuses qu’il m’était agréable, lorsque l’avant-bras me démangeait quand je travaillais, de le passer sur ma joue faisant office de brosse. C’est toujours le cas lorsqu’on ne se rase pas trois fois dans la semaine, mais une seule fois.

     J’avais lu un jour – où au juste, j’ai oublié… – l’histoire d’un Anglais qui s’était retrouvé tout seul sur une île déserte. C’était un Anglais intéressant. Il était resté si longtemps sur son île qu’il en avait même des hallucinations. Et lorsqu’un bateau s’était approché de l’île  et que d’une barque étaient sortis ses sauveteurs, l’ermite les avait reçus à coups de revolver, les prenant pour un mirage, une tromperie de l’étendue liquide et dépeuplée. Mais il était rasé. Sur son île déserte, il se rasait tous les jours. Je me souviens de l’immense respect qu’avait éveillé en moi cet orgueilleux fils d’Albion. Et quand j’étais venu ici, j’avais dans ma valise un « Gillette » de sûreté et une douzaine de lames, ainsi qu’un coupe-choux et un blaireau. Et j’étais bien décidé à me raser un jour sur deux, parce que ce n’était en rien pire que sur une île déserte, ici.

     Mais voilà qu’un jour du lumineux mois d’avril, alors que j’avais disposé tous ces charmantes choses anglaises dans la lumière oblique de rayons dorés et que je venais de redonner tout son poli à ma joue droite, Iégorytch3 fit irruption chez moi en piétinant comme un cheval dans ses grandes bottes trouées pour m’informer q’un accouchement avait lieu dans les buissons de la réserve domaniale, au-dessus de la petite rivière. Je me souviens de m’être essuyé la joue gauche avec ma serviette et de m’être précipité avec Iégorytch. Et de courir tous les trois à la rivière gonflant ses eaux boueuses entre les bosquets dénudés d’une oseraie – tous les trois, c’est-à-dire la sage-femme avec des pinces à torsion, un rouleau de gaze et un flacon de teinture d’iode, moi-même les yeux farouchement écarquillés, et Iégorytch en arrière. Tous les cinq pas, il s’accroupissait et arrachait sa botte gauche avec force malédictions : sa semelle s’était décollée. Le vent nous arrivait de face, le vent féroce et doux du printemps russe, le peigne s’était détaché des cheveux de Pélaguéïa  Ivanovna, la sage-femme, son chignon s’était défait et ses cheveux venaient lui battre l’épaule.

     — Espèce de diable, qu’as-tu à boire tout ton argent ? marmonnai-je en courant à Iégorytch. Une vraie cochonnerie. Tu es gardien d’hôpital et tu as l’air d’un va-nu-pieds.

     — Ah ouiche, l’argent ! grogna rageusement Iégorytch. Souffrir comme un martyr pour vingt roubles par mois… Ah toi, maudite ! Il frappait la terre du pied, tel un trotteur furieux. L’argent…On n’en a même pas assez pour boire, sans parler de bottes…

     — Le plus important, pour toi, c’est de boire, dis-je d’une voix sifflante, hors d’haleine, du coup tu te balades comme un loqueteux…

     Du côté du petit pont vermoulu se fit entendre un petit cri plaintif qui survola les hautes eaux tumultueuses et s’éteignit. Nous accourûmes et aperçûmes une femme se tordant par terre, la chevelure en désordre. Son foulard avait glissé et ses cheveux se collaient à son front en sueur, elle roulait les yeux de souffrance et ses ongles lacéraient la touloupe qui était sur elle. Un sang rouge vif tachait les rares brins d’herbe vert pâle commençant à sortir de la terre grasse et gorgée d’eau.

     — Elle n’a pas eu le temps d’arriver, disait d’une voix précipitée Pélaguéïa  Ivanovna qui, tête nue et pareille à une sorcière, dévidait son rouleau de gaze.

     Et c’est là, tandis que rugissait joyeusement l’eau se ruant entre les piles de rondins noircie du pont, que Pélaguéïa  Ivanovna et moi mîmes au monde un enfant de sexe masculin. Il était en vie, et nous sauvâmes également la mère. Ensuite, deux gardes-malades transportèrent l’accouchée à l’hôpital sur un brancard, aidées par un Iégorytch déchaussé du pied gauche, s’étant enfin défait de l’objet de sa haine, la semelle putréfiée.

     Quand elle fut allongée sous les draps, blême mais déjà apaisée et qu’on eut mis le bébé dans un berceau à côté d’elle, je lui demandai :

     — Hé bien, la mère, tu n’as trouvé de meilleur endroit qu’un pont pour accoucher ? Pourquoi n’es-tu pas venue à cheval ?

     Elle répondit :

     — Mon beau-père ne m’a pas donné de cheval; Cinq verstes tout au plus, m’a-t-il dit, tu y arriveras bien. Tu es en bonne santé. Inutile de faire courir un cheval pour rien…

     — Ton beau-père est un crétin et un porc, répliquai-je.

     — Ah, ce que le peuple peut être ignorant, ajouta d’un ton de regret Pélaguéïa  Ivanovna qui se mit ensuite à rire de quelque chose.

     Je saisis son regard fixé sur ma joue gauche.

     Je sortis et allai me regarder dans une glace de la salle d’accouchement. La glace me montra la même chose que d’habitude : une physionomie grimaçante de type clairement dégénéré avec un œil poché du côté droit. Mais – et cette fois la glace n’y était pour rien – on aurait pu danser comme sur un parquet sur la joue droite du dégénéré, tandis qu’une épaisse broussaille roussâtre recouvrait sa joue gauche. Le menton faisait office de séparation. Me revint en mémoire un livre à la reliure jaune avec l’inscription « Sakhaline4 ». On y voyait diverses photographies d’hommes.

     « Meurtre, effraction, hache couverte de sang, pensai-je, dix ans… Tout de même, quelle vie originale je mène, sur mon île déserte. Il faut que je finisse de me raser… »

     Humant les effluves d’avril en provenance des champs noircis, j’écoutais les corneilles croasser du faîte des bouleaux et je cillais devant les rayons d’un jeune soleil en traversant la cour pour aller finir de me raser. Il était près de trois heures de l’après-midi. Mais je ne pus achever de me raser qu’à neuf heures du soir. Pour autant que j’aie pu le constater, à Mouriévo, les imprévus comme cet accouchement dans les buissons n’arrivaient jamais seuls. À peine avais-je empoigné la clenche de la porte donnant sur mon perron  qu’un museau de cheval se montra au portail, suivie d’une télègue couverte de boue de tous les côtés et cahotant fortement. Elle était conduite par une femme qui criait d’une voix grêle :

     — Avance, sale teigne !

     Et, du perron,  j’entendis un moutard pleurnicher dans un tas de hardes.

     Il s’avéra, bien entendu, qu’il avait une jambe cassée, et nous nous affairâmes donc pendant deux heures, l’aide-médecinet moi à poser un plâtre au gamin qui, lui, hurla deux heures d’affilée. Ensuite, il fallut dîner, puis j’eus la flemme de me raser, j’avais envie de lire, mais le crépuscule arriva peu à peu et recouvrit tout, et j’allai, morose et grimaçant, finir de me raser. Mais comme le « Gillette » cannelé était resté tout ce temps abandonné dans l’eau savonneuse, une étroite bande rouillée y demeura à jamais, souvenir de couches printanières près du pont.

     Oui… Il ne servait à rien de se raser deux fois par semaine. Il nous arrivait d’être complètement enneigés, sous les mugissements incroyables de la tempête, bloqués deux jours de rang à l’hôpital sans même envoyer chercher les journaux à Vozniessiensk, à neuf verstes de là, je passais de longues soirées à marcher de long en large dans mon cabinet, aussi avide de lire les journaux que lorsque, enfant, j’attendais « Le trappeur » de Cooper6. Ces habitudes anglaises n’avaient tout de même pas complètement disparu sur mon île déserte de Mouriévo, et de temps à autre je tirais de son étui noir le jouet brillant et me rasais avec indolence et en ressortais lisse et propre comme le fier insulaire. Dommage seulement qu’il n’y eût personne pour m’admirer.

     Permettez… oui… il y eut encore un cas où, je me souviens, Axinia venait d’apporter dans mon cabinet une chope ébréchée remplie d’eau bouillante et j’avais sorti le rasoir, lorsqu’on frappa sauvagement à la porte en m’appelant. Et nous partîmes terriblement loin, Pélaguéïa  Ivanovna et moi, emmitouflés dans nos touloupes de mouton, nous filâmes comme un noir fantôme, formé des chevaux et du cocher, et lancé à travers l’océan de blancheur en furie. La tempête sifflait comme une sorcière, hurlait, crachait, riait aux éclats, et je ressentais un froid que je connaissais bien dans la région du plexus solaire à la pensée que nous allions nous égarer dans cette obscurité tourbillonnante et démoniaque et que cette nuit, nous courrions tous, Pélaguéïa  Ivanovna, le cocher, les chevaux et moi-même, à notre perte7. Je me rappelle encore l’idée idiote qui me vint à l’esprit : celle d’injecter de la morphine à la sage-femme, au cocher et à moi-même lorsque nous gèlerions de froid et que la neige nous aurait déjà recouverts à moitié… À quoi bon ?… Mais pour ne pas souffrir. « Tu gèleras très bien même sans morphine, toubib, m’avait répondu, je m’en souviens, une voix sèche et forte, tu verras… » Ouh-hou-hou ! Khasss ! sifflait la sorcière, et nous étions secoués tant et plus, dans notre traîneau… Bon, on imprimera dans un journal de la capitale, en dernière page, que le docteur Untel a péri en accomplissant ses obligations de service, en même temps que Pélaguéïa  Ivanovna, un cocher et une paire de chevaux. qu’ils reposent en paix dans l’océan neigeux. Sapristi… les pensées qui peuvent vous traverser l’esprit, lorsque ce qu’on appelle le devoir vous emporte loin de tout…

     Nous n’avons pas péri, nous ne sommes pas perdus, nous sommes arrivés au village de Grichtchévo, où je me mis à réaliser la deuxième version podalique8 de ma vie. La parturiente était la femme du maître d’école et, tandis que,  baignant dans le sang jusqu’au coude et les yeux aveuglés par la sueur, à la lumière d’une lampe,

nous nous mettions en quatre, Pélaguéïa  Ivanovna et moi, pour réaliser cette version, on entendait, derrière les planches de la porte, le mari gémir et faire les cent pas à l’arrière de l’izba. Subissant les gémissement de la femme et les sanglots incessants de l’homme, j’avoue sous le sceau du secret avoir cassé le bras de l’enfant. Il semblait mort quand nous le sortîmes. Ah, comme la sueur m’a ruisselé dans le dos ! Il me vint un instant à l’esprit qu’un terrible bonhomme allait surgir, énorme et tout noir, dans l’izba, et dire d’une voix minérale : « Aha. Qu’on lui reprenne son diplôme ! »

     Plus mort que vif, je regardais le petit corps jaune et inerte et la mère à la pâleur de cire étendue sans mouvement, évanouie sous l’action du chloroforme. Le souffle de la tempête battait par le vasistas que nous avions ouvert un instant pour atténuer l’odeur suffocante de chloroforme, et ce souffle se transformait en un nuage de vapeur. Puis je refermai bruyamment le vasistas et fixai de nouveau du regard le petit bras ballotant, abandonné, dans les mains de la sage-femme. Ah, je ne saurais exprimer le désespoir dans lequel j’étais plongé en rentrant – seul, car j’avais laissé sur place Pélaguéïa  Ivanovna afin de prendre soin de la mère. J’étais secoué dans le traîneau au milieu de la tempête déjà moins forte, les forêts lugubres me regardaient d’un air de reproche dépourvu du moindre espoir. Je me sentais vaincu, défait, écrasé par un destin cruel. Destinée qui m’avait jeté dans ce coin perdu et m’avait contraint à lutter seul, sans recevoir ni directive ni soutien. Au travers de quelles difficultés incroyables dois-je passer ! Le cas les plus insidieux, le plus compliqué peut se présenter à moi, d’ordre chirurgical le plus souvent, et je dois y faire face, tourner vers lui ma figure non rasée et remporter la victoire. Et sinon, il ne me reste plus qu’à me tourmenter comme à présent, cahotant dans les ornières et laissant derrière moi le petit cadavre d’un nouveau-né et sa maman. Demain, pour peu que la tempête s’apaise, Pélaguéïa  Ivanovna me l’amènera à l’hôpital et, très grave question, réussirai-je à la sauver ? Et comment le pourrai-je ? Que faut-il entendre par ce mot sublime ? En fait, je procède au petit bonheur, sans rien savoir. Bon, jusqu’à présent, j’ai eu de la chance, je me suis heureusement tiré, mes mains ont fait des choses admirables, mais aujourd’hui la chance a tourné. Ah, j’ai le cœur serré de délaissement, de froid, de solitude. Et puis, peut-être ai-je commis un crime — ce petit bras. Se rendre quelque part, se jeter aux pieds de quelqu’un, dire ceci et cela, que moi, docteur Untel, ai cassé le bras d’un enfant lors de l’accouchement. Reprenez-moi mon diplôme, je n’en suis pas digne, chers collègues, expédiez-moi à Sakhaline. Pfff, en voilà un neurasthénique !

     Je me roulai en boule au fond du traîneau, me recroquevillant pour échapper un peu aux cruelles morsures du froid, je me faisais l’effet d’un petit chien pitoyable, d’un chien errant et sans expérience.

     Nous voyageâmes longtemps avant que ne brillât la lanterne au portail de l'hôpital, cette lanterne petite mais si gaie, me semblant  toujours familiale. Elle clignotait, disparaissait, s’illuminait, se reperdait, me faisait de nouveau signe d’approcher. En la voyant, mon âme esseulée en éprouva quelque soulagement, et quand sa lueur s’affermit devant mes yeux, quand elle grandit et se rapprocha, quand les murs de l’hôpital, de noirâtres devinrent d’un gris tirant sur le blanc et que je franchis le portail, j’en vins à me dire :

     « L’histoire du bras, ce sont des bêtises. Cela ne signifie rien du tout. Il était déjà mort, son enfant, lorsque tu l’as estropié. Au lieu de penser à ce bras, dis-toi plutôt que la mère est vivante. »

     La lanterne m’avait réconforté, de même que le perron bien connu, cependant, une fois dans la maison, en montant l’escalier menant à mon cabinet, en sentant la chaleur du poêle et en savourant par avance le sommeil qui me libérerait de tous mes tourments, je marmonnais :

     « Bon, c’est ma vie, mais elle est tout de même bien affreuse et solitaire. Terriblement solitaire. »

     Le rasoir traînait sur la table, avec à côté de lui la chope d’eau bouillante qui avait refroidi. Je flanquai dédaigneusement le rasoir dans un tiroir. J’avais bien besoin de me raser…

     Et voilà, une année entière a passé. Une année qui, tant qu’elle s’écoulait m’a semblé bigarrée, variée, compliquée et effrayante, même si je comprends à présent qu’elle a passé comme un ouragan. Mais, en me regardant dans le miroir, je vois la trace qu’elle a laissée sur mon visage. Mes yeux sont plus sévères et plus inquiets, ma bouche a plus d’assurance, elle est plus virile, le pli à la racine du nez va me rester toute la vie, de même que mes souvenirs. Dont je vois dans le miroir le flot impétueux. Permettez, quand ai-je encore tremblé pour mon diplôme en m’imaginant qu’un tribunal fantastique allait me juger et que les juges allaient me demander d’un ton menaçant :

     « Et la mâchoire du soldat, où est-elle ? Réponds, scélérat diplômé de l’Université ! »

     Comment pourrais-je ne pas m’en souvenir ! Le fait est que, en dépit de l’existence d’un aide-médecin nommé Diémiane Loukitch, lequel arrachait les dents aussi adroitement qu’un charpentier extirpe les clous rouillés de vieilles planches, le tact et le sentiment de ma propre dignité m’avaient suggéré, dès mes premiers pas à l’hôpital de Mouriévo, qu’il me fallait apprendre à arracher les dents moi-même. Diémiane Loukitch pouvait s’absenter ou être souffrant, et nos sages-femmes9 peuvent tout faire, excepté une chose : arracher des dents, ça, non, pardon, ce n’est pas leur affaire.

     Ainsi donc…  Je me souviens fort bien d’une figure d’un rouge vermeil mais consumée de souffrance, celle d’un homme assis sur un tabouret en face de moi. C’était un soldat revenu, comme bien d’autres, du front désagrégé après la révolution. Je me souviens parfaitement d’une dent énorme, solidement implantée dans la mâchoire et présentant une cavité. La mine savante, clignant des yeux et émettant de petits cris affairés, je plaçai ma pince sur la dent, tout en repensant de façon inopinée au récit de Tchékhov bien connu, celui du sacristain à qui l’on arrache une dent10. Et là, pour la première fois, ce récit ne me parut pas drôle du tout.

     Il y eut un sonore craquement dans la bouche du soldat qui se contenta de pousser un hurlement bref :

     — Oho-oh !

     Puis ma main ne rencontra plus de résistance, et la pince ressurgit de la bouche en serrant dans ses mâchoires un objet blanc et ensanglanté. Là, mon cœur se serra, parce que l’objet en question dépassait en volume n’importe quelle dent, même la molaire du soldat. Au début, je n’y compris rien, mais ensuite je faillis éclater en sanglots : la pince tenait certes une dent aux racines extrêmement longues, mais pendait en plus, accroché à la dent, un énorme bout d’os inégal et d’un blanc éclatant.

     « Je lui ai brisé la mâchoire », me suis-je dit, et mes jambes flageolèrent. Bénissant le sort de n’avoir à mes côtés ni l’aide-médecin ni les sages-femmes, j’enveloppai comme un voleur le fruit de mon travail hardi dans de la gaze et le cachai dans ma poche. Le soldat oscillait sur le tabouret en se cramponnant d’une main au pied du fauteuil obstétrical et de l’autre au pied du tabouret, et me regardait avec des yeux fous et exorbités. Désemparé, je lui fourrai sous le nez un verre contenant une solution de permanganate de potassium et lui ordonnai :

     — Rince-toi la bouche.

     Le procédé était stupide. Il se remplit la bouche avec la solution, et lorsqu’il la recracha dans la cuvette, le flux mélangé au sang vermeil du soldat se métamorphosa en cours de route en un liquide épais d’une teinte jamais vue. Puis le sang jaillit de la bouche du soldat si fort que j’en fus pétrifié. Si j’avais entaillé avec mon rasoir la gorge du malheureux, c’est à peine si le sang eût coulé plus fort. Lâchant le verre au permanganate, je me jetai sur le soldat avec des compresses de gaze et en bouchai le trou béant dans la mâchoire. La gaze devint rouge en un instant et, en la retirant, je vis avec horreur que le trou était si large qu’on aurait pu y placer une reine-claude de bonne taille.

     « Je l’ai joliment arrangé ,le soldat ! » me disais-je, au désespoir, en tirant de longues bandes de gaze de la boîte. Le sang cessa enfin de couler et je badigeonnai de teinture d’iode le trou dans la mâchoire.

     — Ne mange rien pendant trois ou quatre heures, dis-je à mon patient d’une voix tremblante.

     — je vous remercie infiniment, répondit le soldat en regardant avec stupéfaction la cuvette remplie de son sang.

     — Mon ami, dis-je d’une voix pitoyable, voilà ce que tu vas faire : repasse me voir demain ou après-demain. Il faudra peut-être, vois-tu, que j’y jette un coup d’œil… La dent d’à côté me paraît suspecte elle aussi… D’accord ?

     — Nous vous remercions infiniment, fit le soldat d’un air sombre, et il s’éloigna en se tenant la joue, tandis que je fonçais dans la salle de consultation où je restai quelque temps la tête dans les mains et me balançant comme si j’avais moi-même une rage de dents. Quatre ou cinq fois je sortis de ma poche la boule dure et ensanglantée, pour la recacher juste après.

     Durant une semaine, je fus dans une sorte de brouillard, je maigrissais et dépérissais.

     « Le soldat va avoir la gangrène ou faire une septicémie… Ah, que le diable m’emporte ! Qu’est-ce qui m’a pris de me ruer sur lui avec ma pince ? »

     D’absurdes images se présentaient à moi. Voilà le soldat qui se met à trembler. D’abord, il marche en parlant de Kérenski et du front, puis on l’entend de moins en moins. Il n’a plus la tête à Kérenski. Le soldat est étendu, la tête sur une oreille recouvert d’indienne, il délire. Il a quarante de fièvre. Tout le village vient lui rendre visite. Ensuite, le soldat gît sur une table11sous les icônes, les narines pincées.

     Au village, c’est le début des commérages.

     « D’où cela viendrait-il ? »

     « Le toubib lui a arraché une dent… »

     « Eh bien voilà… »

     Ensuite, ça va plus loin. Enquête. Arrive un homme sévère.

     « C’est vous qui avez arraché une dent au soldat ? »

     « Oui, c’est moi… »

     On exhume le soldat. Jugement. Déshonneur. Je suis la cause de la mort. Et voilà, je ne suis plus médecin, je ne suis qu’un malheureux jeté par-dessus bord, un défunt, plutôt.

     Le soldat ne se remontrait pas, je me faisais un sang d’encre, la boule de gaze se parcheminait et brunissait dans un tiroir de mon bureau. Je devais aller dans une semaine chercher la paye du personnel au chef-lieu de district. Je partis cinq jours plus tard et commençai par rendre visite au médecin de l’hôpital de district. Cet homme à la barbiche imprégnée de tabac travaillait là depuis vingt-cinq ans. Il en avait vu de toutes les couleurs. Assis le soir dans son cabinet, je buvais tristement du thé au citron en passant mes doigts sur la nappe, à la fin je n’y tins plus et me mis à parler à mots couverts, tenant des propos brumeux et mensongers : voilà, à ce qu’on dit, il y a des cas… si l’on arrache une dent  et que l’on casse la mâchoire… la gangrène, n’est-ce pas, peut se déclarer ?… Vous savez, un morceau… j’ai lu…

     L’autre écoutait, écoutait, ses petits yeux décolorés braqués sur moi, sous la broussaille des sourcils, et soudain il dit ceci :

     — C’est l’alvéole, que vous avez cassée… Vous arriverez très bien à arracher les dents… Laissez tomber le thé, on va se boire un coup de vodka avant de souper.

     Et mon soldat-martyr me sortit aussitôt et à jamais de l’esprit.

     Ah, ce miroir des souvenirs… Une année a passé. Comme cela me fait rire, de repenser à cette alvéole ! À vrai dire, je ne saurai jamais arracher les dents comme  Diémiane Loukitch. Tant s’en faut. Il les arrache à raison de cinq par jour, moi une toutes les deux semaines. Tout de même, j’arrache comme bien des gens voudraient en être capables. Et je ne casse pas d’alvéole, et si ça m’arrivait, je ne m’affolerais pas.

     Mais qu’est-ce que les dents ? Que n’ai-je pas vu, que n’ai-je pas fait au cours de cette année à nulle autre pareille ?

     Dans ma chambre, la soirée s’écoulait. La lampe était déjà allumée, et moi, flottant dans la fumée amère du tabac, je dressais mon bilan. Mon cœur débordait de fierté. J’avais fait deux amputations de la cuisse, je ne comptais même pas les doigts que j’avais coupés. Et les curetages : j’en étais à dix-huit. Une hernie. Une trachéotomie. Que j’avais pratiquée avec succès. Combien d’abcès gigantesques j’avais ouverts ! Et les bandages de fractures. Les plâtrages et les bandages empesés. Je réduisais les luxations. Intubations. Accouchements. Vous pouvez venir avec ce que vous voulez. Je ne me risquerai pas à faire une césarienne, c’est vrai. On peut envoyer la parturiente en ville. Mais les forceps et les versions, autant que vous voulez.

     Je me souviens de l’examen final d’État en médecine légale. Le professeur m’avait dit :

     — Parlez-moi des blessures à bout portant.

     Je m’étais mis à en parler longuement, de façon un peu désinvolte, une page d’un énorme manuel flottait dans ma mémoire visuelle. J’avais fini par être à bout de ressources, le professeur m’avait jeté un regard dégouté et m’avait déclaré d’une voix grinçante :

     — Il n’y a rien, dans les blessures à bout portant, qui ressemble à ce que vous avez raconté. Combien avez-vous de cinq12 ?

     — Quinze, avais-je répondu.

     Il avait mis un trois en face de mon nom, et j’étais ressorti dans un brouillard d’infamie.

     Peu après, j’étais parti pour Mouriévo, et me voici seul ici. Du diable si je sais ce que donnent les blessures à bout portant, mais lorsqu’ici j’ai eu devant moi un homme étendu sur la table d’opération, avec aux lèvres une mousse rose et sanglante, crevée de bulles d’air, croyez-vous que j’aie perdu pied ? Non, en dépit du fait qu’il avait reçu en pleine poitrine et à bout portant une décharge de chevrotine13 et qu’on lui voyait le poumon et que des lambeaux de chair de sa poitrine pendouillaient, me suis-je démonté, par hasard ? Et un mois et demi plus tard, il est ressorti vivant de mon hôpital. À l’université, je n’avais jamais eu le droit de tenir des forceps entre mes mains, mais ici, je les ai appliqués en une minute – d’accord, en tremblant. Je ne cacherai pas que j’ai fait naître un enfant étrange : la moitié de sa tête était tuméfiée, violacée et il lui manquait un œil. J’en fus glacé. J’entendis confusément les mots d’apaisement de Pélaguéïa  Ivanovna :

     — Ce n’est rien, docteur, vous lui avez appliqué l’une des cuillers sur l’œil.

     J’ai tremblé pendant deux jours, mais le troisième jour, la tête était redevenue normale.

     Ce que j’ai recousu de plaies ! Ce que j’ai vu de pleurésies purulentes et combien de côtes ai-je brisées dans ces cas-là ! Combien de pneumonies, de cas de typhus, de cancer, de syphilis, combien de hernies ( que j’ai remises14), d’hémorroïdes, de sarcomes !

     Inspiré, j’ouvris le registre des consultations et, durant une heure, fis les comptes. Jusqu’au bout. En une année, jusqu’à ce soir, j’avais reçu quinze mille six cent trente et un malades.J’en avais eu deux cents hospitalisés, six seulement étaient morts.

     Je refermai le registre et me traînai jusqu’à mon lit. Étendu et sur le point de m’endormir, moi qui venais de fêter mes vingt-quatre ans, je me disais que j’avais maintenant une énorme expérience. Que pouvais-je redouter ? Rien. J’extirpais les pois des oreilles des gamins, je coupais, taillais, incisais… Ma main est virile, elle ne tremble pas. J’ai vu toutes sortes de sales tours, j’ai appris à démêler des histoires de bonnes femmes que personne d’autre ne comprendrait.

     Je m’y retrouve comme Sherlock Holmes débrouille des documents secrets… Le sommeil se rapprochait de plus en plus…

     — Je ne vois absolument pas de cas pouvant me faire perdre mon latin, grommelai-je en m’endormant… peut-être que là-bas, dans la capitale, on dira que c’est une prétention d’aide-médecin15, eh bien, qu’on le dise… ils sont bien, eux… dans leurs cliniques, leurs universités… dans leurs cabinets de radiologie… moi, je suis ici… un point c’est tout… et les paysans ne peuvent pas se passer de moi… Comme un coup frappé à la porte me faisait trembler, naguère, comme je me crispais mentalement de peur… Alors que maintenant…

 

     — Quand est-ce arrivé, au juste ?

     — Il y a une semaine, petit père, une semaine, cher monsieur… C’est sorti comme ça…

     Et la bonne femme se mit à pleurnicher.

     C’était par une matinée grisâtre d’octobre, le premier jour de ma deuxième année à Mouriévo. La veille au soir, j’étais plein de fierté et me congratulais en m’endormant, et ce matin, en blouse, j’examinais quelque chose avec du désarroi…

     Elle tenait dans ses bras un marmot d’un an, comme elle aurait tenu une bûche, et ce marmot n’avait pas d’œil gauche. En guise d’œil, une boule jaune de la grosseur d’une petite pomme saillait entre ses paupières distendues et amincies. Le loupiot criait de douleur et se débattait, la femme pleurnichait. Et moi, j’étais perdu.

     J’examinais le problème de tous les côtés. Diémiane Loukitch et la sage-femme se tenaient derrière moi. Ils se taisaient, n’ayant jamais rien vu de tel.

     « Qu’est-ce que c’est ?… Une hernie cérébrale ?… Hmm… il est encore en vie… Un sarcome ?… Hmm… c’est un peu mou… Une tumeur effrayante, d’un genre jamais vu ?… D’où a-t-elle poussé ?… À partir de l’œil qui était à cet endroit ?… Mais peut-être qu’il n’y en a jamais eu… En tout cas, maintenant, il n’y en a pas… »

     — Bon, voilà, dis-je d’un air inspiré, il va falloir couper ce truc-là…

     Je me voyais déjà en train d’inciser la paupière, de séparer les deux côtés et…

     Et quoi ?… Que faire ensuite ? Cela peut en effet venir du cerveau… Et merde !… C’est mou, ça ressemble à de la matière grise…

     — Couper quoi ? demanda la femme en blêmissant. Couper sur l’œil ? Vous n’avez pas mon accord.

     Et, épouvantée, elle se mit à remmailloter le bébé.

     Il n’a pas d’œil du tout, répondis-je catégoriquement. Tu vois toi-même, où veux-tu qu’il soit ? Ton enfant a une étrange tumeur…

     — Donnez-lui des gouttes, dit la femme épouvantée.

     — Tu veux rire ? Il est bien question de gouttes ! Des gouttes ne seront ici d’aucune aide !

     — Alors quoi, il va rester comme ça, sans son œil ?

     — Je te dis qu’il n’en a pas…

     — Il l’avait avant-hier ! s’écria la femme, au désespoir.

     « Merde !… »

     — Bon, je ne sais pas, peut-être qu’il l’avait… zut… mais maintenant, il n’en a plus… Et tu sais quoi, ma jolie, amène-le à la ville, ton bébé. Là-bas, ils l’opéreront immédiatement… Hein, Diémiane Loukitch ?

     — Mm… oui, répondit l’aide-médecin d’un air très réfléchi, ne sachant visiblement pas quoi dire – c’est quelque chose de très insolite.

     — L’opérer en ville ? demanda la femme épouvantée. Je ne le permettrai pas.

     Pour finir, la bonne femme remporta son marmot  sans avoir permis qu’on touchât à son œil.

     Je me cassai la tête pendant deux jours, haussant les épaules et farfouillant dans la bibliothèque pour examiner des dessins représentant des bébés avec des protubérances à la place des yeux… Du diable !

     Et deux jours plus tard, j’avais oublié le bébé.

 

     Une semaine s’écoula.

     — Anna Joukhova ! criai-je.

     Une bonne femme toute joyeuse entra, un bébé dans les bras.

     — De quoi s’agit-il ? demandai-je par habitude.

     — J’ai le côté pris, j’ai du mal à respirer, annonça-t-elle en souriant inexplicablement d’un air moqueur.

     Le son de sa voix me fit me réveiller.

     — Vous me reconnaissez ? demanda la femme, toujours moqueuse.

     — Attends… attends… oui, c’est ce… Attends… c’est le même enfant que l’autre jour ?

     — Le même. Vous vous rappelez, docteur, vous disiez qu’il n’avait pas d’œil et qu’il fallait l’opérer pour…

     J’étais abasourdi. La bonne femme me regardait d’un air triomphant, un rire jouait dans ses yeux.

     L’enfant restait sans rien dire dans les bras de la femme, regardant le monde de ses yeux noisette. Pas trace de la moindre cloque jaune.

     « C’est de la sorcellerie… » me dis-je avec impuissance.

     Reprenant ensuite un peu mes esprits, je tirai avec précautions sur la paupière. Le marmot pleurnichait, essayait de tourner la tête, mais j’avais eu le temps de voir… une toute petite cicatrice sur la muqueuse… Aha…

     — C’est le jour qu’on est parti de chez vous… Ça a crevé…

     — Pas la peine de m’en dire plus, femme, dis-je avec gêne. J’ai compris…

     — Et vous qui disiez qu’il n’avait pas d’œil… Voyez un peu ce qu’il a poussé. Et la bonne femme de ricaner pour se moquer de moi.

     « J’ai compris, le diable m’emporte… un énorme abcès avait poussé sur sa paupière inférieure, ça lui bouchait l’œil complètement… après, quand il a crevé, le pus a coulé au-dehors… et tout s’est remis en place… »

 

     Non. Jamais plus, même en m’endormant, je ne marmonnerai fièrement qu’on ne saurait m’étonner. Non. Une année s’est écoulée, il s’en écoulera une autre qui sera aussi riche en surprises que la première… il faut donc étudier avec humilité.    

 

 

  1. Dans le premier récit du cycle, le jeune médecin narrateur débarque en septembre 1917 à l’hôpital de Mouriévo, dans les profondeurs de la Russie, à une quarantaine de kilomètres du chef-lieu de district, Gratchevka, dans la province (le « gouvernement ») de Smoliensk. L’auteur a un peu joué sur les dates et les lieux, comme il se doit : en réalité, c’est en septembre 1916 qu’il avait été affecté à un petit hôpital de la province de Smoliensk, et il avait alors vingt-cinq ans et non pas vingt-trois…
  2. Rappel : la verste faisait un peu plus qu’un kilomètre.
  3. C’est le gardien de l’hôpital. Sa femme, Axinia, qu’on verra plus loin, sert de cuisinière au narrateur.
  4. On peut y voir une première allusion à Tchékhov…
  5. Sorte d’infirmier aux attributions étendues – voir la note 2 du texte de Tchékhov qui suit ce récit. Ici, l’aide-médecin s’appelle Diémiane Loukitch. On va le voir un peu plus loin.
  6. Fenimore Cooper, très populaire en Russie, de même que Mayne Reid.
  7. Image classique de la littérature russe. Voir par exemple le récit Maitre et serviteur de Tolstoï.
  8. Manœuvre d’obstétrique. La première expérience avait été racontée dans un récit antérieur.
  9. Outre Pélaguéïa  Ivanovna, il y en a une deuxième, Anna Nikolaïevna.
  10. Il s’agit de la petite nouvelle Chirurgie, qu’on lira ci-dessous.
  11. Tradition funèbre.
  12. Les notes, en Russie, vont de un (zéro chez nous) à cinq (excellent). Le trois signifie : très médiocre.
  13. Le texte russe précise : de chevrotine à loup.
  14. Tout à l’heure, il n’y en avait qu’une. Différentes interprétations sont possibles. De même, j’ai rencontré d’autres chiffres pour le nombre total de malades soignés : 15 630, 15 613…
  15. Dans le texte : du feldscherisme ; feldscher étant le mot repris de l’allemand et désignant l’aide-médecin.

 

 

 

 

 

     Voici maintenant la petite nouvelle humoristique de Tchékhov à laquelle Boulgakov fait allusion dans le récit précédent. Elle fut publiée en août 1884 dans la revue « Fragments », sous la signature souvent utilisée les premières années : A. Tchékhontié. Repris ensuite dans différents recueils, sous le nom de Tchékhov. Celui-ci s’est inspiré d’un souvenir de jeune médecin ayant travaillé dans un hôpital de zemstvo et y ayant vu un étudiant faire des dégâts sur la dentition d’un patient, le chirurgien dentiste expérimenté étant trop occupé pour pratiquer lui-même l’intervention…

 

 

 

Chirurgie

(Anton Tchékhov)

 

     L’hôpital du zemstvo1. En l’absence du docteur parti se marier, les consultations sont assurées par l’aide-médecin2 Kouriatine, gros homme d’environ quarante ans, vêtu d’un veston élimé de tussor couleur sable et d’un pantalon râpé en jersey. Son visage exprime le sens du devoir et l’amabilité. Il tient un cigare à l’odeur infecte entre l’index et le majeur de sa main gauche.

    Le sacristain Vonmiglassoventre dans la salle de consultation ; c’est un vieillard grand et robuste, portant une soutane marron et une large ceinture de cuir. Il a sur l’œil droit une taie qui le lui ferme à moitié, et sur le nez une verrue qui, de loin, ressemble à une grosse mouche. Le sacristain recherche un instant du regard une icône, puis, n’en ayant pas trouvé, fait un signe de croix devant une bouteille contenant une solution d’acide phénique ; après quoi il tire d’un mouchoir rouge un morceau de pain bénit et le pose en s’inclinant devant l’aide-médecin.

     — A-a-a… Merci ! bâille celui-ci. Qu’est-ce qui vous amène ?

     — Bon dimanche à vous, Sergueï Kouzmitch… Je fais appel à votre bonté… Le psaume le dit fort véridiquement, excusez : « Je mêle des larmes à ma boisson4… » Je m’assois l’autre jour pour prendre le thé avec ma vieille et – mon Dieu, pas moyen d’avaler quoi que ce soit, il ne reste plus qu’à se coucher et mourir… Je prends une gorgée minuscule – je n’en ai pas la force ! Et tout le côté me lance, pas seulement la dent… Ça me fait un mal, ça me fait un mal ! Ça donne dans l’oreille, excusez, comme si j’avais dedans un petit clou ou quelque autre objet : j’ai des élancements, mais des élancements ! Pêcheur transgressant la loi… J’ai souillé mon âme de péchés et vécu dans la paresse… C’est pour mes péchés, Sergueï Kouzmitch, pour mes péchés ! Le père me le reproche, après la messe : « Tu as la langue qui fourche, Iéfime, et tu nasilles. On ne comprend pas un traître mot de ce que tu chantes. » Il s’agit bien de chanter, jugez vous-même, lorsqu’on ne peut pas ouvrir la bouche, quand on a une telle chique, excusez, et qu’il n’y a pas moyen de dormir…

     — Moui… Asseyez-vous… Ouvrez la bouche !

     Vonmiglassov s’assoit et ouvre la bouche.

     Kouriatine fronce les sourcils, examine la bouche et découvre, parmi les dents jaunies par le temps et le tabac, une dent embellie par une cavité béante.

     — Le père diacre m’a fait appliquer dessus du raifort imprégné de vodka – sans résultat. Glikéria Anissimovna – que Dieu la bénisse, ainsi que les siens ! – m’a donné à porter un fil venant du mont Athos et m’a dit de verser sur la dent du lait chaud, j’avoue avoir passé le fil à mon poignet mais n’ai pas observé la prescription relative au lait : c’est le carême et je crains Dieu…

     — Préjugé… (un silence). Il faut l’arracher, Iéfime Mikhéitch !

     — Vous le savez mieux que moi, Sergueï Kouzmitch. Vous avez étudié de façon à connaître l’affaire, arracher, soigner avec des gouttes ou autrement… C’est à cette fin que vous voilà nos bienfaiteurs, que Dieu vous bénisse, il nous faut prier pour vous, nos vrais pères, nuit et jour… jusqu’au cercueil…

     — Ce n’est rien, dit l’aide-médecin en jouant les modestes, tout en allant farfouiller parmi les instruments contenus dans une armoire. C’est juste de la chirurgie, trois fois rien… Ce n’est qu’une question d’habitude et de fermeté de la main… Un jeu d’enfant… L’autre jour, exactement comme vous, arrive à l’hôpital Alexandre Ivanytch Iéguipietski, un propriétaire… Lui aussi pour une dent… Un homme avec de l’instruction, posant des questions à propos de tout, en gros et en détail. Il me serre la main, m’appelle par mon prénom et mon patronyme… Il a vécu sept ans à Pétersbourg et a reniflé tout ce qui porte le titre de professeur… Il est resté ici un long moment… Au nom du Ciel, me supplie-t-il, arrachez-moi cette dent,  Sergueï Kouzmitch ! Pourquoi pas ? Ça peut se faire. Il faut juste avoir l’intelligence de la chose, sans quoi ce n’est pas possible… Il y a différentes sortes de dents. On arrache certaines avec un davier, d’autres avec un pied-de-biche, d’autres encore avec une clé… Ça dépend.

     L’aide-médecin prend le pied-de-biche, le regarde quelques instants d’un air interrogateur, puis le repose et s’empare du davier.

     — Bon, monsieur5, ouvrez la bouche toute grande… dit-il en s’approchant du sacristain, la pince à la main. On va la… à l’instant… Un jeu d’enfant… Il suffit d’entailler la gencive… d’exercer une traction dans l’axe vertical… et c’est tout… (il entaille la gencive)… et c’est tout…

     — Vous êtes nos bienfaiteurs… Nous autres, gens stupides, ça ne nous vient pas à l’esprit, mais vous, le Seigneur vous a éclairés…

     — Ne raisonnez pas la bouche ouverte… Celle-ci n’est pas difficile à arracher, mais il reste parfois des chicots… Celle-ci, c’est un jeu d’enfant… (il applique le davier). Attendez, ne bougez pas… Restez tranquille… En un clin d’œil… (il effectue une traction). L’essentiel est d’attraper la dent au plus bas (il tire)… pour ne pas casser la couronne…

     — Nos Saints Pères… Sainte Vierge… Vvv…

     — Pas celle-là, pas celle-là… Comment s’appelle-t-elle ?  Ne m’attrapez pas les mains ! Baissez vos mains ! (il tire). À l’instant… Voilà, voilà… Pas facile, à vrai dire…

     — Pères… protecteurs… (il crie). Anges ! Oh-oh… Mais tire pour de bon, quoi ! Pourquoi tirer cinq ans ?

     — C’est que… la chirurgie… on ne peut pas tout de suite… Voilà, voilà…

     Vonmiglassov remonte ses genoux jusqu’aux coudes, agite les doigts, écarquille les yeux, sa respiration est saccadée… Il a les larmes aux yeux et de la sueur coule sur sa figure cramoisie. Kouriatine souffle du nez, s’agite autour du sacristain et tire… Une demi-minute de supplice absolu s’écoule – et la pince se décroche de la dent. Le sacristain fait un bond et glisse ses doigts dans sa bouche. Il y tâte sa dent, qu’il trouve à sa place.

     — Ah ça, pour tirer, il a tiré ! dit-il d’une voix à la fois larmoyante et railleuse. J’espère qu’on te tirera tout pareil dans l’autre monde ! Mes plus humbles remerciements ! Lorsqu’on ne sait pas arracher une dent, on ne s’en mêle pas ! J’en vois trente-six chandelles…

     — Et toi, se fâche l’aide-médecin, pourquoi m’attrapes-tu le bras ? Je tire, et toi tu me pousse le bras en me disant diverses sottises… Abruti !

     — Abruti toi-même !

     — Tu crois que c’est facile, d’arracher une dent, hein, moujik ? Essaie un peu ! Ce n’est pas comme de grimper au clocher pour sonner les cloches à la volée ! (railleur) « Il ne sait pas, il ne sait pas ! » En voilà, un précepteur ! Voyez-moi ça… Monsieur Iéguipietski, Alexandre Ivanytch, je lui ai arraché une dent sans l’entendre dire un mot… Une personne un peu mieux que toi, et qui ne m’attrapait pas le bras… Assieds-toi ! Assis, je te dis !

     — Je vois trente-six chandelles… Laisse-moi reprendre mon souffle… Aie ! (il s’assoit) Mais ne tire pas longuement, arrache.  Ne tire pas à moitié, vas-y carrément, d’un seul coup !

     — Tu vas m’apprendre ! Ah, Seigneur, ce peuple ignorant ! Il y a de quoi devenir fou, à vivre avec des gens comme ça ! Ouvre la bouche… (il replace la pince) La chirurgie, mon ami, n’est pas une plaisanterie… Ce n’est pas comme de réciter au sein du chœur… (il effectue une traction) Ne remue pas… Il s’en suit que la dent s’est enracinée avec le temps, elle a poussé de profondes racines… (il tire) Reste immobile… Bon, bon… (on entend un craquement) Je le savais bien !

     Vonmiglassov reste un petit moment immobile, comme inconscient. Il est tout étourdi. Ses yeux regardent devant lui d’un air stupide, la sueur coule sur son visage blême.

     — J’aurais mieux fait de prendre le pied-de-biche, marmonne l’aide-médecin. En voilà une histoire !

     Revenu à lui, le sacristain se fourre les doigts dans la bouche  et trouve, à la place de la dent, deux saillies aiguës.

     — Sale d-démon… articule-t-il. C’est pour notre perte qu’on vous a postés ici, monstres !

     — C’est ça, insulte-moi encore… marmonne l’aide-médecin en replaçant le davier dans l’armoire. Espèce d’ignare… On ne t’a pas assez régalé de verges de bouleau, au séminaire… Monsieur Iéguipietski, Alexandre Ivanytch, a vécu sept ans à Pétersbourg… il a de l’instruction… rien que son costume coûte cent roubles… et lui n’a pas dit de jurons… Qu’as-tu à faire le paon ? On ne t’a rien fait, tu ne vas pas en crever !

     Le sacristain reprend sur la table son pain bénit et, se tenant la joue d’une main, regagne ses pénates.

 

 

  1. Unité administrative en région.  https://fr.wikipedia.org/wiki/Zemstvo
  2. Terme d’origine allemande (feldscher) : intermédiaire entre le médecin de plein droit et l’infirmière qui, en Russie, relevait davantage de ce que nous appelons aide-soignante. Tchékhov, visiblement, ne les aimait guère, car il les prend très souvent à partie dans ses récits. Voir par exemple Une mésaventure.
  3. Nom signifiant en slavon « Écoute ma voix », début de psaume.
  4. Psaume 102. La suite contient des extraits de prières récitées pendant le Grand Carême de Pâques.
  5. Comme d’habitude seulement indiqué par un petit sifflement à la fin de « bon »…

 

Répertoire des traductions sur ce blog :

https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

 

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