M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 30 juil. 2022

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Ma Vie (Anton Tchékhov), chapitre VI

Un chapitre d'une très grande richesse... et d'une grande actualité, cent vingt-cinq ans plus tard...

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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VI

     Un beau dimanche, se présenta chez moi à l’improviste le docteur Blagovo. Il portait sa tunique par-dessus une chemise de soie, ainsi que de hautes bottes vernies. 

     — Je viens vous voir ! dit-il en me donnant une solide poignée de main, à la façon des étudiants. J’entends chaque jour parler de vous, et me prépare sans cesse à venir m’entretenir avec vous à cœur ouvert, comme on dit. La ville est atrocement ennuyeuse, on n’y trouve personne de véritablement vivant, personne avec qui parler1. Mère Immaculée2, qu’il fait chaud ! poursuivit-il en ôtant sa tunique et en restant en chemise de soie. Mon cher, causons, si vous le voulez bien !

     Je m’ennuyais moi-même et avais depuis longtemps envie d’une autre compagnie que celle des peintres. Je me réjouis sincèrement de le voir.

     — Je commencerai par vous dire, fit-il en s’asseyant sur mon lit, que je sympathise de tout mon cœur avec vous, et que j’éprouve un profond respect pour la vie que vous menez. Ici, en ville, on ne vous comprend pas ; et nul ne peut vous comprendre, puisqu’il n’y a ici, vous le savez vous-même, à de très rares exceptions près, que des trognes à la Gogol. Mais, l’autre jour, au pique-nique, j’ai tout de suite deviné qui vous étiez. Vous êtes une âme noble, un homme honnête, un esprit élevé ! Je vous estime et tiens pour un grand honneur de vous serrer la main ! continua-t-il avec exaltation. Pour changer de vie aussi brusquement et aussi radicalement que vous l’avez fait, il vous a fallu connaître un processus spirituel complexe, et pour poursuivre cette vie et rester en permanence à la hauteur de vos convictions, vous devez chaque jour faire un effort intense, aussi bien de l’esprit que du cœur. Maintenant, pour engager la conversation, ne trouvez-vous pas qu’en consacrant cette force de volonté, cette tension, tout ce potentiel à un autre objectif, par exemple à devenir, avec le temps, un grand savant ou un grand artiste, votre vie eût gagné en envergure et en profondeur, et eût été plus féconde à tous égards ?

     Nous causâmes, et lorsqu’il fut question du travail manuel, j’exprimai l’idée suivante : il ne faut pas que les forts asservissent les faibles, que la minorité vive aux dépens de la majorité en suçant chroniquement, comme un parasite ou une pompe, le meilleur de sa sève, autrement dit, il faut que tous sans exception, les forts comme les faibles, les riches comme les pauvres, prennent une part égale à la lutte pour l’existence, chacun pour soi, et sous ce rapport, il n’est pas de meilleur outil de nivellement que le travail manuel comme obligation générale et universelle.

     — Ainsi, selon vous, tout le monde, sans exception, doit travailler de ses mains? demanda le docteur. 

     — Oui.

     — Mais ne croyez-vous pas que si tout le monde, y compris les meilleurs, l’élite des penseurs et des grands savants, perd son temps, en participant chacun de son côté à la lutte pour l’existence, à casser des cailloux et à peindre des toits, cela puisse représenter un grave danger pour le progrès ?

     — Où est donc le danger ? demandai-je. Le progrès réside dans les œuvres de l’amour, dans l’accomplissement de la loi morale. Si vous n’asservissez personne et n’êtes à la charge de personne, de quel progrès avez-vous encore besoin ?

     — Mais permettez ! s’emporta soudain Blagovo, qui se leva. Permettez ! si un escargot dans sa coquille s’occupe de son perfectionnement personnel et tripote la loi morale, vous appelez cela un progrès ?

     — Pourquoi « triture » ? dis-je, blessé. Si vous n’obligez pas vos proches à vous nourrir, à vous vêtir, à vous transporter et à vous défendre contre vos ennemis, n’est-ce pas un progrès, dans cette vie entièrement fondée sur l’esclavage ? À mon avis, c’est le progrès le plus authentique qui soit, et peut-être le seul possible et nécessaire pour l’homme. 

     — Les bornes du progrès mondial, universel, sont à l’infini, et parler d’un progrès « possible », limité à nos besoins actuels ou borné par les conceptions actuelles, c’est, pardonnez-moi, assez étrange. 

     — Si les bornes du progrès sont à l’infini, comme vous dites, cela signifie  que ses objectifs sont indéterminés, dis-je. Vivre sans au juste savoir pourquoi ?

     — Soit ! Mais « ne pas savoir » est ici moins fastidieux que votre « savoir ». Je monte un escalier qui s’appelle progrès, civilisation, culture, je le gravis sans savoir précisément où je vais, mais, vraiment, c’est pour ce seul escalier merveilleux qu’il vaut la peine de vivre ; et vous, vous savez pour quoi vous vivez : pour que les uns n’asservissent pas les autres, pour que l’artiste et celui qui lui broie ses couleurs mangent pareillement. Mais ça, c’est le côté petit-bourgeois, popote, gris, de la vie, vivre pour cela seulement, n’est-ce pas à vous dégoûter ? Si certains insectes en asservissent d’autres, ils peuvent aller au diable, qu’ils se dévorent les uns les autres ! Ce n’est pas à eux qu’il faut penser – vous pouvez toujours les sauver de l’esclavage, ils mourront et pourriront de toute façon –, il faut penser à ce grand X qui attend l’humanité entière dans un lointain avenir.

     Blagovo discutait avec moi passionnément, mais, en même temps, il était visible qu’une pensée accessoire le troublait.

     — Il faut croire que votre sœur ne viendra pas, dit-il après un coup d’œil à sa montre. Hier, elle était chez nous et avait dit qu’elle passerait vous voir. Vous n’avez que l’esclavage à la bouche, reprit-il. Mais ce n’est qu’un problème particulier, et l’humanité résout graduellement ces problèmes, ces questions s’arrangent d’elles-mêmes.

     Nous causâmes de la progression graduelle. Je dis que la question de faire le bien ou le mal, chacun la résout pour son propre compte, sans attendre que le développement progressif de l’humanité en vienne à la résoudre. En outre, la progression est une arme à deux tranchants. On observe, à côté de la progression des idées humanitaires, la progression d’idées d’un autre genre. Le servage n’existe plus, mais le capitalisme se développe. En pleine effervescence des idées de libération, c’est – exactement comme à l’époque de Baty3 – la majorité qui nourrit, habille et défend la minorité, tout en restant elle-même affamée, dévêtue et sans défense. Un tel ordre des choses s’accommode très bien de n’importe quelle tendance, de n’importe quel courant d’idées, car l’asservissement est un art qui, lui aussi, se cultive progressivement. Nous ne fouettons plus nos domestiques à l’écurie, mais nous donnons à l’esclavage des formes plus raffinées, nous savons à tout le moins lui trouver des justifications dans tous les cas particuliers. Chez nous, les idées restent des idées, mais si maintenant, à la fin du XIXe siècle, nous pouvions nous décharger de nos fonctions physiologiques les plus déplaisantes sur les travailleurs, nous le ferions, pour ensuite, bien sûr, nous justifier en disant que si nous, l’élite des penseurs et des grands savants, nous mettons à perdre notre temps précieux à accomplir ces fonctions, le progrès pourrait courir un grand danger.

     Mais voilà que ma sœur arriva. À la vue du docteur, elle s’agita, s’alarma et se mit aussitôt à dire qu’il était temps pour elle de rentrer à la maison, auprès de son père.

     — Cléopâtra Alexeïevna4, dit Blagovo d’un ton persuasif, les deux mains sur le cœur, que peut-il bien arriver à votre père si vous passez une demi-heure avec votre frère et moi ?

     Il était sincère et savait communiquer son entrain aux autres. Ayant réfléchi un instant, ma sœur se mit à rire et devint brusquement gaie comme le jour du pique-nique. Nous allâmes dans les champs et, sur l’herbe, poursuivîmes notre conversation en regardant la ville, dont toutes les fenêtres orientées à l’ouest brillaient comme de l’or à cause du soleil couchant.

     Par la suite, à chaque fois que ma sœur venait me voir, Blagovo se montrait aussi, et ils se saluaient tous les deux comme s’ils se rencontraient chez moi fortuitement. Ma sœur nous écoutait débattre, le docteur et moi, et son visage exprimait un enthousiasme joyeux, une curiosité attendrie, j’avais l’impression que devant ses yeux s’ouvrait peu à peu un monde nouveau, qu’elle n’avait jusqu’alors jamais vu, même en rêve, et qu’elle s’efforçait à présent de comprendre. En l’absence du docteur, elle était silencieuse et triste, et si maintenant il lui arrivait de pleurer, assise sur mon lit, c’était pour des raisons qu’elle ne me disait pas. 

     En août, Redka nous ordonna de nous préparer à aller sur la ligne. Deux jours avant qu’on ne nous « expédiât » en-dehors de la ville, mon père vint me voir. Il s’assit et, sans hâte, sans me regarder, essuya sa figure rouge, puis tira de sa poche notre Messager5 local et, lentement, en soulignant chaque mot, il lut que le fils du directeur du bureau urbain de la banque d’État, qui avait le même âge que moi, était nommé chef de division à la Chambre régionale des finances.

     — Et maintenant, regarde-toi, dit-il en repliant le journal : un mendiant, un loqueteux, un bon à rien ! Même les artisans et les paysans reçoivent de l’instruction pour devenir des hommes, tandis que toi, un Polozniev, ayant d’illustres et nobles ancêtres, c’est la fange qui t’attire ! Mais je ne suis pas venu discuter avec toi ; j’ai déjà fait une croix sur toi, continua-t-il d’une voix étranglée en se levant. Je suis venu pour savoir où est ta sœur, vaurien ! Elle a quitté la maison après le déjeuner, il est plus de sept heures et elle ne réapparaît pas. Elle a commencé à sortir souvent, sans me le dire, elle me témoigne moins de respect, je vois là ta mauvaise et vile influence. Où est-elle ?

     Il avait à la main le parapluie que je connaissais, et, perdant contenance, je me raidissais déjà comme un écolier, attendant que mon père se mît à me battre, mais il surprit le regard que je jetais au parapluie, et cela le retint sans doute.

     — Tu peux vivre à ta guise ! dit-il. Je te retire ma bénédiction6 !

     — Ô Saintes lumières ! marmottait la nounou derrière la porte. Tu es perdu, pauvre malheureux ! Ah, mon cœur pressent un malheur !

     Je travaillais sur la ligne. Durant tout le mois d’août, les pluies ne cessèrent pas,  il faisait froid et humide ; dans les champs, on ne rentrait pas le blé, et dans les grandes exploitations où l’on moissonnait à l’aide de machines, le blé n’était pas en gerbes, mais en tas, et je vois encore ces tristes tas noircir de jour en jour, le grain y germant. Le travail était pénible ; les averses abîmaient ce que nous venions de faire. Il ne nous était pas permis de demeurer dans les bâtiments de la gare, ni d’y dormir, et nous nous blottissions dans les gourbis humides et sales où la tchougounka7 logeait en été, et je n’arrivais pas à dormir la nuit, à cause du froid et des cloportes qui rampaient sur mon visage et mes mains. Et lorsque nous travaillions près des ponts, la tchougounka arrivait le soir en masse pour rosser les peintres : pour eux, c’était un genre de sport. Ils nous battaient, nous fauchaient nos pinceaux et, pour nous exaspérer et provoquer la bagarre, ils sabotaient notre ouvrage, par exemple en barbouillant les guérites en vert. Pour comble de malheur, Redka se mit à nous payer n’importe comment. Tous les travaux de peinture du secteur avaient été donnés à un entrepreneur qui les avait passés à un autre, lequel les repassa à Redka8 en gardant pour lui vingt pour cent. Le travail était déjà peu avantageux, sans compter la pluie ; le temps s’écoulait en pure perte, nous restions sans travailler, et Redka devait payer les gars chaque jour. Les peintres affamés n’étaient pas loin de le battre, le traitaient de filou, de buveur de sang, de Judas vendeur du Christ, et lui, le pauvre, soupirait, levait les bras au ciel et allait sans cesse emprunter de l’argent à Madame Tchéprakov.

Notes

  1. Cette entrée en matière rappelle l’humeur sombre du docteur Raguine, le héros malheureux de la nouvelle de la fin 1892, Salle 6 :
    https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/050622/salle-6-anton-tchekhov
  2. La Sainte Vierge. Souvent appelée « Reine des cieux » chez les orthodoxes.
  3. Baty, ou Batu, né vers 1210, mort vers 1255, petit-fils de Gengis-Khan, fondateur de la « Horde d’or », poursuivit l’invasion de la Russie, s’empara de Kiev (Kyiv, de nos jours) et d’une partie de l’Europe centrale. 
  4. J’abandonne ici « Cléopâtre », dans la mesure où sont donnés ici le prénom et le patronyme de la sœur du narrateur. Dans la Pléiade, on esquive la difficulté en écrivant à la place : « Ma chère amie »…
  5. Il s’agit du journal de la ville.
  6. Ce qui annonce aussi qu’il le déshéritera.
  7. Voir la note 1 du chapitre III.
  8. De la sous-traitance en 1895…

À suivre...

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Répertoire général des traductions de ce blog :

https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

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