Il messaggio del Silenzio (3/5) - L'étrange insularité de l'âme sicilienne.

Le récit chronologique d'une enquête réalisée en 2010 sur les Pizzini de Bernardo Provenzano se poursuit avec les rencontres de Jean-Yves Frétigné, auteur d'un ouvrage sur l'histoire de la Sicile, et Marcelle Padovani, journaliste spécialiste de la mafia.

Lundi 15 Mars - Opération Golem 2

Une opération des polices de Trapani et Palerme vient d'être couronnée de succès par la capture dix-huit individus en cavale soupçonnés d'être liés à cosa nostra. Parmi eux, Salvatore Messina Dennaro, suspecté d'avoir aider son frère, l'actuel chef Matteo Messina Dennaro, à échapper à la police en organisant sa correspondance secrète, les pizzini. Les autorités ont donc mis la main sur celui qu'ils désignaient comme "le chef du service postal du boss".

Mercredi 17 Mars - Insularité de l'âme

"Les insulaires, toujours prêts au départ à acclamer leur nouveaux patrons, en espérant qu'ils seraient meilleurs que les précédents, faisaient chaque fois fête aux arrivants. Mais c'était pour déchanter immédiatement" - Marcelle Padovani (Les dernières années de la Mafia.)

Avant de rentrer au coeur du sujet, il me paraît primordial de recueillir les réflexions d'un spécialiste de la Sicile sur le rôle qu'aurait pu jouer la notion de fragment dans son histoire. J'ai donc contacté Jean-Yves Fretigné, historien et auteur d'un ouvrage sur l'histoire de la Sicile.

Je me rend à l'université de Rouen un matin de Mars. Une épaisse brume matinale entoure les bâtiments et rend le campus sinistre. Je finis par trouver mon chemin vers le lieu convenu du rendez-vous ou je dois retrouver l'historien, son ouvrage en main. Jean-Yves me reçoit chaleureusement dans son petit bureau du département histoire et une discussion animée s'articule autour d'une question unique: En quoi la notion de fragmentation a-t-elle joué un rôle dans l'histoire de la Sicile ?

Au delà de sa condition géographique fragmentée, Jean-Yves m'expose les raisons historiques de la scission entre le peuple et le pouvoir étatique. L'île, du fait de sa situation au carrefour de la méditerranée, a toujours été objet de convoitise et donc de colonisation, depuis la protohistoire et par de nombreuses civilisations. L'omniprésence de l'envahisseur a crée ce climat de méfiance envers un état qui n'a jamais joué un rôle protecteur vis-à-vis de ces citoyens. Tantôt périphérie puis centre d'une civilisation, l'île a toujours été ballotée par ces empires, parfois chéries, souvent maltraitée.

La Sicile représente d'une part une force centripète qui va vers la fragmentation et l'éclatement tandis que d'autre part, elle incarne une force centrifuge, vers la reconnaissance d'une identité. Une identité qui met du temps à se construire et au cœur de laquelle domine un tempérament de méfiance et de courage; une attitude de silence et de défense de la terre. L'histoire tumultueuse et violente de la Sicile a forgé son caractère et développé un "sentire" mafioso. La sensibilité mafieuse est née de cette conviction que chacun peut protéger sa famille et ses biens grâce à sa seule valeur personnelle, indépendamment de la justice et du droit, dans un état plus efficace que l'état lui-même.

Dimanche 21 Mars - Entretien avec Marcelle Padovani

J'avais 16 ans lorsque j'ai découvert la journaliste. En fouillant dans la bibliothèque parentale, j'étais tombé sur un ouvrage dont le titre m'avait immédiatement interpellé: "Entretiens du juge Falcone". Les confidences du père de la lutte judiciaire contre la mafia m'avait dévoilé des anecdotes authentiques ainsi qu'une description détaillée des us et coutumes de l'organisation. Un récit passionnant de la bouche de celui qui avait observé et fréquenté cosa nostra depuis son enfance, et dont la connaissance intime de l'âme mafieuse avait fait basculer le système de l'omertà.

138-3016 © Maadifalco 138-3016 © Maadifalco

Pouvez-vous me raconter le déroulement de l'arrestation de Provenzano ?

Pendant la préparation de l'arrestation, les enquêteurs ont forgé le raisonnement que Provenzano était braqué. La police venaient d'arrêter Benedetto Spero et Nino Giuffrè, et donc le boss allait tenter de se replier sur Corleone.  A partir de cette déduction, ils ont organisé une surveillance systématique de la maison de la femme de Provenzano et ils ont repéré un homme qui venait de façon récurrente et qui repartait avec des sacs en plastique. Il allait ensuite les déposer dans une maison, puis ces sacs repartaient dans une troisième maison et finissaient par disparaître. Cela a interpellé les enquêteurs, d'autant qu'ils n'avaient aucun moyen de vérifier le contenu de ces sacs. En parallèle, ils observaient depuis un certain temps une ferme isolée grâce à une caméra installée sur une cabine de compteur d’électricité. Un matin ils ont vu les fameux paquets arriver à l'entrée de cette ferme. Immédiatement, Renato Cortese, le chef de l'opération, a donné l'ordre de descendre. Ils ont dévalé la colline et enfoncé la porte de la ferme.

Que contenaient ces sacs ?

La lingerie de Bernardo Provenzano et non des pizzini, qui se trouvaient dans la bergerie. Ils n'arrivaient pas dans des sacs, un homme arrivait avec quelques pizzini dans sa poche et repartait avec d'autres. L'erreur de Provenzano a été de tous les conserver, il en possédait des centaines et tous ne sont pas encore exploité. C'est paradoxal, alors qu'il avait tout fait pour se protéger, il avait gardé ces preuves. Aujourd'hui Matteo Messina Dennaro, le boss actuel de cosa nostra, donne l'ordre à ses hommes d'honneurs de brûler les pizzini immédiatement après qu'ils aient pris connaissance de leur contenu. Il existe d'ailleurs un pizzino dans lequel Matteo se plaint fortement du fait que Provenzano ait commis une telle erreur.

Quelle a été l'attitude de Provenzano lors de l'arrestation ?

Voila ce qu'a dit Renato Cortese à propos de l'arrestation: "Il a levé les bras et il m'a donné l'impression de dire : c'est la fin d'une longue histoire. Et quand je lui ai demandé s'il était Bernardo Provenzano, il a répondu : pourquoi vous me le demandez si vous le savez déjà ?". Ensuite Renato a regardé si l'homme possédait bien la cicatrice au cou décrite par de nombreux repentis, et en effet il l'avait.  En général, les mafiosi déclinent leur identité et c'est tout. Cela faisait bien un an que le boss résidait dans cette ferme et je pense qu'il attendait quelque chose. Il attendait une solution, sait-on laquelle...

Quel était le mode de vie de Provenzano ? Est-ce qu'il sortait ou recevait des visites de temps en temps ?

Provenzano était parfois visible la journée en dehors de la ferme, mais il ne sortait jamais. C'est le fermier qui le ravitaillait. Il n'y avait pas de réunions possible. Il recevait des visites de Benedetto Spera et Nino Giuffré mais personne de sa famille, ni sa femme qui ne l'a pas vu pendant plus de dix ans. Ils avaient toujours vécus séparés et n'étaient pas mariés, c'est assez compliqué.

Pourquoi Bernardo Provenzano avait-il recours à ce mode de communication ?

C'est un moyen de communication qui a toujours existé mais les raisons pour lesquelles il a été systématisé sont les écoutes téléphoniques, aucunes lignes n'étaient fiables. Pour échapper à la surveillance des enquêteurs, ils ont eu recours à cette méthode archaïque mais avant ils se téléphonaient. Une fois qu'ils ont compris que les conversations téléphoniques pouvaient servir de preuves lors des procès ils ont abandonné ce mode de communication. Ce grand tournant s'est opéré une dizaine d'année avant l'arrestation.

Comment s'est déroulé le déchiffrage des pizzini ?

Au moment de l'arrestation, les enquêteurs ont été étonné de retrouver toutes ces boules de papiers. En plus d'être des lettres codées, elles comportaient beaucoup de nombres, et étaient signées par un chiffre. Les experts ont fait une étude et sont parvenus à déchiffrer le système. Chaque chiffre correspond à une lettre de l'alphabet, décalée de trois rangs. Avec le chiffre 3, on obtient donc la lettre F. C'est un très vieux code utilisé par Jules César que Provenzano a repris tel quel. Ensuite les enquêteurs ont analysé les différents types de langage utilisés dans les lettres. En comparant les styles d'écriture ils ont identifié les auteurs. Par exemple, Provenzano commençait ses pizzini par la formule "Que Dieu vous garde". Les enquêteurs ont d'abord cru que c'était une marque de révérence envers l'église alors qu'en réalité c'était sa signature. Cela n'était pas une obsession biblique, c'était rationnel et cela voulait dire : C'est Bernardo Provenzano qui vous parle.

Que contiennent ses pizzini ?

Il y a de vraiment de tout. Des communications de tous les jours, comme untel qui cherche de la bonne ricotta afin de confectionner des cassate et qui s'en remet à l'avis du boss du coin. Il y a un pizzini d'un homme d'honneur adressé à Salvatore Lo Piccolo, le boss qui a succédé à Provenzano, qui dit : "Maintenant qu'il commence à faire frais, n'oublie pas de couvrir mon père le soir lorsqu'il s'endort devant la télé.".Des tas de petites choses de la vie quotidienne. Il existe aussi des pizzini amoureux, des histoires de mariages...

Trouve t-on des révélations d'ordre criminel ?

L'ordre de tuer n'est jamais donné directement, explicitement, cela n'existe qu'à la télé. Il est plutôt suggéré par des formules du type : "Telle personne nous empêche de faire des travaux publics, elle s'est mise contre nous, il va falloir trouver une issue à ce problème...". Et le destinataire comprend très bien de quoi il en retourne. Mais on n'a jamais vu ni entendu, lors d'écoutes téléphoniques, d'ordre explicite donné par un mafioso à un autre mafioso. Jamais il n'a été constaté de telle conversation. C'est une question de décence dans la communication, car ce sont des gens ordinaires. Ce n'est pas par goût du crime qu'ils doivent ce résoudre à tuer, c'est la conséquence naturelle d'un certain type d'engagement.

Quel a été le rôle de la découverte des pizzini pour les enquêteurs ?

Les pizzini témoignent d'un lien concret entre une organisation économique et des interlocuteurs. Ils ont permis de confirmer des liens et de définir d'autres liens jusqu'alors méconnus entres certains hommes d'honneur.  Même s'ils ne comportent pas de révélations précises comme le ferait un organigramme des familles, ils apportent la preuve matérielle qu'il existe un réseau économique d'extorsion, le pizzo. Et tout n'a pas encore été déchiffré, les enquêteurs avancent peu à peu et découvrent parfois de nouvelles pistes. Il y a des boîtes entières à exploiter.

Quelle est l'attitude des mafiosi lors de leurs procès ?

Les mafieux déclinent leur identité et ça s'arrête la. Sauf quand ils deviennent des collaborateurs de la justice. C'est le cas de Nino Giuffré qui était en quelque sorte l'équivalent d'un ministre des finances auprès de Provenzano, ainsi que Benedetto Spera,  son responsable de la communication. Ils se sont repentis et en savaient énormément. De nos jours les repentis parlent. Autrefois on les arrêtaient et ils étaient remis en liberté, ou bien leurs procès n'aboutissaient pas. Le mafioso faisait quelques années en prison et ressortait avec une auréole. C'est à l'arrivée du juge Falcone que la vague de repentis a commencé à déferler. Lui seul a su les faire parler. Il a également tout mis en œuvre pour faire émerger des lois comme l'article 416 bis du code pénal italien, consacré aux associations de types mafieuses. Cet article permet de condamner des gens uniquement pour association mafieuse. Pas besoin d'avoir tué, il suffit d'être membre de l'organisation. Cette loi a provoqué une hécatombe au sein de cosa nostra car les personnes arrêtées ont raisonné comme des personnes raisonnables et se sont demandé si cela valait la peine de continuer à respecter la règle de l'omertà.

Matteo Messina Dennaro a perpétué un mode de communication qu'il savait faillible et qui a finit par le trahir récemment. Que pensez-vous de la situation actuelle au sein de cosa nostra ?

En arrêtant Salvatore Messina Dennaro ils ont mis la main sur le responsable de la communication, celui qui centralisait les pizzini. Il était le chef du bureau de poste, le pivot de la communication à l'intérieur de la famille Castelvetrano mais également de Castelvetrano vers l’extérieur. Tout passait par lui. Il va énormément manquer au boss qui se retrouve sans moyens de communication et probablement sans beaucoup d'argent; car c'était lui qui fournissait les pizzini remplis de billets de cinq cent euros. Je me suis entretenu récemment avec le patron de la brigade mobile de Trapani, celui qui a arrêté les dix neufs mafieux, à propos de la désorganisation qui règne actuellement au sein de cosa nostra. Il m'a confié vouloir l'exploiter au maximum pour les faire tomber.

On peut donc désormais considérer que l'organisation est véritablement affaiblie. Au point de disparaître ?

Ça semble incroyable mais depuis quelques années, tout le gotha de cosa nostra est en prison. Il est certain que la cosa nostra militaire a été battue, mais il nous reste à savoir quelle nouvelle cosa nostra va surgir.  Elle sera sûrement moins charismatique et plus faible dans son leadership mais je ne crois pas en sa disparition.

C'est le concept de la pieuvre: si on coupe un bras à cosa nostra, il en pousse un autre.

L'image de la pieuvre n'est pas juste à mon sens. Il donne l'impression que le mal vient de l’extérieur et qu'il aspire vers lui, alors que la mentalité mafieuse est à l'intérieur des siciliens. Ce n'est pas une corruption de la pensée venant du dehors. C'est une mentalité complètement intériorisée qui correspond à certaines valeurs, des traditions, une histoire et un comportement particulier. Ce tempérament sicilien n'est pas criminogène ou pathologique en soi, il le devient lorsque transposé dans une organisation criminelle. Et cette mentalité mafieuse découle de l'histoire de l'île. Elle est le résultat d'une méfiance extrême envers l’État que les colonisations ont exacerbé. L’État a toujours été barbare, répressif et envahisseur, il n'a jamais été sérieux. Le vrai État en Sicile, c'est cosa nostra, il faut le reconnaître. Le silence est un réflexe défensif profondément ancré et il faut que l'état ait un comportement tel qu'il puisse être crédible au yeux des siciliens. Quand il deviendra crédible et que les siciliens pourront avoir confiance en lui, alors cosa nostra sera à moitié battue. En attendant, si pour obtenir un poste un sicilien doit avoir recours à un chef de cosa nostra, il est évident que c'est l'organisation mafieuse qui représente l’État.

Ma rencontre avec Marcelle touche à sa fin et Matteo, son chien, lui réclame une sortie. Elle me communique l'e-mail de la procureur Teresa Principato, celle qui avait chapeauté l'opération Golem 2, et me fournit des exemplaires de la revue "S" qui contient des images de pizzini.

Partie 4: Décryptage du code Provenzano

https://blogs.mediapart.fr/maadifalco/blog/060216/il-messaggio-del-silenzio-45-le-code-provenzano

Partie 5: "Un peuple qui paye le pizzo n'est pas un peuple libre"

https://blogs.mediapart.fr/maadifalco/blog/060216/il-messaggio-del-silenzio-55-un-peuple-qui-paye-le-pizzo-nest-pas-un-peuple-libre

Précèdemment:

Partie 1: Il messaggio del Silenzio, une enquête personnelle sur un terrain familier et dangereux.

https://blogs.mediapart.fr/maadifalco/blog/050216/il-messaggio-del-silenzio-15-une-enquete-personnelle-autour-des-pizzini-du-boss-bernardo-provenzano

Partie 2: Cosa nostra, le royaume des discours incomplets

https://blogs.mediapart.fr/maadifalco/blog/060216/il-messaggio-del-silenzio-25-cosa-nostra-le-royaume-des-discours-incomplets

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