messaggio del Silenzio (5/5) - Un peuple qui paye le pizzo n'est pas un peuple libre.

Suite et fin d'une enquête personnelle réalisée en 2010 sur les pizzini de Bernardo Provenzano. La recherche d'informations se poursuit difficilement sur l'île où la règle essentielle de l'omertà dicte la ligne de conduite des siciliens. Parole confisquée, puis libérée à l'occasion d'une ultime rencontre.

Slogan d'Addio Pizza © Maadifalco Slogan d'Addio Pizza © Maadifalco

Vendredi 26 Mars 2010 - Sur l'île

Faisant face à la mer tyrrhénienne et adossée aux montagnes, Palerme est une vaste plaine qui prend la forme d'une coquille appelée la Conca d'Oro (coquille d'or). Cité suintante et agitée, la capitale de l'île diffuse un sentiment mafieux dans l'air et dans son urbanisme qui produit par endroit l'effet d'un bidonville. Des bâtiments prestigieux tombés en décrépitude, et dont la pierre noircie semble avoir été brûlée, côtoient des HLM disgracieux qui trahissent la corruption des marchés publics. Il faut ajouter à cette vision celle des poubelles qui ornent les coins de rues après les marchés. Une similitude avec Naples, l'autre capitale mafieuse, fief de la Camorra.

Si l'on reprend la pensée de Falcone, tout les siciliens sont mafieux, mais pas pour autant des criminels. Le sentiment mafieux est imprimé dans le patrimoine génétique de ces habitants, et à Palerme quiquonque de sensé en prendra conscience. Cela se traduit dans les attitudes, les gestes, et surtout les regards, mais jamais par la parole; la communication passe essentiellement par les expressions corporelles. Qu'elles prennent leur source dans le visage où la gestuelle des mains, ces expressions composent un réel vocabulaire que l'on possède par filiation, où que l'on apprend à décrypter avec du temps et de l'observation. Et de l'ignorance de ce vocabulaire peut résulter un sentiment d'opacité pour le non initié. Pourtant, une fois cet obstacle franchi, le peuple se raconte avec beaucoup de subtilité et d'intelligence. Une intelligence ancienne et ancrée, discrète et silencieuse.

Aboliamo la mafia

Le comité Addio Pizzo est formé de jeunes étudiants palermitains qui œuvrent pour l'abolition du racket en faisant du lobbying anti-mafia auprès des commerçants de la ville. A force d'argumentation et de courage, ils ont réussi à convaincre une centaine de propriétaires de refuser la pratique du racket. Une action révolutionnaire qui s'accompagne de menaces et risques permanents pour ceux qui s'y prêtent. La journée du lendemain sera la consécration d'une année de travail. Un cortège réunissant des écoliers de primaires et des collégiens est organisé Via de Francia afin de dénoncer haut et fort la mafia, évènement rare à Palerme. En attendant, la carte du collectif qui répertorie les commerçants militants m'oriente vers la fameuse Focacceria Antiqua, pionnière de ce combat, sous protection permanente des carabiniers.

Froncement de sourcils et pincement de lèvres

En effet, les  carabiniers postés à l'entrée. En revanche le personnel semble absent. Le service est terminé et le sol s'apprête à être lavé. Un homme compte la recette de l'après-midi face à sa caisse et ne prête aucunement attention à ma présence. Je m'approche, le salue, et lui demande si Fabio, l'un des gérants, est présent. Il est méfiant, comme tous les palermitains, mais aimable. Il me dit que Fabio est déjà parti et qu'il me faut revenir pour le service du soir. Je tente tout de même ma chance et lui demande si, au vu de l'engagement de l'établissement, les propriétaires ont déjà reçu des menaces sous forme de message écrits. Regard perçant, froncement de sourcils et pincement de lèvres, mais pas de réponse. Son expression toute entière me communique un message télépathique : "Je sais, et tu sais aussi que ça existe, mais pourquoi tu veux aborder le sujet ?".

La Focacceria Antiqua © Maadifalco La Focacceria Antiqua © Maadifalco
Le soir, Fabio est à nouveau absent. La prémonition que l'enquête ne progresserait que peu une fois sur l'île vient d'être confirmé.  Sans réponse de la part de Teresa Principato je décide tout de même de me rendre au Palais de Justice.

Le bâtiment est un véritable bunker enclavé entre les petits immeubles d'un quartier populaire. Étant la place forte de la lutte anti-mafia, il répond à des normes de sécurité drastiques. Les vitres de ses fenêtres sont teintées et on y accède par une large esplanade qui sépare l'entrée de la rue. Une rampe d'accès permet aux véhicules de déposer magistrats, juges et repentis directement à l'entrée du palais et donc de les protéger des représailles éventuelles de cosa nostra. Un détail essentiel de l'architecture d'un bâtiment dont, ironiquement, le contrat d'appel d'offre pour sa construction fut remporté par une entreprise mafieuse.

138-3163 © Maadifalco 138-3163 © Maadifalco

Samedi 27 Mars - Le  nouveau printemps palermitain

"Un peuple qui paye le pizzo n'est pas un peuple libre" - Slogan d'Addio Pizzo

La recherche qui a initialement débuté sur le paradoxe du pizzini, message du silence, m'a amené à faire l’expérience personnelle de l'omertà. Réflèxe fondamental de la survie de cosa nostra, il est résumé par l'adage: Je n'ai rien dit, rien entendu, rien vu.

Le silence avait été l'obstacle principal de cette quête, et la dernière rencontre allait dissoudre ce poids.

Manifestation contre le racket © Maadifalco Manifestation contre le racket © Maadifalco

Il est 10H00 quand j'arrive sur la Via de Pragua et le stand, que j'avais vu vide la veille, accueille déjà une foule d'enfants et adolescents armés de banderoles et de panneaux. Ce joyeux monde est encadré par de multiples carabiniers dispersés en groupe afin d'éviter des incidents. Le cortège démarre. La parole libre et déterminée circule enfin. Parmi les cris, la voix énergique des enfants dominent. Ces citoyens futurs, qui sont l'avenir de l'Italie, accomplissent un acte historique par le seul fait de scander : Aboliamo la mafia ! (abolissons la mafia) dans les rue de Palerme. Probablement ne sont-il pas pleinement conscient de l'importance de ce fait. En protestant de façon collective, ils déverrouillent un réflèxe humain essentiel et l'auto-censure explose. 

Embarquée par la voix de Dario, membre d'Addio pizzo, le cortège défile durant une bonne heure sous les yeux surpris néanmoins ravis des commerçants qui se tiennent à l'entrée de leurs boutiques. Des groupes de collégiens volent à leur rencontre et leurs distribuent les formulaires d'adhésion au collectif. Le message est simple : N'ayez plus peur de dénoncer la mafia, car ensemble nous sommes plus forts, nous pouvons la combattre si nous faisons entendre nos voix. Loin de la clandestinité des pizzini, la parole liberée s'élève et se répand, puisse-t-elle se répandre dans toute la Sicile.

138-3109 © Maadifalco 138-3109 © Maadifalco

 

Partie 1:  Il messaggio del Silenzio, une enquête personnelle sur un terrain familier et dangereux.

https://blogs.mediapart.fr/maadifalco/blog/050216/il-messaggio-del-silenzio-15-une-enquete-personnelle-autour-des-pizzini-du-boss-bernardo-provenzano

Partie 2:  Cosa nostra, le royaume des discours incomplets

https://blogs.mediapart.fr/maadifalco/blog/060216/il-messaggio-del-silenzio-25-cosa-nostra-le-royaume-des-discours-incomplets

Partie 3:  L'étrange insularité de l'âme, rencontre avec Jean-Yves Frétigné et Marcelle Padovani

https://blogs.mediapart.fr/maadifalco/blog/050216/il-messaggio-del-silenzio-35-entretiens-avec-jean-yves-fretigne-et-marcelle-padovani

Partie 4:  Décryptage du code Provenzano

https://blogs.mediapart.fr/maadifalco/blog/060216/il-messaggio-del-silenzio-45-le-code-provenzano

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