Avoir 30 ans au temps du confinement global

Chroniques enfermées, jour 17. 2 avril : c’est mon anniversaire. J’ai 30 ans (aïe). 1990-2020 : il s’en est passé, des choses. Qu’est-ce qu’il s’est passé, d’ailleurs ? A quel moment on a perdu le contrôle ? Jamais l'enfant que j'étais n'aurait pu imaginer qu'on en soit là. Une valse funèbre a pris le temps de patienter trente ans pour que j'ai trente ans et que les virus fleurissent au printemps.

Si quelqu’un m’avait dit un jour que je fêterai mes trente ans (ouïe derechef. Je me sens vieux, merde) dans ces conditions, il aurait vraiment fallu que j’aie vu de mes yeux la personne en question arriver de nulle part dans une DeLorean, avec une blouse blanche et des cheveux blancs en pagaille, pour que j’envisage de commencer à la prendre au sérieux.

J’ai passé les premières années de ma vie, jusqu’à la mort de mon père, quand j’avais trois ans, dans les HLM d’un petit village varois. Puis dans l’appartement de fonction de l’école primaire d’un autre village, moins petit. Puis ici et là. Le Mur était tombé mais ça, je n’étais pas vraiment au courant. Le monde dans lequel j’ai grandi enfant ressemblait sans doute à ce qu’il était depuis longtemps dans bien d’autres endroits du monde. Je courrais dans la rue avec mes petits camarades de jeu. Je volais des bonbons. J’étais insouciant, d’une certaine façon, même si, quoiqu’on dise, les enfants ne le sont jamais vraiment. Soucieux, les enfants le sont : et je me souciais, mes deux yeux grands ouvert, de ce petit monde qui m’entourait, la dame de l’épicerie, mes maîtres et maîtresses d’école, mes copaines, mes amoureuses, mes frères et sœurs, ma maman, mes chats, et les fourmis, les oiseaux, les arbres, les plantes et le ciel.

Bien sûr, dans mon entourage tout n’était pas rose. Il y avait des gens qui pleuraient, qui souffraient, qui mourraient, qui venaient et qui partaient. Et je ne comprenais pas tout, mais je n’étais pas dépassé par ces évènements : ce n’étaient que les étranges aléas de mon petit monde familier.

Et à la télévision il y avait tout ce qui se passait loin, très loin : les guerres, les attentats. Tout ce qui se passait ailleurs. Dans un autre monde.

Peu à peu, la télévision a commencé à sortir dans mon petit monde familier. A déborder. Les guerres semblaient de plus en plus près. Le Kosovo, ça n’est pas si loin que ça. Et le 11 septembre 2001, une première fois, a complètement fracturé l’écran.

Puis j’ai un peu grandi. Tout n’allait pas si bien, mais pas encore si mal non plus (dans le monde : dans ma tête d’adolescent complexé, n’en parlons pas). Dans mes petits villages, il y avait des médecins, des épiceries, de bureaux de poste, des antennes de la CAF. Uber n'existait pas. Internet débutait. Et nous étions élevés avec l’idée qu’il ne serait pas si compliqué d’avoir un travail. Notre vaste société humaine était déjà un beau merdier, mais l’apocalypse n’était pas encore au programme.

Et maintenant, on est là. Une valse funèbre a pris le temps de patienter trente ans pour que j'ai trente ans et que les virus fleurissent au printemps. Avril 2020. La télévision s’est aujourd’hui intégralement déversée dans le monde réel, comme un égout surchargé dont les canalisations finissent par sauter : pire, nous avons désormais l’impression d’être dans la télévision. Pandémie mondiale, krach économique, régimes autoritaires en pleine montée, Macronie, Trump, Bolsonaro, mort de Pierre Bénichou (trouvez l’intrus) : je vis désormais dans une série Netflix. Un mélange de Black Mirror et de Mad Max.

Alors oui : non seulement il aurait fallu que le type venu m’annoncer ça dans le passé sorte d’une DeLorean, mais il aurait fallu en plus qu’il ait mon visage, les mêmes cicatrices sur le torse, les mêmes tatouages, les mêmes tâches de tabac sur les doigts et qu’il m’annonce qu’il est mon double venu du futur pour que je n’appelle pas aussitôt l’hôpital psychiatrique.

Alors, voilà. J’ai bien grandi depuis les petits villages de mon enfance, et je ne suis plus le petit gamin timide, rêveur et réservé (et trop choupi aussi, soyons objectifs) que j’étais.

Enfermé assez douillettement avec ma copine, dans le petit appartement du Vieux-Nice, d’où la mairie voulait nous expulser avant le confinement, la crise me fait constater, en mettant ma vie à nue, en la réduisant à son essentiel, que tout ne va pas si mal que ça. Les combats, la répression, mais aussi et surtout les projets et la construction du monde libertaire de demain : maintenant que me voilà adulte pour le meilleur et pour le pire (même si j‘espère que mon enfance ne se terminera jamais), je mesure le prix de tout ça. J’ai perdu (fatalitas !) la possibilité d’aller au Diane’s, mon bar favori, mais les coupaines restent là. Avec elles, avec eux, nous continuer à vivre, rire, nous engueuler, nous aimer, lutter, sur nos balcons, dans nos visio-apéros, dans notre journal à paraître aujourd’hui, dans nos maraudes qui continuent.

Qui continuent comme le reste. Parce que j’ai 30 ans aujourd’hui, et j’ai la rage.

La rage contre contre ceux qui ont bousillé ce monde et l’ont rendu tel qu’il est aujourd’hui. La rage contre ceux qui ont flingué une partie des rêves de mon enfance, qui ont réservé un bel avenir bien merdique à toute ma génération, et à toutes celles qui suivront, la rage d’être enfermé aujourd’hui à cause de leurs conneries et de leur incompétence. La rage contre cette bande d’enfoirés qui, de ma naissance à mes trente ans, de 1990 à 2000, se sont obstinés à bâtir le plus sûr moyen pour que je me retrouve où je suis aujourd’hui, entre quatre murs, à attendre que la vague passe et qu’on puisse enfin compter les morts.

J’ai 30 ans, je suis enfermé. Mais il faudra bien qu’ils nous libèrent un jour. Et l’adulte que je suis désormais se fera un plaisir d’aller botter le cul de tous les coupables au nom du petit enfant que j’ai été, et que personne n’est venu prévenir en DeLorean de tout ce qui allait se passer une fois sorti de son petit monde familier.

Bon, allez. Je vais fêter mon anniversaire comme il se doit dans ce monde improbable de 2020. Avec ma copine, avec le chat (qui s’en fout, je crois. Salaud). Avec des masques, et du gel hydro. Mais sans la radio allumée sur le merdier général. Juste les potes (nous avons notre soirée de fin de bouclage), en visio. Et du punk, des clopes et du vin.

Et fins prêts pour réécrire un peu le scénario de la série Neflix dans laquelle nous vivons. Prêts à la faire basculer en autoproduction.

(souffle) C’est bon, j’ai éteint les bougies.

Et j’ai rallumé mes rêves d’enfant.

M.D.

Merci à toustes les coupaines de Mouais pour leur intelligence leur tendresse et tout ça (et quoique ma gestion anarchiste mais ferme de la rédac m'ait valu le doux surnom de Vladimir). N'oubliez pas de lire notre Mouais d'avril, disponible aujourd'hui en accès libre & gratuit. C'est que du beau et du bon.

Et chantons des chansons à la gloire des potes !

 

 

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