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Billet de blog 2 déc. 2021

L’industrie du vide

Donc, tout bien pesé, pour une partie de la classe politico-médiatique, Gargamel est nul et agressif, la preuve, il fait des doigts. Ça tombe bien, on le dit depuis des mois. A la faveur de cette étroite fenêtre de vague lucidité, il y a urgence à organiser la contre-attaque, et à sortir de l’industrie du vide qui a dicté les miteux débats des derniers mois -donc, de ne plus la nourrir.

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Dans un papier écrit le mois dernier à propos de la petite clique totalitaire fanatisée des adeptes de Gargamel, adeptes qu’il faudra confier à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) après cette éprouvante campagne, j’évoquais le merveilleux film Dark City, avec la non moins merveilleuse Jennifer Connelly. Ce film, mettant en scène un groupe de bonhommes blafards et chauves terrifiants modifiant la réalité chaque nuit (toute ressemblance serait fortuite, tout ça tout ça), commence par un homme, le héros, qui se réveille dans la baignoire d’une chambre d’hôtel, une tache de sang sur le front, le corps d’une femme gisant sur le sol, et ne se souvenant de rien. Une version glauque de Johnny Depp se retrouvant amnésique, une queue de T-rex accrochée aux fesses, dans une suite de Vegas, dans Las Vegas Parano.

Il semblerait qu’une partie de la classe politique, « intellectuelle » (avec toutes les guillemets nécessaires) et médiatique se soit pareillement réveillée ces jours derniers dans une chambre aux murs souillés par la crasse et la bile, comme à l’aube d’un trop long trip au LSD, avec une sévère gueule de bois et se demandant : « mais qu’est-ce qu’il s’est passé ? C’est qui, ce petit facho tout nul, là, allongé sur le carreau ? »

Ainsi, l’hystérie collective politico-médiatique autour de Gargamel reflue. Il serait stupide de déclarer que ce moment est totalement derrière nous, loin s’en faut, hélas, mais du moins, une certaine séquence de la saga « Gargamel », qui incluait « Gargamel à la plage », « Gargamel a un nouveau fusil d’assaut », « Gargamel à Drancy », « Gargamel et le Maréchal » et bien d’autres, tant d’épisodes tous plus consternants les uns que les autres, est passée.

Nosferatu au tapis ?

C’est Jean-Marie le Pen qui a donné le signal de la curée, revenant vers sa fifille après l’avoir larguée en plein champs : « Il a brûlé ses cartes sans s'en rendre compte. Marine, elle, a du métier. »  Puis, comme l’a résumé Daniel Schneidemann : « Ménard, Villiers, lâchèrent dans la foulée. Depuis, tout est nul. Vous avez aimé la surprise médiatique Zemmour ? Vous allez adorer le lynchage Zemmour. "L'hommage" bâclé aux victimes du Bataclan ? Décrété nul après quelques jours de réflexion. Le procès intenté à Closer pour avoir révélé la grossesse de sa compagne Sarah Knafo ? Un scandaleux attentat contre la liberté de la presse. L'interminable suspense de la candidature (il parait que c'est pour aujourd'hui) : nul. Il est agressif. Il fait peur. » Et ainsi même Gilles Bouleau, l’endive au jambon de TF1, le gratifie d’un « bonsoir » glacial, s’attirant les foudres des radicalisés du camp Bolloré, qui estime, la bave au lèvre, que « TF1 a voulu se payer Éric Zemmour ».

Tout a commencé par une tournée calamiteuse à Marseille. Attendu par les copaines antifa à la gare Saint-Charles, Gargamel préfère descendre à Aix-en-Provence, et une fois arrivé, rien ne va plus : comme l’a rapporté Le Monde, « sa déambulation dans la cité phocéenne s’est muée en une marche au pas vif, de quinze minutes à peine, dans une rue vide du quartier du Panier, sous les cris hostiles d’opposants (« facho », « casse-toi », « Marseille antiraciste »). Sans marquer d’arrêt, il n’a échangé avec aucun habitant. « Je suis né à Marseille et je m’appelle Mohamed », a lancé un quadra par-dessus la nuée de caméras ». Et là, c’est le drame : alors qu’une passante lui adresse un doigt d’honneur, il lui rend la pareille depuis la fenêtre de sa voiture, ajoutant : « Et bien profond ». « Un geste de racaille », jugera Robert Ménard, ex-soutien du alors non-candidat, toujours aussi sensible.

Et le Monde de conclure : « Ainsi s’achève cette précampagne, dans le vent glacial qui battait, vendredi, la colline de Notre-Dame-de-la-Garde – l’archevêché a refusé que le polémiste s’exprime dans l’enceinte de la basilique […] L’espoir de la droite extrême et réactionnaire est apparu plus seul que jamais. »

Il faut dire que les semaines précédentes, comme l’a rapporté Mediapart, Gargamel avait été refoulé de Londres (où il a fini dans un vieil hôtel Ibis, comme un VRP au rabais), puis de Genève, entrainé des heurts en organisant faute de salle un piteux miteux meeting en plein air en Corse, presque créé une émeute à Nantes en marge de son speach dans une salle vide aux deux tiers… On a vu des « messies » mieux accueillis.

Après quoi, il y a eu les images désolantes, risibles pour quiconque ne fait partie de la secte du polémiste nazillon, de ce petit bonhomme gauchement encravaté ânonnant sa candidature et ses délire de petit bourgeois parano devant un micro rétro qu’on dirait acheté le matin même sur le Bon Coin, le tout sous un filtre sépia bien ringard qui donne à l’ensemble des allures de parodie fauchée –tellement fauchée qu’ils n’ont même pas eu les moyens de payer les droits des images et de la musique repompées pour leur clip amateur où ne manque que la police « comic sans ms » en cerise pourrie sur le gâteau moisi.

Rideau ? Bien sûr que non. Si une partie de la classe politico-médiatique parait avoir miraculeusement réalisé, à la faveur d’un doigt (et oui, niveau débat public, on en est là), que ce que les gens censés comme nous hurlaient dans le vide depuis des mois, des années, à savoir que cet agitateur raciste à tendance pétainiste est nul et dangereux, il n’est évidemment pas dit qu’il ne retrouve pas leurs faveurs plus ou moins vite, notamment si la gauche tendance FI ou NPA leur semble menacer ou d’une façon ou d’une autre leurs intérêts –on sait alors quelle est leur réaction dans ces cas-là : à l’extrême-droite toute !

Cependant, ce « premier moment Zemmour » est riche en enseignements -et le passage à autre chose nous offre quelques perspectives. Comme l’a écrit Daniel Schneidermann en conclusion de son papier cité plus haut, parlant de tous ces braves gens ayant soudain réalisé que Gargamel était « nul » : «  Et le pire, figurez-vous : au fond, ce n'est qu'un polémiste de studio. Admirons-les, à deux doigts de découvrir qu'il est d'extrême-droite » (bon, il ne faut pas déconner, ils n’en sont pas encore là).

En 1979, dans le court texte titré « l’industrie du vide », le grand philosophe Cornélius Castoriadis se demandait déjà –c’était alors à propos de BHL, alors à nouveau pris en flagrant délit de fraude intellectuelle- « sous quelles conditions sociologiques et anthropologiques, dans un pays de vieille et grande culture, un « auteur » peut-il se permettre d’écrire n’importe quoi, la « critique » le porter aux nues, le public le suivre docilement – et ceux qui dévoilent l’imposture, sans nullement être réduits au silence ou emprisonnés, n’avoir aucun écho effectif ? »  Et d’ajouter, face à ce constat accablant toujours d’actualité : « Question qui n’est qu’un aspect d’une autre, beaucoup plus vaste : la décomposition et la crise de la société et de la culture contemporaines. Et, bien entendu aussi, de la crise de la démocratie. Car la démocratie n’est possible que là où il y a un ethos démocratique : responsabilité, pudeur, franchise (parrésia), contrôle réciproque et conscience aiguë de ce que les enjeux publics sont aussi nos enjeux personnels à chacun ».

Il faudrait que tous les étudiants journalisme, tous les enpaffés des grandes écoles, tous les experts et les éditocrates à deux balles, tous les politicards démagos de bac promo Leaderprice lisent ces lignes, les relisent, les re-relisent, les apprennent par cœur, les lisent à nouveau et ainsi de suite jusqu’à que chaque mot fusionne avec leur ADN.

Des mois durant, ils ont créé le pire, ce pire dont ils prétendent actuellement découvrir la grossière brutalité, ils ont relayé toutes ses polémiques les plus abjectes, ils l’ont choyé, couvé, arrosé, protégé. Et pour ça, il n’y aura ni oubli, ni pardon. Quand tout ceci sera enfin, espérons, réellement derrière nous, il faudra payer.

Ainsi que l’a écrit Olivier Cyran sur Touiter il y a quelques semaines : « Mais qu'est-ce qu'on attend pour occuper CNews, réquisition collective des locaux, on dénazifie tout ça à coups de pelles et on reprend possession de ce qui nous appartient, les ondes publiques, parce que c'est à nous et pas à Bolloré ou aux idéologues du terrorisme suprémaciste ». Force est de constater qu’il n’y aura pas que CNews et consort à « dénazifier à coups de pelles » : de nombreux médias, de nombreux partis, de nombreuses associations sont concernées. En premier lieu dans les rangs macronistes, avec un duo Darmanin-Shiappa qui s’est à l’évidence donné pour objectif de faire péter toutes les bornes mêmes les plus lointaines de cette décence dont parlait Castoriadis un peu plus haut.  

Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Ça fait quelques temps que le peuple progressiste, pourtant pas si minoritaire dans notre société, quoiqu’en disent les fascisés qui se prétendent des millions quand ils ne sont que 15 tout mouillés à se branler la nouille sur leur idole dans leurs apéros pinard-cochon, est à la traine : en effet, à cause du ramassis de balanceur de mazout sur le feu de paille précédemment cité, nous nous sommes retrouvé à la remorque de l'extrême-droite, à sur-réagir à grands coups de tribunes enfiévrées à chacune de leurs provocations, sans vraiment trouver le point d'équilibre entre les indignations utiles et celles qui ne font que remettre une pièce dans la machine, et tout en permettant à Nosferatu de se retrouver en top des discussions sur les réseaux –jusqu’au doigt fatidique.

Rions un peu. Montage : Bob

J’ai trouvé sur la Dépêche quelques point du « programme » de Z, qui ressemble comme deux gouttes de Super Sans Plomb à ce que peuvent nous promettre Macron ou Ciotti (étant entendu qu’il n’est plus possible de se faire d’illusion sur l’horreur de la politique migratoire de Manu et de son acolyte Gérald-la-Déglingue) : « Interdiction de porter un premier prénom d'origine étrangère ; suppression du droit du sol ; suppression du droit au regroupement familial ; "Forcer" les pays d'origine à les "reprendre". En cas de refus de ces pays: suppression des aides au développement et des visas ; Fin de la régularisation des clandestins ; Augmentation de l'âge de départ à la retraite à 64 ans ; Baisse des impôts de production ; Pas de rétablissement de l'ISF et exonération de la résidence principale dans le calcul de l'IFI ; Pas d'augmentation du Smic ; Programme de construction de 14 nouveaux EPR à horizon 2050 ; Augmentation "massive" du budget de l'armée… » Sans oublier bien sûr : « Interdiction de l'écriture inclusive ».

Donc : du capitalisme, de l’autorité, et de la pollution. Du néant, de la pure connerie, coupée de toute forme de réalité tangible, une infâme tambouille sortie du cerveau demeuré d’une bande de branlos qui n’a pas dû ouvrir un bouquin d’économie depuis belle lurette ; du rien dont nous avons cependant été forcés de parler pendant des mois.

Il est donc grand temps de reprendre la main. Il m’arrive parfois, dans des poussées d’optimisme, de me dire que la gauche (donc bien entendu ni Roussel, ni Hidalgo, ni Jadot, ni Montebourg) a quelque chose à jouer, et à obtenir, dans le scrutin à venir, avec une majorité présidentielle aux fraises et pas moins de trois candidat d’extrême-droite (Le Pen, Zemmour, et notre Ciotti du 06 qu’on aime tant) ; encore faut-il parvenir à occuper l’espace, les rues, la culture populaire, les quartiers, les universités, organiser la contre-offensive médiatique, bref : sortir de « l’industrie du vide ».  

« Y a qu’à, faut qu’on », certes. Mais aller ; comme le chantait Loïc Lantoine dans « A l’attaque ! » : « Ce sont les flammes d'une colère / Qui viennent embraser le regard / De l'éparpillement de mes frères / Mes copains du "c'est pas trop tard" / C'est une joie démesurée / De faire les grandes découvertes / De nos histoires sans passé  / De nos conneries recouvertes / Notre fierté d'être sans haine / Et de retourner au charbon / En gueulant "les gars faut qu'on s'aime / Et le chemin sera moins long" / Et c'est pas fini et ça continue / Vas-y patron, sers-moi un rêve / Je te le paierai en fou rire ».

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

Journaliste au mensuel Mouais ; la contre-offensive passant aussi par la presse libre, n’hésitez pas à vous abonner c’est pas cher : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

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