Sans feu ni lieu, récit d'une expulsion estivale

9h50. Je reçois un texto : « C’est fini… » J’éclate en sanglots. Je suis officiellement SDF. Ils sont venus, ils ont défoncé la porte. De chez moi, chez nous, chez notre chat, dans notre lieu de vie, notre paradis, notre zone à défendre, notre petit appartement du Vieux-Nice où nous vivions heureux. La guerre sociale contre les pauvres nous a mis à terre. Mais on se relèvera. Comme toujours.

Ma chambre. J'ai laissé un mot pour les flics. Ma chambre. J'ai laissé un mot pour les flics.
8h30. Ça y est. Au moment où j’écris ces lignes, les potes sont en train de les attendre. Nous sommes le 4 aout 2021, jour anniversaire de l’abolition des privilèges lors de la Révolution française, comme c’est ironique, et aujourd’hui l’huissier et les flics arrivent, et mon coloc, notre chat noir et moi-même serons bientôt sans-abri. J’espère au moins que les délogeurs amèneront le café et les croissants, c’est le minimum de la politesse quand on vient mettre des gens à la rue au petit matin. Et j’espère qu’ils ne seront pas incommodés par le désordre : depuis que nous avons eu la date de l’expulsion, je dois avouer que ça s’est pas mal relâché niveau ménage, et que nous avons laissé trainer un peu de poussière sur le sol, du linge sale dans les placards et des insultes sur les murs -c’est au moins l’avantage d’être foutu dehors, on ne s’emmerde pas avec l’état des lieux.

Mais, allez-vous dire : qu’avons-nous fait, nom de nom, pour mériter ça ? Notre appartement était-il une plaque tournante du trafic de gnôle de poire frelatée qui rend aveugle ? Du trafic d’organes à pas cher sur le Bon Coin du dark web ? De la vente d’arme à tout le monde sauf à toutes les dictatures puisque la France est déjà sur le marché ? Eh bien non, même pas. Avons-nous fomenté en ces murs des plans de mise à bas du capitalisme pour instaurer le règne de l’anarchie et des bisous ? -Bon ça oui, d’accord, on admet. Mais le motif officiel de notre mise à la rue est plus prosaïque : « revenus insuffisants ».  Les loyers de ce logement appartenant à la mairie étaient payés, nous avions un garant, mais voilà, trop pauvre, casse-toi, ta gueule de prolo fait tache dans la carte postale et le Vieux-Nice, c’est pour les touristes qui payent une blinde leur appart’ refait à neuf en AirBnB, pas pour toi. Pas pour nous.

Mojoja, notre chat noir désormais SDF Mojoja, notre chat noir désormais SDF
Cela faisait quelques temps que nous étions en lutte pour garder notre appartement. Deux ans de combat acharné contre la marie, ses avocats, son préfet, son huissier, ses flics, d’intimidation, de vexations en tout genre, tout ça parce que nous voulions rester vivre aux côtés de mon ami Jéremy, dans l’appartement où il avait passé son enfance, et où son père, Serge Dotti, éminent marionnettiste niçois, avait vécu quarante ans -et où il est mort il y a trois ans d’un cancer, longuement veillé par ses enfants, aujourd’hui à la rue, quoique la dernière volonté de leur père fut qu'ils demeurent en ces murs. Et à la fin du mois dernier, quelques jours avant mon départ en vacances, un mail malpropre, rédigé à la va-vite par un huissier au nom grotesque, est tombé : « Monsieur, je vous informe qu’il sera procédé à votre expulsion du logement que vous occupez à Nice (06000), 20 rue de la Condamine, LE MERCREDI 4 AOUT 2021. Je vous invite à me restituer les clés avant cette date. Cordialement. » On appréciera le « cordialement ». J’ai donc fait mes bagages pour les vacances en sachant que je ne reverrai pas ma maison au retour -un sentiment étrange…

On y est donc. Je suis à Nantes, il pleut, et mon appartement, lieu de vie, lieu associatif, siège du journal Mouais, espace de rencontres et de rires, d’apéros et de joies, où HK a chanté Danser encore, où j’ai trouvé asile, il y a deux ans, après des années d’errance ici et là, où ma copine et moi avons passé nos premières nuits ensemble, où des dizaines de personnes, copaines ou gens de passage, ont trouvé refuge, n’existe plus, il a été saccagé par la police sur ordre de la mairie et du préfet, et la horde bleue est en train, après avoir défoncé la porte (« C’est le grand méchant loup ! », à crié un des flics tandis que la scie faisait son oeuvre -la vidéo est ici) , de faire couiner ses rangers sur le sol où nous avons dansé tant de fois, fouillant nos placards, bafouant, violant toutes les vies diverses et changeantes qui ont prospéré ici, et profanant la mémoire de feu Serge Dotti, qui écrivait, dans son Manifeste néolitique : « La perte de l'art coïncide avec le recul de la culture et de la vie. Dans les dédales du zoo urbain, l'être humain est traqué par la violence, les rapports de force, la bêtise et la peur. Sous les différents vocables de gouvernants, experts, spécialistes, responsables, ricane la même grimace : celle du sorcier moderne qui, à grande échelle, pratique l'envoûtement de masse. Notre époque en a atteint le degré supérieur. Elle fabrique de nouveaux zombis, des morts-vivants, des déportés de l'intérieur. »

La guerre sociale contre les pauvres se joue aussi sur le terrain du logement. Chaque jour, les tribunaux de grande instance notifient des expulsions. Quand nous sommes passés en procès, nous étions des dizaines dans la salle : et pour beaucoup, ces demandes de mise à la rue émanaient de la mairie, toujours avec le même trio d’avocats spécialisé dans la création de sans domiciles fixes. « 70 000 commandements à quitter les lieux ont été signifiés en 2018 et 16 000 ménages ont été expulsés de force. Ces 16 000 ménages sont parfois des couples ou des familles avec enfants : ils représentent un peu plus de 36 000 personnes au total. La Fondation Abbé Pierre calcule qu’en dix ans l’équivalent de l’ensemble de la population de Montpellier a été expulsé » (observationsociete.fr). Et ces expulsions par les forces de l’ordre ne prennent donc pas en compte les cas plus nombreux encore où l’expulsion a lieu par une intimidation hors de tout cadre juridique.

Puisqu'on vous le dit. Puisqu'on vous le dit.
Notre appartement n’est d’ailleurs pas le seul à être tombé au combat : à Nantes, où je me trouve actuellement, La Maison du peuple a été elle aussi expulsée, mercredi matin dernier. « Le bâtiment accueillait des personnes sans domicile fixe ou sans papier, dont des familles et des femmes seules. Le lieu, ouvert en 2020, va être muré, selon plusieurs personnes présentes sur place. La police est arrivée sur place vers 6h20 et les évacuations ont commencé vers 8 heures. Cette partie du quartier est bouclée » (France bleu). Tout ceci sur ordre du préfet de Loire-Atlantique.

Je ne saurai mettre de mots à mesure de la colère, de la tristesse et du dégout qui m’habitent en ce moment. Honte à vous, les flics, sinistres chiens de garde, miliciens obscènes dont la violence incontrôlée vous voit, bride abattue, jeter toujours plus loin dans les marges celles et ceux dont la gueule ne revient pas à cette société cinglée.

Honte à toi, l’huissier « assermenté », comme on dit, venu répandre ta lâcheté de collabo satisfait partout sur nos murs, et honte à tous tes semblables qui, l’esprit tranquille et le costume bien ajusté, balancent dans la précarité, chaque année, des milliers de prolétaires, qui ne voulaient que vivre en paix avec leurs proches, et que vous venez injurier au petit matin en leur notifiant que leur pauvreté les rend indésirables, qu’il faut partir et que vous ne faites que votre travail.

Honte à la « justice », il faudra vraiment qu’elle change de nom, qui cautionne cette politique ignoble en laissant ses tribunaux, véritables abattoirs, décimer les moins-que-rien à grands coups de procès où jamais il n’est question du lien intime que nous créons avec nos lieux de vie, de toutes les belles histoires et les belles rencontres qui s’y nichent, systématiquement oubliés au profit d’une logique gestionnaire et mécaniste, comme si nous étions des objets inanimés à ranger à l’établi où à jeter dans les poubelles.

Honte à la mairie, et honte à toi, monsieur Estrosi, qui a écrit aux enfants de Serge Dotti, après sa mort, pour leur exprimer tes condoléances et leur soutien, affirmant que tu restais à leur disposition pour les aider, et qui a laissé tes domestiques piétiner notre deuil et ta parole d’incompétent démagogue.

Honte à toi, Bernard Gonzalez, préfet des Alpes-Maritimes, pour ton insistance suspecte à nous foutre à la rue au plus vite -les flics nous ont dit que c’est la préfecture qui a insisté pour que cette expulsion ait lieu sans délai, alors même qu’il n’y avait aucune urgence, que nous étions encore en attente de la décision du juger d’application des peines suite à notre demande de sursis, et qu’a priori notre appartement est voué à demeurer vide après sa remise à neuf -dans l’attente de sa revente en bloc à un bailleur privé.

Mais vous savez quoi ? On vous emmerde. Dans notre maison, nous faisions des concerts, nous accueillions des personnes en difficulté (un ami à la rue y logeait depuis quelques semaines), nous hébergions des associations. Nous étions actifs dans la vie du Babazouk (le petit nom populaire du Vieux-Nice), notre quartier que nous aimons, nous y avons installé des jardinières, un potager, un compost collectif, un kiosque, une bibliothèque, pour le plus grand plaisir de nos voisines et voisins. Contrairement à vous, flics, huissier, juges et politiques, nous faisons œuvre d’utilité publique, nous créons du lien, de l’entraide, du beau, du joyeux, de l’éruptif, et nous n’allons pas arrêter au prétexte que vous êtes trop cons.

Comme je l’ai écrit lorsque nous avons perdu notre procès, « à leur religion bureaucratique de la violence et de l’ennui, nous répondrons toujours par notre non-religion de la tendresse et de la vie : de la musique, des verres à vider, des cendriers à remplir, et des coupaines pour rire, chanter et danser ». La lutte continue, contre vous et votre monde, sa lâcheté et sa laideur, contre la puanteur de vos vies rétrécies, étriquées dans les limites étroites de votre conneries d’ennemis de tout ce qui fait que la vie est un miracle, et même sans feu ni lieu, même jetés sur les routes, nous allons arpenter nos chemins de traverse, et vous envoyer chier dans un grand éclat de rire.

Je suis à Nantes, il pleut, je chiale, les potes aussi sont en larmes au téléphone, j’écoute la triste chanson Nantes, de Beirut (une pensée d’ailleurs pour les camarades du Liban), « Personne n’a élevé la voix / juste une autre nuit à Nantes, / personne n’a élevé la voix / juste une autre nuit à Nantes », mais tout va bien, tout va bien.

Nous sommes vivants, et ils sont morts.

Salutations libertaires,

Un câlin de loin à Jéremy et à tous les potes qui étaient là lors de l'expulsion,

Mačko Dràgàn

Journaliste à Mouais, mensuel désormais lui aussi sans abri, n’hésitez pas à vous abonner pour nous soutenir on en a bien besoin : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

La vidéo de l'expulsion est ici, et c'est glaçant :

Une expulsion tellement ordinaire - Télé Chez Moi, Mouais © Tele Chez Moi

Sources :

https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/nantes-expulsion-des-occupants-de-la-maison-du-peuple-dans-le-quartier-graslin-1627458204

http://www.observationsociete.fr/modes-de-vie/logement-modevie/les-expulsions-locatives-en-hausse.html

https://blogs.mediapart.fr/macko-dragan/blog/120220/si-les-murs-pouvaient-parler

 

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