En suspens

Jour 24. Notre expulsion locative : en suspens. La coupure des allocations : en suspens. Les restrictions budgétaires, les cures d’austérité, les privatisations massives, les réformes ultra-libérales : en suspens. On ne désosse pas un corps qu’on veut encore voir marcher quelque pas : les bouchers qui nous gouvernement nous mangeront plus tard. Déconfinés, nous serons savoureux.

Je suis chez moi, assis devant le bureau bordélique de ma petite chambre, qui sent le café et le tabac. Ici et là sur nos murs, dans le salon, il est marqué à la craie : « la justice nique sa mère » ; « non aux expulsions » ; « halte à la gentrification ». Parce que nous demeurons, ici, dans l’attente de l’application du jugement rendu en faveur de la mairie, qui veut nous mettre à la rue afin de remettre la main sur cet appartement du Vieux Nice où les Dotti, mes amis, vivent depuis 40 ans. Sans doute afin de le refaire à neuf et de le revendre.

Mais la gentrification attendra. Elle est en suspens, comme le reste. Les violences du monde d'avant attendront : ici et là, les politiciens nous le promettent, la main sur le cœur, la voix ferme et grave : tout ceci est suspendu.

J’allume la radio, et j'écoute une chronique de Nicole Ferroni. Elle nous signale que l'Agence régionale de santé a confirmé la semaine dernière qu'une fois la crise passée, au CHU de Nancy, c’est-à-dire sur le front du Covid-19, dans l’une des zones les plus touchées, 598 postes et 174 lits devaient être supprimés. Mais pas de panique : en fin de compte, nous a-t-il été annoncé, cette mesure est « suspendue ». Cependant, souligne-t-elle, suspendre n’est pas renoncer. Suspendre, c’est reporter, mettre en attente : « comme une épée de Damoclès pendue sur nos têtes ». Reste que l'épée ne tombe pas, pas encore. Alors, comme diraient les nuls : « il ne peut plus rien nous arriver d'affreux, maintenant ».

En suspens : la privatisation des aéroports de Paris. En suspens : la réforme des retraites. En suspens : les radiations de Pôle Emploi et du RSA (même si un ami proche a bel et bien été radié la semaine dernière). En suspens : les expulsions locatives. En suspens, les dégraissages massifs dans les services publics, en suspens suppressions de postes, en suspens les coupes budgétaires, en suspens tout ce qui faisait et fait encore l’essence de leur monde qui marche si mal et qui depuis des décennies fait souffrir et tue, maltraite et opprime, traque et expulse, comprime et exploite.

En suspens tout ça. Ce qui est déjà en soi un aveu d’échec suffisant –reporter leurs réformes revient de fait à les avouer nulles et non-avenues dans quelque contexte que ce soit. La guerre économique et sociale de eux contre nous attendra un peu. On ne désosse pas un corps qu’on veut encore voir marcher quelque pas : les bouchers qui nous gouvernement nous mangeront plus tard. Déconfinés, nous serons savoureux.

En suspens. Crosse en l’air. Entre deux dérapages quotidiens nous rappelant le fond de leur pensée et le mépris avec lequel ils nous considèrent, nos gouvernants se veulent tendres, rassurants : pouce ! nous murmurent-ils ; pouce, l’heure est grave, faisons la paix, soyons copains, et affrontons ensemble cette épreuve. Regardez : nous avons même réquisitionnés des hôtels pour loger les personnes sans domicile. Et nous allons mettre la main au portefeuille, c'est promis.

Même si bien sûr, il y a des choses qui ne changent pas. Nos maîtres veulent faire copain-copain, mais ils ont des limites, assez rapidement atteintes, dans ce qu’ils sont prêts à penser, pour aujourd’hui comme pour l’après. Par exemple, il ne sera pas question de relâcher le pauvre type en détention provisoire, présumé innocent et entassé dans une cellule surpeuplée. Pas question non plus de mettre en place un salaire à vie –rêvons un peu-, ni même, comme cela va être fait en Espagne, un revenu universel.

Nos libertés individuelles : en suspens.

La vie démocratique : en suspens.

Notre capacité de choisir librement et collectivement dans quelle société nous voulons vivre : en suspens.

Une forme d’écologie réellement sociale et solidaire : en suspens.

Et l’essor jamais démenti d’une société punitive de surveillance et de contrôle à la K. Dick : pas en suspens du tout. Comme l’a écrit Olivier Tesquet dans un article pour Télérama, « le contrôle du confinement – et du déconfinement à venir ? – est viscéralement sécuritaire : l’espace public devient une zone de guerre accessible sous des conditions strictes... drones, hélicoptères et avions équipés de hauts-parleurs ou de caméras infrarouges patrouillent pour repérer les contrevenants. A cet égard, la crise accélère une dynamique techno-disciplinaire qui la précédait largement ».

Je vais donc essayer de profiter au mieux de ma chambre d’expulsable en sursis, ainsi que du reste, mes petites et grandes libertés chéries, avant que ce qui a été « suspendu » au-dessus de nos pauvres têtes ne nous retombe dessus.

A moins que : et si on se disait que c’est eux, nos gouvernants, qui sont en suspens ? En suspens au-dessus du vide ? Et que nous ne souhaitons pas tomber avec eux ? Voire : les pousser un peu pour voir ?

Pour que le futur ne ressemble pas à une chanson post-apo de mon pote Zippo.

Salutations confinées,

M.D.

 

 

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