Mačko Dràgàn
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Billet de blog 22 oct. 2021

L’urgence d’un contre-pouvoir médiatique

L’image d’Éric Zemmour pointant en riant une assemblée de journalistes avec une arme lourde dans l’indifférence générale, tandis que Bolloré crée un empire dédié à la propagande fascisante, est symptomatique. Et dois nous pousser à soutenir plus que jamais une galaxie des médias indépendants devenue le seul contre-pouvoir médiatique envisageable face à l’offensive autoritaire.

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Dessin de Pluie Acide pour Mouais (affiche des assises de la presse libre)

Quand on en arrive au point où un petit bonhomme néo-fasciste, soutenu plus ou moins directement par une grande partie des médias du pays et par tout ce que ce dernier compte de nazillons fanatisés, en arrive à pouvoir faire joujou avec un fusil d’assaut du Raid en mettant dans son viseur les journalistes venus lui servir la soupe à un salon dédié à tout ce qui peut nous évoquer les plus belles heures des années 40, c’est qu’une digue a sauté. Que dis-je : la digue, et avec elle la rivière, le pont, les poissons, et tout ce qui vit dans des hectares à la ronde –ne reste donc que la vase.

D’autant que, dans le même temps, un grand bourgeois catho-tradi assure le service après-vente : « Il s’agit d’un fait sans précédent dans l’histoire récente de la presse : un groupe géant, englobant de très nombreux médias audiovisuels (Canal+, CNews, Europe 1…) ou écrits (Journal du dimanche, Paris Match…) est entre les mains d’un milliardaire qui affiche ses sympathies avec la droite radicale et peut les asservir à la cause exclusive de la pré-campagne présidentielle que mène l’un de ses subordonnés, Éric Zemmour, qui lui-même est devenu le nouveau porte-voix d’une extrême droite xénophobe et raciste » (Médias : l’extrême danger Bolloré, Laurent Mauduit, Mediapart, 21/10/2021)

En tant que petit prolo marginal anarchisant et roumanoïde, qui fera sans doute l’objet des premières rafles une fois ces tarés rendus au pouvoir (une prise de fonction certes encore hautement improbable), et aussi en tant que journaliste indépendant, je dois donc le dire : je flippe un peu. Et surtout, je suis en colère.

Et même France Inter s'est mise au niveau, comme l'a bien montré Lordon dans un article récent et dans ce graphique

En colère, parce que tout ce qui arrive actuellement n’avait rien d’une fatalité. Que des médias se vendent aux plus offrants, en l’occurrence, actuellement, les duettistes pétainisants Zemmour & Macron, n’a rien d’étonnant, comme j’en faisait déjà tristement le constat il y a un an : « Le centre-droit tendance Juppé ayant rendu son dernier souffle, ne reste donc plus à « la caste », pour se sauvegarder de nous, et de notre monde sans elle, que son dernier rempart : l’extrême-droite. Entre nous et la barbarie, entre nous et la possibilité du fascisme, nous et les miliciens, ils ont fait leur choix, et ce sera eux, sans aucune ambiguïté. Et voilà qu’ils s’offrent donc, avachis dans les draps encore frais du « Faites ce que vous voulez mais votez Macron » (merci Joffrin !), aux bras tendus, bien tendus, de la pensée pinochienne la plus délirante ». Je ne vais donc pas faire mon étonné.

Non, vraiment. L’indignité de médias relayant des sondages ineptes aussi mal branlés et valides méthodologiquement qu’un quiz de vacance de Télé Poche, et faisant tourner en boucle les hallucinations paranoïaques d’une clique d’aliénés pathologiquement terrifiés par l’éternel bouc-émissaire musulman et son allié « woke » et « islamo-gauchiste » (toute ressemblance avec les Juifs et les « judéo-bolchévique » dans les années 30 ne serait alors mais pas du tout fortuite), n’a absolument rien de surprenant. Le système capitaliste autoritaire, et ses affidés de tous échelons, fait ce qu’il a toujours fait : se défendre face à celles et ceux qui prétendent le renverser, et il le fait quitte à se débarrasser des vestiges d’une prétendue démocratie dont il n’a en fait que foutre.

Non. Ce qui me surprend plus, c’est la passivité d’une partie de la société devant cette violence qui leur est faite, devant ce foutage de gueule grimaçant à grande échelle, ce pantomime hurlant qui rend notre quotidien aussi peu respirable qu’un plateau de CNews imbibé des odeurs d’aisselle de Pascal Praud.  

Car les grands intellectuels d’extrême-droite, qui n’ont souvent comme argument que de répéter jusqu’à la nausée que « tous les français pensent comme eux », ont tort, ils mentent : non la plupart des gens de ce pays ne sont pas aussi cons qu’eux. La plupart ne sont pas obsédés par Napoléon, par Pétain, par l’OAS, par l’IVG, par l’islam, par l’immigration, par Jeanne d’Arc, par l’islam, par les armes à feu, le féminisme, le végétarisme, et l’islam. Tout ça, la plupart des gens s’en foutent.

Les vendeurs de ragout réactionnaire sont tous des petits ou grand bourgeois qui n’ont jamais foutu un pied à l’usine, fait de l’intérim, la plonge, lavé les chiottes, posé la fibre ou travaillé comme livreur Deliveroo. Ils ne savent pas ce que pensent réellement les gens qu’ils prétendent représenter, ce « peuple », quoi que ce terme puisse signifier, qui vit dans les petits villages isolés, les banlieues brutalisées, les centre-ville gentrifiés. Ces lieux où je vis moi-même et où je peux témoigner que, au bar, dans les chantiers, dans les rues, c’est plutôt les fins de mois et l’angoisse d’un monde qui part en flamme qui aimante les débats.

Mais où sont-ils, tous ces gens, dans les médias ? Où est-ce qu’on entend la parole des tourneuses fraiseuses, des plombiers, des infirmières, des pions, des hommes de ménage, des chômeuses, des précaires, celles et ceux qui douillent, qui n’en peuvent plus, qui bossent pour rester pauvre, mais aussi celles et ceux qui luttent, qui créent des associations, qui s’entraident, qui font lien, qui pratiquent au jour le jour cette « infrapolitique des subalternes » chère à l’anthropologue anarchiste James C. Scott ?

Il existe un lieu où l’on peut entendre ces paroles discordantes : dans la galaxie de la presse alternative. Dans ces nuées de médias de proximités, où des journalistes, trop souvent bénévoles, s’échinent à recueillir la voix et les vies au plus proche des joies et des souffrances du quotidien ; à enquêter sur les dérives du pouvoir ; à montrer que les alternatives à la chienlit ambiante existent.

Ces médias c’est celui où j’ai la joie d’écrire, Mouais, le mensuel dubitatif ; c'est Mediapart, bien sûr ; c’est les copaines du Ravi, de l’Age de faire, de S!lence, de la Mule du Pape, du Poing, de CQFD, et tant d’autres qui constituent ce que l’on appelle la « presse pas pareille ». Et ils ont besoin de votre soutien. Un slogan antiraciste dit : « support your local antifa » (soit : soutenez votre antenne antifasciste locale). De même, on pourrait dire : « support your local canard », soutenez votre journal alternatif de proximité, en papier ou en ligne

Je ne veux pas faire dans le drama, mais l’heure est grave, et l’abstention n’est plus une possibilité ; et je ne parle pas seulement au plan électoral (même si, je le dis entre parenthèses c’est également la question : si Macron ou Zemmour passe en 2022, ce ne sera pas par adhésion massive, mais bien parce que personne ne sera allé voter. Donc : ou soutient la FI ou Poutou, et on laisse Roussel & consort dans les poubelles où ils sont eux-mêmes aller s’enfermer. Fin de la parenthèse.) Nous devons, tous autant que nous sommes, soutenir à la mesure de nos moyens celles et ceux qui représentent un des dernier contre-pouvoir qu’il nous reste : celui des associations, et celui, donc, de la presse alternative.

Comme me l’a dit il y a peu le copain Cédric, le Herrou de la Roya, en parlant du lieu qui vient de se créer à Breil, et qui rassemble des personnes en situation de précarité autour d’un projet agricole, c’est grâce à des donateurs et des donatrices que ce genre de projet peut voir le jour : « C'est des gens qui se font plaisir, en fait, m’a-t-il confié tandis que nous buvions une bière. Pour te faire plaisir, soit tu achètes des boîtes en plastiques ou une grosse bagnole, soit tu investis dans un projet qui grandit. Ton 4X4 tout neuf va se dégrader là où un projet va évoluer et avancer. Tu peux te faire plaisir en aidant des gens».

Donc, vous aussi, faites-vous plaisir, aidez-nous. Jetez un œil à la carte de la « presse pas pareille » réalisée par l’Age de faire (coucou Lisa), et soutenez le journal de votre choix; avec ces 20 ou 30 euros à l’année, faites-vous plaisir en aidant des gens. Et si vous êtes à Paris, venez assister à la table ronde sur le thème des médias indé’ que nous organisons chez les potes de la librairie du Monte-en-l’air, le 29 octobre au soir, avec notamment Nantes Révoltée, Acrimed, ou encore Panthère Première. Et, mieux encore : créez votre propre journal, et contrecarrez vous aussi le déluge de bile qu'on nous impose.

La bollorisation n’est pas une fatalité. Mais nous allons avoir besoin de vous.

Merci ! Et vive l'anarchie.

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

De mon côté je bosse bénévolement à Mouais et nous avons un énorme besoin d’abonnés, car je vous avoue que nous sommes un peu dans la galère là, donc si vous avez 30 euros… (la vache ça me rappelle quand je fais la manche dans la rue avec mes potes musiciens) :

https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

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