Au nom des femmes ?

Ici et là, du CAC40 jusqu’aux identitaires en passant par notre gouvernement (et notre président, qui a eu l’audace de dire : « je me revendique féministe »), la question des droits des femmes se prête à toutes les instrumentalisations. Il y a peu, j’ai même reçu une leçon de féminisme de la part... de fachos. Ce qui, tout de même, interroge sur ce qu’on peut dire et faire dire, au nom des femmes.

« Nous devons nous demander si l’invasion de l’Afghanistan a bien eu lieu au nom du féminisme et dans quelle forme de féminisme elle s’est trouvée tardivement drapée », écrit Judith Butler, citée dans un article paru récemment et se demandant si les droits des femmes ne seraient pas quelque peu instrumentalisés de part et d’autres dans le cas de la douloureuse question Afghane (spoiler alert : si.).

Et il faut bien dire que plus il gagne en audience (ce qui est très bien), plus le féminisme, ou se déclarant tel, se prête aux manipulations plus ou moins farfelues (ce qui est moins bien). Chez les grandes boites du CAC40 avides de « washing » tout azimut comme chez les diplomaties occidentales désireuses de pimper leur néocolonialisme –ça fait plus classe d’envahir un pays au prétexte des droits des femmes qu’en hurlant : « aboule le pétrole ! -, en passant par une partie de l’extrême-droite, bien contente d’y trouver de quoi dénoncer le grand-remplacement-des-étrangers-qui-viennent-violer-nos-femmes (et manger nos enfants –ou l’inverse, je ne sais plus). Et moi qui suis un homme, ça m'attriste, tout ce qu'on peut faire et dire au nom des femmes.

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C’est ainsi que, il y a quelques jours, avec les copaines du journal Mouais, nous avons été pris à partie par le groupe (je n’ose dire « collectif », ça fait trop gaucho) Némésis dans une sympathique vidéo (il y a quelques semaines, c’était Code Reinho qui se plaignait de nous sur sa chaine : décidément, notre lectorat est surprenant), suite à un article titré « A propos des facho-« féministes » et de leurs relais médiatiques », paru sur notre blog Mediapart, et qui critiquait l’instrumentalisation d’un féminicide par un élu RN niçois.

Ce groupe s’est fait connaitre pour la première fois le 23 novembre 2019, lors de la marche NousToutes à Paris, où elles avaient réalisé un petit happening à base de slogans anti-immigration et de pancartes ma foi du plus bel effet, comme « Schiappa les étrangers violeurs sont toujours là » ou encore « Femmes ≠ frontières violables » (celui-là, fallait le trouver). Elles ont rapidement été éjectées du cortège au cri de « Féministes pas fachos ! », mais elles continuent depuis à faire parler d’elles ponctuellement, en reliant systématiquement la question des droits des femmes (même si elles expliquent qu’elles ne croient « pas tellement au patriarcat ») à la question migratoire –et en affirmant leur rejet des « féministes poilues qui chialent pour des pansements inclusifs » (sic).

La vidéo de nos amies facho-féministes pas velues s’appelle « Notre réponse à Médiapart et à leurs confrères punks à chiens » (quoique je sois plutôt punk à chat, mais passons), et elle réaffirme avec constance que, au nom des femmes, on peut et doit stigmatiser et chasser les étrangers. Alors, premier point : je trouve ça très bien que les débats aient lieu, même avec les fachos, et qui plus est avec un peu d’humour, ce qui ne fait jamais de mal (même si nous n’avons certes pas tout à fait le même humour).

Deuxième point : quitte à faire une vidéo de debunkage, autant aller jusqu’au bout, et utiliser par exemple une des technologies de point de l’enquête, consistant, genre, à regarder les noms en bas de l’article et à les copier-coller sur un moteur de recherche de son choix. Nos Némésis auraient ainsi pu se rendre compte que non, cet article n’a pas été écrit par un « boomer niçois adhérent à la CNT », mais par mon amie Tia (qui en a rédigé la plus grande partie) et moi-même, Mačko, 29 ans (bon, ok, 30. Bon, d’accord, 31), qui ai certes beaucoup de défauts, mais pas celui d’être boomer, pour d’évidentes raisons temporelles (pour ce qui est du « physique de Che Guevara de supermarché », comme affirmé dans la vidéo, je vous laisse juge). Mais il faut croire que pour les Marie-Pervenche et Brunehilde BCBG à serre-tête qui, à ce qu’il semble, composent les rangs des Némésis, les femmes n’écrivent pas (elles ne relèvent même pas que notre article est écrit au féminin) et les anar’ sont tous vieux.

Côté chiffre, d’un côté les Némésis omettent de mentionner toutes les études que nous citons (la première Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF) par l’institut de démographie de l’Université de Paris 1, en 2000, l’enquête Contexte de la sexualité en France (CSF), de l’Inserm, en 2006 les enquêtes de victimation Cadre de vie et sécurité (CVS) de l’Insee et l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, réalisée chaque années depuis 2007, et les études du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure) et qui toutes infirment l’idée d’un lien significatif entre migration et violences de genre (même si évidemment que les « migrants » violeurs, oui, ça existe, il n’est pas question de le nier –nous demandons juste que la justice les traite avec la même sévérité qu’elle devrait le faire pour les réalisateurs de cinéma à succès).

Et de l’autre, après avoir affirmé qu’en France il serait très facile d’avoir des papiers, et là je dis LOL, ça doit faire quelques temps qu’elles n’ont pas mis un mocassin en préfecture, et je les conseille d’essayer ne serait-ce que de demander une carte grise, elles nous disent donc, à partir de quelques sources, que quand même, bon, les « immigrés » -qui reste une notion fort imprécise- sont quand même sur-représenté dans les statistiques criminelles : eh oui, ils sont pauvres, donc plus souvent accusés (parfois à tort) et plus souvent condamnés, c’est ce qu’on appelle une justice de classe (et souvent raciste par-dessus le marché), qui veut que pour un même comportement, le Brahim du ghetto va prendre beaucoup plus cher que le Charles-Edouard des aristos, plus apte à passer sous les radars de la répression. On a même vu un colonel coupable de violences conjugales promu à la tête de la gendarmerie et défendu par le ministre de l’intérieur, lui-même accusé de viol, je sais c’est fou.

Et je précise tout de même que, pour ce qui est des violences de genre, au cours de leur vie, huit Françaises sur dix (81%) ont déjà été confrontées à au moins une forme d’atteinte ou d’agression sexuelle dans la rue ou les transports en commun. On touche donc ici à un problème qui va bien au-delà des quartiers populaires, même si le fait d'être d'une population défavorisée, pour une femme, aggrave le risque de subir du harcèlement.

Mais allez, laissons de côté les chiffres, et allons dans ce qui, à mes yeux, est au cœur du débat, et de la question féministe ici. Et commençons par ce qui sera sans doute un point d’accord avec nos nouvelles amies Némésis : oui, il y a des sociétés ou le sexisme fait plus de ravages que d’autres –et il vaut mieux, par exemple, pour une femme, grandir en Suède qu’en Inde, au Nicaragua, ou en Équateur (pour citer trois pays que je connais pour y avoir habité et travaillé), c’est un fait indéniable. Et beaucoup de demandeurs d’asile sont tout aussi peu féministes que le flic qui leur passe les menottes.

Mais faut-il pour autant tenir tout Indien pour un violeur ? Certes non (ne serait-ce que parce qu’on ne juge pas quelqu’un pour des trucs qu’il pourrait commettre, on n’est pas dans Minority Report). Et faut-il lui interdire l’accès à la société suédoise ? Encore moins. Car ce qui compte dans le cas du sexisme, c’est, quelle que soit la culture dont sont issues les personnes constituant une société, que les cadres structurant cette société ne les encouragent pas à perpétrer des violences de genre (et tout autre type de violence, évidemment). En d’autres termes : ce qui importe ce n’est pas qui sont les individus, parfaites enflures ou bons génies, mais ce que les lois, et le contrôle social quotidien (notamment via des instances populaires, malheureusement inexistantes en France), la sociabilité courante, vont leur permettre de commettre -ou non.

C’est pour cette raison que les véritables féministes, en France, ne se battent pas contre telle ou telle population, ou tels ou tels individus (sauf ceux qui ont le pouvoir, et l’impunité qui va avec) : elles (et leurs alliés) luttent pour démanteler les structures de domination qui rendent possible toutes les violences, de genre comme les autres, et pour l’accès de tous et de toutes qu’ils soient migrants ou d’extrême-droite, voire migrants d’extrême-droite- à la justice sociale. Parce que c’est ça, le féminisme, en fait. Une révolution. Et comme l’a dit Aurore Koechlin dans un entretien pour la revue Ballast : « Si aucune révolution ne peut advenir si elle n’est pas féministe, inversement, aucune révolution ne sera féministe si elle ne renverse pas le capitalisme, le système des classes sociales et l’organisation raciste de la société. » Ce qui exclut de facto du spectre du féminisme et les diplomaties néocoloniales à la Papa, et les Tartuffe du CAC40, et les facha-féminista.

Rions un peu. Dessin de PP.P pour Mouais (à partir d'une idée de Klaire fait grrr) Rions un peu. Dessin de PP.P pour Mouais (à partir d'une idée de Klaire fait grrr)
Je suggère donc, très amicalement à ces dernières, si vraiment le féminisme leur tient à cœur (je n’ose penser que tout ça ne serait qu’hypocrisie et instrumentalisation malveillante, wallah c’est pas mon genre de voir le mal partout), de laisser un peu tranquille les personnes issues de l’immigration et, si les cultures, hélas majoritaires de par le monde, où le sexisme terrorise et tue les révulse, de ne pas bloquer la porte à celles et ceux qui les fuient –les Afghanes et Afghans, par exemple, n’est-ce pas messieurs Macron et Estrosi.

Parce que c’est ça aussi, je pense, le féminisme véritable (et je reprécise que c’est un homme qui parle, avec tout ce que ça implique) : l’internationalisme, la solidarité internationale, afin de s’entraider et d’éradiquer le patriarcat partout où il sévit. Que cela soit en France, dans les cités HLM comme dans les beaux quartiers, ou partout dans le monde où les femmes souffrent et souffriront tant que la violence de genre ne sera pas perçue pour ce qu’elle est : une oppression systémique à échelle mondiale, profondément liée aux logiques racistes, capitalistes et nationalistes qui la nourrissent.

Et nous pouvons aussi nous inspirer de ce qui fait de mieux ailleurs. Tenez, chez les zapatistes, au Mexique, depuis notamment la « première loi des femmes révolutionnaires zapatistes », en mars 1993, loi issue d’une concertation, menée par les commandantes Tzotzil (une ethnie locale), Ramona et Susana, avec de nombreuses femmes et traduite en langues autochtones, les crimes sexuels et de genre sont tenus pour particulièrement graves.

Et au Kurdistan syrien, qui a pour pilier l’égalité entre les sexes et les genres, de nombreux conflits sont gérés par des « maisons des femmes » non-mixtes (eh oui), et ce qui est rigolo, c’est que les hommes qui, à leur création, n’aimaient pas trop ces assemblées (qu’ils appelaient « les maisons du divorce »), se sont rapidement mis à y faire appel plutôt qu’aux « comités de réconciliation » (autre instance locale de justice communautaire), ayant finalement plus confiance en les avis donnés par les femmes, qui parviennent plus facilement à apaiser les tensions. 

Bon. Sur ce, je vais aller écouter un peu de rap. Tiens, par exemple, un morceau de Sonita Alizadeh, cette très jeune (elle est née en 1996) chanteuse et militante contre le mariage forcé, née en Afghanistan dans une fratrie de sept au sein d'une famille traditionnelle, très tôt confrontée à l’horreur de la condition des femmes en son pays, et qui lutte, depuis son exil, de toute la force de ses mots pour libérer ses sœurs. Puissent toutes les frontières du monde lui rester ouvertes, à elle et sa musique.

Et puis, tiens, les Némésis se réclament de la vengeance : connaissent-elles Phoolan Devi, la « reine des bandits » ? Née en 1963 dans l'Uttar Pradesh au sein d'une basse caste, mariée à 11 ans à un homme bien plus âgé, violée pendant des mois avant que ses parents ne la récupèrent, donc devenue une paria, et violée encore, elle finit par intégrer le gang des bandits dacoïts, épousant leur chef. Celui-ci se fait abattre peu après par les Rajput, un gang rival. Violée par les assassins, détruite, morte à l’intérieur, elle devient cheffe d’un nouveau gang afin de se venger et de faire justice au nom de toutes les opprimées, et on la surnomme la « Robin des Bois indienne ». De village en village, elle châtie impitoyablement les violeurs, et devient une icône pour les femmes pauvres.

Après des années de violence vengeresse, elle finit par se rendre aux autorités, et passe onze ans en prison. Finalement libérée, elle entre en politique et, élue députée, et fait voter des lois de protection pour les pauvres et les femmes, avant d’être abattue en 2001 de deux balles dans la tête à New Delhi par un ancien membre des Rajputs. Elle avait 38 ans. Confrontée très tôt aux plus atroces des violences sexistes, elle a su renoncer aux armes et à la mort pour faire bouger les cadres de la société qui lui avait imposé tant de souffrances.

Oui, cent fois oui, il existe de par le monde des sociétés où la vie des femmes est un éternel enfer. Mais des parcours comme celui de Sonita Alizadeh, de Phoolan Devi, et de milliers d’autres, plutôt que de nous pousser au mépris de ces sociétés et au repli nationaliste, sans voir tout ce qui ne tourne pas rond de par chez nous, devrait plutôt nous encourager à lutter au quotidien, partout, tout le temps, pour dynamiter toutes les dominations ; et comme l’ont dit les anarchistes Sacco & Vanzetti avant d’être injustement exécutés, dans une phrase que j’aime à citer, « la seule vengeance qui [nous] apaiserait, c'est l'avènement de la liberté, la grande délivrance qui profiterait à nos amis et aussi à nos ennemis. Tous ». Y compris les facha-féminista, bien sûr.

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

Journaliste punk à chat à Mouais : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

Sources :

https://blogs.mediapart.fr/hejer-charf/blog/230821/afghanistan-les-droits-des-femmes-sont-une-propagande-de-guerre

https://www.revue-ballast.fr/aurore-koechlin-aucune-revolution-feministe-sans-renversement-des-classes

https://www.streetpress.com/sujet/1575362795-nemesis-le-groupuscule-extreme-droite-feministe-racisme-catho-fachosphere

 

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