Amour libre(s): parler d'amour, parler de cul

« Qu’est-ce qu’être de gauche en matière de sexualité ? Qu’est-ce qu’être féministe quand il s’agit de cul ? » , se demande Martin Page dans son essai Au delà de la pénétration. C'est ce que nous explorons dans un film documentaire, "Amour libres", dont l'avant-première a eu lieu le 8 mars. Genèse et bande-annonce de ce "film de cul" émancipateur, riche d'une vingtaine de témoignages.

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8 mars, journée des luttes pour les droits des femmes. Le 7 au soir, le pouvoir a envoyé ses flics tabasser des femmes qui manifestaient pacifiquement pour leurs droits. Quelques temps plus tôt, en un triste symbole d'un monde abject qui se refuse à mourir, Polanski (le cinéaste, pas le pedocriminel) a été élu Meilleur réalisateur. La violence sexuelle est ainsi sacrée, consacrée. Adèle Haenel a quitté les Césars, brandissant son poing en forme de "zéro". Virginie Despentes a écrit : « on se lève, on se casse et on vous emmerde » et, comme l'a dit mon amie Julie, dans Mouais, « je rajouterais qu’en ces temps de coronavirus, y a des molards qui se perdent».

Et nous, après avoir défilé dans un cortège féministe, nous projetons un film à la Zonmé, une petite salle associative niçoise. Un documentaire d'1h17, titré "Amour libres", et qui est l'antithèse de tout ce que ce qui a suppuré dans les médias des jours durant. Nous n'aurons pas le César, sans aucun doute. Et Lambert Wilson n'est pas venu à l'avant-première, quelle tristesse. 

Question : ce serait quoi, du cul libertaire ? Une façon de vivre l’intimité, la sexualité, qui ne serait pas basée sur la violence, sur la consommation, sur la sommation, mais un amour horizontal, tendre, démocratique, fondé sur l’écoute du plaisir de chacune et chacun, sur le jouir et faire jouir, sur le jeu et la caresse et pas sur la pénétration, pour un soir, une semaine ou une vie ?

Il y a quelques moi, avec mes coupaines et camarades de luttes Ariane, David et Stéphane, de Télé Chez Moi, Mouais, Punk & Paillettes, Pilule Rouge et de bien d'autres collectifs, nous avons voulu répondre à ces interrogations cruciales. Aller à la découverte de ce vaste continent impensé, autant par le néo-libéralisme et ses injonctions oppressantes que par une partie d'un milieu militant plus préoccupé par le martyr que par le jouir. 

Parce que, oui : parler de cul est important. Parler de cul est politique. Parler de cul nous libère. Parce que le cul, si on le définit comme l'intime, est ce lieu qui n'appartient à personne d'autre qu'à nous, et à celles et ceux que l'on souhaite autoriser à y accéder, et sur lequel le pouvoir, quelque pouvoir que ce soit, n'est sensé avoir aucune prise. Un lieu anarchiste pas essence, en somme. Un lieu de démocratie et d'émancipation. 

Alors, nous sommes allés enquêter. Partant d’un constat sur la persistance des violences sexuelles (principalement contre les femmes et les sexualités « autres », faut-il le souligner), et sur les problèmes encore rencontrés par beaucoup en ce qui concerne le plaisir (à titre d'exemple, 50% des femmes se disent encore insatisfaites de leur vie sexuelle, et 30% seulement a régulièrement un orgasme par pénétration vaginale exclusive...), nous avons voulu donner la parole à des personnes qui souhaitent vivre, ou vivent déjà, une sexualité émancipée, « alternative ». Des "amours libres" -si tant est qu'il existe des "amours prisonniers"... Et, surtout, qui ont envie d’en parler pour faire péter les murailles de la triste sexualité capitalo-consumériste.

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Nous avons fait un appel à témoignages. Et nous avons, tant la parole demande à se libérer, reçu de nombreuses réponses. Lesbiennes, gays, bis, transgenres, hétéros, a-sexuel.lle.s, polyamoureux.ses, etc., d'ici ou d'ailleurs, de toutes origines et de tout âge, potes proches ou inconnu.e.s, ils et elles ont témoigné des injonctions et oppressions qu’ils ressentent ou ont ressenti au niveau intime et quotidien, et sur la sexualité libérée dont ils et elles rêvent. Avec comme credo: "Baisera (ou ne baisera pas) bien qui baisera libéré.e." 

Nous avons recueilli 21 témoignages. Le plaisir, les sites de rencontre, le consentement, le couple, la violence, la drague, l'amour, le porno, le désir... Les sujets sont divers. Des témoignages émouvants, parfois crus, toujours pudiques. Drôles par moments, douloureux, bouleversant à d'autres. Et en appelant toujours une chatte une chatte. En n'écartant jamais les doutes, les souffrances et la violence. Mais avec toujours l'espoir d'un avenir qui serait fait de rencontres, d'amour, de plaisir et d'écoute. La promesse d’une nouvelle éthique démocratique et sexuelle, d’une nouvelle économie libidinale, libertaire, tendre et jouissive. Le tout narré par la belle voix off de Stéphane nous racontant l'histoire d'Ariane et Dionysos, et par les chansons de la Petite Dernière (où je joue de la guitare et chante), Aurore Illien et Nina Dotti.

Et notre public y a été très sensible, comme l'ont indiqué les applaudissements enthousiastes qui ont accueilli la fin de la projection. "Merci. C'était nécessaire de faire ce travail", nous a-t-il été dit. Et effectivement, il est sans doute plus que temps que TOUTES les paroles s'expriment -parce que l'amour, ça se fait aussi avec des mots.

"Merci pour la justesse de ce reportage, pour votre amour, pour votre partage. Merci pour la résilience ambiante. C'est beau. Viva." Anaïs

"Bravo et merci pour ce docul passionnant et émouvant. Il y a urgence à le diffuser le plus possible ! Love." Aurore

"Doc monstrueusement antifasciste. Merci Télé Chez Moi (David c'est le plus bo)." Alec

"Bravo à tous pour votre travail remarquable, dans le respect et l'intelligence." Aurore

"Pour que l'amour « libre et taire » devienne « libertaire »." Fanek

"J'ai admiré ces témoignages tellement vivants. Je suis chamboulée, il me faudra un temps de décantation. Merci pour votre générosité. Grâce à vous, je me sens plus vivante que jamais." Sabine

"Très beau docu, qui vient nous poser des questions fondamentales de liberté, de choix. Sommes-nous vraiment qui nous avons envie d'être ? Et avec le consentement des autres bien sûr !" Jimmy

"Parce que, par les temps qui courent, il faut apprendre à s'aimer, lentement, et à savoir se le dire." Marion

"Vive l'amour. Tout simplement. Aussi complexe que c'est. Merci de ces partages. A partager encore. En corps..." Rachel

"C'était pas la faute de ma jupe, c'était la faute du violeur." Anonyme

"Super documentaire. Bravo à l'équipe Télé Chez Moi, les témoignages étaient tous supers, continuez." Anonyme

"Quel beau doc ! Ça donne envie d'être amour libre, d'être sans entrave, être soi avec l'autre." Anonyme

Quelle vitalité ! C'était drôle, tendre, jamais vulgaire et j'ai admiré le courage de ceux et celles qui ont témoigné avec une belle générosité...Ça devrait être montré partout où c'est possible..." Sabine

Bande annonce Amour Libres © telechezmoi

Ainsi que je l'avais déjà écrit dans un article qui est à l'origine de ce projet, Le sexe féministe libérera le monde, Bookchin développe, dans Sociobiologie ou écologie sociale, l’idée que c’est la symbiose qui est au cœur du développement et de la complexification de la vie. Se fondant sur les recherches de la scientifique Lynn Margulis, il montre l’importance des échanges et de l’entraide, de la symbiose donc, dans l’évolution cellulaire. Et il ne faut pas oublier que les cellules humaines ne représentent que 43% de ce que nous sommes, le reste étant constitué de 40 milliards de symbiotes.

Alors, nous aussi, soyons symbiotiques. Seul.e.s, à deux ou à bien plus. Nu.e.s ou habillé.e.s. En amoureux.ses ou entre inconnu.e.s Attaché.e.s au lit ou roulé.e.s dans la couette. Salement, ou avec des lingettes. Par partout, sauf par-là où on veut pas. La nuit, au petit matin, au pendant la pause de midi. Avec les doigts, avec la langue, avec tout ce qu’on voudra. Mais toujours d’égal.e à égal.e, et du moment que tout le monde là-dedans est d’accord –ce qui suppose bien entendu de se parler.

Alors, parlons-nous. Notre documentaire sera en ligne ici même dans le courant du mois d'avril, et, entre-temps, nous allons réaliser une tournée de projection à Nice et dans les alentours (toutes les infos seront disponibles sur les Facebook de Pilule Rouge et Télé Chez Moi).

Si vous êtes intéressé.e.s, où que vous soyez, par une projection militante, n'hésitez pas à nous contacter sur les adresses mackodragan@gmail.com ou contact@pilulerouge.org Nous serons ravi.e.s de nous déplacer pour présenter notre travail. Une bande-annonce, filmée lors de la prochaine projection, sera bientôt disponible ici-même (vous la retrouverez pour le moment sur le FB de Télé Chez Moi).

A bientôt ! 

Et, tant qu'on y est, quelques conseils de lecture : 

Au-delà de la pénétration, de Martin Page, éd. Monstrograph, 2019

« Qu’est-ce qu’être de gauche en matière de sexualité ? Qu’est-ce qu’être féministe quand il s’agit de cul ? » Cet essai s’intéresse, comme son titre l’indique, à la pénétration. Massivement répandue dans nos lits, au détriments des autre façons de faire l’amour, celle-ci, autant vous le dire, même si elle tenue pour LA pratique conventionnelle, n’est pas forcément gagnante en terme de plaisir, en tous les cas pour les femmes : selon le rapport Hite, seule une petite minorité d’entre elle -30% !- a régulièrement un orgasme par pénétration vaginale exclusive. D’où cette question : si seuls 30% des hommes avaient du plaisir avec cette pratique, serait-elle la norme ? Bien sûr que non. Martin Page en appelle donc à explorer le vaste continent de la sexualité sans pénétration, à partir de ce credo : « Faisons de chaque relation une nouveauté sans a priori, une occasion de découverte, de changement et de remise en question », car « faire l’amour devait être la rencontre des corps, et leur conversation ».

Jouir, En Quête de l’orgasme féminin, de Sarah Barmak, éd. La Découverte, collection Zones, 2019

Cet essai réjouissant (c’est le cas de le dire), sous forme d’enquête à la première personne, reviens en long et en large sur une notion trop longtemps méprisée, le plaisir féminin. Même si notre société se prétend hédoniste et libérée, 50% des femmes se disent encore insatisfaite de leur vie sexuelle. La journaliste canadienne Sarah Barmak est donc allé à la recherche, à travers l’Histoire et au grès de ses rencontres, de ce plaisir et de ces désirs encore trop négligés. Le bouquin n’est pas parfait, et s’intéresse, il faut le dire, beaucoup à la sexualité des femmes blanches bourgeoises cultivées au détriment des autres, ce qui biaise un peu le propos, mais n’en reste pas moins passionnant à lire. Et vous également profiter de l’occasion pour lire le bouquin Vagina, de Naomi Wolf, souvent cité dans Jouir.

Mes bien chers sœurs, de Chloé Delaume, éd. Seuil, Fiction & Cie,2019

Pamphlet corrosif et souvent jubilatoire, ce bouquin revient sur la « quatrième vague du féminisme », celle de la génération #MeeToo, « non plus des militantes, mais des femmes ordinaires, qui remettent en cause les us et coutumes du pays de la gaudriole, où une femme sur dix est violée au cours de sa vie, et où tous les trois jours une femme est assassinée par son conjoint ». Le premier chapitre, Le Crépuscule des Guignols, sorte de longue litanie anti-mâles pro-femmes, puissamment poétique, est un grand moment. Et du propos de l’auteure, il ressort ceci : il est vital de réinventer les outils de la sororité : « soririser, c’est rendre sœurs. C’est créer, par la qualité des liens, une relation qui amène à l’état de communauté féministe […] animée par la même volonté de déjouer les stratégies paternalistes ».

La crise de la masculinité, autopsie d'un mythe tenace, de Francis Dupuis-Déri, éd. Du Remue-Ménage, 2018

Vous est-il arrivé d’entendre autour de vous, lors d’un repas entre amis, ou au bar, que quand même, avec toutes ces féministes, c’est pas facile pour les hommes, et qu’en plus, la violence, elle vient des deux côtés, qu’il y a aussi des hommes battus, et que maintenant c’est tout pour les femmes, rien pour les mecs ? Si ce n’est pas le cas, vous vivez probablement dans le plus endroit au monde, n’en bougez plus (et envoyez-nous l’adresse). Pour les autres, cet essai passionnant vous permettra, statistiques, études pointues et contextualisation historiques à l’appui, de bien voir que la prétendue « crise de la masculinité » qui fait si peur à Eric Zemmour (Zemmour, avec son petit corps et ses petits pulls, garant du « modèle viril »… Bref…) n’existe tout simplement pas : c’est simplement que les hommes, qui ont le pouvoir, n’aiment pas que celui-ci soit remis en question ! A mettre en toutes les mains.

L'orgasme et l'Occident, de Robert Muchembled, éd. Point Seuil, 2005

Issu du travail du très prolifique historien Robert Muchembled, cet essai d’Histoire (pas difficile à lire, rassurez-vous) étudie comment le rapport au corps (et notamment aux corps des femmes) a évolué, du XVIe siècle à nos jours. Avec des constats parfois troublants : le sachiez-tu que, par bien des aspects, la sexualité dans les campagnes françaises des années 1500 était plus libre, et moins machiste, que celle d’aujourd’hui ? Après quoi, il y a eu l’essor de la pensée bourgeoise, du capitalisme, le développement du contrôle des corps, les chairs normées, marchandisées… Mais l’Histoire ne s’arrête jamais d’être écrite ! Alors : reprenons le contrôle de nos corps, et jouissons !

 

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