Que s'est-il passé en 97 au lycée Charles de Gaulle de Baden Baden ?

Dans ce billet j'explique d'où vient mon intérêt pour les services de renseignement à partir de mon expérience vécue au lycée militaire de Baden Baden (RFA). Presque 20 ans plus tard, les événements ont gardé tout leur mystère.

 En 1997, j'ai enseigné au CDI (Centre de Documentation et d’Information) du collège-lycée Charles de Gaulle situé à Baden Baden et qui passait sous administration militaire française. J'y ai fait l'expérience de ce que peut être la culture militaire, dans ce cas imposée aux fonctionnaires de l'Education Nationale. Au tout premier chef, j'y ai expérimenté les façons de faire de la DPSD (Direction de la Protection et de la Sécurité de la Défense), service de renseignement interne de l'armée.

Pouquoi en parler maintenant ?

Il s'agit d'une affaire que l'on peut considérer comme classée. Avec le temps, d'autres raisons de désespérer sont venues relativiser les évènements de l'epoque. Ils se ramènent finalement a peu de choses en terme strictement narratifs. En septembre 2000, j'ai informé la justice des faits que j'estimais graves. Il n'y a pas eu de suite. Comment les juges lisent-ils les lettres qu'ils reçoivent ?

L'histoire mérite toutefois d'être contée. C'est un peu l'histoire de l'arroseur arrosé. Si elle n'avait pas sa dimension criminelle, elle serait presque cocasse. Elle jette une lumière crue sur la DPSD qui est sans doute le service de renseignement le moins connu de la République.

De quoi s'agit-il ?

Je vais raconter ici les événements comme je les ai reconstitués.

En milieu militaire, il y a bien sûr une tendance à se débarrasser de ceux qui n'ont pas l'idéologie conforme. Dans ce que j'ai pu observer, cela se fait en général en douceur. Mes rapports avec le pouvoir militaire étaient mauvais. En fin d'année scolaire 97, il y a eu de la part des élèves une sorte de cabale pour demander mon départ. Lorsque, ultérieurement j'ai écrit a la justice, j'ai donné les raisons pour lesquelles je voyais dans cette histoire une petite manipulation amusante pour me dissuader de rester dans le lycée.

Mais quand on excite la foule, on peut s'attendre à des résultats inattendus : parmi les textes des enfants, une adolescente laissait entendre qu'elle était victime  de sévices de ma part.  Avec sa petite manipulation des enfants, la DPSD avait elle-même fait sortir le diable de sa boite.

La DPSD avait un souci supplémentaire : j'ai donné l'information à ma hiérarchie plutôt que de mettre le papier à la poubelle. Le proviseur, puis le procureur militaire, ont conclu que je souffrais d'une imagination trop vive.

J'avais toutefois la liste des élèves qui pouvaient avoir écrit la lettre. Lorsque plus tard j'ai écrit à la justice, j'ai expliqué par quelle astuce j'avais mis la liste de côté et les conséquences incroyables que cela a eu. Je me suis persuadé plus tard que c'était la DPSD qui voulait récupérer ce document mais avec un insuccès notable. (Les espions militaires ont récupéré toutefois une version de la liste qui aurait suffi pour une action judiciaire).

Le proviseur avait aimablement laissé à ma disposition le texte écrit par la jeune fille (vraisemblablement) abusée ainsi que le manuel de classe qu'elle utilisait. Il suffisait donc de comparer les écritures et de regarder le nom de l'enfant -ce que j'ai fait.

Après pas mal de rebondissements rigolos, je me suis retrouvé évacué du lycée militaire (ou pour être plus précis, lycée militarisé). Sa fermeture était d'ailleurs probable. L'Education Nationale, tout comme mon syndicat le SNES, ont vertueusement porté leur regard ailleurs. Je n’ai jamais plus entendu parler de cette histoire de leur part.

Pour moi toutefois, rien n'était réglé. Je restais une menace potentielle pour la hiérarchie militaire. Certains juges ne rigolent pas avec la dissimulation de preuves de crime.

Les années qui ont suivi m'ont permis de me familiariser avec les méthodes des services de renseignement... mais du côté de la cible, ce qui est moins amusant.

J'ai raconté ces années sur plusieurs dizaines de pages dans le signalement que j'ai fait à la justice. Pour avoir une idée du vécu intime de ces situations, je renvoie le lecteur à mon billet précédent sur les lanceurs d'alerte. Cela pose toutefois la question de savoir jusqu'où peut aller un service de renseignement militaire. Toute cette histoire a quand même un arrière-gout de république bananière.

Le lecteur attentif de ce billet se souvient forcement que j'avais récupéré le nom de l'adolescente qui se plaignait d’abus. En réalité, les choses ne sont pas aussi simples, et sur ce point aussi la DPSD s'est ridiculisée. Les professionnels du renseignement devineront sans doute quelle a été la manip  mise en place en toute hâte et quel a été le fin mot de l'histoire.

Le général directeur de la DPSD, Roland Guillaume, a quitté son poste le mois qui a suivi les évènements de 97. Bizarrement on n'a plus aucune nouvelle disponible à son sujet. Il a été remplacé par le général Claude Ascensi qui donc a été en charge de mon cas jusqu'en septembre 2000. Pratiquement au moment où j’ai écrit à la justice, il a quitté son poste de directeur de la DPSD pour un poste de contrôleur en mission extraordinaire.

C'est un contrôleur général qui l'a remplacé, le général Dominique Conort. On a peut-être estimé dans l'appareil d'Etat que certaines bornes avaient été dépassées. Mais peut-être cette interprétation est trop optimiste.

Le statut de la DPSD a été précisé en 2008. Elle a récemment changé de sigle, en DRSD, et est doublée d'une nouvelle structure la DPID qui n’est pas un service de renseignement. Pour le moment, on ne voit pas clairement la logique de cette nouvelle organisation institutionnelle.

Le fiasco de la DPSD est révélateur du danger qu'il y a à laisser les services secrets hors de tout service d'inspection et de contrôle démocratique. Ce contrôle est d'autant plus indispensable que par ses missions de lutte contre le terrorisme, la radicalisation terroriste, le crime organisé et par sa mission de défense du potentiel scientifique de la Nation, la DRSD, service secret militaire, est aussi au cœur de la société civile.

Dans l'affaire que j'ai brièvement relatée dans ce billet, seule une inspection minutieuse et indépendante pourrait démêler ce qui relève de mon imagination, de la simple incompétence, de dysfonctionnements, d'atteintes aux droits de l'homme, de délits ou de complicité de crime.

 

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