Chantal est décédée le 5 janvier au matin dans les bras de sa fille, Jill, des suites d’une longue maladie, comme on dit avec euphémisme dans les médias. Elle avait un cancer qui la rongeait et la détruisait depuis des mois ; de surcroît, l’incompétence (notoire qui plus est) des médecins et des chirurgiens a participé, voire accéléré, le processus de sa maladie ; un véritable massacre dans le ventre, pour faire bonne mesure peut-être – un conseil personnel : si vous passez à Beaune, évitez l’hôpital, surtout les services de chirurgie. J’ai rencontré Chantal pour la première fois, il y a un peu plus d’un an, elle était déjà minée de l’intérieur et en souffrance. Je ne l’ai vue que trois fois malheureusement, chaque fois un peu plus diminuée. Cependant, malgré cette terrible épreuve, j’ai découvert une femme qui laissait transparaître une grande beauté derrière les stigmates. Elle était rayonnante, volontaire, aux goûts raffinés, cultivée de façon impressionnante – elle est passée par HEC – et pleine d’humanité, d’amour, d’humour et de malice – elle n’a jamais cessé d’être espiègle et taquine, de rester digne même dans les moments les plus durs. Oui, elle était pleine d’humour malgré tout. Et si lumineuse et humaine par-dessus tout. Détonante. Touchante. Je n’ai pas beaucoup connu Chantal mais j’ai tout de suite éprouvé de l’affection, de l’estime et du respect pour elle. Ce qui n’a rendu que plus terrible et révoltant les conditions de sa fin de vie faite de souffrances, de dégradations, de déchéances physiques et d’angoisses. Vive les soins palliatifs ! Morphine et anxiolytique pour lot de consolation. Car on s’arc-boute contre l’idée d’une mort libre et digne en France. Pour des raisons idéologiques, culturelles et judéo-chrétiennes. Mourir ainsi, quelle abomination ! Quel affreux calvaire que la présence attentionnée et très professionnelle des infirmières libérales et de la HAD a soulagé comme elle pouvait ! Les derniers jours, Chantal, dans ses instants de conscience, priait le Ciel que « ça s’arrête » ; elle suppliait de mourir, elle a même demandé quand le médecin viendrait la piquer, pour s’entendre répondre, par sa fille impuissante et désolée, que c’est interdit dans l’Hexagone, au nom de principes hautement « humanistes ». Il est vrai que « chez nous » nous cultivons avec une constance remarquable, génération après génération, le sens du dolorisme, du sacrificiel, du marche ou crève, c’est-à-dire d’un certain jusqu’au-boutisme « déontologico-éthique ». À moins que ce ne soit par lâcheté ou du fait d’un recours abusif à une casuistique bien française ? Ou Dieu seul sait quel autre motif… Préférant contourner les notions de dignité et de liberté en raison d’un manque de courage ou de lucidité ou les deux. Qu’importe, la vérité et la réalité sont sans appel quand on voit ce qui se passe chez nos voisins limitrophes. Au Nord, la Belgique, à la demande d’un violeur multirécidiviste, a accepté de l’euthanasier – ce qui, par parenthèse, est tout à l’honneur de cet homme qui mérite le respect pour sa demande et fait réfléchir sur les causes profondes, maladives et, apparemment, inguérissables de certains (tous ?) types de viol. Et puis, à l’Est, la Suisse qui a, elle aussi, légalisé le suicide assisté.
À ce sujet, une amie helvète m’écrivait récemment :
« Les Fêtes tout juste passées ont été particulières pour moi (et mes frères) puisque nous avions accompagné le décès programmé (4 décembre) de notre maman Marcelle (âgée de 90 ans) vivant dans un établissement médico-social depuis longtemps. Elle avait demandé l’intervention entièrement bénévole de l’association suisse Exit : mourir avec de l’aide.
Nous avons suivi notre mère sur ce chemin singulier jusqu’au dernier souffle, puisqu’elle avait souhaité que nous soyons présent-e-s. Sa chambre était décorée de fleurs jaunes pâles (une couleur qu’elle appréciait) et Pablo, l’un de nos fils, a même joué du piano (notre mère était pianiste) pendant qu’elle buvait le sirop létal…c’était très touchant. Des airs de musiques grecques (qu’elle avait choisies) ont encore suivi son voyage vers je ne sais où… pour elle l’après vie n’est pas habitée.
L’accompagnante d’Exit a été tout à fait remarquable, mais bien sûr que nous avons perdu notre maman.
Le vide de ces semaines est là, même si nous savons que Marcelle souhaitait cette mort avec tant de détermination… que la laisser partir était tout-à-fait acceptable. »
Ce témoignage se passe de commentaire. Il est tellement éloquent. Mais il soulève une question : pourquoi des politiques et de soi-disant experts – je renvoie le lecteur à ma précédente chronique – s’obstinent-ils à refuser cette liberté au pays des droits de l’Humain ? Pourquoi, sous le prétexte fallacieux de présumés risques de débordements et de dérives, refuse-t-on le droit, donc le choix, d’une telle mort, alors même que les exemples suisses et belges démontrent son bien-fondé ? Surtout lorsque c’est irrémédiable, dégradant, humiliant et douloureux. Qu’y a-t-il de si insupportable et inacceptable dans la mort, dans le fait de mourir ou de vouloir mourir, sous nos latitudes prétendument humanistes et civilisées ? Ça dérange qui que je refuse d’agoniser, qui plus est dans la souffrance et la déchéance ? C’est ma liberté, c’est mon droit de vouloir passer par le suicide assisté parce que je n’ai pas la capacité, à l’instar du lambda, de le faire moi-même. Qu’est-ce qui choque tant les esprits franco-français dans cette volonté ? Souhaiter bénéficier d’un suicide assisté n’est pas plus normal et censé, dans notre culture, que d’être heureux et d’oser vivre avec un handicap « lourd », que de se revendiquer transgenre, que d’être gay et de vouloir se marier et avoir des enfants, par-dessus le marché par le truchement d’une GPA. En fait, chez les gaulois, on veut bien défendre les droits de l’homme à condition qu’il reste dans la norme ou, a minima,ne dérange pas l’ordre établi… Quoi qu’il en soit, on nous refuse ce choix, cette liberté fondamentale, on nous l’interdit hypocritement dans notre chère patrie où on préfère nous accorder doctement, dorénavant, un droit à une « sédation terminale ». Quelle panacée ! À la place d’une bonne euthanasie, on vous propose un sommeil comateux. Ainsi, tu crèves en silence ! De quoi te plains-tu par conséquent ? Et que fait-on des proches contraints – sauf s’ils fuient, les ingrats – à assister à ta dégringolade silencieuse ? Alors que la mort libérerait tout le monde, aussi difficile soit-elle à vivre sur le coup. Ce que Chantal a vécu durant les derniers mois – et surtout les dernières semaines – ressemblait de moins en moins à de la vie, au sens profond du terme ; et, d’ailleurs, aucun médecin ne voudrait subir ce qu’elle a enduré. J’en suis persuadé. Ni aucun des experts et des politiques qui refusent de reconnaître ce droit primordial ; il ne s’agit pas d’imposer mais de permettre l’usage d’un droit. Il est urgent d’agir, de faire entendre une autre vérité. Sauf à penser que nos voisins sont irresponsables et arriérés. Ce qui ne m’étonnerait pas de la part de nos têtes pensantes.
Parallèlement, il y a une autre réalité qui n’est pas moins le reflet de notre époque, et/ou de l’inconséquence immature de l’humain, qui peut faire tout autant réfléchir, en tout cas moi, sous un autre angle. C’est celle de tous ces excès qui sont à l’origine ou qui accélèrent l’éclosion, au mieux, de pathologies graves, au pire, mortelles, en provoquant des cancers et autres affections évitables, le tout avec une insouciance et une désinvolture qui se transforment, au moment du pronostic fatal, bien fréquemment par un effondrement moral ; c’est si facile de fanfaronner avant, de se foutre de la mort tant qu’elle reste virtuelle, lointaine, tant qu’on se sent invincible. Et que dire quand tout ça est accompagné d’altérations insupportables, de dégénérescences et de dépendance ? Depuis mon enfance, je vis tellement avec la conscience prégnante de la mort, donc des risques que j’encours et que je fais encourir pour vivre, pour être pleinement vivant, que j’ai appris à respecter l’échéance de la mort en respectant mon corps, sa fragilité et sa vulnérabilité, j’ai appris à l’écouter afin de ne pas le malmener inutilement – ce qui ne m’empêche pas quelquefois de rester sourd à ce qu’il me dit, moi aussi, et de le payer chaque fois cash. On n’a qu’une vie. Pourquoi tirer inutilement sur la corde, sauf à être suicidaire et irrespectueux envers soi-même ? J’avoue que certains comportements ne cessent de m’interpeller et de me laisser songeur. Car l’addition, juste pour « profiter » de certains plaisirs, est parfois très lourde et implacable, rendant ces plaisirs brusquement futiles.
Mon amie suisse, également très investie dans la cause de l’accompagnement sexuel, terminait son message par cette remarque fort judicieuse :
« PS : entre mourir avec de l’aide et jouir avec de l’aide… il y a beaucoup de similitudes : les mêmes tabous; les enjeux des valeurs et des représentations; l’intrusion de tiers dans l’intime de l’intime (aussi bien de la mort que de la vie); les risques de substitution ; l’autodétermination de la personne concernée ; les réflexions éthiques à propos de ces thématiques sensibles et extrêmes; le don et le contre-don. Pulsion de mort et pulsion de vie, Thanatos et Eros… c’est très sensible et donc très intéressant. »
Tout est dit et si bien dit.
Comment après cela, ne pas être d’accord avec Antonio Gramsci (http://blogs.mediapart.fr/edition/mille-communismes/article/311214/je-hais-le-nouvel-par-antonio-gramsci) ? Personnellement – après avoir passé plus de cinq ans dans un service de réanimation, entre 19 et 24 ans –, je trouve sacrément dérisoire de souhaiter la bonne année. Celle de Chantal fut magnifique ! Celle de ces shanghaïens s’est terminée avant d’avoir commencée, dans une bousculade consternante ! Celle de ces SDF s’est finie à la morgue, morts de froid, dans l’indifférence quasi générale. Celle de cette jeune américaine transgenre s’est finie par un suicide (http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-christophe-marti/030115/leelah-josh-alcon-transgenre-ma-mort-doit-signifier-quelque-chose), par désespoir, car, bonne année après bonne année, les exclusions, les rejets, les discriminations et les stigmatisations restent égales à elles-mêmes, immuables et obstinément sourdes et aveugles. Celle de ces illustres dessinateurs et journalistes de Charlie Hebdo s’est achevée dans un bain de sang, lâchement assassinés par des terroristes tarés. Handicapés du cœur et de l’esprit, tenez-vous par la main par-dessus les continents, prosternez-vous devant saints Zemmour, Soral, Dieudonné, le Pen et consorts. Ils vont vous conduire vers la terre promise, ça ne fait pas un pli… En attendant, heureusement qu’il y a les musulmans ; et quand ils ne seront plus, on en trouvera d’autres à stigmatiser. À attiser la haine et la xénophobie, on récolte la violence et l’ignominie. « A force de montrer un épouvantail, on crée le monstre réel », écrivait Émile Zola.
Et combien de « bonnes années » de cet acabit vont suivre après 2015, de façon plus ou moins choquante ? Oui, décidément, bonne année. Comme si tout pouvait recommencer, comme si on pouvait faire table rase de l’année qui vient de s’écouler ? La vie est une continuité. Aujourd’hui est fait d’hier et de demain. Mais tout n’est plus que consumérisme. Jésus a bon dos, surtout quand il rapporte… Joyeux Noël et bonne année aux marchands du temple et aux résignés. Le pouvoir d’achat va-t-il suivre ? Je suis désolé mais pour moi la vie, la vraie vie, est ailleurs. Elle est dans l’amour, l’empathie et la solidarité. On a perdu le sens du sens, ai-je le sentiment. Peut-être à tort ? Je ne tiens pas à avoir raison. Mes impressions n’engagent que moi. Pourtant, il y a tant de constats implacables et terribles. Tant d’interrogations, de doutes, de légitimes scepticismes face à cette société exclusive qui a besoin de boucs émissaires et d’anathémiser son prochain pour mieux pouvoir se voiler la face, fuir sa réalité et sa vérité ; on a la burqa qu’on peut.
Bonne année, cher président de la République qui a décidé de nous saouler en jouant au jeu de l’oie que préférait son prédécesseur : sauter de case médiatique en case médiatique de peur qu’on l’oublie sans doute ; il n’a rien à nous dire, à nous annoncer de nouveau, de stimulant, de régénérant, donc il se répète à l’instar d’un perroquet qui n’a qu’une obsession : retrouver son perchoir dans deux ans. Heureusement, le ridicule ne tue pas. C’est difficile dans un monde politique qui part en lambeaux, de moins en moins crédible ; ouvrant en grand la porte aux saints précités, qui auraient tort de se priver d’une telle aubaine. À propos des politiques, qui a écrit (texto) dans un e-mail : « Bien cher ami : Comme vous je partage ce soulagement. Nous avons 30 jours pour statuer, le sort en ai jeté. Je ne peut en dire plus. Je vous tiendrai au courant » ? Cette petite bafouille digne d’un élève de CM2 (et encore) est le fruit d’un ex-sénateur membre du Conseil constitutionnel (pas moins), Hubert Haenel lui-même (http://www.marianne.net/Un-Conseil-constitutionnel-bien-turcophile_a243601.html). Au-delà des liaisons dangereuses avec une certaine Turquie, révélées par cet article, ce monsieur fait la honte de la France, et de l’Alsace, d’être capable de telles fautes de français à son niveau de responsabilité. C’est consternant. Il est urgent de mettre la France sous tutelle de Cuba dont le système éducatif a fait ses preuves de façon remarquable : il n’y a aucun analphabète chez les Castro ; on ne peut pas en dire autant chez nous, mais si les politiques s’y mettent également où va-t-on ? Je suggère que désormais il soit obligatoire de passer par un examen de culture générale avant de se présenter à une élection. Si pas le niveau, pas le boulot. Non mais ! Du reste, je ne suis même pas sûr que Sarkozy l’aurait réussi, Hollande non plus, vu leur niveau culturel. Au secours Bernard Pivot, la France s’enfonce. Et Chantal, elle qui était une puriste en matière de français, à tel point qu’elle aurait pu revêtir l’habit vert, grâce à qui j’ai appris qu’on ne met pas « soi-disant » à n’importe quelle sauce et qu’on ne dit pas « par contre » mais « en revanche », elle aurait levé les yeux au ciel de consternation à la lecture de cet article.
Mais bonne année quand même. Surtout qu’Emmanuel Macron, notre jeune, riche, beau et dynamique ministre de l’Économie, a déclaré au journal Les Échos : « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires » – (http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20150107.OBS9413/macron-il-faut-des-jeunes-francais-qui-aient-envie-de-devenir-milliardaires.html). 2015 s’annonce par conséquent sous les meilleurs auspices, tous les espoirs sont permis. Encore faut-il qu’ils sachent lire et écrire correctement (le calcul ira de soi puisqu’ils seront milliardaires), ce qui n’est pas gagné quand on voit sur le terrain l’état de l’éducation (nationale) et le niveau de nos écoliers, de plus en plus dégradé, donc dégradant. Et puis, il faut savoir, d’un côté, Macron veut des milliardaires et, de l’autre, Hollande proclame : « Je n’aime pas les riches » – ni les « sans-dents » ; il aime qui alors, Philae ? Il est peut-être urgent qu’ils se mettent d’accord entre eux. Non ? Comment s’étonner après ça que la France va mal ? On ne gouverne pas avec de l’arrogance, des approximations, du bricolage et un niveau culturel qui fond à la même vitesse que les glaciers de l’Antarctique. Ni dans la dissonance perpétuelle.
Ce qui est surprenant, c’est qu’aucun journaliste n’a relevé le fait (à ma connaissance) qu’être milliardaire n’est pas une valeur, au mieux un objectif qui n’a pas beaucoup de sens profond en soi, et qui passe le plus souvent par l’exploitation et l’écrasement d’autrui. Quant à Hollande qui n’aime pas les riches, il fait rire jaune quand on sait qu’il va toucher plus de 20 000 € de retraite, sans compter tout ce qu’il a déjà engrangé ; facile dans ces conditions de mépriser les riches et les… très pauvres. Finalement, il faut laisser le dernier mot (pour le moment) à Fleur Pellerin, ci-devant ministre de la Culture et de la Communication, qui a trouvé le temps de tweeter : « Le rêve français, ce n’est pas forcément de devenir riche… c’est que nos enfants vivent mieux que nous. » C’est beau mais ça ne mange pas de pain par les temps qui courent – demandez leur avis aux millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté. Surtout qu’on est partis, notamment grâce au gouvernement dans lequel elle siège, pour vivre beaucoup moins bien dans la prochaine décennie – sauf les nantis, évidemment… –, au minimum.
Chantal, tu es maintenant très loin de cette cacophonie pathétique et de toutes les injustices qu’elle sous-tend et draine avec morgue. Tu es définitivement libérée et libre, comme jamais sans doute. Tu t’en es allée. Pour où ? J’en sais fichtre rien. Mais quelle importance. Tu es et resteras pour toujours en nous, auprès de nous. Sans compter les tableaux que tu as peints et les objets que tu as modelés avec passion – car tu avais aussi des dons artistiques. N’est-ce pas cela finalement l’Éternité, cette Présence indéfinissable et permanente, discrète et prégnante ? Le reste n’est que conjectures vaines. Il faut laisser aux croyants leur croyance et la respecter, tant qu’ils ne sont pas intégristes. Mais si Dieu existe, Chantal, touche-lui deux mots, toi qui étais la tolérance même, afin qu’Il remette un peu d’ordre dans ce foutoir de plus en plus déshumanisé et désincarné, désubstantialisé, à force d’être pétrifié sur ses acquis dogmatiques et ses désespérances sans futur.
Bon vent à toi, que ton Esprit nous accompagne avec le même humour que tu as toujours su nous distiller. Je ne t’ai pas longtemps connue mais tu m’auras sacrément marqué. Ce n’est pas fréquent, je voulais quand même te le dire…