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Billet de blog 2 janv. 2022

Insonorisons nos dirigeants pour faire vivre les « Lumières de la science »

Peu après un plaidoyer d’E. Macron pour la science et le combat contre la remise en cause du discours scientifique, F. Vidal a tenu des propos consternants sur la tenue des examens de janvier dans les universités. Et si, pour faire vivre les Lumières, on demandait à nos dirigeants de se taire plutôt que de créer une commission ? Et d’écouter la chanson d’un étudiant déserteur.

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Le 21 décembre dernier, un texte d’Emmanuel Macron intitulé « réenchanter le monde » était publié dans l’express. Vibrant plaidoyer pour la science et le partage des connaissances produites par cette science, ce texte peut être vu comme la quintessence de la vision d’E. Macron, et de tous ses nervis ministériels, concernant la science et la recherche qui la produit.

On y retrouve l’emphase grandiloquente et creuse dont il est coutumier, la communication mensongère, notamment sur l’ampleur des moyens qui seront investis dans la recherche, qu’on finit par ne relever qu’à peine, tant elle nous est resservie depuis l’époque où le projet de Loi de Programmation pour la Recherche (LPR) avait été lancé, et surtout, une confirmation éclatante qu’E. Macron non seulement n’a toujours pas vraiment compris ce qu’est la recherche, mais que cette incompréhension lui fait professer des idées dangereuses pour la science qu’il prétend défendre.

Si c’était pour en arriver là, ce n’était pas la peine de citer Bachelard, McLeish et Habermas. Un petit conseil au passage pour E. Macron, ou plutôt celui qui écrit ses textes : la prochaine fois, dans la liste de noms posée là par celui qu’aimerait bien avoir l’air (mais qu’a pas l’air du tout), ajouter Kuhn ou Popper, ça fait toujours bien, même quand on n’a pas tout compris.

Commençons par rappeler un des principes majeurs fondant et définissant la science, comme le rappelle Guillaume Lecointre : « Par pétition de principe, le scientifique estime que la réponse aux questions que se pose la science ne se trouve ni dans les textes préexistant au processus de recherche scientifique, qui pourraient être des textes dits révélés, ni dans les injonctions provenant d’une métaphysique, d’une idéologie ou d’une politique quelles qu’elles soient. »

Ceci n’exclut pas les interactions entre science et religion, par exemple l’effet parfois déclencheur, inspirant, que peut avoir eu la foi d’un chercheur dans un processus de recherche. Mais ce type d’interaction laisse intacte la démarche scientifique dans son essence, en ne remettant pas en cause son indépendance par rapport à tout autre type de production de l’esprit humain, politique, morale, ou religieuse.

Malheureusement, cet appel au dialogue et à la perméabilité entre science et religion constitue la stratégie la plus habituelle, et souvent la plus efficace, des créationnistes, du moins, des plus retors d’entre eux, donc les plus dangereux. Une fois le dialogue engagé, ils y instillent subrepticement et habilement leurs discours et introduisent dans leur démarche des présupposés religieux qui s’opposent à l’indépendance de la science, donc à son essence même.

Bien sûr, je ne dis pas que notre président est créationniste, seulement que son discours ne diffère en rien de ceux de certains créationnistes, que ce soit, au mieux par extraordinaire maladresse, ou au pire par dangereuse incompétence, ou encore par cynisme pré-électoral. C’est tout de même assez regrettable dans un texte qui veut réenchanter le monde et qui lance un appel pour combattre les complotismes de tous poils par la création d’une commission les Lumières à l’ère numérique.

Sautons, en apparence, du coq à l’âne. En apparence seulement, puisque l’objet de ce billet est de confronter deux discours pour souligner l’incommensurable incohérence de nos dirigeants. Et puis, rarement cette expression aura été si réaliste puisqu’après E. Macron, je vais parler de Frédérique Vidal. Je ne m’étendrai pas sur l’abyssale, voire criminelle bêtise (j’ai eu un mal de chien à ne pas utiliser un mot plus impoli) de ses récents propos concernant les étudiants qui ne sont pas cas contacts en étant vaccinés, d’autres l’ont déjà fait et bien fait.

Mettons donc en rapport l’intervention d’E. Macron et celle de F. Vidal (qui, rappelons-le, est ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, et elle-même chercheuse et ancienne présidente d’université, même si cela pourrait paraitre sidérant à un observateur extérieur).

Puisque notre président pense qu’il « est donc nécessaire d'agir pour que la science demeure un idéal et une méthode, que le "vrai" retrouve ce statut d'"évidence lumineuse" que décrivait Descartes », pour éviter que « le flux informationnel auquel chacun est confronté ne présente des faits orthogonaux à ce que dit le consensus scientifique, ce qui est trop souvent le cas. » et qu’il juge que « la nation tout entière doit se mobiliser pour opposer au complotisme le raisonnement éclairé », alors, il y a une première action à mener, très simple, immédiate et gratuite, qui fera le plus grand bien à la science en général et à la recherche française en particulier, et qui sera un grand progrès dans l’amélioration de la qualité de l’information scientifique transmise au citoyens : Qu’il demande à Frédérique Vidal de se taire, totalement, jusqu’à la fin de son mandat, et, dans la foulée, que lui aussi, notre présidentissime, ne parle plus jamais de science en public.

D’ailleurs, que plus aucun de sa bande ne touche à quoique ce soit qui concerne la recherche, les dégâts qu’ils y ont déjà faits sont amplement suffisants. Si vraiment vous souhaitez son bien, laissez la recherche tranquille, monsieur le Président, elle ne méritait pas un tel acharnement.

Et, au fait, puisque vous dites qu’il « nous faut faire de la formation à l'esprit scientifique dès le cycle primaire », alors prenez tous vos ministres, tous vos conseillers, tout vos attachés de cabinets, et sitôt que cette formation à l’esprit scientifique dès le cycle primaire sera en marche, inscrivez-vous tous en CP.

Mais revenons aux étudiants qui, après avoir été abandonnés pendant plus d’un an avec les ravages que l’on sait, sont aujourd’hui amenés à aller passer leurs examens dans des conditions souvent incompatibles avec les consignes sanitaires pourtant émises par le gouvernement lui-même, capteurs de CO2, purificateurs d’air et masques FFP2 étant toujours cruellement absents dans les universités, en déni complet des connaissances scientifiques à ce sujet (allo ? E. Macron, vous disiez quoi à propos du consensus scientifique et du raisonnement éclairé ?). Ce qui est certain, c’est que les salles d’examens seront en janvier des lieux de contamination bien actifs.

Alors que l’on fustige souvent l’incohérence du gouvernement, il faut cependant ici au contraire souligner sa grande cohérence puisque cette organisation des examens universitaires s’inscrit parfaitement dans la logique générale de la gestion de cette cinquième vague par son aveuglement (pour la cinquième fois donc) et sa grande inefficacité. De fait, les courbes ne cessent de monter.

Grâce aux atermoiements du gouvernement qui, au bout de cinq vagues et plus de130 000 morts, n’a toujours pas compris que face à une épidémie, le plus important était d’agir vite, en ce moment, l’épidémie tue en deux à trois semaines autant que la route en un an. Mais il faut fâcher le moins de monde possible à l’approche des élections ; évitons les mesures trop impopulaires car il faut être réélu, quoiqu’il en coûte. Sauf qu’ici, le quoiqu’il en coûte, c’est le coût du cynisme le plus abject, et il se compte ici en vies humaines, par milliers.

Ce n’est donc pas fini, ça continuera de monter, et la tenue des examens universitaires apportera sa contribution à la poursuite de la hausse du nombre des victimes.

Alors bien sûr, après avoir tant souffert, les étudiants, comme tout le monde, aspirent à une vie aussi normale que possible. Bien sûr, ils préfèrent passer des examens en mode normal qu’en mode dégradé. Bien sûr, ils se soucient de leur avenir, et les examens sont importants pour eux. Mais est-ce une raison pour ne pas les respecter ? Est-ce une raison pour que la ministre en charge de l’enseignement supérieur, elle-même professeur des universités, mente à leur sujet en minimisant le risque que son incompétence leur fera prendre ?

Si j’étais étudiant aujourd’hui, je ne sais pas ce que je ferais, je ne sais pas comment je vivrais tout ça. Sans doute, irais-je passer ces examens malgré les conditions, car ce serait pour moi une priorité. Sans doute aussi serais-je en colère et, bien qu’allant passer mes examens, pour exutoire à cette colère, peut-être que j’écrirais une lettre …

Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps
Je viens de recevoir
Des universitaires
Un mot pour aller faire
Mes exams sans surseoir

Monsieur le Président
Je ne veux pas les faire
Si on ne filtre pas l’air
Des salles des étudiants
C'est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m'en vais les sécher

À cause de cette saleté
J’ai vu mourir grand-père
J’ai vu partir grand-mère
Et pleurer leurs enfants
Ma sœur a tant souffert
Seule dans sa pauvre piaule
Qu’elle se moque des taules
Se moque des revers

Quand j’étais isolé
On n’avait ni capteur
Ni purificateur
Tout virtualisé
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes
Du monde estudiantin

Je sauverai ma vie
Hors des amphis de France
De Bretagne en Provence
Car ce que Vidal dit
Ne sont que des conneries
Pires que celles de Petit
Des pensées délétères
Comme la LPR

Puisque tant de gens meurent
A cause de vos sinistres
A cause de vos ministres
Sources de tant de malheurs
Monsieur le Président
Vous vous représentez
Mais vous portez le blâme
De tant de mortes âmes
Il nous faut vous virer

Merci à Pascal Maillard et Philippe Huneman pour leurs conseils et leur contribution à l’écriture de ce texte.

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