Épidémie, recherche et hôpital. Une blague à mourir, mais pas de rire

Depuis le début de l’épidémie, le gouvernement fait des choix, prend des décisions, qui relèvent parfois d’un comportement moralement et éthiquement au minimum questionnable, voire condamnable. C’est parfois si énorme, que cela en serait à pleurer ou à mourir de rire. Mais malheureusement, c’est à en pleurer ou en mourir, tout court.

Le confinement suit son cours et il promet d’être un peu comme l’éternité vue par Woody Allen (« l’éternité, c’est long, surtout vers la fin »). Alors poursuivons notre effort de dé-questcequejemefaischierisation par une blague, puisqu’il faut bien continuer de rire, même en ces temps difficiles. Vous verrez, elle est un peu longue, car c’est davantage une cascade de gags intriqués les uns dans les autres qu’une de ces plaisanteries courtes qui sont, dit-on, les meilleures, mais on est confiné, alors on peut prendre un peu le temps de rire.

C’est l’histoire d’un pays qui était la 5ème puissance mondiale en matière de recherche il y a 20 ans. En 2000, l’OMS avait reconnu son système de santé comme le meilleur du monde. En 2007, il s’était doté d’une « loi relative à la préparation du système de santé à des menaces sanitaires de grande ampleur » et d’un nouvel établissement public, l’établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus), dont la mission principale était « l’acquisition, la fabrication, l’importation, le stockage, la distribution et l’exportation des produits et services nécessaires à la protection de la population face aux mesures sanitaires graves ». Cet organisme disposait ainsi d’un stock de produits et matériels, d’une valeur d’environ un milliard d’euros, comprenant notamment 11,7 millions de traitements antiviraux, 2 100 respirateurs et bouteilles d’oxygène, 285 millions de masques de filtration de type FFP2, et un milliard de masques chirurgicaux.

Pendant une vingtaine d’années, ce pays a profondément transformé sa politique de recherche jusqu’alors essentiellement basée sur des crédits récurrents versés aux laboratoires. Cela était peut-être perfectible, mais permettait de mener une recherche sur le long terme, indépendamment de toute pression financière ou de conflits d’intérêts liés à des financements venus du privé. Mais ces crédits ont fondu comme neige au soleil, au profit d’une logique, considérée comme vertueuse, d’appels à projets court-termistes et très fortement dépendante d’objectifs pilotés par l’administration. Dans le même temps, la privatisation rampante des hôpitaux publics a entrainé une baisse drastique du nombre de lits et une déstructuration catastrophique obérant durement l’efficacité de ces hôpitaux. Quant à l’Eprus, il a été dilué dans d’autres structures, et son stock a quasiment disparu. (OK, la mise en place était un peu longue, mais à partir d’ici, promis, ça devient désopilant).

Alors, en conséquence de ces politiques menées depuis une vingtaine d’années, le système de santé français a reculé à la quinzième place mondiale et sa recherche à la septième place. Le premier gag, c’est qu’en menant des politiques néolibérales pour l’hôpital et la recherche selon la logique que 1-, ils n’étaient pas assez efficaces dans la « compétition mondiale » et 2-, la mise en concurrence génère forcément une amélioration des performances, on a abouti à l’inverse des objectifs attendus. Mais là où c’est encore plus amusant, c’est que devant cet échec se confirmant année après année, tous les dirigeants qui se suivent continuent à dire : « ça ne marche pas ? Alors non seulement on continue, mais en plus on accélère. » On retrouve dans cette posture la logique caractéristique de monuments de l’humour que sont les Shadoks : « En essayant continuellement, on finit par réussir. Donc : plus ça rate, plus on a de chance que ça marche. »

Là où ça explose en termes de gags, c’est à partir du début de l’année 2020, avec l’arrivée d’une épidémie venant de Chine, où elle avait pris source en novembre 2019. Nos dirigeants se sont rendus compte qu’ils n’avaient plus les stocks gérés par L’Eprus, notamment de masques, qu’ils n’avaient pas assez de lits dans les hôpitaux pour faire face de façon optimale à ce genre de crise, et qu’il n’y avait pas eu assez de recherche fondamentale sur les coronavirus pour que l’on puisse avoir un temps d’avance dans la compréhension scientifique du fonctionnement de celui appelé SARS-CoV-2, notamment pour disposer le plus rapidement possible de remède efficace voire de vaccin. Il ne restait plus alors que la solution du confinement, mais, par manque d’organisation, par oubli de tout ce qui avait été mis en place dix à quinze ans plus tôt, et par refus de s’appuyer sur les instances compétentes (Haut Conseil de santé publique, en charge des maladies infectieuses et transmissibles, et Santé publique France, chargé de la veille sanitaire et de la gestion de la réserve sanitaire), la mise en confinement est intervenue bien trop tard pour tuer dans l’œuf une épidémie qui s’était déjà largement propagée. Hilarant.

Un autre gag désopilant est qu’en 2018 a fermé une usine qui pouvait produire 4 millions de masques par semaine. Elle avait été rachetée en 2010 par un groupe américain, Honeywell, qui l’a soigneusement démembrée pendant que l’état français laissait faire en jugeant que la production de ce type de masques n’était pas stratégique, ce qui en soi est déjà assez impayable. Parmi les stratagèmes mis en place par Honeywell pour mettre cette entreprise dans une situation où sa fermeture devenait incontournable, on peut citer l’absence de l’effort en R & D (recherche et développement) qui aurait été indispensable pour rester à la pointe du marché des masques de protection, comme l’explique un rapport d’audit : « L’investissement incorporel (brevets notamment) a été inexistant et les dépenses de R & D n’ont pas concerné de réelles innovations mais presque exclusivement des homologations. Elles ont été largement financées par le Crédit impôt recherche ». Ici, les chercheurs, notamment, pouffent littéralement.

Un gag en appelle un autre. Cet exemple illustre à la perfection l’utilisation qui est faite de ce Crédit Impôt Recherche (CIR), qui coûte chaque année plus de 6 milliards d’euros aux contribuables. Rappelons que ce cadeau est supposé servir aux entreprises à développer leurs activités de R & D et les aider ainsi à augmenter leur contribution à l’effort national de recherche. Il n’est guère étonnant que ce mécanisme soit systématiquement critiqué pour son absence d’efficacité, y compris par la Cour des Comptes. En effet, en 2012, les entreprises ne contribuaient qu’à 1,44% du PIB (alors que l’engagement européen de la France sur ce point est de 2%). Grâce aux 6 milliards annuels versés par l’État aux entreprises pour booster cette contribution, elle était en 2018 de … 1,44% du PIB. Pendant ce temps, les chercheurs n’ont cessé de dénoncer ce CIR, réclamant sa suppression ou a minima sa rénovation en profondeur, afin que les économies ainsi réalisées par l’État soient réinjectées dans la recherche publique en grande souffrance, et ce sans qu’il n’en coûte rien aux contribuables. Mais ils n’ont jamais été entendus, et pendant qu’Honeywell touchait son CIR pour ne rien rechercher ni développer, que, autre exemple, Sanofi en touchait environ 130 millions d’euros par an, y compris les années où elle dégraissait les effectifs de son département recherche (ils peuvent bien aujourd’hui « offrir » des médicaments et espérer passer pour des bienfaiteurs, les contribuables les ont déjà payés très chers), les chercheurs français travaillant sur les coronavirus ne trouvaient aucun financement pour leur recherche. Hilarant non ?

Il est à ce titre très instructif d’établir un parallèle avec une autre crise sanitaire, de très grande ampleur également : celle de l’épidémie de vaches folles. Dans les années 90, la France finance sa recherche publique de façon large, l’ANR n’existe pas encore. Dans ce cadre de grande liberté de recherche, quelques rares scientifiques s'intéressent à un objet de recherche bizarre, responsable de pathologies rares mais très graves, et permettent de comprendre que ce qu'on appelait dans les années 1980 les virus lents sont en fait des prions. Au moment où la crise de la vache folle frappe, l'état de cette recherche est suffisamment développé pour que l’on comprenne qu’elle est provoquée par un nouveau type d’agent infectieux et pour que des mesures de santé publique efficaces pour s’en protéger soient mises en œuvre relativement rapidement. Pourtant, le pathogène était autrement plus exotique qu'un coronavirus. Aujourd’hui, alors même que la puissance des outils de recherche a considérablement augmenté, permettant d'identifier un pathogène en quelques semaines, nous peinons à nous prémunir efficacement du SARS-CoV-2 car quand on part d'un terreau de recherche peu exploré, il est difficile d’identifier dans l’urgence les éléments clés, tels que le mode de contagion, qui nous permettraient d’agir de manière avisée en temps et en heure. Ce retard lié à la trop grande rareté des recherches en amont sur le coronavirus est d’une ironie assez mordante.

Mais que dire alors du gag des élections ?! Alors qu'un rapport de l’OMS datant du 28 février montre l’importance extrême d’agir le plus tôt possible, alors que l’OMS déclare explicitement que l’on est face à une pandémie le 11 mars, le premier tour des élections municipales est maintenu. L’exécutif se retranche derrière le conseil scientifique comme derrière un dérisoire cache-sexe qui parvient bien mal à masquer l’indécence de la situation. Comment ce conseil scientifique a-t-il pu ignorer à ce point le rapport de l’OMS et les innombrables articles publiés jusqu’alors ? Il y a fort à parier en tout cas que les français contaminés ce jour-là (mais comment les décompter ?) doivent apprécier à sa juste valeur le sel de cette croquignolette plaisanterie.

A tout seigneur … Avec des contributions si nombreuses à l’humour, notre président ne pouvait rester en retrait. Dans son allocution du 16 mars, E. Macron a affirmé avec fermeté : « Je vous dirai la vérité. » Depuis, il s’est réfugié à plusieurs reprises derrière le caractère imprévisible de l’épidémie pour se dédouaner, et dédouaner son gouvernement, des multiples errements (pardon pour la litote) dans leur gestion de crise. Pourtant, depuis 2003, l’OMS a consacré une grande partie de son activité à convaincre les États de se préparer à une pandémie grave, qu’elle considérait comme certaine. En 2005, la grippe aviaire H5N1 a confirmé les craintes de l’OMS et amené les États à prendre vraiment conscience de la menace que représentait ce type de pandémie. C’est ainsi que la France s’est dotée en 2007 de la « loi relative à la préparation du système de santé à des menaces sanitaires de grande ampleur » et de l’Eprus avec son fameux stock. Quel blagueur vraiment cet E. Macron, de nous faire croire que cette crise était imprévisible quand tout montre au contraire que cela fait plus de 15 ans qu’on la redoutait et que l’on s’y préparait. Ou que l’on aurait dû s’y préparer. Il est vraiment impayable.

Mais il y en a un qui est encore plus fort que notre président pour ce qui est des blagues. Le Préfet de Paris, qui semble décidément avoir une casquette bien trop grande pour sa tête, a déclaré le 3 avril : « Ceux qui sont aujourd’hui hospitalisés, ceux qu’on trouve dans les réanimations, ce sont ceux qui, au début du confinement, ne l’ont pas respecté, c’est très simple, il y a une corrélation très simple ». Les malades en question, dont beaucoup ont été contaminés parce qu’ils sont soignants et manquent de protection, parce qu’ils font partie des catégories de population devant continuer à travailler et manquent de protection, parce que, pour certains sans doute, ils sont allés voter, ont dû particulièrement goûter cette blague de la part d’un haut représentant de cet état incapable de protéger ses citoyens par son incurie pathétique. On l’attendait depuis longtemps, il semblerait qu’avec Didier Lallement on ait enfin trouvé un successeur à Desproges. Pour ce qui est du sarcasme le plus noir en tout cas, parce que pour le style en revanche ...

Le dernier gag en date n’est pas le moins fort. Dans son discours du 12 mars, E. Macron avait dit qu’il faudrait « tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s'est engagé notre monde depuis des décennies, que nous avons accentué nous-mêmes depuis que nous sommes au pouvoir, et qui dévoile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos démocraties » et « qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché ». Alors comment pensez-vous qu’ils nous préparent la recherche et l’hôpital public de demain ? En renforçant la logique d’appels à projets pilotés, pour la recherche et en poursuivant la privatisation de l’hôpital public. La logique Shadok tourne à plein régime. A s’en tenir les côtes, non ?

Mais peut-être que le plus « drôle » (avec les plus gros guillemets du monde) dans tout ça, c’est que l’accumulation de ces gags, de certains d’entre eux du moins (stocks de masques disparus, hôpitaux incapables d’accueillir tous les malades du Covid-19 et devant en évacuer d’autres ou opérer de sinistres tris, recherche privée des moyens d’anticiper), c’est que faute d’avoir pu adopter une gestion du type de celles mises en œuvre en Corée, à Taiwan ou au Japon, le nombre de victimes en France sera bien supérieur à ce qu’il aurait pu être. A ce jour, 9 000 victimes sont à déplorer. Il est envisageable que l’on dépasse largement les 10 000 lorsque le pic de l’épidémie sera enfin atteint. Comme la courbe des victimes d’une épidémie est à peu près symétrique, cela implique qu’il y aura environ autant de décès après le pic qu’avant, et l’on peut donc s’attendre à un ordre de grandeur de 20 000 morts. Si l’on envisage qu’une meilleure gestion aurait permis d’épargner ne serait-ce que la moitié des victimes (et vu les chiffres des 3 pays pris en exemple, il est probable que cela pourrait même être beaucoup plus), tous ces « gags » à répétition auront au final coûté la vie à au moins 10 000 personnes. Arrivés ici, il est indispensable d’avoir un sens de l’humour, très noir, extrêmement solide pour être encore capable ne serait-ce que d’esquisser un sourire crispé et se souvenir avec Desproges que « ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles ». Aujourd’hui, la bêtise à désacraliser est hélas incommensurable.

Tout ceci n’était donc qu’une longue blague. Le seul dommage de cette blague, c’est qu’elle n’a pas de chute, pas encore. Il ne tient qu’à nous de la préparer.

 

Merci beaucoup à Sandrine Costamagno et Alice Lebreton pour leurs conseils et leur contribution à l’écriture de ce texte et à Legros61 qui a attiré mon attention sur la crise de vaches folles et apporté des informations à son sujet.

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