Police! Une violence structurelle, raciale, et capitaliste

La violence policière est le fruit de l'histoire du capitalisme et des histoires nationales : brutalité contre la classe ouvrière et racialisation des pratiques, sont deux dimensions à saisir pour comprendre comment la police réprime avec toujours le même objectif d'antan : maintenir un système capitaliste qui a fait de l'oppression économique, sociale, raciale et genrée, son horizon indépassable.

***Mise à jour le 05-12-2020

Avant-propos

Depuis quelques années, les violences policières ne cessent d’être sur le devant de la scène médiatique et politique. Relativisées mais aussi justifiées par l’État et ceux qui sont à sa solde - médias mainstream et monde éditorialiste compris -, jamais les pratiques de la police n’ont été autant contestées. Avant de commencer, je voudrais poser un postulat en détournant l’argument féministe NotAllMen en NotAllPolice. Oui, tous les policiers ne sont pas violents ou discriminants, mais l’écrasante majorité ne dit rien sur les violences et les discriminations exercées par leurs collègues. L’argument de la généralisation est toujours utilisé pour rendre inaudible toute critique d’une domination structurelle. Maintenant que cette précision est faite, je vais pouvoir discuter de la violence policière en tant que système. Par ailleurs, même si je montrerai que celle-ci est fortement racialisée, je traiterai plus en profondeur la question du racisme policier dans un prochain billet.

Plan de l'écrit

  1. Les morts de la police
  2. La violence policière est structurelle
  3. Depuis 10 ans, une explosion des violences policières
  4. Une brutalité conceptualisée dans l’après mai 68
  5. Le lien entre racisme et violence policière est interdépendant
  6. Victimes historiques et nouvelles, tous ensemble contre l'Etat

 

1. Les morts de la police

Chaque année, nous savons combien de policiers sont blessés et combien meurent dans l’exercice de leurs fonctions. En revanche, il est beaucoup plus complexe de trouver les chiffres pour les victimes de la police. Depuis 2015, sa brutalité s’est décomplexée et visibilisée au travers des manifestations et du confinement, notamment grâce à la nouvelle arme des classes dominées : le téléphone portable. La police aura violentée des manifestant.e.s, des infirmier.e.s, des aides-soignant.e.s, une femme enceinte, des adolescent.e.s, des exilé.e.s, des journalistes, des personnes handicapées, des personnes âgées dont Zineb Redouane a trouvé la mort, des personnes en garde à vue, les personnes racisées des quartiers populaires etc.

A ce jour, c’est le journal indépendant Bastamag qui a conçu la base la plus complète vis-à-vis des décès survenus après l’intervention de la police. Chaque année, c’est environ 14 personnes qui meurent. ***Comme je l'ai noté dans un précédent article, « . Depuis 1977, il [le journal] a comptabilisé 578 décès, soit en moyenne 14 par an. Or, comme l’explique le site, toutes les causes sont confondues : bavures, accidents, et même Cherif Chekatt le terroriste de Strasbourg. Il ne faut donc pas s’arrêter à ce chiffre et pousser plus loin l’investigation des données pour comprendre dans quelles conditions les personnes décèdent, » car bavure et légitime défense sont comptabilisées ensemble. Je vous invite donc à parcourir la base de données du journal Bastamag.***

Depuis 1977, c'est plus de 600 victimes qui sont comptabilisées : 92 % personnes étaient des hommes, 77 avaient moins de dix-huit ans, 66 entre treize et dix-sept ans et 11 avaient moins de treize ans. Parmi les 412 individus tués par arme à feu, 57 % d’entre eux n’étaient pas armés. Environ 14 % des victimes sont décédées dans un accident routier, dont le terme d’accident reste ambigu. En effet, la technique du parechocage consistant à serrer les véhicules contre le bord de la route, ou à les percuter pour les faire arrêter est utilisée par les forces de l’ordre malgré son degré de dangerosité. Ensuite, 10 % des personnes ont été victime d’un malaise ou d’une asphyxie à cause des techniques de plaquage ventral et de pliage. Adama Traoré, Cédric Chouviat ou encore George Floyd en ont subi les conséquences tragiques. On dénombre également 14 morts par armes « non-létales » (taser, LBD, grenades) dont on peut douter de leur pseudo non-létalité ! Pour finir, 82 personnes sont décédées dans un commissariat, dans une gendarmerie, ou pendant leur transfert, posant donc la question d’actes de maltraitance au préalable, de l’indifférence ou de l’inconsidération des services de police à l’égard de soins médicaux et de l’intégrité des personnes. Parmi les décès, les personnes racisées issues des quartiers populaires sont surreprésentées. En effet, malgré l’explosion de la violence policière depuis quelques années à la suite des mobilisations sociales qui mutilent de nouvelles victimes, il ne faut jamais invisibiliser le fait que la violence policière touche très majoritairement les personnes immigrées et les descendants de l’immigration post-coloniale. La violence policière est surtout une violence racialisée.

 

2. La violence policière est structurelle

Le monde politique et éditorialiste expliquera la violence policière de différentes manières : accident, légitime défense, responsabilité de la personne délinquante en dépit de son innocence dans la situation, ou malgré la disproportionnalité de la violence de l’agent. Dans tous les cas, l’idée est de relativiser, d’excuser ou de justifier la bavure tout en invisibilisant les victimes. Même lorsque celle-ci ne peut être contestée notamment grâce à la vidéo, le monde politico-éditorialiste appellera à éviter toute généralisation. La violence policière n’existerait pas en tant que système. Elle serait le fruit de quelques-uns qui ont « pété les plombs », qui ne représentent ni la profession, ni les valeurs républicaines.

Cet aspect émotionnel est un mécanisme de défense pour éviter de penser la violence policière en tant que violence structurelle. Mais comme le montre le sociologue Mathieu Rigouste, la force armée doit être analysée en tant que système qui produit des effets particuliers, et non comme une « somme d’agents autonomes et plus ou moins « bons » ou « méchants », « républicains » ou « honnêtes » ». La police ne peut que produire de la violence. C’est son essence même car elle est l’appareil qui protège l’Etat, qui lui-même est l’outil princeps du capitalisme pour défendre ses institutions. L’Etat revendique le « monopole de la violence légitime » pour maintenir l’ordre social, économique et politique de la Bourgeoisie érigée en classe dominante. La violence de la police n’est donc pas un dysfonctionnement ou un manque de rationalité de l’institution, mais constitue sa rationalité elle-même.

On peut saisir cette violence structurelle à travers les rapports de L'Action des chrétiens pour l'abolition de la torture et de Amnesty International, qui montrent bien le degré de violence et d’impunité des forces de l’ordre. Il y a déjà 10 ans, Amnesty International publié son rapport ‘’Notre vie en suspens’’. Le constat est alarmant : usage excessif de la force, mauvais traitements, décès pendant les interpellations et au commissariat, graves violations présumées de droits humains. Pendant le confinement, les équipes d’Amnesty ont étudié 15 vidéos apparues sur le web impliquant les forces de l’ordre et la population. Dans leur rapport, l’association montre de nombreuses violations du droit international relatives aux droits humains : insultes racistes et homophobes, usage excessif de la force physique (coupe de pied, de matraque et taser), parfois sur une personne au sol ou inoffensive ; utilisation de techniques d’immobilisation dangereuses telles que le plaquage ventral ; discrimination fondée sur le lieu de résidence ; journaliste menotté ; absence de dialogue et de techniques de médiation des conflits.

 

3. Depuis 10 ans, une explosion des violences policières

Depuis 2015, on observe une explosion des violences policières. Si celle-ci pourrait s’expliquer en partie par une « culture insuffisamment démocratique de la police », elle est surtout le produit de l’Etat comme protecteur du capitalisme. Comme l’avait déjà théorisé Karl Marx, si nous devons réduire l’Etat à son entité la plus petite, ce à quoi il tient, c’est bien la présence de la force armée. C’est le cœur de l’Etat, son garde-fou indispensable pour maintenir la domination et la reproduction des classes dominantes. Si la férocité de ces dernières - toujours plus enclines à exploiter les prolétaires - augmente par la suppression régulière des conquêtes sociales arrachées par la classe ouvrière, la violence policière ne peut qu’augmenter à l’encontre des corps sociaux. La mission de la force armée est moins celle de protéger la population contre elle-même, que de protéger l’ordre bourgeois dans le développement de son exploitation.

Avec la loi Macron, El Khomri, Travail XXL, la réforme des retraites, et les Gilets-Jaunes, la France a connu des mouvements sociaux importants depuis 5 ans. Par la surdité de l’Etat, il ne peut qu'en résulter une violence tératologique contre le peuple dont le point culminant fut la répression des Gilets-Jaunes. Le sociologue Sébastian Roché explique que la France a l’une des polices les plus violentes d’Europe, que ce soit dans ses pratiques ou dans son armement. Avec la Pologne, elle est la seule à disposer de grenades explosives et d’armes qui tirent des balles en caoutchouc. Par exemple, la grenade lacrymogène à effet de souffle GLI F4 utilisée pour le maintien de l’ordre contient 24 grammes d’explosif, alors qu’une mine antipersonnel n’en contient que 30. Face aux ravages de celle-ci, Castaner fut contraint de la retirer du service. Pour le LBD, il a été introduit en France en 1995 par Claude Géant pour les situations extrêmes. Cependant, son utilisation se démocratise en 2002 dans les Brigades Anti-Criminalité (BAC) par Nicolas Sarkozy pour « impression les voyous », et se généralise après les émeutes de 2005 pour « nettoyer au karcher les quartiers ». Le LBD deviendra l’arme favorite du maintien de l’ordre français. Ainsi, ce qu’on appelle les « armes non létales » sont plutôt des armes à létalité réduite !

Pendant les mobilisations sociales de ces dernières années, le recours aux armes individuelles et aux explosifs a explosé comme le montre le sociologue Sebastian Roché. Pour la police, les grenades utilisées sont passées de 67 en 2010 pour atteindre 1367 en 2017 (40 fois plus), et 5420 en 2018 (80 fois plus). Les tirs de LBD sont passés de 6357 en 2017 à 19 071 en 2018 ! Pour la gendarmerie, le nombre de balles en caoutchouc est passé de 26 à 318 (12 fois de plus) entre 2010 et 2016, et le nombre de grenades explosives de 46 à 6647 (150 fois de plus).

Automatiquement, l’accroissement des blessures sur les corps en est la conséquence logique. Le nombre de blessures graves est passé de 3 en 2016 à 40 en 2018-2019. Rien que pour les Gilets-Jaunes, nous comptons deux mort.e.s, 24 éborgné.e.s, 5 mains arrachées, 315 blessé.e.s à la tête selon le décompte du journaliste David Dufresnes sur Allô Place Beauvau. Un lourd bilan qui a valu les réprobations du Conseil de l’Europe, des Nations-Unies, et la condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l'homme pour violation de l'article 2 (droit à la vie) de la Convention dont elle est la gardienne. Par ailleurs, c’est au minimum 136 journalistes qui ont été blessés dans les manifestations depuis 2018.

Pour l’association ACAT, cette augmentation de la violence policière s’expliquerait par un récent « changement de doctrine de maintien de l’ordre datant de 2015. » La police serait passée « d’une gestion de mise à distance des (…) à une politique d’affrontement direct », avec l’utilisation massive des armes individuelles à létalité réduite comme le LBD et les grenades de désencerclement, malgré les polémiques quant à leur usage. Les manifestant.e.s seraient désormais considéré.e.s par l’Etat comme des dangers potentiels contre la République, et contre qui il faudrait appliquer des « méthodes de répression contre-insurectionnelle utilisées à l’origine contre la résistance algérienne. » Cependant, il serait faux de penser que la police a changé car elle a toujours eu ce type de pratiques. La différence est que nous avons vécu une période d’accalmie dans l’espace public « visible » avant les grandes contestations politiques depuis 2015.

 

4. Une brutalité conceptualisée dans l’après mai 68

L’historien Luca Provenzano montre que la brutalité policière française n’est pas nouvelle. Elle est inscrite dans l’ADN de la nation des "Droits de l'homme". En effet, la plupart des techniques de maintien de l’ordre se sont construites dans l’après mai 68.

Dans un premier temps, l’Etat a développé une conception basée sur la poursuite des manifestant.e.s et des militant.e.s jugé.e.s dangereux.euses. Dans la pratique, ceci se caractérise par la création d’unités de maintien de l’ordre flexibles et mobiles qui s’inspirent directement des méthodes militaires de contre-guérilla : renseignement, mobilité, aggression ciblée.  Ce premier point correspond parfaitement à ce qui se produit depuis une vingtaine d’années en France. Les unités mobiles comme les gendarmes mobiles ou les BAC sont utilisés fréquemment. L’utilisation des Brigades Anti-Criminalité est très appréciée par les préfets car elles gardent leur autonomie dans les opérations de maintien de l’ordre. Alors que les CRS et les gendarmes mobiles doivent attendre l’ordre de leurs supérieurs hiérarchiques, qui reçoivent eux-mêmes leurs ordres de la part du commandement général, les BAC « fondent leur action sur l’initiative individuelle » ! Même les CRS critiquent cette unité pour leur « brutalité » et leur « manque de professionnalisme » ! Par ailleurs, tout comme les années 70, la classe politique et les éditorialistes attribuent la violence à quelques casseurs, qui justifiera la violence policière dans un contexte de pseudo « guérilla-urbaine ».

La deuxième caractéristique est l’utilisation d’armes dangereuses. Cette conception de l’armement policier quasi-unique en Europe s’est développée également dans l’après mai 68. Pendant ce mouvement social, la matraque est l’élément clé de la répression. Mais il y a aussi les grenades explosives qui sont utilisées depuis les années 50 par les CRS et les Gendarmes mobiles pour disperser les manifestant.e.s. Toutes les mutilations observées dans le mouvement des Gilets-Jaunes sont déjà visibles dans les années 68 : mains arrachées, perte de pied, globes oculaires ouverts etc. Toujours à cette époque, la police française va utiliser de nombreux gaz qui fera d’elle l’exception des polices européennes qui refusaient de les utiliser. Les différents gaz ont été testé sur les militant.e.s anti-coloniaux.iales en Algérie avant d’être utilisés pour la répression des manifestant.e.s de mai 68. Aujourd’hui, l’explosion de l’utilisation du LBD, des grenades, et le durcissement des techniques de combat par l’affrontement direct réhabilite la conception policière des années 70.

On pourrait croire que la police est plus violente qu’avant. Mais se serait invisibiliser une partie de son histoire. Si elle a été un temps « moins violente », c’est parce qu’il y a eu une certaine accalmie politique. De ce fait, elle a moins eu besoin de recourir à la violence physique pour protéger l’Etat et l’ordre politico-économique. D’autre part, la violence policière était principalement confinée au sein des quartiers populaires à l’encontre des personnes racisées, dont la reconnaissance des victimes est plus complexe dans un climat de racisme structurel, de délégitimation de leur parole, de stigmatisation de leur territoire, d’invisibilisation des bavures, et dont les personnes non racisées ne se sentaient pas ou peu concernées, même pour ceux qui se prétendaient de gauche.

En conclusion, les pratiques violentes de la police et son lourd armement trouvent leurs sources dans des conceptions du maintien de l’ordre de contre-guérilla-urbaine, et dans les pratiques coloniales de répression. Comme le conclut l’historien Luca Provenzano, « La militarisation de la police française, sans commune mesure avec celle de ses homologues européens, est donc une tendance historiquement attestée. » Contrairement à d'autres nations, l’Etat français résiste encore à toute modification structurelle de sa police. Cet isolement questionne son ambiguïté à l’égard de l’intégrité physique et de la dignité des citoyen.ne.s, alors que des  « nouveaux modèles de maintien de l’ordre, articulés autour de la notion de désescalade » se sont développés notamment dans les pays Européens comme l’Allemagne, la Suisse ou la Suède.

Mais si les violences policières font autant polémiques aujourd’hui, ce n’est pas seulement parce qu’elles ont augmenté depuis ces dernières années, c’est aussi parce qu’elles se sont extraites d’un certain territoire enclavé pour violenter d’autres victimes. Depuis toujours, elles se déploient quasi-exclusivement au sein des quartiers populaires à l’encontre des personnes racisées. On ne peut oublier ce point qui est l’un des fondamentaux historiques de la violence policière : la racialisation de ses pratiques et de sa violence.

 

5. Le lien entre racisme et violence policière est interdépendant

La racialisation de la violence et des pratiques policières doit être mise en relief avec l’histoire singulière de la France, c’est-à-dire en lien avec les pratiques liées à l’esclavage, la colonisation et l’impérialisme. Comme l’écrit Michel Foucault, la police est une institution qui est fortement et directement concernée par les « effets de retour [de la colonisation] sur les mécanismes de pouvoir en Occident »[1]. C’est pourquoi, les violences de la force armée touchent principalement les personnes racisées, qu’elles soient immigrées, descendants d’immigrés ou réfugiés, au sein des quartiers populaires dans lesquelles ils sont confinés depuis les années 50.

Cette racialisation s’est opérée principalement au milieu du 19ème siècle dans les colonies françaises pour contrôler les corps des esclaves et des colonisés. Pourtant, on peut trouver des faits antérieurs. Par exemple, la « police des noirs » a été créé par le Roi en 1777 pour contrôler les esclaves qui arrivaient sur le territoire français. Ces modèles d’institution se sont multipliés au fil du temps. Dans les années 1920, les populations nord-africaines font l’objet d’une surveillance accrue et d’un fichage policier par la création d’une brigade nord-africaine. En 1930, une police des étrangers est mise en place pour expulser des immigrés considérés comme « indésirables ». L'histoire de la police montre qu'elle a toujours contrôlé et réprimé les corps racisés.

Certes, la police moderne n’est plus coloniale, mais il ne faut pas dénier les effets de la colonisation sur le monde moderne car ceux-ci ne se sont pas arrêtés à l’indépendance des peuples du Sud. La colonialité (et non la colonisation) organise encore les rapports sociaux de pouvoirs dans notre société. La racialisation a provoqué des représentations de l’humain, de la sexualité, des droits, de la beauté, de la légitimité[2], qui impactent encore aujourd’hui l’ensemble des relations entre les personnes blanches et les autres. La police n’y échappe pas et réactive dans les quartiers populaires certains héritages coloniaux par l’application de méthodes et de dispositifs expérimentés dans le système colonial.

La philosophe Elsa Dorlin explique que le passeport a été créé pour les esclaves afin de contrôler leurs déplacements. S’ils sortaient sans leur laissez-passer, la force armée avait le droit d’utiliser la violence car ils étaient perçus comme une menace pour l’ordre politique. La carte nationale d'identité a été construite sur le même rapport. Elle a été créée en 1955 en plein contexte de la guerre d’indépendance algérienne. Le pouvoir politique voulait contrôler la mobilité des français musulmans d’Algérie. L’indépendance algérienne et le contexte post-coloniale impérialiste ont accentué la dynamique de contrôle des algériens de France. C’est pourquoi, la politique de contrôle au faciès s’est déployée en France en 1962, date de l’indépendance de l'Algérie.

Le contrôle des corps racisés est une politique française parfaitement assumée autrefois, mais qui se déploie aujourd’hui de manière non-assumée. Le contrôle d’identité régulier sur les racisés permet de faire peser un soupçon politique constant sur eux, comme c’était le cas sous l’esclavage et la colonisation. L’humiliation subie par cette pratique raciale donne parfois lieu à des réactions d’autodéfense qui justifiera d’une part l’intervention musclée de la police, d’autre part la pertinence des contrôles d’identité. Par ailleurs, même l’argument de la lutte contre la délinquance juvénile dans les quartiers paupérisés est faux. Un rapport sénatorial de mai 2016 montre que le contrôle au faciès est inefficace. En effet, seuls « 4 % des contrôles débouchent sur l’interpellation de la personne qui en a fait l’objet », et la Direction Générale de la Police Nationale (DGPN) trouve des taux d’inefficacité semblables dans ses enquêtes.

L’interaction entre les forces de police et les habitants est un deuxième exemple pour comprendre l’influence de la colonialité. Comme le montre les sociologues Marwan Mohammed et Laurent Mucchielli[3], les policiers se permettent une « familiarisation perverse » dans laquelle « le tutoiement systématique, les insultes et provocations racistes font structurellement partie des interactions. Le degré de recours à la violence dépend en grande partie de la réaction des usagers face à la provocation ». On peut également citer les refus de plaintes qui permettent de dissimuler les mobiles racistes des pratiques policières, tout comme « l’outrage ou le délit de rébellion sont systématiquement utilisés par les policiers pour masquer des comportements discriminatoires »[4] Pour finir, le fait que 67 % des forces de police ont voté pour le Front national au premier tour de la présidentielle de 2017, et environ 70 % aux élections régionales de 2015, montre la constitution raciste des forces de police.

 

6. Victimes historiques et nouvelles, tous ensemble contre l'Etat

Si les violences policières sont désormais à l’ordre du jour, c’est parce qu’elles ont une nouvelle forme de visibilité au sein de l’espace public. Alors qu’auparavant elles étaient quasi-exclusivement confinées et invisibilisées au sein des quartiers populaires contre les personnes racisées, (sauf dans les périodes de mobilisations populaires) elles touchent désormais de nouvelles figures pendant les manifestations. Celles-ci apparaissent comme plus légitimes : militant.e.s écologiques, manifestant.e.s retraité.e.s, soignant.e.s, gilets jaunes, chômeur.euses, et principalement des personnes blanches. Ces nouveaux mutilés ont provoqué une certaine évolution des attitudes de la population vis-à-vis de la police. La médiatisation de la brutalité policière se manifeste dans ce nouveau contexte où chacun peut en être victime et pas seulement les habitant.e.s des quartiers populaires. Ces nouvelles figures ont fait sortir la répression policière des banlieues, là où elle est quotidienne, là où elle mutile et tue le plus tout en étant invisibilisée, pour la faire apparaître dans les centres-villes lors des manifestations, dans les ZAD, les lycées et les universités durant les blocus etc. Par ricochet, ceci a permis à de nombreuses personnes de reconnaître et de comprendre la violence policière que subissent les banlieues populaires.

D’autre part, la politisation des violences policières au sein des quartiers populaires croit en visibilité et en puissance. De nombreux collectifs autonomes se sont créés en revendiquant la justice pour les victimes de la police : le collectif Adama, Gaye, Babacar Gueye, mais aussi le collectif 8 juillet, Désarmons-lesNtorselli, Urgence Notre Police Assassine. Ces collectifs réalisent en travail militant remarquable et gagnent en puissance, jusqu’à rassembler plus de 20 000 personnes en juin 2020 sous l’impulsion de la militante antiraciste Assa Traoré. L’Etat a peur d’eux car ils refusent sa disciplinarisation. Il ne peut museler leurs colères et leurs revendications de justice. La transformation des habitants des quartiers en sujets politiques angoisse d’autant plus l’État, car ce sont ces territoires qui rassemblent les oppressions capitalistes les plus intenses : l’exploitation économique, la domination territoriale et l’oppression raciale et de genre. Dans le quartier, l’analyse de classe ne peut s’autonomiser de l’analyse de race et de genre pour comprendre les rapports sociaux. C’est avec la classe ouvrière des quartiers majoritairement racisés que la classe ouvrière blanche doit s’unir contre la brutalité de l’Etat, et des institutions de prédation capitalistes qu’il protège !

Une brèche commence à apparaître pour engager une véritable reconnaissance des violences policières. Elle est le fruit de souffrances, de luttes et de combats menés par les mutilé.e.s et les familles des victimes pour porter la voix de ceux qui ne sont plus là. Mais les difficultés sont grandes, toujours plus pour les personnes non-blanches qui font automatiquement, et plus que les autres, l’objet d’un soupçon, d’une remise en question de leur statut de victime, et d’une criminalisation de leur famille et de leur territoire.

Pour finir, comme l’exprime le philosophe Frédéric Lordon, c’est toujours l’Etat qui fixe le degré de violence dans une société. L’augmentation de la violence policière n’est due qu’à la volonté sauvage des classes dominantes de maintenir l’ordre social face aux classes dominées. Aussi longtemps qu'il y aura ces parasites du capital, les classes opprimées continueront de revendiquer bras levés et poings serrés le droit de vivre, contre un système qui a fait de l'oppression économique, sociale, raciale, et genrée, son horizon indépassable.

Aujourd’hui comme hier, les prolétaires doivent monter à l’assaut du ciel.

 

 

*** Partie mise à jour le 05-12-2020 à la suite des observations critiques de FEAROFTHEDARK et ALIOSHA sur la base des données Bastamag. Par le passé, j'ai écrit un article qui s'intitule « Une critique sociale du système policier » dans lequel j'ai utilisé cette base de données tout en mettant en garde les lecteur.trices sur celle-ci. Or, cette mise en garde a été occulté dans ce présent billet qui fausse le message que je veux faire passer, ainsi je remercie les deux lecteur-trices pour leurs critiques.

[1] Michel Foucault, "Il faut défendre la société", Cours au Collège de France.1976, Sciences Humaines, 1997, p89

[2] Françoise Vergès, Un féminisme décolonial, La Fabrique, 2019, Paris, 143 pages, p42

[3] Marwan Mohammed, Laurent Mucchielli, Les bandes de jeunes ; Des « blousons noirs » à nos jours, La Découverte, 2007, 416 pages

[4] Sophie Body-Gendrot Catherine Wihtol de Wenden, Police et discriminations raciales : Le tabou français, Editions de l’Atelier, 2003, p 45

 

 

 

 

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