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Billet de blog 7 nov. 2022

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Le racisme policier (11/15)

Le racisme policier doit être appréhendé comme une racialisation de l'institution policière construite historiquement. C’est un rapport social qui structure l’organisation d'une part, et qui oriente des comportements individuels et collectifs d'autre part. Cet article montre les effets de retours de la colonisation et de l'impérialisme sur la police dans son traitement des minorités racisées.

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Plan de l'article

  1. Introduction 
  2. Des graves manquements à la déontologie policière 
  3. Une institution aux dispositifs racialisés (méthodes de contre-guerilla, armement policier et contrôle au faciès)
  4. Une diversité de pratiques racialisées 
  5. Classe et race : un lien indissociable  

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Introduction

A la suite de mon article précédent sur le racisme d’Etat, cet article poursuit l’objectif d'en montrer une représentation à partir du racisme policier. Le racisme policier ne doit pas être compris comme un ensemble d’individus enclins à des préjugés, mais plutôt comme une racialisation de l'institution policière construite historiquement. Autrement dit, la critique de l'institution repose sur la révélation d'un rapport social qui structure l'organisation d'une part, et qui oriente des comportements individuels et collectifs d'autre part. D'un point de vue historique, on observe aujourd'hui des formes de continuité des séquences colonialistes et impérialistes sur les structures et les pratiques des services de police dans le traitement des minorités visibles. Dans cet article, je mobilise la notion de Fabrice Dhume et al « le racisme policier » qu'ils utilisent dans leur livre « Du racisme d'Etat en France ? ». Cette notion permet de caractériser les discriminations racistes qui traversent l'institution policière en tant que conséquence du racisme d'Etat, sans pour autant embrasser la thèse de l'Etat raciste qui considère que les institutions françaises sont construites et déterminées par le racisme.

Dans un premier temps, j’exposerai que les manquements à la déontologie policière se produisent principalement contre les individus racisés. Dans un second temps, je montrerai qu’il existe une continuité de la domination coloniale à partir de certaines pratiques et modes organisationnels. Pour finir, j’analyserai le lien indissociable entre classe et race. De nombreuses illustrations sont intégrées dans cet article. Ces œuvres sont réalisées par l'artiste anonyme ArtAct QC qui mobilise l'art comme un outil de combat politique, particulièrement pour dénoncer la violence d'Etat.

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1. Des graves manquements à la déontologie policière

Le racisme policier s’exerce de manière concrète sur les immigrés et les descendants d’immigrés post-coloniaux, par des manquements graves au Code de déontologie de la Police nationale, de la Gendarmerie nationale, et plus globalement aux droits humains.

Le 13 juin 2020, des lanceurs d’alerte au sein de la police témoignent à Franceinfo de la chronicité des violences racistes dans leurs services : propos racistes, verbalisation excessive de personnes racisées en comparaison des personnes blanches, usages illégitimes de la force pendant les gardes à vue (fractures, ecchymoses), apologie du terrorisme etc. Le 27 juillet 2020, Streetpress publie le témoignage du brigadier-chef Amar Benmohamed, qui, à partir de plusieurs centaines de documents internes, dénonce un système de maltraitances racistes, homophobes et sexistes dans les cellules du Tribunal de Grande Instance de Paris : propos racistes, privation de nourriture et d’eau, refus de soin médical, vol d’argent ou de petit matériel informatique. Selon le brigadier-chef, c’est au minimum 1000 personnes qui ont été victimes de ces atteintes fondamentales aux droits humains.

Dans cette même dynamique, un nombre important d’enquêtes décrivent des fautes déontologiques d'une part, et l’impunité policière d'autre part. Le rapport d’Amnesty International de 2011, « Notre vie en suspens », expose un constat alarmant : usage excessif de la force, mauvais traitements, graves violations présumées de droits humains, décès pendant les interpellations et au commissariat. Un autre rapport datant de 2020 confirme ce premier constat : insultes racistes et homophobes ; recours excessif de la force physique pendant les interpellations avec notamment l’utilisation incontrôlée de coup de pied, de matraque et de taser, y compris sur des personnes au sol ou inoffensives ; utilisation de techniques d’immobilisation dangereuses (plaquage ventral) ; discrimination en raison du lieu de résidence ; absence de dialogue et de médiation des conflits etc.

ArtAct Qc - Démokratia

En 2016, l’organisation non gouvernementale ACAT expose dans son rapport « L’ordre et la force » que c’est la police nationale, dont la BAC, qui est principalement mise en cause dans les manquements à la déontologie professionnelle. Les victimes sont souvent des jeunes hommes - davantage pour les violences physiques -, ils ont majoritairement moins de 35 ans et font partie des minorités visibles des quartiers populaires. Qu’ils soient français ou étrangers, ces individus font partie de ce que le sociologue Fabien Jobard nomme « la clientèle policière » : « Les recherches ont montré que la force policière, pour rare qu’elle soit, s’exerce en particulier contre les minorités. » Par ailleurs, cette surreprésentation est d’autant plus forte dans les décès. En effet, après avoir analysé 26 décès survenus après une intervention de police ou de gendarmerie entre 2005 et 2015, l’ACAT indique qu’au moins 22 victimes sont issues des minorités visibles.

Pour finir, ce rapport de l'ACAT montre que les victimes des pratiques policières sont parfois très jeunes. En octobre 2011 à Mayotte, un enfant âgé de 9 ans, Nassuir Oili, perd son œil après un tir de flashball au détour d’une manifestation à laquelle il ne participait pas. En juin 2011, une fillette de 9 ans, Daranka Gimo, est frappée à la tempe par un tir de LBD dans le département de l’Essonne. Elle reste pendant trois mois dans un coma artificiel et garde encore de lourdes séquelles aujourd’hui. Le site Bastamag, qui a conçu la base la plus complète de recensement des victimes de la police, expose que depuis 1977, 11 enfants de moins de 13 ans ont perdu la vie à la suite d'interventions de police et de gendarmerie.

Ceci est un aperçu très rapide et non-exhaustif des affaires connues en ce qui concerne les discriminations et les violences racistes des agents de police - j'ai réalisé un recueil plus complet dans deux articles antérieurs (ici) et (ici). Néanmoins, le problème du racisme policier ne repose pas simplement sur une population de professionnels traversée par des préjugés racistes, à moins de sombrer dans une forme d’individualisme sociologique ou dans un antiracisme moral. Ce phénomène doit s’analyser à partir des modes de fonctionnements internes de l’institution (organisation, idéologie, pratiques, dispositifs), pour y décrypter les formes de racialisation qui orientent des dispositifs d'action d'une part, et des pratiques concrètes d'autre part. Autrement dit, il ne faut pas partir des professionnels pour comprendre le phénomène raciste, mais de l’hypothèse d’une « politique de la race » qui traverse - et non structure juridiquement - l’institution pour orienter et justifier le comportement de nombreux agents.

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2. Une institution aux dispositifs racialisés 

Un processus historique

On peut faire remonter le début de la racialisation des forces de l’ordre à la fin du 18ème siècle. En 1777, Louis XVI crée une « police des noirs » pour contrôler les esclaves qui entrent sur le territoire français. Ensuite, d’autres appareils spécifiques se multiplient sous la colonisation, comme la création de la « brigade nord-africaine » en 1920 pour surveiller les populations maghrébines, ou encore la « police des étrangers » en 1930 chargée d’expulser les immigrés considérés comme « indésirables ». Outre ces polices spécifiques, c’est un ensemble de dispositifs, de pratiques, et d’armement, qui sont développés par l’Etat dans son empire colonial contre les populations colonisées, pour ensuite être importés en métropole dans le maintien de l’ordre et principalement dans le traitement des minorités visibles. Malgré la décolonisation, la racialisation de l’institution policière ne s’est pas arrêtée, elle s’est reconfigurée. Autrement dit, la police est toujours traversée par des logiques néocoloniales que l’on peut constater dans son rapport aux quartiers populaires, aux individus issus de l’immigration post-coloniale, dans certaines pratiques du maintien de l’ordre ou encore dans la dureté de son armement. C'est ce que constate de nombreux chercheurs en sciences sociales.

Dès les années 70, dans son analyse du bio-pouvoir - c’est-à-dire un certain type d’exercice du pouvoir qui s'exerce sur les corps sociaux de la naissance jusqu’à la mort -, le philosophe Michel Foucault nous enseigne que les pratiques policières doivent se comprendre à partir de l’histoire spécifique de la France, traversée par des séquences historiques telles que l’esclavage, la colonisation et l’impérialisme. Selon lui, la police est une institution qui est fortement et directement concernée par les « effets de retour [de la colonisation] sur les mécanismes de pouvoir en Occident »[1]. Autrement dit, elle est une institution qui réactive, dans certaines pratiques, dispositifs, modes organisationnels, une part de l’héritage colonial français[2]. Cette analyse est complétée par le sociologue Mathieu Rigouste[3] qui développe le concept de « ségrégation endocoloniale » pour expliquer les continuités et les reconfigurations du contrôle social et policier que subissent les « colonisés de l’intérieur » dans les quartiers populaires. Autrement dit, la dynamique endocoloniale est un « recyclage des conceptions, de méthodes, et de dispositifs construits et expérimentés dans l’entreprise coloniale, aujourd’hui appliqué dans le traitement des banlieues »[4].

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Quels héritages coloniaux ?

Les agents de police ne sont pas des individus autonomes qui poursuivent un objectif personnel dans le maintien de l’ordre. Ils sont socialisés, formés, entraînés, armés, par une institution qui oriente leurs conduites et leurs pratiques - ce qui n'exclut pas les préjugés racistes antérieurs à leur entrée dans la police. Ce que je veux montrer ici, c’est que le racisme policier est principalement le produit d’une histoire et d’une organisation. Afin de montrer les continuités néocoloniales dans cette institution, je vais prendre trois exemples : les méthodes de maintien de l’ordre, l’armement, et le contrôle au faciès.

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  • Des méthodes de contre-guérilla

Pour l’historien Luca Provenzano, il y a deux caractéristiques qui distinguent la police française de ses compères européens : un maintien de l’ordre influencé par des méthodes de contre-guérilla expérimentées pendant l’ère coloniale, et le développement d’un arsenal composé d’armes dangereuses.

Dans un premier temps, l’historien expose que la création d’unités de maintien de l’ordre flexibles et mobiles, comme les Brigades Anti-Criminalité (BAC), s’inspire directement des méthodes militaires de contre-guérilla utilisées dans les colonies, principalement l'Algérie et l’Indochine. Ces méthodes reposent sur trois fondamentaux : le renseignement, la mobilité des agents, l’agression ciblée. Ces pratiques seront ensuite importées en métropole, d’abord dans la poursuite des manifestants et militants jugés dangereux par l'État dès les années 60, notamment avec les gendarmes mobiles, puis dans les quartiers populaires au début des années 2000 avec les Brigades Anti-Criminalité. Ces unités sont très appréciées par les préfets car elles « fondent leur action sur l’initiative individuelle ». Autrement dit, elles sont autonomes dans les opérations de maintien de l’ordre.

ArtAct Qc - Etat de droit

L’arrivée au ministère de l’Intérieur de Nicolas Sarkozy en 2002 - figure la plus emblématique du rapport colonial à l’égard des minorités visibles -, est un moment politique important puisqu’il permet un développement sans précédent de la frénésie sécuritaire et répressive observée dans la société française. Avec la mise en oeuvre de la loi « Lopsi » (2002), il généralise l’utilisation de la BAC pour les opérations de maintien de l’ordre dans les quartiers populaires, avec un armement unique par la normalisation de l’usage des flash-balls, et une politique du chiffre qui incite les agents à « trouver » les faits de délinquance avec toutes les dérives répressives que ça induit. En définitif, certaines pratiques de la BAC - l'usage d'armes à létalité réduite, la mobilité des agents et l’intervention ciblée -, sont des méthodes policières qui s’inspirent des techniques militaires de contre-guérilla et qui ont été reconfigurées et réimportées dans les quartiers populaires.

Pour finir sur la BAC, il faut signaler qu’elle détient une relation particulière avec le néocolonialisme. Comme l’évoque Mathieu Rigouste, sa naissance est liée au préfet Pierre Bolotte, un haut fonctionnaire qui a passé la majeure partie de sa carrière dans les colonies françaises. Après avoir fait couler le sang sur le territoire indochinois, il mène la répression sanglante contre la grève de mai 1967 en Guadeloupe qui fit plusieurs dizaines de morts. Fort de ce capital guerrier, Bolotte devient en 1969 le préfet de la Seine-Saint-Denis. Il a pour mission d’administrer de nouvelles unités mobiles en métropole qui donneront naissance aux brigades anti-criminalité.

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  • Un armement à létalité réduite

Selon l’historien Luca Provenzano, la deuxième caractéristique de la police française est la conception de son équipement qui est quasi-unique en Europe. Celui-ci s’est principalement développé pendant les années 60. Outre l’utilisation chronique de la matraque, il faut spécifier l’utilisation récurrente de grenades explosives et de différents gaz de la part des CRS et des Gendarmes mobiles pour disperser les manifestants, un équipement que les polices européennes de l'époque refusaient d’utiliser à cause de leur dangerosité. Ensuite, comme pour les techniques de maintien de l’ordre, les différents gaz sont testés dans l’empire colonial contre les indépendantistes algériens avant d’être réimportés en France pour la répression politique de mai 68, puis de l’ensemble des manifestations postérieures. Il faut préciser que l’Algérie est le territoire dans lequel l’Etat français a le plus expérimenté ses techniques de maintien de l’ordre et son armement policier.

Aujourd’hui, l’arme favorite du maintien de l’ordre, notamment dans les quartiers populaires, est le LBD. Introduit en France en 1995 par Claude Guéant pour les situations « extrêmes », sa généralisation se produit au début des années 2000 dans les Brigades Anti-Criminalité par Nicolas Sarkozy pour « nettoyer au karcher les quartiers ». Mathieu Rigouste expose que les lanceurs de balles non performantes, censés être des armes non-létales, ont été utilisés dans des pays comme la Palestine ou pendant le conflit en Irlande du Nord, avant de « revenir » en France dans les BAC.

En conclusion, les pratiques policières de maintien de l’ordre et son lourd armement trouvent leurs origines dans des techniques de contre-guérilla urbaines expérimentées dans les pays du Sud pendant le colonialisme et l’impérialisme, pour ensuite être réimportées en métropole dans la gestion des manifestations, puis principalement dans la gestion de la classe ouvrière racisée au sein des quartiers populaires.

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  • Le contrôle au faciès

Le troisième élément que je voudrais exposer est le contrôle au faciès. Pour Emmanuel Blanchard, cette pratique policière révèle la « racialisation du travail policier et le caractère institutionnel de préjugés opératoires ». L’historien explique qu’elle se développe en pleine guerre d’Algérie au moment où la mobilité des français musulmans d’Algérie pose problème. L’Etat colonial met donc en place une politique de contrôle d’identité en Algérie, un dispositif ensuite rapatrié en France après la décolonisation en 1962. Autrement dit, ce « rapport spécifique de la police française au contrôle d’identité » trouve sa source dans un imaginaire colonial qui continue toujours d’organiser les relations entre la police et les minorités visibles, principalement dans les quartiers populaires. Par ailleurs, le contrôle d’identité a une fonction politique. Il opère comme un marqueur de l’altérité dépréciée. Il stigmatise une partie de la population en lui refusant le droit d’exister comme nos semblables, par l’injonction de justifier continuellement son identité, et donc leur appartenance à la communauté nationale.[5]

ArtAct Qc - Normalité

Si les syndicats de police, par l’accusation de contrôle au faciès, crient à la « discrimination » de la police républicaine, de nombreuses enquêtes prouvent son existence. Dans son rapport de 2017, le Défenseur des Droits constate que les personnes perçues comme noir, arabe/maghrébin, « ont une probabilité 20 fois plus élevée que les autres » de faire l’objet d'un contrôle d’identité. En juin 2020, l’ONG Human Rights Watch publie son rapport « Ils nous parlent comme à des chiens. Contrôles de police abusifs en France ». A partir de nombreux témoignages de victimes et de témoins (professeurs, éducateurs spécialisés etc.), l’ONG décrit l’utilisation « sans motif valable » du contrôle d’identité qui cible exclusivement les minorités visibles. Si les hommes adultes sont principalement concernés, l’une des originalités du rapport de l'ONG est de montrer que les enfants, parfois âgés de 10 ans, ainsi que les adolescents en sont également victimes. Par ailleurs, il faut noter que dans un nombre important de cas, le contrôle d’identité est suivi d’une « palpation corporelle intrusive et humiliante » (fesses et parties génitales), d’une fouille des effets personnels, et dans certaines situations accompagné d’insultes racistes.

Toujours selon ce rapport, l’institution policière utilise parfois cette pratique discriminatoire devant les établissements scolaires, à proximité, ou pendant les sorties scolaires, raison pour laquelle l’Etat est condamné en 2021 par la justice pour « discrimination ». Le contrôle des corps racisés peut donc commencer précocement, à l'état d’enfant, à proximité même des écoles et au sein même de la scolarité, comme si l’espace public était une zone de non-droit pour les personnes descendantes de l’immigration postcoloniale. De ce point de vue, le contrôle au faciès implique des effets psychologiques et sociétaux importants sur les premiers concernés.

Dans son rapport « L’égalité trahie, l’impact des contrôles au faciès », la Fondation Open Society Justice Initiative pointe les effets dévastateurs du contrôle au faciès sur l’identité et la santé psychologique de celles et ceux qui le subissent. Les personnes racisées ont le sentiment d’être des citoyens de seconde zone en raison de cette inégalité de traitement, dont la gêne, la peur et l’humiliation, sont les principaux sentiments ressentis qui « ruinent des vies sur leur passage ». D’ailleurs, des études américaines constatent que les garçons qui subissent des contrôles de police abusifs souffrent davantage de stress post-traumatique que la population générale. D’un point de vue global, le contrôle au faciès est l’expérience de toute une génération. Les parents des quartiers populaires apprennent à leurs enfants à vivre avec le racisme des autres et la discrimination policière. Cette perte de confiance et l’angoisse envers les forces de l’ordre produisent parfois des situations de conflictualité ou de fuite des personnes racisées face au contrôle au faciès, dont certaines peuvent avoir des effets mortifères comme en témoigne les cas iconiques de Zyed et Bouna, ou plus récemment d’Adama Traoré. 

Pour finir, il faut rappeler que le contrôle au faciès est une pratique discriminatoire condamnée par les institutions européennes et internationales puisqu’elle repose sur un « profilage racial ou ethnique ». Depuis 10 années, les instances de l’UE et de l’ONU demandent aux autorités françaises d’y mettre fin, sans succès, et ce, malgré le fait que l’Etat français a déjà été condamné à de multiples reprises. Pour autant, plus qu'une simple pratique, le dispositif de contrôle au faciès est toujours omniprésent dans la police française, ce qui prouve d’autant plus, la racialisation de ses méthodes et le maintien de logiques néocoloniales dans son organisation.

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Une diversité de de pratiques racialisées

Au-delà des méthodes de maintien de l’ordre, de l’équipement matériel et du contrôle au faciès, de nombreuses enquêtes de terrain révèlent que la racialisation des pratiques policières s’opèrent également par d’autres actions contestables, contestées, voire illégales.

Premièrement, les sociologues Mohammed et Mucchielli montrent que de nombreuses interactions sociales entre les forces de police et les jeunes des minorités visibles reposent sur une « familiarisation perverse ». Cette forme de domination symbolique et sociale se fonde sur « le tutoiement systématique, les insultes et provocations racistes font structurellement partie des interactions. Le degré de recours à la violence dépend en grande partie de la réaction des usagers face à la provocation ».[6] En 2013, le bilan d’activité du Défenseur des Droits confirme le constat des deux chercheurs. Il montre que les propos déplacés et le tutoiement constituent le deuxième motif de saisine en matière de déontologie de la sécurité (CNDS)[7]. Le refus des dépôts de plainte, en tant que pratique illégale, est une autre pratique discriminatoire chronique. Dans son livre « Omerta dans la police » sorti en 2012, l’ancienne policière Sihem Souid affirme que c’est un « fléau permanent au sein des commissariats »[8]. Dans son rapport d’activité de 2012, le Défenseur du droit confirme à nouveau cette réalité. Il montre que 10 %  du total des saisines sont des réclamations relatives aux refus d'enregistrer des plaintes.[9] Par ce comportement, les agents de l’Etat utilisent leur pouvoir professionnel pour affaiblir les demandes d’une partie de la population, les personne racisées, d'autant plus pour masquer les agissements racistes de certains agents.

ArtAct Qc - L'hiver Chilien

Une autre pratique répréhensible est la dissimulation d’un comportement discriminatoire et/ou d’une bavure policière. Par exemple, l’usage des faux procès-verbaux est une véritable plaie au sein de l’institution policière, en témoignent les multiples affaires (1,2,3,4) comme l'agression de Michel Zecler. La sociologue Rachida Brahim montre que la dissimulation du mobile raciste est une stratégie historique de l’Etat (police, IGPN, préfecture) mis en place dans les années 70 pour « faire disparaître le problème du racisme et incriminer à contrario les populations qui en sont la cible »[10]. Elle repose sur la valorisation et la légitimation de l'argumentaire du policier :  mise en avant de la thèse de la légitime défense, énumération des qualités humaines et professionnelles de l’agent, inversion des responsabilités ou décrédibilisation de la victime en soulignant sa dangerosité, son passé pénal, son territoire, sa famille infréquentable ou la fragilité de sa santé mentale.[11] Pour finir, le motif de la légitime défense est également utilisé pour dissimuler le mobile discriminatoire de certaines pratiques policières. Comme l’analyse les sociologues Body-Gendrot et Wihtol de Wenden, « l’outrage ou le délit de rébellion sont systématiquement utilisés par les policiers pour masquer des comportements discriminatoires[12] ».

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4. Classe et race, un lien indissociable

Appréhender les pratiques racialisées de l’institution policière comme un racisme d’Etat ne doit pas invisibiliser une forme plus générale de la violence policière, celle envers la classe ouvrière. En dernière analyse, le rôle de toute police est de contenir les possibilités d’émancipation collective au nom du maintien de l’ordre social bourgeois.

Pour la cas de la France, la police n’a pas attendu les vagues d’immigration pour réprimer, voire tuer. La forme armée, quelle que soit sa forme dans l’histoire, réprime, mutile, tue, la classe ouvrière française. On peut prendre pour exemples les 4000 morts de l'insurrection de 1848, les 20 000 communards assassinés pendant la semaine sanglante de 1871, les 8 ouvriers de févriers 1934 tués par balle ou écrasés volontairement par les camions de police pendant une manifestation antifasciste, les 9 morts du métro-charonne de 1962, les ouvriers de mai 68 tués à balle réelles, sans compter les milliers de blessés graves de tous ces événements et pour tant d'autres. Le cas des Gilets-Jaunes est d’autant plus récent qu’il a visibilisé à nouveau la finalité répressive de la police. Avec la mort de Zineb Redouane, ce sont des centaines de blessés dont 24 éborgnés, 5 mains arrachées, 315 blessés à la tête, plus de 10 000 gardes à vue et 3000 condamnations dont un tiers pour de la prison ferme.

ArtAct Qc - Gilets Jaunes en France 2019

En ce qui concerne la violence policière contre les minorités visibles, il faut également la considérer comme une violence contre la classe ouvrière des quartiers populaires. Les personnes racisées, principalement les hommes, sont victimes de la police en tant que personnes non-blanches mais aussi en tant qu’issue de la classe ouvrière. Le contrôle au faciès, le harcèlement policier, la violence verbale et physique, sont des pratiques qui s’exercent principalement dans certains territoires. Autrement dit, les individus non-blancs de classes moyennes et supérieures vivant en dehors des quartiers populaires, sans être épargnés totalement des pratiques policières, en seront tout de même plus préservés. La gestion des minorités visibles dans les quartiers paupérisés n’est pas qu’une question coloniale mais aussi capitaliste, qui poursuit l’objectif d’écraser le potentiel de contestation des habitants comme l’exprime le sociologue Mathieu Rigouste. Par ailleurs, la police est utilisée pour détruire toute possibilité d’autonomie locale et populaire, comme en témoignent les violences politiques contre les ZAD.

Ensuite, nous pouvons également mobiliser une analyse de genre pour comprendre les interactions entre les hommes racisés et les policiers. En effet, les travaux de Raewyn Connell sur les masculinités nous enseignent l’existence d’une hiérarchisation des masculinités, dont les corps racisés sont dépréciés au profit des corps blancs. Dans le cas des interactions avec la police, c’est aussi une forme de compétition de masculinité qui se joue entre les policiers blancs et les jeunes des quartiers, un constat confirmé par les études en sociologie de la délinquance (Mucchielli Mauger). En partant du principe qu’une relation avec une institution engage toujours un rapport de pouvoir, les policiers détiennent un pouvoir concret dans l'interaction leur permettant de déprécier, voire d’humilier la masculinité d’autrui en raison de sa race.

En conclusion, le traitement policier des minorités visibles doit être analysé d’une part à partir des singularités nationales de chaque pays (esclavage, colonisation, impérialisme etc.), d’autre part à partir de la multidimensionnalité des rapports sociaux. Autrement dit, les rapports conflictuels entre la police et les habitants des quartiers populaires doivent être appréhendés comme une gestion néo-coloniale et capitaliste des populations pauvres lorsqu’elles sont insubordonnées.

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Conclusion

Si les syndicats de police nient tout racisme structurel et critiquent un « procès en amalgame des policiers » (Linda Kebab), les témoignages de terrain, les données sociologiques et victimologiques prouvent le contraire. Deux choses sont tout de même à signaler. Premièrement, l’état des connaissances scientifiques ne montrent pas une culture similaire au sein de l’institution policière, ni même une culture principalement raciste - d'où l'utilisation du terme de racisme policier et non de police raciste. Deuxièmement, il ne faut pas homogénéiser l’ensemble de la force armée (police municipale, police nationale, gendarmerie nationale, C.R.S etc.) dont les pratiques, les missions, et le rapport à la population divergent. 

Dans cet écrit, l’idée était de montrer comment le racisme policier n’est pas le fruit d'un ensemble d'agents enclins aux préjugés, mais bien un système de domination historique qui s’exerce contre les groupes racisés. En s’exprimant à travers de nombreuses pratiques institutionnelles, il doit être étudié dans une perspective historique, raciale et sociale. Nous cet article, nous avons vu qu'en France, les méthodes de maintien de l’ordre, la constitution de l’armement et le contrôle au faciès se sont développés à partir des séquences coloniales et impérialistes pour être utilisées ensuite en métropole, sur les racisés et/ou ouvriers. Ainsi, la prégnance de la répression policière et des comportements discriminatoires apparaissent en France, plus saillantes que dans de nombreux pays européens.[13]

ArtAct Qc - La balance

[1] Michel Foucault, "Il faut défendre la société", Cours au Collège de France.1976, Sciences Humaines, 1997, p89

[2] Fabrice Dhume, Xavier Dunezat, Camille Gourdeau, Aude Rabaud, Du racisme d’État en France ?, Ed. Le Bord de l’Eau, 2020, 196 p.

[3] Mathieu Rigouste, L'ennemi intérieur, la généalogie coloniale et militaire de l'ordre sécuritaire dans la France contemporaine. La Découverte, 2009, 348 pages.

Emmanuel Blanchard, La police parisienne et les Algériens (1944-1962), Nouveau monde, Paris, 2011, 448 p.

[4]  Mathieu Rigouste, La domination policière. Une violence industrielle, La Fabrique, 2012, 260 p

[5] Fabrice Dhume, Xavier Dunezat, Camille Gourdeau, Aude Rabaud, Du racisme d’Etat en France ?, Le bord de l’eau, 2020, p158

[6] Fabrice Dhume, Xavier Dunezat, Camille Gourdeau, Aude Rabaud, Du racisme d’Etat en France ?, Le bord de l’eau, 2020, p156

[7] Défenseur des droits, Bilan d’activité 2013, p. 102; Défenseur des droits, Déontologie et sécurité : le point sur les propos déplacés et le tutoiement, 4 avril 2014

[8] Sihem Souid, Omerta dans la police, le cherche midi, 2010, 269 pages

[9] Défenseur des Droits, Rapport d’activité, 2012, p129

[10] Fabrice Dhume, Xavier Dunezat, Camille Gourdeau, Aude Rabaud, Du racisme d’Etat en France ?, Le bord de l’eau, 2020, p154

[11] Rachida Brahim, La race tue deux fois, Syllepse, 2020, p69

[12] Sophie Body-Gendrot Catherine Wihtol de Wenden, Police et discriminations raciales : Le tabou français, Editions de l’Atelier, 2003, p 45

[13] Fabrice Dhume, Xavier Dunezat, Camille Gourdeau, Aude Rabaud, Du racisme d’Etat en France ?, Le bord de l’eau, 2020, p147

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Lettre d'Iraniens aux Européens : « la solidarité doit s'accompagner de gestes concrets »
« Mesdames et messieurs, ne laissez pas échouer un soulèvement d’une telle hardiesse, légitimité et ampleur. Nous vous demandons de ne pas laisser seul, en ces temps difficiles, un peuple cultivé et épris de paix. » Dans une lettre aux dirigeants européens, un collectif d'universitaires, artistes et journalistes iraniens demandent que la solidarité de l'Europe « s'accompagne de gestes concrets, faute de quoi la République islamique risque de durcir encore plus la répression ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Dieu Arc-en-Ciel
« Au nom du Dieu Arc-en-ciel ». C'est ainsi que Kian Pirfalak (10 ans) commençait sa vidéo devenue virale depuis sa mort, où il montrait son invention. Tué à Izeh par les forces du régime le 16 Novembre. Sa mère a dû faire du porte-à-porte pour rassembler assez de glaçons et conserver ainsi la dépouille de son fils à la maison pour ne pas que son corps soit volé par les forces de l’ordre à la morgue.
par moineau persan
Billet de blog
Voix d'Iran : la question du mariage forcé (et du viol) en prison
Ce texte est une réponse à la question que j'ai relayée à plusieurs de mes proches, concernant les rumeurs de mariages forcés (suivis de viols) des jeunes filles condamnées à mort.
par sirine.alkonost